CHAPITRE LXV1II
l'unité dams la foi conciliée AVEC la liberté politique.
Le divorce irrévocable qu'on a voulu supposer entre L'unité dans la loi cl la liberté politique , est une invention de la philosophie irréligieuse du siècle dernier.
Quelles que soient les opinions que l'on adopte en politique, il importe beaucoup. d'être en garde contre une semblable doctrine; il ne tant pas onblicrqne la Religion catholique est dans une sphère très-supérieure à toutes les formes de gouvernement; elle ne repousse de son sein ni le citoyen des
Ktats-I nis, ni l'habitant de la Russie; elle embrasse tous les
hommes avec une égale tendresse; elle commande à tous d'obéir au gouvernement légitime établi dans le pays; elle les
considere tons comme les enfants d'un nienie père, participant d'une même rédemption, herbiers d'une même gloire.
(I e>! tres-iinporlani de se rappeler que l'irréligion s'allie avec la liberte on le despotisme , suivant ses intérêts ; si elle
applaudit lorsqu'une populace furieuse incendie les temples,
m. — m. lu
égorge les ministres de l'autel, elle sait aussi flatter les monarques, exagérer sans mesure leurs facultés, toutes les t'ois qu'en dépouillant le clergé, en bouleversant la discipline, en outrageant le pape, les monarques ont su gagner ses éloges. Que lui importe l'instrument, pourvu que son œuvre s'achève? Royaliste, lorsqu'elle pourra dominer l'esprit des rois, chasser les Jésuites de France, d'Espagne, de Portugal, les poursuivre aux quatre coins de la terre, sans leur donner trêve ni repos; libérale, tant qu'il y aura des assemblées qui exigeront du clergé des serments sacrilèges, et enverront dam l'exil ou à l'échafaud les ministres fidèles à leur devoir.
Il faudrait avoir oublié l'histoire, avoir fermé les yeux à une expérience bien récente, pour méconnaître la vérité. l'exactitude de ce queje viens d'affirmer.
Avec la religion, avec la morale, toutes les formes de gouvernement peuvent convenir; sans cela , aucune. Un monarque absolu, imbu d'idées religieuses, entouré de conseillers à saines doctrines et régnant sur un peuple où les mêmes doctrines dominent aussi, peut faire la félicité de ses sujets, et il la fera sans aucun doute, autant que le permettront 1rs circonstances de lieu et de temps. Un monarque impie , ou dirigí'- par des conseillers impies, fera d'autant plus de mil que ses facultés seront plus illimitées; il sera plus à craindre que là révolution même, parce qu'il combinera mieux ses desseins et les exécutera avec plus de rapidité, avec moins d'obstacles, avec plus d'apparence de légalité, plus de prétextes de convenance publique, par conséquent avec plus de garanties d'un heureux succès et des résultats plus durables. Les révolutions ont certainement cause de granes maux à l'Eglise, mais les monarques qui se sont livrés à la persécution n'en ont pas causé de moindres. IH caprice d'Henri VIII établit le Protestantisme eu Angleterre : la cupidité de quelques autres princes produisit le même effet dans les pays du Nord; et de nosjours , un décret de l'autocrate de Russie force des millions d'âmes à vivre dans le schisme.
Il suit de là que la monarchie pure , si elle n'est religieuse', n'est point à désirer; l'irréligion, immorale de soi, tend naturellement a l'injustice . cl. »ar conséquent, à la tyrannie.
Si file parvient à s'asseoir sur un trône absolu, ou si elle s'empare de Pespril de celui qui L'occupe, ses (acuités n'ont plus de limites; el pour moi, je ne connais rien de plus horrible que l'omnipotence de L'impiété.
La démocratie européenne, dans les derniers temps, s'est tristement signalée par ses attentats contreMa religion; ce qui, loin de favoriser sa cause, lui a fait un tort extraordinaire. On peut, en effet, concevoir un gouvernement plus 00 moins large, lorsqu'il y a dans la société, de la vertu, de la morale , de la religion; mais dès que cela manque, on ne ■aarait plus le concevoir. Il n'existe plus alors d'autre moyen de gouvernement qne le despotisme, l'empire de la force; car la force seule peut régir des hommes sans conscience et sans Dieu.
