UXALYS1 HISTORIQUE DU DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL
Par le coup d'<eil rapide que nous venons de jeter sur les diverses branches des sciences dans leurs rapports avec l'autorité de l'Eglise, il nous parait clairement démontré que la prétendue servitude de l'intelligence ches les catholiques n'est qu'un vain épotfvantail : notre foi n'arrête ni a'alangnil en rien le progris scientifique. Cependant , comme il arrive Fréquemment que les raisonnements , en apparence les plus solides, pe< lient par quelque côté inaperçu et révèlent leur faiblesse
au Contact des laits, il sera bon d'établir la preuve historique de aotre assertion ; nous sommes assures que la «anse de la vérité ne pourra qu'j gagner. -Nous prendrons les choses dès leur commencement.
M. Guizol afirme que la lutte entre l'Eglise et les défen-
seurs do la liberté de penser, commença au moyen âge. Il rappelle les efforts de Jean Erigène, deRoscelin , d'Abailard et l'alarme que ces tentatives jetèrent dans l'Église, i>»iis il ajoute : « C'est là le grand l'ait qui édate à la fin du onzième et au commencement du douzième siècle , au moment où l'Eglise se présente à l'état théocratique el monastique. Pour la première lois, a cette époque, une lutte sérieuse s'est engagée entre le clergé et les libres penseurs. » {Il ¡st. générale delà civilis. en Europe. Leçon 6.) L'ouvrage entier de M. Guizot révèle que, dans la pensée de ce publiciste, le repróchele plus fondé que l'on pût adresser à l'Eglise catholique était de comprimer l'essor de la pensée : c'est là le point sur lequel, d'après lui, l'avantage du système protestant sur le Catholicisme est le moins contestable. Comme son dessein «•tait de développer entièrement celle idée eu traitant de la révolution religieuse du seizième siècle, il devait la déposer ainsi qu'une semence dans ses précédentes leçons; >:msquoi, le fait de la réforme se serait présenté isole et aurait perdu de son importance. D'ailleurs, il fallait que la résistance des protestants contre l'Eglise catholique ne parût point un fait sans signijication ; il ('-tait nécessaire de lui donner le sens d'une pensée grande et généreuse , d'en faire comme la proclamation de la liberte de l'esprit humain.
Pour atteindre ce but , il fallait nécessairement nous montrer d'un côté l'Eglise affichant au moyen âge une prétention qu'elle n'avait point précédemment; et d'un autre côté, attribuer à certains écrivains , qui firent résistance aux prétentions de l'Eglise, des Mies d'une profondeur extraordinaire.
Tel est le fil du discours de M. Guizot ; ou devine ici ses e!forls pour préparer d'avance le triomphe «le son opinion. .Mais son plan est mal concerté , car il semble avoir oublié les ¡ails les plus palpables de l'histoire de l'Eglise et il ne parait pas même savoir quelles sont les doctrines des trois champions dont il invoque les noms avec tant de complaisance. Pour qu'on ne m'accuse pasde procéder à la légère, je citerai littéralement ses paroles; les voici : a Tout semblait donc, dit-il, tourner au profit de l'Eglise, de son unité, de son pouvoir. .Mais, pendant que la papauté cherchait à s'emparer du gou-
comparí u catholicisme. Î39
reniement <lu monde, pendant qu«i les monastères se réformaíenl sous le point de vue moral, quelques hommes puissants, bienquísoles, réclamaient pour la raison humaine le droit d'être quelque chose dans l'homme, le droit d'intervenir dans ses opinions. La plupart d'entre -eux. n'attaquaient pas les opinions reçues , les croyances religieuses ; ils disaient seulement que la raison avait le droit de les prouver, qu'il ne suffisail pas qu'elles lussent affirmées par l'autorité. Jean Erigène, Roscelin , Abailard , voilà par quels interpretes la raison individuelle a recommencé à réclamer son héritage; voilà les premiers auteurs ilu mouvement.de liberté qui s'est associé an mouvement de réforme d'Hildebrand et de saint Bernard. Quand on cherche le caractère dominant de ce mouvement, on voit que ce n'était pas un changement d'opinion, une révolte contre le système des croyances publiques ; c'était simplement le droit de raisonner revendiqué pour la raison. » [Hist. générale de la civilisation m Europe. Leçon 6.)
