LA RELIGION ET L INTELLIGENCE HUMAINE EN EUROTE
Puisque nous nous sommes transportés au onzième et au douzième siècle pour examiner quelle a été dans ces siècles la conduite de l'Eglise, par rapport aux novateurs, arrêtonsnous quelques instants sur celte même époque comme à un point de vue excellent pour observer l'esprit humain dans sa marche.
On a dit que le développement de l'intelligence en Europe avait été entièrement théologique, c'est une vérité et une vérité nécessaire. La raison en est fort simple : toutes les facultés de l'homme se développent conformément aux circonstances qui l'environnent; et de même que sa santé, son tempérament , ses forces , sa couleur même et sa stature dé-
COMPABI .\r CATHOLICISME. 949
pendent do climat , des alimenta , du genre il'- vie , et «les autres circonstances qui l'affectent , dé même ses facultés intellectnelles et morales portent le sceau des principes qui dominent dans la famille ••( la société dont ¡I mit partie. En Europe , l'élément prépondérant était la religion; on entend la religion , on la voit , on la trouve dans tóiü ; nulle part on ne découvre un principe d'action et de vie qui ae participe de la religion ; il était donc naturel que toutes les facultés de l'homme de l'Europe fussent développées dans un sens religieux. Si Ton y fait attention, ce n'était pas seulement l'intelligence qui présentait ce caractère, c'était aussi le cœur, les passions même , tout l'homme moral : de même qu'on ne saurait mire un pas en Europe dans une direction quelconque , sans heurter un monument religieux, de même il est impossible d'examiner une seule faculte de l'Européen, sans y trouver la trace de la religion.
Ce qui se passait dans l'individu se réalisait aussi dans la famille et la société : la religion n'était pas moins maîtresse de la famille et de la société' que de l'individu. Nous remarquons un phénomène semblable partout où l'homme s'est avancé vers un état plus parfait ; et Ton peut assurer comme un fait constant dans l'histoire du genre humain, qu'aucune société n'a jamais marché dans le chemin de la civilisation , que sous la direction et l'impulsion des principes religieux. Vrais on faux , raisonnables on absurdes, on trouve ces principes partout mi l'homme se perfectionne ; et bien que certains peuples soient dignes de compassion à cause des superstitions
monstrueuses dans lesquelles ils sont tombés, il faut néanmoins avouer «pie , sous ces superstitions mêmes, se cachaient drs germes de bien dont les avantages ne laissaient pas d'être considérables. Les Egyptiens, les Phéniciens, les Grecs, les Romains étaient tous tort superstitieux ; ils tirent cependant de t'-ls progrès dans la civilisation et la culture intellectuelle, que leurs monuments e( leurs souvenirs nous frappenl encore d'admiration. Il est facile de rire d'une pratique extravagante,
d'un dogme insensé ; mais n'oublions jamais qu'un certain
nombre de principes moraux ne croissent ou ne se conservent qu'à l'ombre des croyances: or, ces principes sont les
plus indispensables pour empêcher l'individu de se changer en monstre, pour empêcher les liens sociaux et de famille de se briser. On a beaucoup parlé contre l'immoralité que toléraient , que permettaient, qu'enseignaient quelquefois certaines religions ; à coup sur , rien n'est plus déplorable que dt voir servir à l'égarement de l'homme ce qui devrait principalement le guider; cependant , plongeons nos regards à travers ces ombres si choquantes an premier coup d'œil : nous ne tarderons pas à y découvrir certains éclairs de lumière qui nous feront considérer les fausses religions, non point avec indulgence , mais avec moins d'horreur que ces systèmes impies où la matière est reconnue pour l'Etre , où le plaisir est le seul Dieu.
C'est déjà un avantage inappréciable de conserver l'idée du bien et du mal moral, cette idée qui n'a de sens qu'autant que l'on suppose l'existence d'une divinité : or, cet avantage est inséparable d'une religion quelconque, même de ces religions qui font de l'idée du bien et du mal les applications Les plus moustrueuses ou les plus criminelles. Sans doute on a vu chez les peuples de l'antiquité, on voit encore clic/, ceux qui n'ont pas reçu les lumières du Christianisme, de deplorables aberrations; mais au milieu de ces aberrations mêmes, i) i'este toujours une certaine lumière , et cette lumière , pour
peu qu'elle brille, quelques pales et faibles que soient ses rayons, vaut incomparablement mieux que les opaques ténèbres de l'athéisme.
