LIBERTÉ POLITIQUE ET INTOLÉRANCE RELIGIEUSE
Dans lo tableau queje viens d'esquisser, et dont personne ne saurait mettre en doute la rigoureuse exactitude, nous n'avons point vu L'influence oppressive du Catholicisme , ni découvert l'alliance entre le clergé et le trône pour tuer la liberté : nous n'y avons trouvé que le cours régulier cl naturel des choses, le développement successif d'événements qui étaient contenus les uns dans les autres comme la plante dans sou germe.
Pour ce qui concerne l'Inquisition, je crois en avoir dit assez dans les chapitres qui en traitent; je ferai seulement observer ici qu'il n'est point vrai qu'elle se prostituât à la volonté! des rois, qu'elle fut en leurs mains un instrument politique. La Religion était son objet ; et elle était si loin de s'écarter (Je cet objet pour condescendre à la volonté du souverain, qu'elle n'hésita point, ainsi que nous l'avons vu, à condamner les doctrines par lesquelles les facultés du monarque se trouvaient injustement élargies. M'objectera-t-on que l'Inquisition était .intolérante de sa propre nature, et qu'elle s'opposait ainsi au développement de la liberté? Je répondrai que la tolérance, telle qu'on l'entend aujourd'hui, n'existait alors dans aucun pays de l'Europe; et d'ailleurs ce fut au milieu de l'intolérance religieuse que s'émancipèrent les communes, que s'organisèrent les municipalités , que s'établit le système des grandes assemblées, intervenant, sous différents noms et pins ou moins directement, dans les affaires publiques.
On n'avait point encore bouleversé les idees jusqu'au point de l'aire croire que la Religion lut l'amie et l'auxiliaire de
l'oppression des peuples : tout au contraire , il se trouvait au
cœur «le ces peuples un \il désir de liberté, de progrès, qui
s'accordait dans les esprits avec une foi ardente, enthousiaste, une loi aux yeux de laquelle il était juste et salutaire de ne tolérer aucune croyance contraire à l'enseignement de l'Eglise romaine.
OOMPW'.f. M C VTHOLIC.ISMÎ.. -2<>7
L'unité delà foi catholique ot comprime point les peuples telle qu'un cercle de Fer; elle ne lea empêche nullement de m mouvoir dans testes les directions : jamais 01 nes'estavisé de dire que la bouasole, qui préserve de s'égarer dans l'immensité dea mera . soit une entrave pour le navigateur.
L'ancienne unité de la civilisation européenne manquait-elle de grandeur, de variété, de beauté? L'unité catholique, qui présidai! aux destinées «le la Société, en arrèta-t-elle le mouvement . même dans les sièclea barbares? Fixons nos regards sur !<• grand et charmant spectacle que présentent les siècles antérieurs au seizième; arrêtons-nous un instant à les considérer; nous comprendrons mieux combien il est Mai de dire que la marche, le cours delà civilisation a été fausse parle Protestantisme
L'immense secousse produite par la gigantesque entreprise des Croisades, fait comprendre quelle fermentation existe entre les éléments déposés au sein de la société. Leur activité s'excite par le contact et par le choc; les forces sont multipliées par l'union; de toutes parts et dans tous les sens se développe un mouvement de chaleur et dévie, présage certain
du haut degré de civilisation et de culture on doit bientôt
ver l'Europe. Comme si mie puissante voix eut appelé à
la vie lesscienceset les arts , on les voit reparaître, réclamant
rands cris de la protection et un honorable accueil. Les
châteaux Féodaux, héritage des moeurs de la conquête, se voient subitement éclairés d'un trait de lumière , qui illumine avec la rapidité de l'éclair tous les climats et tons les peuples.
Cea (loupes d'hommes que Pou voyait péniblement courbés sur la houe au profit de leurs maîtres, lèvent maintenant la tête; d'un cour hardi, d'une lèvre alfranchie, ilsdemandent une part des biens sociaux ; s'adressanl les uns aux autres un regard d'intelligence ils s'unissent et réclament en commun que la loi -oit substituée au caprice.