Laissons de côté le singulier rapprochement entre les efforts de Jean Erigène, de Roscelin, d'Âbailard, et ceux des grands réformateurs Hildebrand ou saint Grégoire VII et saint Bernard. Ceux-ci voulaient réformer l'Eglise par les moyens légitimes, rendre le clergé plus vénérable en le rendant plus vertueux, concilier pins de respect à l'autorité en sanctifiant les personnes qui étaient investies du soin de l'exercer; les autres, selon M. Guizot, combattaient cette autorité en matière de foi , cVst-a-dire s'elforçaient de la renverser et pour cela portaient la hache à la racine même : les premiers étaient des réformateurs, les seconds des dévastateurs, et néanmoins on nous présente leurs efforts unis comme conspirant a une même fur, marchant vers un même but. Ce serait nue triste eliose que la philosophie de l'histoire, si ello pouvait autoriser une pareille confusion d'idées! Quel progrès peut-on foire dans cette science, lorsqu'on se contente d'une si étrangère maniere d'observer les faits !
Mais, je le répète, laissons la ces aliénations pour nous
fixer d'une manière particulière sur t\t>ux points : l'importance des trois écrivains qu'on nous vante , et l'idée qu'on nous présente de leur mouvement d'opposition. Je suis sûr que les
noms de Jean Erigène et de Roscelin sont déjà prononcés avec respect par ces gens qui veulent passer pour habiles dans la philosophie de l'histoire, sans avoir même lu l'histoire, et qui sont obligés de se contenter de ces faciles leçons qu'on entend dans une heure ou qu'on étudie dans une soirée : il suffira à ces gens-là d'avoir oui prononcer ces noms avec emphase , d'y avoir vu accolées les èpilhètes d'hommes puissants, d'avocats de la raison humaine , d'interprètes de la raison individuelle, pour s'imaginer que les sciences ne doivent pas moins à Erigène et à Roscelin qu'il Descartes ou à Bacon.
Si l'on ne se rappelait les observations que j'ai déjà émises sur la situation particulière où se trouvait If. Guizot, il ne serait pas facile de deviner pourquoi il a voulu présente? comme nouveau et extraordinaire ce qui était ancien et banal; comment il a pu dire que l'Eglise commença à lutter contre la liberté de la pensée lorsqu'elle réprima Erigène, Roscelin et Abailard. 11 signale ces trois écrivains comme si leur influence eut été transcendante , et ils n'eurent pas d'autre influence que celle de tant d'autres sectaires qui avaient pullulé dans les siècles précédeuts. Qu'était-ce donc en réalité que ce Jean Erigène? Un écrivain peu versé dans les sciences théologiques , mais qui, enllé de la faveur que lui accordait Gharles-le-Chauve, se mit à répandre certaines erreurs sur l'Eucharistie, sur la prédestination et la grâce .le ne vois dans tout cela qu'un homme qui s'écarte de la doctrine de l'Eglise ; et lorsque jNicolas 1er s'occupe de le réprimer , je ne vois qu'un pape accomplissant son devoir. Qu'y a-t-il lii de nouveau , d'extraordinaire? ne trouvons-nous pas dans toute l'histoire de l'Eglise, depuis les temps apostoliques , une chaîne non interrompue de faits semblables?
Je le reflète , DO ne saurait comprendra comment il a pu paraître opportun de nous rappeler le nom d'Erigèiie, lorsque ses erreurs n'ont eu aucune conséquence remarquable, et lorsque l'époque où il vécut ne peut être considérée comme ayant exercé une grave influence sur le développement intellectuel de? temps postérieurs. Jean Erigène vivait au neuvième siècle; ce siècle ne participa point au mouvement de ceux qui suivirent; on sait, en effet, que le dixième siècle fut l'apogée de
COUPAUS XV CATHQLiaSMS. 241
rignorance du moyen âge el que le mouvement intellectuel ne commença «m'a la fin <lu dixième siècle et an débet du onzième. Erigène el Roscelin sont séparés par deux siècles.
Quanta Roscelin et à A liai la ni, il est pins facile dé comprendre pourquoi ils sont cites ù ce propos. Personne n'ignore le bruit que lit AJbailard dans le monde par ses doctrines et peut-être plus encore par ses aventures. Hoseelin peut aussi appeler l'attention par ses erreurs, et surtout pour avoir été le naître d'Abailard.