Entre les peuples de l'antiquité cl ceux de l'Europe, il va cette différence très-remarquable, que les premiers sortirent de l'enfance pour marcher vers la civilisation , tandis que les
•mires s'avancèrent vers le même point en quittant cel étal
indéfinissable qui l'ut, en Europe, le résultai de l'invasion des barbares, du mélange confus d'une société jeune avec nue société décrépite, de peuples grossiers <•! feroces, avec d'autres peuples civilisés , cultivés , nu pour mieux dire , efféminés. Il s'ensuivit (pie chez les peuples de l'antiquité l'imagination se déploya plus tôt (pie l'intelligence, tandis que l'intelligence
elle/, les peuples européens devanea l'imagination. Chez les
premiers ce que l'on trouve d'abord, c'esl la poésie; chej lea
u i ITHOLN [SM1 . 351
mis . e'est œ ([u.' bous appelons la dialectique et la métaphysique.
Cherchons la raison d'une si grande différence. Lorsqu'on peuple est encore dans l'enfonce, suit dans l'enfance proprement dite, s-'it qu'ayanl longtemps vécu dans la stupidité, il se trouve en un état semblable $ celui d'uu, peuple enfant , on le Toil très-riche en sensations, très-pauvre en idées. La nature, avec sa majesté, ses merveilles, ses mystères', est ce qui l'affecte !<• plus \ ivement. Le langage de ce peuple est magnifique, pittoresque, plein de poésie; ses passions ne sont point raffinées, mais en échange elles sont énergiques el violentes. Or, l'intelligence qui cherche avec candeur la région de la lumière, aime la vérité ¡nue, simple, elle la aonfesse, elle l'embrasse sans détour, elle ne se prête ni aux subtilités , ni ;ni\ artifices, ni aux disputes. La pins petite chose qui frappe vivement les sens ou l'imagination de ce peuple, le surprend, l'émerveille; un homme ne ¡ni inspirera de l'enthousiasme <pie s'ii lui presente quelque chose de sublime cl d'héroïque.
I orsqu'on observe l'étal des peuples de l'Europe au moyeu . on remarque tout d'abord qu'ils ressemblent d'une certaine façon a un penple enfant; mais qu'ils en diffèrent sur plusieurs points el d'une manière très-sensible. Leurs passions oui une extrême énergie ; le merveilleux , l'extraordinaire leur plaît par-dessus tout , et , a défaut de réalités , leur imagination se crée des Fantômes gigantesques. La profession des armes est leur occupation favorite; ils cherchent avec empressement les aventures les pins périlleuses; ils les affrontent avec une incroyable audace. Tout eela indique an développement de la sensibilité et de l'imagination dans ce (pie ces facultés ont de plus vaillant et de plus hardi ; mais, chose remarquable! il se mêle a ces dispositions nu goût singulier pour les choses purement intellectuelles: à côte de la réalité lapins vive, la plus ardente, la plus pittoresque, s'élèvent les abstractions les plus froides et les plus décharnées. Un chevalier, la croix sur l'épaule, fêta avec pompe, entouré de trophées, rayonnant de la gloire acquise dans cent combats; un dialecticien subtil, disputant mit le système des Nomi-
naux et poussant ses artificieuses abstractions jusqu'à l'inintelligible : voilà deux personnages assurément bien peu semblables; et cependant ils existent ensemble dans la môme société ; ils y sont tous les deux entourés de prestige, comblés de toutes sortes d'hommages, suivis par d'enthousiastes prosélytes.
Même en tenant compte de la situation singulière où se trouvèrent les nations européennes , il n'est pas facile de donner la raison de cette anomalie. On comprend sans peine que les peuples européens, sortis pour la plupart des forêts du Nord, occupés pendant longtemps à se l'aire la guerre entre eux ou à guerroyer contre les peuples conquis , aient dû conserver , avec leurs habitudes guerrières , une imagination vive et forte, des passions énergiques, violentes; mais ce qu'il n'est pas aussi facile de concevoir , c'est leur penchant à un ordre d'idées purement métaphysiques et dialectiques. En approfondissant la question , on finit cependant par découvrir que cette anomalie avait son origine dans la nature même des choses.