Si nous faisons attention aux différences qui distinguent la révolution des Etats-Unis de celle de France , nous trouverons qu'une des principales consiste en ce que la révolution d'Amérique fut essentiellement démocratique , celle de France iitiellement impie. Dans les manifestes par lesquels s'inaugura la première, le nom de Dieu, de la Providence se trouve partout ; les hommes qui ont embrassé la périlleuse entreprise de secouer le joug de la Grande-Bretagne, au lieu de blasphémer le Seigneur, l'appellent à leur aide, persuadís que la cause de l'indépendance est la cause de la raison et de la justice. En France, on commence par faire l'apothéose des coryphées de l'irréligion, on renverse les autels, on arrose du sang des prêtres, les temples, les rues, les échafauds; les peuples de voient pour emblème delà Révolution, (pie L'athéisme donnant la main a la liberté. Cette démence a porte ses fruits; une funeste contagion s'en est communiquée aux autres révolutions des derniers temps; le nouvel ordre de choses a été inaugure par des attentais sacrilèges et la proclamation des droits de l'homme a commencé par la profanation des temples de Celui de qui émanent tous les droits.
Il est vrai que les démagogues modernes n'ont fait qu'imiter leurs prédécesseurs, les Protestants, lesHussites, les Albigeois, avec cette différence quede nos jours L'impiété s'est ouvertement manifestée a coté de sa digue compagne, la dé-
mocratie de sang et de boue ; tandis que cette démocratie s'alliait jadis avec le fanatisme des sectes.
Les doctrines dissolvantes du Protestantisme rendirent nécessaire un pouvoir plus fort , précipitèrent la ruine des anciennes libertés, et obligèrent l'autorité à se tenir continuellement en alerte , prêle à frapper. Par l'affaiblissement de l'influence du Catholicisme , il fallut remplir le vide par l'espionnage et la force. N'oubliez pas cet exemple, vous qui faites la guerre à la religion au nom de la liberte; n'oublie/, pas que les mêmes causes produisent dos effets identiques : si les influences morales n'existent point, il y faudra suppléer par l'action physique; si vous otez aux peuples le doux frein de la Religion , vous ne laissez d'autres moyens de gouvernement que la vigilance de la police et ki force des baïonnettes. Méditez et choisissez.
Avant le Protestantisme, la civilisation européenne placee sous l'égide de la Religion catholique, tendait évidemment à cette harmonie générale , dont l'absence a nécessairement amené un emploi excessif delà force. L'unité de la foi disparut, ce qui ouvrit la porte à la licence des opinions, et aux discordes religieuses; on détruisit dans certains pays, on affaiblit dans d'autres l'influence du clergé; on rompit ainsi l'équilibre entre les classes, on frappa d'inutilité celle qui , de sa îîaturc, était destinée à faire l'office de médiatrice. On affaiblit le pouvoir des papes, on ùta aux peuples et aux gouvernements ce frein plein de douceur, qui les modérait sans les abattre, et les corrigeait sans les humilier : les rois et les peuples se trouvèrent face à face, sans aucune classe qui eût autorité pour s'interposer entre eux en cas de conflit , sans un seul juge, ami de tous et désintéressé dans la querelle, pour trancher impartialement le différend; le gouvernement mit son appni sur les armées régulières qui s'org misaient alors, le peuple prit le sien dans l'insurrection.
Kt il ne sert de rien d'alléguer que chez les nations où prévalut le Christianisme , il se passa dans l'ordre politique un phénomène semblable à celui que nous observons chez le> peuples protestants ; j'affirme que chez les catholiques euxmêmes, les événements ne suivirent pas la marche qui, sans
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la malencontreuse réforme, leur eût été naturelle. La civilisation européenne pour se développer compléteineBl avait besoin de fuite « 1 1 > ■ l'avait engendrée; cil»- ne pouvait que par cet unique moyen établir l'harmonie entre les divers éléments qu'elle abri tai I dans son sein. L'homogénéité lui manqua dès L'instant qne l'unité de la foi disparu! : des lors chaque nation, pour s'organiser convenablement, se vit obligée de prendre en considération, non-seulement ses besoins intérieurs, mais encore les principes qui dominaient en d'autres paya, <'t contre l'influence desquels il fallait se mettre en Le. Croyez-vous que la politique du gouvernement espagnol j constitué le défenseur de la cause du Catholicisme contre île puissantes nations pi ((testantes, ne dut pas profondément se ressentir des circonstances exceptionnelles et extraordmairement dangereuses où se trouvait l'Espagne?