Alinde donner une idee de l'esprit qui guidait ces hommes et de l'estime qu'il faut taire de leurs intentions , nous devons entrer dans quelques détails sur leur vie et leurs doctrines. Roscelin était un des hommes les plus artificieux de non temps. Dialecticien subtil et ardent partisan de la secte des Nominaux, il substitua ses opinions à renseignement de l'Eglise : il en \int enfin jusqu'aux plus graves erreurs sur le mystère auguste de la Trinité. L'histoire nous a conservé un l'ait qui prouve incontestablement l'insigne mauvaise loi decet homme. sou manque «le probité et de pudeur. Du temps que Roscelin. propageai) ses erreurs, vivait saint Anselme, plus tard archevêque de Gantorbéry et alors abbé du Bec. Lan franc, archevêque de Cantorbéry, mort quelque temps avant , avait laissé une réputation de vertu el de bonne doctrine à laquelle on ne pouvait rien ajouter, lioscelin pensa que ses erreurs gagneraient une grande considération a s'autoriser d'un nom si respectable; et, usant de la plus noire calomnie, il affirma que < .pillions étaient les mêmes que celles de l'archevêque Lau-
iranc el d'Anselme . abbé do bec. Lanfrane ne pouvait lui répondre , puisqu'il était descendu dans la tombe; mais l'abbé du bec repoussa vigoureusement une imputation si inique, et
en lava eu même temps l.anlranc qui avait été son mailre. Les ouvrages de saint Anselme ne 'nous laissent aucun doute sur la nature des erreurs de lioscelin. .Nous y trouvons ces erreurs formulées avec nue parfaite précision. A dire vrai , on ne saurait deviner non plus pourquoi M. Guizol a donné tant d'importance a cet homme, ni pourquoi Ton devait le signaler comme l'un des principaux défenseurs de la liberté de la pen- Nousnt trouvons rien dans Roscelin qui le distingue des m. — m. 21
■2'r2 LE PROTESTANTISME
autres hérétiques. C'est un homme qui use d'artifice, qui subtilise et qui erre ; mais rien n'est plus commun dans l'histoire de l'Eglise, et l'on ne saurait trouver là un sujet d'étonnement.
Abailard est plus digne d'appeler notre attention ; son nom est devenu si célèbre , qu'on ne trouvera personne qui ne soit au courant de ses tristes aventures. Disciple de Roscelin et aussi habile que son maître dans la dialectique de son siècle, doué de grands talents, et avide d'en foire parade dans les principales lires littéraires, Abailard s'attira une réputation que n'atteignit jamais le dialecticien de Compiègne. Ses erreurs sur des matières très-graves causèrent des maux considérables à l'Eglise, et lui-même en éprouva de grandes amertumes. Mais il n'est pas vrai , ainsi que le dit M. (iuizot , que les doctrines d'Abailard aient été moins réprouvées «pie sa méthode; et il n'est pas vrai que lui et son maître Roscelin n'aient point eu en vue d'opérer un changement radical de doctrines. D'irrécusables témoignages nous mettent heureusement au-dessus de toute espèce de doute, il nous est prouvé que ce ne fut point la méthode de Roscelin, mais son erreur sur la Trinité, qui fut mise en cause : l'on n'est pas moins fixé sur le compte d'Abailard, puisque l'on conserve , sous forme d'articles , les erreurs diverses tirées de ses ouvrages.
Nous savons par saint Bernard qu'Abailard pensait sur la Trinité"" comme Arius , sur l'Incarnation comme Nestorius, sur la Grâce comme Pelage ; on voit que tout cela ne tendait pas seulement à un changement radical de doctrine , mais déjà en était un en soi. Je n'ignore pas qu'Abailard argua ces accusations de fausseté ; mais nous savons aussi ce que valent des dénégations de cette espèce. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans la fameuse assemblée de Sens, convoquée sur la demande l'Abailard lui-même , il n'eut pas un mot à répondre au saint abbé deClairvaux qui lui reprochait ses erreurs et , lui présentant le texte même de ses propositions extraites de ses ouvrages, le pressait de les défendre ou de les abjurer. Abailard , se voyant en face d'un adversaire si redoutable , fut tellement embarrassé qu'il n'eût rien à répliquer , si ce n'est qu'il en appelait à Rome. Le concile de Sens par respect pour le Saint-Siège, s'abstint de cou-
i OMRABS M' CATHOLICJSHE.
damner la personne <ln novateur, mais il ne laissa pus de condamner ses erreurs ; cette condamnation lut approuvée par le Souverain-Pontife cl étendue à la personne elle-même. Or, par les articles où sont contenues les erreurs d'Abailard , on ne \<>it poinl que son i « ! « « ■ dominante lût tic proclamer la li- 1 mil* de penser. On comprend , ¡l'est vrai * qu'il s'abandonnait avec excès à ses propres subtilités : mais , du reste , il n'avait que le toit de dogmatiser à faux sur les points les plus lorl qui lui était commun avec tous les hérétiques , ses prédécesseurs.