Pourquoi un peuple, dans son enfance, a-t-il tant d'imagination etde sentiment? Parce que les objets qui excitent ses facultés abondent autour de lui , parce que l'individu se trouvant continuellement expose à linlluencedes choses extérieures, ces objets peuvent exercer leur action sur lui avec plus de force. L'homme d'abord sent et imagine ; plus tard il comprend , et réfléchit: c'est ainsi que le veulent naturellement l'ordre et l'enchaînement des facultés. Voilà pourquoi l'imagination et les passions se développent d'abord chez un peuple avant l'intelligence, les passions , l'imagination trouvent aussitôt leur objet , leur aliment ; l'intelligence ne le trouve pas, et c'est ce qui explique aussi pourquoi l'âge des poètes précéda toujours celui des philosophes. Il suit de là que les peuples enfants pensent peu, parce qu'ils manquent d'idéal , et telle est la différence capitale qui les distingue des peuples de l'Europe à l'époque (huit nous ¡allons: les idées, en elfet , abo)i(luit'nt m Europe; voilà pourquoi l'on y faisait tant de cas de ce qui est purement intellectuel, même au milieu de la plus profonde ignorance, et pourquoi aussi l'intelligence s'efforçait de briller, lors même qu'il semblait que son heure
COMPARE Ai: CATHOLICISME. 253
M lui point venue. Los véritables idees sur Dieu , sur l'homme et la société étaient déjà répandues de t<»us eûtes , grâce à l'enseigaemenl incessant du Christianisme s ci . connue il restait escore «les traces nombreuses de la sagesse antique, soit chrétienne, soit païenne, il en résultai! que l'intelligence de tout homme on peu instruit se trouvait réellement pleine d'idées.
Malgré de si grands avantages*, il est clair que, par l'effet de l'ignorance répandue de tous eûtes à la suite de tant do bouleversements, l'esprit devait se trouver désorienté, bouleversé , an milieu du chaos d'érudition et de philosophie qui se présentait à lui. Le discernement et le jugement devaient lui manquer pour faire d'une manière avantageuse l'étude simultanee de la bible, des écrits dos saints Pères , du droit civil et canonique, des ouvrages d'Aristote , des commentaires des Arabes. On étudiait cependant tout cela à la fois, on disputait sur tout avec ardeur; et à côte des erreurs , des extravagances qui étaient inévitables on pareil cas, se trouvait la présomption, inséparable compagne de l'ignorance. Pour réussira expliquer certains points de la Bible, des saints Pèns, des codes, des œuvres dos philosophes, il fallait de giamls travaux préparatoires, comme l'expérience Ta enseigné dans les siècles suivants. Il fallait étudier les langues, fouiller les archives, déterrer des monuments, recueillir de tous côtes un énorme amas de matériaux; puis ordonner, comparer, discerner ; il fallait , en un mol , un riche fonds d'érudition éclaire du llambeau de la Critique.
Tout < fia manquait alors et ne pouvait être acquis qu'à travers le cours des siècles. Que s'ensuivait-il? Ce qui était inévitable, a\ec la démangeaison qu'on avait de tout expliquer. Se présentait-il une difficulté , et les faits, les connais* •anees manquaient-ils pour la résoudre, on se jetait par la voie de traverse; au lieu de chercher l'appui d'un fait, on prenait pied sur une pensée; au lieu d'un raisonnement solide, on mettait en avant une artificieuse abstraction; dans l'impossibilité de former un corps de saine doctrine, on entassait un amas confus d'idées et de paroles, dominent no pas
lire ou n'avoir pas pitié d'Abailard , par exemple, proposant
i sis disciples de leur expliquer le prophète K/.echiël , en m. — m. 22
23 í LF. PROTESTANTISME
ne prenant qu'un très-bref délai pour s*y préparer et exéc*
tant aussitôt sa proposition? Je demande à mes lecteurs si , en plein treizième siècle, l'explication d'Ezéchiél , quand le maure s'est préparé à peine , peut être heureuse et intéressante.