.Mois 1rs \¡lless(. forment, s'agrandissent, s'entourent de murs; les institutions municipalea prennent naissance et se développent; les rois, jusque-là le jouet de l'orgueil , de ¡'ambition, de l'obstination des seigneurs , saisissent une occasion si favorable et l'ont cause commune avec le peuple. Menacée
de mort , la féodalité entre vaillamment en lutte; mais inutilement : une force plus paissante que l'acier même de ses adversaires la retient : comme oppressée par l'air qui l'environne , elle sent ses mouvements se gêner, son énergie faiblir ; elle désespère de la victoire, et s'abandonne aux. jouissances que lui présente l'épanouissement des arts.
C'est alors qu'elle échange la cotte de mailles pour un liabit délicat, le puissant bouclier pour l'écusson pompeux, le mainlien et l'aspect guerrier pour les manières du courtisan ; elle sape ainsi par sa base même tout son pouvoir; elle laisse complètement se développer l'élément populaire et le pouvoir des monarques prendre chaque jour de nouvelles forces.
Le sceptre du roi est fortifié, les institutions municipales ont pris leur essor, la féodalité est minée, les restes de barbarie ci d'oppression qu'on remarquait dacs 1rs lois tombent incessamment sous les coups de cette multitude d'adversaires : on voit, pour la première fois dans le monde, un nombre considérable de grandes nations offrir le paisible spectacle de plusieurs millions d'individus réunis en société et jouissant ensemble des droits de l'homme et du citoyen.
Jusque-là on avait toujours eu soin d'assurer la tranquillité publique et l'existence même de la société, en écartant du jeu de la machine politique un grand nombre d'individus par le moyen de l'esclavage : ce qui prouvait , tout à la fois, la dégradation et la faiblesse intrinsèque des constitutions de l'antiquité. La Religion chrétienne, avec le courage qu'inspire le sentiment de la force qu'on a eu soi, et l'ardent amour de l'humanité, n'avait point douté qu'elle n'eût dans ses mains plusieurs autres moyens de contenir l'homme , sans recourir à la dégradation nia la violence ; et elle avait, en effet, résolu le problème de la maniere la pins grande, la plus genérense.
Lile avait dit ala société : «In redoutes celle immense multitude qui n'a point assez de titres pour mériter ta confiance?
Eh bien! je me fais sa caution : tu la subjugues, tu passes
:i son cou une chaîne de fer ; pour moi, je maîtriserai son coeur même. Laisse-la libre; ef cette multitude qui, semblable à une troupe de bêtes féroces , u- fait trembler, va devenir une cl. Utile et pour elle et pour toi-même. » Celte voix avait été
C0MTA1É M CATBOLICISHE.
utée ; tous les hommes étaienl affranchis du joug de fer, ions entraient dans cette noble lutte qui devait mettre la solé en équilibre, sans la détruire ni l'ébranler sur ses liases.
Nous avons déjà dit plus haut qué des adversaires poissants se trouvaient alors en présence : quelques chocs pinson moins violents étaient inévitables; mais rien ne Faisait prévoir de grandes catastrophes, à moins que de funestes conjonctures, venant à rompre l'unique firein capable de dominer des esprits enflammés, quelquefois exaspérés , ne lissent taire <<ti«> voix énergique toujours prête a dire aux combattants : Cesi assez. Cette voix, qui «'tait celle du Christianisme, auraitété écoutée avec plusou moins de docilité, mais elle l'aurait été toujours assez pour calmer la chaleur des passions, pour modérer la vivacité des attaques et prévenir ainsi des scènes sanglantes.
En jetant un coup d'œil sur l'Europe a la fin du quinzième
^ii ele »t an i mencement du seizième, pour y chercher les
éléments sociaux dont l'imminente lutte pouvait troubler le repos public, on trouve le pouvoir royal déjà placé à une grande élévation au-dessus des seigneurs et du peuple. On observe qu'A cherche encore à plaire a ses rivaux, tendant la main aux uns pour subjuguer les autres; mais il est facile de connaître que ce pouvoir est déjà indestructible. Plus on moins resserrée par les iîers souvenirs de la féodalité, et paila force toujours croissante, toujours envahissante du liras populaire, la monarchie devait néanmoins demeurer comme une force centrale propre à garantir la société des violences et des excès. I.a tendance vers ce point était si marquée, qu'on retrouve le même phénomène partout , se manifestant avec plus ou moins de ciarle, avec des caractères plusou moins identiques.