M. Guizol devait savoir tout cela ; j'ignore comment il l'a oubli»', cl pourquoi il a voulu attribuer a ces auteurs une importance qu'ils ne méritent point en réalité. Si l'on cherche la raison qui l'a pu conduire a rappeler avec tant d'emphase ies noms de Roscelin et d'Abailard, on s'imagine aussitôt qu'il a voulu trouver pour les protestants quelques prédécesseurs illustres. Roscelio et Abailard , après tout, ne manquèrent ni detalcut ni d'érudition , ils vécurent précisément à l'époque où se déployait en Europe le mouvement intellectuel. M. Guizol a du trouver qu'il était lorl à [tropos d'amener sur la scène ces novateurs , pour montrer que des l'aurore du développement intellectuel, les hommes les plus fameux avaient élevé la voix en faveur de la liberte de penser. Du ¡este, lors même que M. (iui/.ot eut pu nous prouver (jue Jean Erigène , Koscelin et Abailard eurent uniquement en vue de proclamer
imeo privé en matière de toi, il ne s'ensuivrait pasque ces novateurs n'aient point voulu un changement radical dans les doctrines; eu effet, que peut-il y avoir de pins radical en matière de loi que ce qui attaque la racine de la certitude, l'autorité? Il ne s'ensuivrait pas non plus que l'Egl en condamnant les erreurs de ces hommes , eûl pris l'alarme
i une simple méthode ; car si cette méthode devait coi ter à soustraire l'intelligence au joug de l'autorité même , en
matière de loi, elle eonsliluail a elle seule une erreur Ires-
combattue dans tous les temps par l'Eglise catholique, qui n'a jamais consenti ni toléré qu'on mit en doute son autorité ~\\i les questions de dogmes.
Et néanmoins, si les novateurs que l'on cite lussent entrés
en lice principalement pour combattre l'autorité en matière de foi , M. Guizot aurait eu raison de nous l'aire remarquer leurs noms comme indiquant une nouvelle époque. Mais, chose singulière ! on ne voit pas que leurs propositions soient principalement formulées en faveur de l'indépendance de la pensée , ni contre l'autorité en matière de foi ; il se trouve que l'Eglise ne les a point condamnées uniquement par ce motif, mais pour d'autres erreurs : où sont donc l'exactitude et la vérité historique qu'on devait attendre d'un homme tel que M. Guizot? Comment , s'adressant à un nombreux auditoire , a-t-il pris cette liberté , de mettre ses pensées à la place des faits ? M. Guizot savait bien que ce sont là des matines que tout le monde traite et que personne n'approfondit ; il savait que pour exciter la sympathie des hommes superficiels , il suffisait de leur parler en termes pompeux de la liberté de la pensée , de prononcer certains noms que plusieurs entendaient peut-être pour la première fois, tels que ceux d'Erigène et de Roscelin, de rappeler surtout le nom de l'amant infortuné d'Héloïse.