L'étude de la dialectique et de la métaphysique fut embrassée avec une telle ardeur que ces connaissances, en peu de temps, éclipsèrent toutes les antres. Il en resulta an trèsgrave dommage pour l'esprit ; toute son attention étant absorbée par cet objet de prédilection, il ne regarda qu'avec indifférence la partie solide des sciences; il négligea l'histoire, ne songea point à la littérature, en un mot, il ne se développa qu'à moitié. On laissa en arriére tout ce qui se rapportait a l'imagination et aux sentiments, et le champ resta a l'intelligence, non point à la partie utile de l'intelligence , à la perception claire et complète , au jugement mûr, an raisonnement solide et exact, mais à sa partie subtile, artificieuse et extravagante.
Faire un reproche à l'Eglise de la conduite qu'elle tint à cette époque à l'égard des novateurs, c'est bien mal comprendre la situation scientifique et religieuse où se trouvait alors l'Europe. Nous avons deja vu que le développement intellectuel était religieux; il s'ensuivit (pieu s'erartant même du vrai chemin, il continua de garder ce caractère, et que Ton vit appliquer aux plus sublimes mystères les subtilités les plus étranges. Presque tous les hérétiques de l'époque étaienl des dialecticiens fameux, et ils commencèrent a errer par nu excès do subtilité. Koscelin , un des principaux dialecticiens de snn temps, était le fondateur ou du moins l'un des principaux chefs de la secte des .Nominaux ; Ahailard était célèbre par son talent délié, par son habileté dans les disputes, par son adresse a tout expliquer dans le sens de sa thèse. L'abus de l'esprit le conduisit aux erreurs dont nous avons parlé plus haut ; erreurs qu'il aurait évitées en ne se livrant point avec tant d'orgueil a ses vaines pensées. La manie de subtiliser
sur tout entraîna Gilbert de la Poirée dans les erreurs les plus déplorables au sujet de la Divinité; Amaury, autre célèbre philosophe selon la mode de cette époque , s'échauffa tellement le cerveau sur la matière premièrt d'Aristote . qu'il en vint a dire que cette matière était Dieu.
COMPASÉ M CATHOLICISME. '2o'<
L'EgliSti s'opposait de tOUteS SCS lunes à CCS circuís, qui
fourmi liaient dans des tètes abusées par des arguments futiles et exaltées par un fol orgueil. Il fout entièrement méconnaître les Mais intérêts de la science pour ne [>as avouer que la résistance de l'Eglise aux rêveries «les novateurs était tout ce qu'on pouvait imaginer <lc plus favorable an progrès de l'esprit.
Ces hommes fongueux, avides de savoir, qui se lançaient avec tant d'ardeur vers la première chimère apparaissant dans leur imagination, avaient grandement besoin d'être avertis par une v.¡\ judicieuse «pu leur enseignât la sobriété et la modération. L'intelligence faisait à peine ses premiers pasdans la carrière du savoir, et elle se figurait déjà savoir tout; elle prétendait tout connaître, hormis le nescio, je ne suis pas, comme saint Bernard le reprocheau vaniteux A.bai!ard. Comment ne point applaudir, pour le bien de l'humanité et l'honneur de l'intelligence humaine, à la condamnation prononcée par l'Eglise contre les circuís de Gilbert, lesquelles ne tendaient à rien moins qu'à bouleverser les idées que nous avons sur Dieu? Lorsque Amaury et son disciple David de Dinant frappés par la sentence de l'Eglise , c'est qu'ils détruisent l'idée de la Divinité en confondant le Créateur avec la matière première. Etait-il bien avantageux pour l'Europe* de commencer son mouvement intellectuel eii se précipitant tout d'abord dans l'abtme >\\\ panthéisme?