Les nations étaient grandes et par leur étendue et par (a multitude qu'elles contenaient ; en abolissant l'esclavage, ou
avait Banctionné ce principe (pie l'homme doit \i\re libre il milieu de ht société, jouissant des avantages sociaux les plus
essentiels, e¡ ayant devant lui une grande latitude pour se
placer dans la hiérarchie a un rang [dus on moins elevé selon lev, moyens employés par lui pour conquérir sa place.
Vinsj la société avait dit a chaque individu : ■ -le te recoin
-2 i O LE PROTESTANTISME
comme homme et comme citoyen ; des ce moment, je le garantis ces titres. Désires-tu une vie tranquille au sein dé ta Camille, travaille et épargne; nul ne te ravira le prix de tes sueurs, ni ne mettra d'entraves à l'exercice de tes facultes. Ambitionnes-tu de grandes richesses, considère comment d'autres en ont acquis , et déploie comme eux ton activité, ton intelligence. Aspires-tu à la gloire, à des postes ('levés, à des titres brillants, lu as devant toi les sciences et les armes. Si la famille t'a transmis un nom illustre, tu peux encore en accroître l'honneur ; sinon , lu peux toi-même t'en faire un célèbre. »
Telles se présentaient les conditions du problème social à la fm du quinzième siècle. Tous les faits étaient en vue; tous les grands moyens d'action à découvert et se développant rapidement. L'imprimerie transmettait déjà la pensée d'un bout du monde à l'autre avec la rapidité de réclair, et elle en assurait la conservation pour les générations futures. Les relations fréquentes éntreles peuples, la renaissance des belles lettres et des arts, la culture des sciences, l'esprit de voyage et de commerce, la découverte d'un nouveau chemin pour les Indes orientales , la découverte de l'Amérique, la préférence donnée aux négociations politiques pour le règlement des rapports internationaux, tout s'était combiné pour donner aux esprits cette forte impulsion, cette secousse qui réveille et développe à la fois toutes les facultés de l'homme, et communique aux peuples une nouvelle vie.
On a peine à comprendre comment, à la vue de faits, >i positifs et si certains, faits tellement saillants qu'il suffit d'ouvrir l'histoire pour en être frappé, on a pu sérieusement dire <pie le Protestantisme lit avancer l'humanité. Si , avant
la Réforme de Luther, on eût vu la société stationnaire , toujours submergée dans le chaos où l'avaient plongée les irruptions des Barbares; si les peuples n'eussent point réussi, avant celte Réforme, a se constituer en grandes nations, à se pourvoir de formes de gouvernement plus ou moins bien organisées, mais remportant, sans contredit, sur toutes celles qui avaient jusque-là existí-, l'assertion pourrait avoir une certaine vraisemblance, ou du moins l'on n'aurait pas le mal-
COMPARÍ U CATHOLICISME. -I I
lieur de la trouver des Ir premier coup d'oeil en opposition Formelle avec les laits 1rs plus assurés el les plus notoires. Mais voyez, au contraire, dans quel étal se trouve l'Europe au moment de l'apparition de Luther : l'administration delà justice , exercée plus ou moins parfaitement, a déjà un système de législation très-moral, raisonnable, équitable, où elle puise ses arrêts ; les peuples ont secoué en grande partie le joug de la féodalité, et ils ont acquis d'abondantes ressources pour la conservation et la défense des libertés; le régime administratif a l'ait des pas immenses par rétablissement , l'extension et l'amélioration des municipalités; le pouvoir royal . en s'agrandissant, en se fortifiant . un se consolidant , a créé au milieu de la société un centre puissant pour opérer le bien . empêcher le mal , contenir les passions , mettre les intérêts en équilibre, prévenir les luttes funestes et veiller sur les intérêts généraux par une protection continue et un encouragemenl efficace; enfin, dès cette époque, on a vu les peuples fixer an regard plein de prévision et de sagacité sur l'écueil où la société court le risque de se briser, dès qu'on laisse sans aucune espèce de ci mire-poids le pouvoir royal : tel était déjà l'état de l'Europe avant la révolution religieuse du seizième siècle.