M. Guizot ne pouvant se dissimuler que les observations qu'il émettait sur cette époque étaient tant soit pea faibles, a voulu y remédier en insérant un passage de V Introduction <) la Théologie d'Abailard , texte qui , à mon avis, est bien loin de prouver ce que se propose le publiciste. Sun but, en effet , est de nous persuader qu'un vigoureux esprit de résistance contre l'autorité de l'Eglise en malicie de foi commençait dès lors à régner, et que l'intelligence humaine était déjà impatiente de pouvoir briser les entraves par lesquelles on la tenait enchaînée. Il parait, à l'en croire , que cédant aux prières de ses disciples mêmes, AJbailard eut l'audace de couer le joug de l'autorité ; et que ses écrits lurent d'une certaine maniere l'expression d'une nécessité qui se fanait tresfortemenl sentir, d'une pensée qui s'agitait depuis longtemps dans nombre de tètes. Voici les paroles auxquelles je me rap* porte • « Quand on cherche, dit-il , le caractère dominant de ce mouvement, on voit que ce n'était pas an changement d'opinion, une révolte contre le système des croyances publiques; c'était simplement le droit de raisonner revendiqué pour la raison, a
C0M1VM.Í. ai CATHOLICISME. -i>
¡Sous avons déjà vu que l'assertion du publicisteà cet égard esl dépourvue de tonte vérité. Lors môme qu'on se fût bonté à attaquer le principe d'autorité , c'était déjà un changement radical dans les opinions, une révolution dans les croyances reçues; car l'autorité de l'Eglise était un dogme en soi et formait d'ailleurs la base de toutes les croyances. L'expérience l'a suffisamment prouve depuisi'apparition du Protestantisme an commencement du seizième siècle. Mais laissons continuer l'histoi ien :
« Les eleves d'Abailard lui demandaient, nous dit-il lui-
» même dans son Introduction à la Théologie, des arguments
» philosophiques et propres à satisfaire la raison. le sup-
» pliant <le les instruire, non à répéter ce qu'il leur appre-
» nait, mais à le comprendre; car nul ne saurait croire sans
» avoir compris, et il est ridicule d'aller prêcher aux antres
» des choses que ne peuvent entendre ni celui qui professe ,
» ni ceux qu'il enseigne... Quel peut être le Imt del'étudede
• la philosophie , sinon de conduire à celle de Dieu , auquel » tout doit se rapporter? Dans quelle vue permet-on aux
■ fidèles la lecture des écrits traitant des choses du siècle, et
Ile des livres des Gentils, sinon pour les former à l'intel- » Ugencedes vérités de la sainte Ecriture, et à l'habileté néa cessaire pour les défendre ?... C'est dans ce but surtout » qu'il faut s'aider de toutes les forces de la raison , afin d'em- » pêcher que, sur des questions aussi difficiles et aussi com-
■ pliquées que celles qui font l'objet de la foi chrétienne,
• les snbstilités de ses ennemis ne parviennent trop aisément » à altérer la pureté de cotre foi. »
Os ne peut nier qu'à l'époque où figurait Abailard, une vive curiosité , s'éveillant dans les esprits, ne les pressât d'employer leurs forces a se rendre raison des choses que Ton
ail , mais il n'es! point vrai que l'EgKse mil obstacle à ce
mouvement, considéré comme méthode scientifique, tant qu'il ne dépassait pas les bornes légitimes , pour combattre ou miner hs dogmes de la foi. Il est impossible de présenter l'Eglise sous un jour plus défavorable que ne le fait M. Gaizot dans cet endroit; et il ne saurait y avoir un oubli, je dirai
même une altération plus complete des faits.
« L'importance de ce premier essai de liberté, dit-il, de cette renaissance de l'esprit d'examen, fut bientôt sentie. Occupée de se réformer elle-même, l'Eglise n'en prit pas moins l'alarme ; elle déclara sur-le-champ la guerre à ces réformateurs nouveaux, dont les méthodes la menaçaient bien plus que leurs doctrines. »
Voilà donc l'Eglise conspirant contre le développement de la pensée, réprimant d'une main vigoureuse les premières tentatives de l'intelligence pour marcher dans la voie des sciences : la voilà laissant de côté les doctrines pour combattre les méthodes ; et tout cela nous est présenté comme une chose récente et nouvelle. « Car, dit M. Guizot, c'est là le grand lait qui éclate à la un du onzième et au commencement du douzième siècle, au moment où l'Eglise se présente à l'état théocratique et monastique. Pour la première fois, à cette époque, une lutte sérieuse s'est engagée entre le clergé et les libres penseurs. Les querelles d'Abailard et de suint Bernard, les conciles de Soissons et de Sens, où Abailard fut condamné, ne sont pas autre chose que l'expression de ce fait, qui a tenu dans l'histoire de la civilisation moderne une si grande place. »