Si l'intelligence humaine eût suivi dans son développement le chemin que lui indiquait l'Eglise , la civilisation européenne aurait gagné en avance au moins deux siècles : le quatorzième siècle aurait pu être le seizième. Pour se convaincre de cette vérité il sullit de comparer le.-, écrits aux écrits, les hommes aux hommes : les pins attachés à la foi de l'Eglise s'élevèrent
a une telle hauteur, (|u'ils laissèrent loin derrière eux h ut
siècle tout entier. Koscelin eut pour antagoniste saint Anselme :
cekli-CÎ resta toujours soumis a l'autorité ; l'autre se révolta
contre elle : or. qui oserait mettre en parallèle avec le savant archevêque de < ¡antorbérv le dialecticien de ( ¡ompiègne ? Quelle énorme différence entre le profond, le judicieux métaphysicien qui composa le Honolog* et leProwloge, et le frivole coryphée
des disputes des \ o|||¡ IKIII \ '{ l.es subtilités , les a [VU I ¡es de
Roscelin peuvent-elles entrer en balance avec les hautes pensées de cet homme qui, au onzième siècle, pour prouver l'existence de Dieu, savait rejeter toute parole vaine et pointilleuse, se concentrer au dedans de lui-même , consulter ses idées, les comparer avec leur objet, et établir la démonstration de l'existence de Dieu sur l'idée même de Dieu , devançant ainsi Descartes de cinq cents ans. Par qui les vrais intérêts de la science furent-ils le mieux compris? Qu'on me montre en quoi l'intelligence de saint Anselme fut amoindrie, rétrécie par l'influence de la redoutable autorité de l'Eglise , par l'usurpation des papes sur les droits de l'esprit humain.
Et Abailard, Abailard lui-même, qu'on l'envisage comme homme, ou comme écrivain, peut-il être mis en parallèle avec son adversaire catholique, saint Bernard? Abailard se remplit de toutes les subtilités de l'école; il se dissipe dans de bruyantes disputes ; il s'enivre des applaudissements de ses disciples, éblouis par le talent et la hardiesse du maître, et plus encore par l'extravagance scientifique qui règne dans ce siècle; et cependant que sont devenus ses ouvrages? qui les lit? qui songe à y chercher une page bien raisonner, la description d'un grand fait, un tableau des mœurs de l'époque, c'est-à-dire la moindre chose de ce qui peut intéresser la science ou l'histoire? Et quel est l'homme instruit qui n'ait pas, au contraire, cherché mille fois tout cela dans les immortels écrits de saint Bernard?
Il est impossible de trouver une plus sublime personnification de l'Eglise combattant les hérétiques de son temps, que l'illustre abbé «le Claiivaux, en lutte contre tous les novateurs, et portant pour ainsi dire la parole au nom de la foi catholique. On ne saurait trouver un plus digne représentant des idées, des sentiments que l'Eglise s'efforçait d'inspirer et de répandre, ni une plus lidèle expression de la marche que le Catholicisme aurait fait suivie a l'esprit humain. Arrêtonsnous un instant en présence de cette colonne gigantesque s'élevant à une hauteur immense an-dessus de tous les monuments de son siècle. Gel homme extraordinaire remplit le monde de son nom, il le soulève par sa parole ; il le domine par son ascendant ; il est sa lumière dans l'obscurité ; il est
( OMPAIté m i uuoi.u i 857
comme uto anneau mystérieux uuissanl les i1<mi\ époques de saint Jérôme et de sain i Augustin . de Bossue! et «le Bourdaloue. Le relâchement, la corrnption des mœurs, l'environnent ; il se défend de fontes les attaques par l'observance la pins rigide, par la plus délicate pureté de mœurs. L'ignorance a gagné dans toutes les classes; il étudie nuit et jour pour éclairer son esprit. Un savoir faux et postiche prétend
usar per là place du vrai savoir: il connaît cette fausse science, il la dédaigne, la méprise, et sou regard d'aigle découvre au premier coup d'œil que l'astre de la vérité marche à une distance immense de ce reflet menteur, île ce! informe amas de subtilités , d'inepties , que les hommes de son temps appellent philosophie. S'il existait a cette époque une science utile, elle résidait dans la Bible, dans les écrits des saints Pères ;
saint Bernard se livre sans réserve à cette étude. Loin de consulter les parleurs frivoles qui argumentent et déclament dans les écoles, il demande ses inspirations au silence du cloître. à Pangaste majesté des temples: s'il en sort , c'est pour contempler le grand livre de la nature, pour étudier les vérités éternelles dans la solitude du désert , et, comme il nous le dit lui-même , dans les forêts de hêtres.