Je m'empresse d'accorder que de grands progrès ont été réalisés depuis lors dans toutes les matières sociales, politiques et administratives , s'ensuit-il que ces progrès soient tins à la Réferme protestant»'? Pour le prouver, voici ce qu'il aurait fallu : que deux sociétés absolument semblables par leur posilion et les circonstances environnantes , mais séparées
par un long espace de temps qui mit empêchement à toute inllueuce réciproque de l'une sur l'autre , eussent été soumis l'uneà l'influence catholique , l'autreà l'influence protestante; chacune des deux religions pourrait des lors se présenter et
dire I mon œuvre. <■ .Mais on ne saurait être autorisé à
comparer , connue on le fait, des temps fort différents, «les circonstances qui ne Be ressemblent nullement, à mettre en
parallèle des situations exceptionnelles avec des situations ordinaires : il Tant considérer que les premiers pas en toute chose sont toujours les plus difficiles, et que le plus grand
mérite est celui de l'invention : enfin , après tant de fautes palpables contre la logique, il ne faut point s'entêter à faire dépendre d'un fait tous les autres faits, uniquement paree que ceux-ci sont postérieurs à celui-là ; sans quoi on est suspect de n'avoir point un sincère désir de la vérité , de vouloir falsifier l'histoire.
L'organisation de la société européenne , telle que le Protestantisme la trouva, n'était assurément pas ce qu'elle devait être, mais elle était tout ce qu'elle pouvait être. A moins que la Providence n'eût voulu faire des prodiges pour mener le monde, l'Europe , à cette époque , ne pouvait être constituée d'une manière plus avantageuse. Les éléments de progrès, de félicité , de civilisation et de culture étaient dans son sein ; ils y étaient nombreux et puissants; l'action du temps les développait peu à d'une manière véritablement admirable : et, puisque, à force d'expériences douloureuses, les doctrines dissolvantes perdent chaque jour de leur prestige et de leur crédit, peut-être l'instant n'est-il pas éloigné où tout philosophe qui examinera sans passion cette époque de l'histoire, conviendra que la société avait dès lors reçu l'impulsion la plus heureuse. On verra que le Protestantisme , en détournant cette marche de la société, ne fit que la précipiter dans un chemin semé d'éeuei's, où elle a été sur le point d< se briser, où elle se briserait peut-être encore si la main du Très-Haut n'était plus puissante que le ehétif bras de l'homme.
Les protestants se font gloire d'avoir rendu un grand service à la société en détruisant dans quelques pays , en énervant dans d'autres le pouvoir des papes : en ce qui concerne la suprématie par rapport aux choses de la foi , ce que ¡"ai dit ailleurs suffit à démontrer les désastreuses conséquences de l'esprit d'examen privé; en ce qui touche la discipline , je ne veux pas m'engager dans des questions qui ('■tendraient outre mesure les limites de cet ouvrage; je me bornerai uniquement à demander à mes adversaires s'il est prudent de laisser sans législateur, sans juge, sans arbitre, sans conseiller , sans chef une société qui s'étend au monde entier.
Pouvoir temporel. Ce mot a été longtemps l'épouvantait des rois, la bannière des partis anti-catholiques , le piège où sont
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tombés beaucoup d'hommes de bonne foi, le luit contre lequel les hommes d'Ëtal mécontents, les écrivains blessés, lescanooistes hargneux, "lit hune avec le plus de liberté leurs traits : et rien de plus naturel , car cette matière leur offrait une large carrière pour épancher l'ardeur de leur ressentiment, el donner coursa leurs doctrines suspectes; bien sûrs qu'en affectant le zèle pour le pouvoir du monarque, ils trouveraient, au cas possible de quelque danger , une protection décidée dans le palais dea rois. Ce n'est pas ici le lieu de discuter une matière qui a donne sujet à tant de chaudes et savantes disputes; ceserr.it d'autant moins opportun, qu'aucune puissance, assurément, dans l'état actuel des choses , D'appréhendé la moindre usurpation temporelle delà part do Saint-Siège. Celui-ci, quoi qu'en disent ses ennemis, a montre à toutes les époques, même humainement parlant, plus de prudence, de tact, de patience etde sagesse, qu'aucune autre puissance de la terre; il a su aussi , dans les extrêmes difficultés des temps modernes, semettre, sans porter atteinte à sa dignité , sans s'écarl-r «le ses liants devoirs , dans une situation Bexible et dégagée, (pli lui a permis de se plier aux diverses exigences des
circonstances.