Toujours la même confusion d'idées. Je l'ai déjà dit, et il faut le répéter, l'Eglise n'a condamné aucune méthode; ce quelle a condamné, c'est l'erreur, à moins qu'il ne s'agisse de la méthode qui consiste à briser jusque dans les questions de foi les prétendues entraves de l'autorité; ce qui n'est point une méthode, mais une erreur de haute importance. En réprouvant une doctrine pernicieuse , subversive de toute foi , ('elle qui oie l'infaillibilité de la chaire de saint Pierre sur les points de dogme, l'Eglise n'a mis en avant aucune prétention nouvelle; sa conduite a été celle qu'elle a toujours tenue depuis les temps apostoliques et qu'elle tient encore. Des qu'il se propage une doctrine offrant le moindre danger, l'Eglise l'examine, la compare avec le sacré dépôt de vérité qui lui est confié : si la doctrine ne répugne point à la vérité divine, elle la laisse circuler en liberté, car elle n'ignore pas que Dieu a livré Je monde aux disputes des hommes; mais si la doctrine s'oppose à la foi, elle est irrémissiblement condamnée,
COMPARÉ AL CATHOLICISME. Û i 7
sana considération, sana pitié. Si l'Eglise agissait autrement] ••Ile se nierait elle-même, elle cesserai! d'être ce qu'elle esl . elle ne sérail plus la jalouse dépositaire de la vérité divine. Si ele permettail qu'on mil en doute son autorité infaillible , elle oublierai! dès ce moment une de ses obligations les plus sacrées et perdrait le droit d'être crue; car, en laissant voir ¡pie la vérité lui est indifférente, elle montrerait clairement
qu'elle n'est point une religion descendue du ciel; ello entrerait par conséquent dans la sphère des illusions humaines.
Précisément à l'époque dont parle M. Guizot, nous remarquons un l'ait qui prouve que l'Eglise laissait un libre champ à l'essor de la pensée. On sait de quelle réputation jouit saint Anselme tout le temps de sa vie, et quelle estime firent de lui les Souverains-Pontifes ses contemporains ; néanmoins , saint Anselme philosophait avec une extrême liberté. Il nous dit dans le prologue de son Monologe que quelques-uns le suppliaient de leur apprendre à expliquer les choses par la raison seule, en laissant de côté la sainte Ecriture; le Saint ne craint point de condescendre à cette prière, et, afin d'y donner satisfaction , il écrit l'opuscule (pie nous venons de nommer. Dans d'autres endroits de ses ouvrages, saint Anselme observe la même méthode. Bien peu de personnes se soucient aujourd'hui des anciens écrivains , bien peu sans doute ont lu les ouvrages du saint Docteur dont nous parlons; on y trouve cependant une telle netteté d'idées , une telle solidité de raisons, et surtout un jugement si modéré et si sobre, qu'à peine seinble-l-il possible que, dès le commencement du mouvement intellectuel , l'intelligence humaine put s'élever si haut. On trouve chez lin la plus grande liberté de penser unie au respect que réclame l'autorité de l'Eglise ; et, loin d'affaiblir la vigueur de la pensée, ce respect ne l'ait que l'éclairer et la fortifier. On y voil qu'Abailard n'était pas le seul qui enseignât, non h répéter setleçons , mais à les comprendre ; puisque
saint Anselme, quelques années auparavant , suivait la même méthode , avec une clarté- et une solidité bien au-dessus de ce qu'on pouvait attendre de muí temps. On voit aussi qu'on s'oc- CUpait, dans le sein de l'Eglise Catholique, d'employer la
raison jusqu'aux dernières limites possibles, tout en respec-
tant celles que lui marque sa propre faiblesse , et en s'inclinant avec respect devant le voile sacré qui couvre d'augustes mystères.
Les ouvrages de saint Anselme prouveront qifAbailard notait pas précisément celui qui devait enseigner au monde que « le but de l'étude de la pliilosopîiie est de conduire à celle de Dieu, auquel tout doit se rapporter,... et qu'il faut s'aider de toutes les forces de la raison, afin d'empêcher que, sur des questions aussi difficiles et aussi compliquées que celles qui font l'objet de la foi chrétienne, les subtilités de ses ennemis ne parviennent trop aisément à altérer la pureté de la foi. » Mais, dans la soumission profonde que montre le Saint envers l'autorité de l'Eglise , dans la franchise pleine de candeur avec laquelle il reconnaît les bornes de l'intelligence humaine, on découvre cette persuasion , qu'il n'est pas impossible de croire avant de comprendre En effet, il est fort différent d'être assuré de l'existence d'une chose ou de connaître clairement la nature de cette chose dont l'existence est certaine à nos yeux.