Ainsi ce grand homme , s'élevanl áu-dessus des préjugés de son temps, parvient a éviter le mal (pie produit dans ses contemporains la méthode alors dominante : cernai, c'est d'étouffer l'imagination et le sentiment , de fausser le jugement, d'aiguiser l'esprit à l'excès, de confondre et d'embrouiller les doctrines. Lis./ les ouvrages du saint abbé de Gairvaux, \oiis remarquerez que toutes les facultés che/, lui marchent pour ainsi dire en se donnant la main et de Iront . Ghercbez- \oiis l'imagination . vous y trouverez les plus belles peintures', des portraits fidèles , de magnifiques tableanx. Cherches* v «.us les sentiments, nous l'entendrez s'insinuer habilement
dans le cœur, l'enchanter, le Subjuguer, le tourner a sa gUÎSC.
Tantôt il frappe d'une salutaire teneur le pécheur obstiné, il
trace avec un énergique pinceau la Formidable image de la justice divine >'t de son éterm Ile vengeance ; il console, soutient l'homme qu'abattent les adversités du monde, les assaut^
dé ses passions, les sou\eiiirs de ses égarements j une crainte
exagérée de la divine justice. Voulez-vous de la tendresse , éeoutez-le dans ses colloques avec Jésus , avec Marie ; écoutez-le parlant de la Sainte-Vierge avec une douceur si enchanteresse, qu'il semble épuiser tout ce que l'espérance et l'amour peuvent suggérer de plus aimable et de plus délicat. Voulez-vous du feu, de la véhémence, voulez-vous cet irrésistible élan qui renverse tout obstacle, qui exalte l'esprit, l'arrache à lui-même, le remplit du plus ardent enthousiasme, l'entraîne par les routes les plus ardues, l'emporte aux entreprises les plus héroïques; voyez-le enflammant de sa brûlante parole les peuples, les seigneurs, les rois; les tirant de leurs demeures, les armant, les réunissant en nombreuses armées qui se précipitent sur l'Asie pour venger le Saint-Sépulcre. Cet homme extraordinaire se trouve dans tous les lieux, on l'entend partout. Exempt de toute ambition, il a cependant la principale inlluence sur les grandes affaires de l'Europe; amant de la solitude et de la retraite, il se voit obligé à chaque instant de sortir de l'obscurité du cloître, pour assister aux conseils des princes et des papes. Jamais il n'adule , jamais il ne flatte , jamais il ne trahit la vérité , jamais il ne dissimule l'ardeur sacrée qui brûle dans son cœur; et cependant il est écouté partout avec un respect profond ; il fait résonner sa voix sévère daos la chaumière du pauvre et dans le palais du monarque, il avertit avec une austérité terrible le moine le plus obscur et le Souverain-Pontife.
Malgré tant de chaleur, de mouvement, son esprit ne perd rien de sa clarté, de sa précision. S'il explique un point de doctrine, il se distingue par sa liberté et sa lucidité; s'il »!■ montre, il le fait avec une vigueur pleine de force; s'il argumente, c'est avec une logique qui serre, qui presse son adversaire, lui coupant toute issue; s'il se défend , c'est avec une agilité et une adresse surprenantes. Ses r< ponses sont nettes, exactes, ses répliques vives et pénétrantes, sans s'être tonné aux subtilités de l'école, il dégage avec un admirable bonheur la vérité de l'erreur, la raison solide de l'artifice trompeur. Voilà un homme entièrement et exclusivement formé par L'influence catholique , un homme qui ne s'est jamais écarté du giron de l'Eglise, qui n'a jamais songé à affranchir
COMPASÉ Al CATHOUCttME. 25!)
son intelligence du joug de l'autorité : él néanmoins, il s'é« lève comme une pyramide colossale au-dessus «le tous les hommes de son temps.
Pour l'honneur éternel de L'Eglise catholique et pour achever de dissiper l'accusation pórtele contre elle, d'avoir uno influence qui déprimait l'esprit humain, ii faut observer que saint Bernard ne lut pas le seul qui s'éleva au-dessus de son siècle et indiqua le chemina suivre pour faire de véritables progrès. ( >n peut assurer que les hommes les plus distingués de l'époque, ceux qui participèrent le moins des déplorables égarements dans lesquels l'esprit humain resta si longtemps à poursuivre des futilités et des ombres, furent précisément eeu\ qui se montrèrent les plus attachés au Catholicisme. Ceux-ci donnèrent l'exemple de ce quHl fallait faire pour marcher dans les sciences, exemple qui pendant longtemps eut peu d'imitateurs, mais qui finit par en trouver dans les siècles postérieurs; or il est à remarquer que les sciences ont avance en raison même du crédit que prit cette méthode : je parle de l'étude de l'antiquité.