Il est certain (pie le pouvoir temporel des papes, dans la suite des temps, s'était élevéà une si grande hauteur, que le successeur de saint Pierre était devenu un conseiller, un arbitre, un juge universel, dont il ('tait dangereux de ne point reconnaître les sentences, même par rapport à des objets purement politiques. Par l'effet du mouvement général de l'Europe, ce pouvoir s'était quelque peu affaibli: néanmoins, au moment de l'apparition du Protestantisme, il conservait un tel ascendant sur les esprits, il inspirait une
telle vénération, UD tel respect, et avait en main des moyens si
puissants pour défendre ses droits , soutenir ses prétentions,
appuyer ses arrêts, l'aire respecter ses conseils, que les monarques 1rs pins puissants de l'Europe regardaient comme nu
h • s-grave inconvénient . dans nue affaire quelconque, d'avoir
pour adversaire la couf de Rome : aussi cherchaient-ils toujours, avec n ii grand empressement , a capter sa bienveillance , a gagner son amitié. Rome s'était ainsi constituée le centre
général des négociations, et nulle affaire importante ne pouvait se soustraire à son influence.
On a tant déclamé contre ce pouvoir colossal, contre cette prétendue usurpation de droits, qu'il semble que les papes aient été une suite de conspirateurs profonds, dont les intrigues et les artilices n'aspiraient à rien moins qu'à la monarchie universelle.
Puisqu'on a voulu se targuer d'un esprit d'observation et d'analyse historique, il fallait remarque)- que le pouvoir temporel des papes se fortifia et prit de l'extension dans un temps où aucun des autres pouvoirs ne se trouvait véritablement constitué; ainsi , le traiter d'usurpation, ce n'est pas seulement une inexactitude, c'est encore un anachronisme. Dans la confusion générale où se trouvèrent plongées toutes les sociétés européennes par l'irruption des Barbares, dans ce monstrueux pêle-mêle de races, de lois, de mœurs, de traditions, il ne resta qu'une seule base sur laquelle put s'édifier la civilisation et la culture; un seul point lumineux pour éclairer le chaos ; un seul élément capable de rendre la vie aux germes de régénération ensevelis dans les décombres et le sang, il resta le Christianisme : aussi le Christianisme, dominant, humiliant, anéantissant les débris des antres religions, s'éleva dans cet âge désolé, comme une colonne solitaire au (■•Mitre d'une ville en ruine, comme un brillant fanal au milieu d'un horizon de ténèbres.
Bien que barbares et enorgueillis de leurs triomphes, les peuples conquérants courbèrent la tète sons la houlette qui régit le troupeau de lésus-Christ : les pasteurs spirituels, hommes si nouveaux pour les Barbares, parlant une langue supérieure et divine, acquirent sur les chefs des hordes féroces du Nord un ascendant tellement efficace et durable, que le cours des siècles ne put le détruire. Telle fut la racine du pouvoir temporel ; et l'on comprend bien que le pape, élevé au-dessus des antres pasteurs dans l'édifice de l'Eglise,
comme une superbe coupole au-dessus des autres parties d'un
somptueux édifice, devait voir son pouvoir temporel monter beaucoup plus haut que celui des simples évêques, et pousser
des racines plus profondes, plus vivaces, plus solides, plus
COMPM.l'. Al » UIKW.H IMii;. 215
étendues. Tous les principes de législation , toutes les bases de la société, tous les éléments de culture intellectuelle, boni ce qui était resté en fait d'arts et de sciences , tout était aux mains de la Religion, et tout, par ane conséquence très-natarelle ,
l'était mis a Pombre <lu trône pontifical : celui-ci t;tai t le seul pouvoir qai agit avec ordre, concert etrégularité, le seul qui oll'rit des gages de stabilité et de durée. Des guerres succédèrent a d'autres guerres , des bouleversements à d'autres boulerersements, des formes de société à d'autres formes ; mais le grand l'ait , le fait général , dominant , fut toujours le même : et c'est ane chose risible que «l'entendre certains déclamatenrs
d< r a an phénomène ai naturel, si inévitable, (t surtout
si avantageux, la qualification d'une «suite d'attentats et d'usurpations contre le pouvoir temporel.»