Je crois avoir démontré (pie l'Kglise ne s'est opposée au dé- \r|oppcnient légitime d'aucune formede gouvernement ; qu'elle a pris sous sa protection tous les gouvernements , et que, par eonséqnent , on n'a pu, sans calomnie, prétendre qu'elle est l'ennemie naturelle des institutions populaires.
J'ai mis ('gaiement hors de doute qu'eu fomentant une démocratie impie ou aveuglée par le fanatisme , les sectes ennemies do l'Eglise catholique, loin de contribuer à rétablissement d'une juste et raisonnable liberté*, mirent les peuples dans l'alternative de choisir entre une licence effrénée ou les facultés illimitées du pouvoir suprême.
Cette leçon donnée par l'histoire est confirméve par l'expérience, et l'avenir M la démentira point. L'homme est d'autant plus digne de liberté qu'il est plus religieux et plus moral, C&r alors il a moins besoin d'un frein extérieur, il en trou\e un très-puissant dans sa propre conscience. In peuple irreligieux et immoral a besoin de tuteurs qui règlent ses affaires; il abusera a chaque instant de ses droits, par conséquent il méritera de les perdre.
S. ont ^UgUStin avait admirablement compris ces vérités, et il explique en peu de mots, a\ec beaucoup de tact, les conditions ii'i .ssaires pour toutes les formes de gouvernement.
Le saint Docteur établit «pie les formes populaires seront bon-
nés si le peuple a de la conscience et de bonnes mœurs ; mais si le peuple est corrompu , il lui faudra soit l'aristocratie réduite à un petit nombre , soit la monarchie pure.
Je ne doute pas qu'on ne lise avec plaisir l'intéressant passage, en forme de dialogue, qui se trouve dans son premier Livre du Libre Arbitre, cliap. G.
« Augustin. Les hommes ou les peu pies ont-ils, par hasard, une nature telle, qu'ils soient tout à fait éternels, et ne puissent ni périr ni changer — Evode. Qui peut douter qu'ils ne soient amables et sujets à l'action du temps? — Augustin. Donc, si le peuple est grave, modéré; si d'ailleurs il a un tel souci du bien commun que chacun préfère la convenance publique à son utilité propre , riest-il pas vrai quil sera bon d'établir dans la loi que ce peuple choisira lui-même les magistrats pour V administration de la république? — Èvode. Certainement.— Augustin. Mais si ce même peuple vienta se pervertir de telle manière que les citoyens mettent le bien public après le leur propre ; s'il vend ses votes ; si , corrompu par des ambitieux, il livre le commandement de la république à des hommes pervers, criminels comme lui , n'est-il pas vrai que, s'il se trouve un homme droit et d'ailleurs puissant, cet homme fera bien doter à ce peuple la puissance de distribuer les honneurs, pour concentrer ce droit aux mains d'un petit nombre de gens de bien, ou même d'un seul? — Évode. Il n'v a pas de doute.— Augustin. Cependant, comme ces lois paraissent très-opposées, l'une accordant au peuple le droit de conférer les honneurs, l'autre le lui ùlant ; puisque d'ailleurs elles ne peuvent être en vigueur en même temps, devrons-nous dire, par hasard , que Pune de ces lois est injuste , ou qu'il nu pas été convenable de rétablir'/ — Evode. En aucune manière. »
« Aug. Quid ¡psi nomines et populi , ejusne generis rerum sunt, ut interne nuilarive non possint a-ternique i.innino sint? — Evod. Mutabile plane alipie tempori obnoxiuni hoc genus esse quis dubitet? — Aug. Ergo si populos sit bene moderalus et gravis, comnuinisque utililatis diligentissimus custos, in quo unusquisque minoris rem privatam quam publicam pendat, nonne recte lex fertur, qua huic ipsi populo liceat creare sibi magistralus, per quos sua res, id est publica ad-