Le principal objet des travaux de cette époque était l'ensemble des sciences sacrées: comme h' développement de l'intelligence se faisait dans un sens théologique, la dialectique et la métaphysique étaient étudiées dans la vue d'en faire îles applications théologiques. Rosceliu, Vbailard, Gilbert de la Poirée , Ainaury disaient : «Raisonnons, subtilisons, appliquons nos systèmes à toute sorte de questions; que notre raison soit notre règle et notre guide, sans cela il est impossible de savoir. - Saint Anselme, saint Bernard, Hugues et Richard de Saint-Victor, Pierre Lombard dirent : « Voyons ce que nous BBteigne l'antiquité, étudions-les ouvrages des saints Pères, analysons et comparons leurs textes: il n'y a pointa faire fond sur de puis raisonnements qui tantôt sont dangereux, tantôt posés en l'air. » Quel est de ces deux jugements celui qui a été Confirmé par la postérité? Quelle est celle de ces méthodes qai a été adoptée, quand il a été question de faire des progrès sérieux î .Yeiii-on pus recours à une étude persévérante des monuments antiques? .Ne fallut-il pas jeter de côtéles arguties des dialecticiens? Les protestants eux-mêmes se
260 LE PROTESTAM1SME
font gloire d'avoir suivi cette voie; leurs théologiens tiennent à honneur qu'on puisse les dire verses dans L'antiquité, et ils seraient offensés de n'être traités que de dialecticiens. De quel côte était donc la raison? Du côté des hérétiques onda côté de l'Eglise? Qui comprenait le mieux la méthode la [dus favorable au progrès de l'intelligence? Etait-ce le dialecticien hérétique ou le docteur orthodoxe?
Il me semble qu'il n'y a point de réplique. Ge ne sont pas là des opinions, mais des faits; ce n'est point une théorie, mais l'histoire même des sciences, telle qne tout le monde la sait, telle qu'elle nous est présentée dans des documents irréfragables. A moins d'être prévenu par l'autorité de M. Guizot, on ne pourra certainement passe plaindre qne j'aie Bêquivé les questions historiques, ou prétendu m'en faire accroire sur parole.
Malheureusement l'humanité semble condamnée à ne jamais trouver le véritable chemin qu'après de grands détours ; ainsi f intelligence , prenant la pire de toutes les voies, se mit à la suite des subtilités et des arguties, abandonnant le sentier marqué par la raison et le bon sens. An commencement du douzième siècle , le mal était si avancé que ce n'était pas unv petite entreprise que d'y porter remede; et il nVsl pas facile de devinera quel point auraient été poussées les choses, ni quels maux s'en seraient suivis sous différents rapports, si la Providence, qui n'oublie jamais le soin de l'Univers moral, pas plus que de l'Univers physique . n'eût suscite un génie extraordinaire, lequel, s'éievant à une immense hauteur audessus des hommes de son siècle, débrouilla le chaos.
Cet homme, en retranchant, en ajoutant, en éclairant, en
Classifiant , tira de celte masse indigeste Un corps de véritable
science. Ceux qui connaissent l'histoire scientifique de ce temps
n'auront pas de peine a comprendre que je parle de saint Thomas d'Aquin. Aun de concevoir l'immense mérite de C€ docteur, il faut le contempler du point de vue où nous nous sommes placés. En découvrant dans saint Thomas d'Aquin une des intelligences les plus lumineuses, les plus vastes et les plus pénétrantes dont puisse se glorifier le genre humain, on est parfois tenté de penser que ce docteur vint mal à pro-
posan Mil siècle; ouest fâché qu'il n'ait point vécu dans des ages plus récents, pour y disputer la palme aux hommes les plus illustres dont s'enorgueillisse L'Europe moderne. Mais, après mu' réflexion plus profonde, on trouve (pie l'esprit humain lui «lut un si immense bienfait , on saisit si clairemeut la raison qui rendit sa venue opportune au temps où l'Europe reçut ses leçons, qu'un seul sentiment s'empare de l'esprit , celui d'une admiration profonde pour les desseins d" la Providence.