Pour qu'un pouvoir soit usurpé, il faut qu'il existe: et ou ce pouvoir existait-il alors? Etait-il dans les rois, le jouet et souvent la victime d'orgueilleux barons? Dans les seigneurs féodaux, luttant continuellement entre eux, avec les rois et avec les peuples? Dans le peuple, enfin, troupe d'esclaves, qui , grâce aux eflbl ts de la Religion, s'émancipait peu à peu ? Ce peuple, il est vrai , se coalisait pour résister aux seigneurs ; il élevait la voix pour réclamer la protection royale, ou demandait à l'Eglise un seeours contre les violences et les vexations des (¡us i •: des autres, mais néanmoins il ne formait encore qu'un embryon confus de société, sans règle fixe, sans vemement, sans luis. Pouvait-onde bonne foi comparer les temps modernes à ees temps, appliquer à ces siècles recalés des délimitations , des distinctions d'autorité seulement admissibles dans des sociétés où les éléments de vie et de civilisation se sont développes, où des bases fermes et durables ont été posées, où, par conséquent, les fonctions des pouvoirs sociaux ont pu être ordonnées et l'ont été, en effet, après une minutieuse analyse des limili s de leurs attributions
respectives '
Raisonner autrement , c'est demander de l'ordre au chaos , de la régularité aux Rots d'une tempête. Il ne fallait pas, non plus, oublier un lait general et constant fondé sur la ualureinème
des cho i ■ aseigné a tout le monde par de nombreuses
2 Ib' LE PROTESTANTISME
Irions dans l'histoire de tous les temps et de tous les pays, mais démontré principalement, et de la manière la plus remarquable, dans les révolutions des peuples modernes; savoir : que, lorsqu'il existe un grand désordre dans la société, il se présente toujours un principe énergique pour l'arrêter. Une lutte s'engage, les chocs se répètent, deviennent plus vifs, se multiplient, mais enfin le principe de désordre en,,' au principe d'ordre, et celui qui a triomphé reste longtemps le maître dans la société. Ce principe peut être plus ou moins juste, plus ou moins rationnel, plus ou moins violent, plus ou moins propre à remplir son but; mais, quel qu'il soit, et malgré tout, il finit toujours par l'emporter, à moins que, pendant la lutte, un autre principe meilleur et plus fort ne s'élève et ne le remplace.
Or, au moyen âge, ce principe était l'Eglise chrétienne : elle seule pouvait être ce principe, car elle avait dans ses dogmes la vérité, dans ses lois la justice, dans son gouvernement la régularité et la prudence. Elle était à cette époque l'unique élément de vie , l'unique dépositaire de la grande pensée qui devait réorganiser la société, et cette pensée n'était point abstraite, vague, mais positive, pratique, applicable, car elle était descendue de la |> niche de celui de qui la parole féconde le néant, et fait jaillir la lumière du sein des ténèbres. Après avoir fait pénétrer jusqu'au cœur de la société ses dogmes sublimes, l'Eglise devait nécessairement, par sa morale pure, fraternelle, consolante, s'emparer aussi des mœurs; et les formes de gouvernement; les systèmes de législation devaient aussi participer plus ou moins de sa puissante et douce influence. Ce sont la des faits, rien que des faits. Or, le centre de cette Religion, qui ('tendait si légitimement et à tant de titres son heureuse prépondérance, était aux main-' des Pontifes de Home : il est donc clair que le pouvoir de la chaire romaine devait naturellement se trouver eleve au-dessus de tous les autres pouvoirs.
Après avoir contemplé ce magnifique tableau que déploieà
nos yeux le fidèle et simple récit de l'histoire, à quoi bon s'arrêter aux défauts ou au vices de quelques hommes; alléguer les excès, les erreurs, les dérèglements qui sont lepa-
COMVABÉ Al CATBOLICISHE. ¿17
triimtiiic inséparable de rhnmanité; rechercher malîgnemenl ces faits à travers une longue suite de siècles obscurs, , les entasser, les réunir sons un point de vue qui frappe avec plus de force et surprenne l'ignorance? A quoi bon, enfin , insister
sur ces laits , 1rs exagérer, les défigurer, les peindre des plus noires couleurs ? C'est connaître bien peu la philosophie de I histoire, c'est faire preuve d'un esprit bien partial, de vues bien peu élevées, de sen t iiiicnts bien mesquins et de bien tristes rancunes. Il faut le dire à haute voix pour que tout le inonde l'entende, et le répéter mille fois pour qu'on ne l'oublie jamais : On ne peut respecter des limites qui n'existent pas; on n'usurpe point un pouvoir lorsqu'on le crée; on ne viole pas les lois lorsqu'on les fait ; on ne jette pas le trouble dans la société lorsqu'on débrouille le chaos où cette société esi ensevelie. < >r, ce fut là l'œuvre de l'Église , ce fut là ce que tirent les papes (is).