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ministretur ? — Evod. Recte prorsus. — Aug. Pofto si paulatim depravatus idem populas rem privatam reipublicae prseferal , atque habeal vénale suffragium , eorruptusque ab ris qui honores amanl , régimen in se Qagitiosis consceleratisque committat , Donne item recte, si quis tune extiterit vir bonus, qui plurimum possit , adimaf huic populo potestatem dandi honores, ri in paucorum bonorum, vel etiam unius redigat arbilrium? — Evod. Va id recte. — Aug. Cumërgo duae istse ! s ila sibi videantur esse contraria^ ut una earum iionormn dandorum populo tribual potestatem, aul'erat altera, cl cum ista secunda ila lala sil , ut millo modo ambie in una Civitale siimil esse possint , num dicemus aliquam ''arum injustam esse et ferri minime debuisse? — Evod. INullomodo. »
Tout est là en peu de mois. La monarchie, L'aristocratie, la démocratie , peuvent-elles êtie Légitimes et convenables';' Oui. Que faut-il considérer pour décider de cette légitimité et de cette convenance? Les droits existants et les circonstances où se trouve le peuple auquel ces formes doivent s'appliquer. Ce qui autrefois a été bon, pourra-t-il devenir mauvais? Certainement; car toute chose humaine est sujette au changement. Ces réflexions, aussi solides que simples , préservent de tout enthousiasme exagéré pour teiles ou telles formes; ce n'est pas la une simple question de théorie, mais en même temps une question de prudence : or, la prudence n'émet son avis qu'après avoir attentivement considéré et pesé toutes les circonstances.
Mais nue pensée domine dans la doctrine de saint Augustin; cette pensée, je Tai indiquée [dus haut. C'est qu'il faut beaucoup de vertu et de désintéressement dans les gouvernements libres. Il es! DO» que les paroles de l'illustre Docteur soient méditées par ceux qui travaillent à fonder la liberté politique sur les ruines de toutes les croyances.
Comment voulez-vous que le peuple exerce des droits étendus, si \"iis l'en rendez incapable en égarant ses idées eten corrompant ses mœurs? N>>u> dites que la raison et la justice, dans les formes représentatives, sont recueillies, par le moyen des élections ; et oéanmoins vous travaillez à l'aire disparaître cite raison et cette justice du sein de la société
d'où Ton devrait les tirer. Vous semez du vent, voilà pourquoi vous recueillez des tempêtes; au lieu de modèles de sagesse et de prudence, vous présentez aux peuples des scènes de scandale. Ne dites pas que nous condamnons le siècle, et que le siècle marche en dépit de nous; nous ne rejetons nullement ce qu'il a de bon ; mais nous ne pouvons nous empêcher de réprouver ce qu'il a do pervers. Le siècle marche, il est vrai , mais ni vous ni nous savons où il va. Les Catholiques savent seulement une chose pour laquelle il n'est pas besoin d'être prophète: c'est qu'avec des hommes mauvais on ne peut former une bonne société ; c'est que les hommes immoraux sont mauvais; c'est que là où manque la Religion, la morale se trouve sans base. Fermes dans nos croyances, nous vous laisserons tenter mille formes , chercher des palliatifs au mal, abuser le malade par des paroles mensongères: ses fréquentes convulsions , son continue! malaise , révèlent votre impuissance : encore est-il heureux de conserver cette anxiété, car c'est un indice assuré que vous n'avez pas encore pleinement conquis sa confiance; si quelque jour vous parveniez à vous en emparer, s'il lui arrivait de s'endormir tranquille entre vos bras, on pourrait affirmer alors que toute chair a corrompu sa voie : et l'on pourrait craindre aussi que Dieu , dans ce jour-là, ne résolût de balayer l'homme de la face de la terre.