Qu'était-ce que la philosophie de son temps? Où auraient abouti la dialectique, la métaphysique, la morale, au milieu ilu grossier mélange de la philosophie grecque , de la philosophie arabe, des idees chrétiennes? Nous avonsdéjà vu ee (pie commençaient à produire ces sortes de combinaisons, favorisées par une ignorance qui ne permettait point de distinguer la vraie nature des choses et fomentées par un orgueil qui prétendait tout savoir. Et cependant le mal n'en était encore qu'à ses commencements , à mesure qu'il se serait développé, il aurait offert îles symptômes plus alarmants. Heureusement ce grand homme survint; du premier effort de sa main puissante, il lit avancer la science de deux ou trois siècles. Il ne put éviter le mal , mais du moins il y porta remède ; en obtenant une incontestable supériorité , il lit prévaloir de toute part sa méthode et sa science ; il devint comme le centre d'un grand système autour duquel se virent forcés de tourner tous les écrivains scolastiques ; il y prévint ainsi une multitude d'aberrations qui, sans son intervention, eussent été à peu pies inévitables. H trouva les écoles dans la plus complète anarchie; il y établit la dictature: dictature sublime dont il fut investi a cause de son intelligence d'ange, qu'embellissait et rehaussait son eminente sainteté, (l'est ainsi que je comprends la mission de saint Thomas; ainsi la comprendront tous ceux qui se seront OCCUpés d'étudier ses ouvrages et ne se seront
pas contentés de la lecture rapide d'un article biographique. Qr, cet homme «tait catholique, et l'Eglise catholique le
vénère sur m-, autels, .le ne VOIS pas que son esprit fût embarrasse par l'autorité en matière de foi ; son esprit s'étend librement dans toutes les branches du savoir, il y reunit une
telle étendue et une telle profondeur de connaissances, qu'il parait un véritable prodige pour l'époque où il a vécu. Il faut remarquer dans saint Thomas, malgré l'emploi d'une méthode toute Scolastique , le caractère que nous avons déjà reconnu dans les écrivains catholiques les plus insignes de ces temps. Il raisonne beaucoup, maison comprend qu'il se défie de sa raison, ayant à son égard cette sage défiance, qui est le signe non équivoque (Tune véritable science. 11 emploie1 les 'doctrines d'Aristote, mais on reconnaît qu'il s'en serait moins servi et aurait fait plus d'usage de l'analyse des saints Pères s'il n'eût suivi son idée principale, qui était de faire tourner à la défense de la Religion la philosophie de son temps.
Il ne faut pas croire que sa métaphysique et sa philosophie morale soient un amas d'inexplicables arguties, comme son époque pourrait le faire craindre. 11 n'en est rien, el celui qui aurait une pareille idee prouverait bien qu'il n'a point employé de longues heures à les étudier. Kn ce qui touche la métaphysique, on ne peut nier que les ouvrages de saint Thomas d'Aquin ne fassent effectivement connaître les idées dominantes de son temps; mais il n'est pas moins certain qu'on y trouve à chaque instant les passages les plus lumineux sur les questions les pins compliquées d'idéologie, d'ontologie, de cosmologie et de psychologie, à tel point qu'on croiraiLentendre un philosophe qui écrit après le plus beau développement des sciences.
Nous avons déjà vu quelles étaient ses idées en matière politique; s'il en étaitbesoin, si la nature de cet écrit le permettait, nous pourrions reproduire ici plusieurs fragments de son Traité des Lois et de la Justice, où l'on remarque une si grande solidité de principes, une si noble élévation de vues, une si profonde connaissance du bul de la société, qu'ils
tiendraient une place honorahh dans les meilleurs Ouvrages
de législation écrits dans les temps modernes. Ses traités sur
les vertus et les vices, consideres d'une manière genérale et particulière, ('puisent la matière, el l'on punirait mettre au défi ions les écrivains qui lui onl succédé, de nous présenter une seule idée de quelque importance qui ne s'y trouve développée ou du moins indiquée.
COMPARÉ Al" CATHOLICISME. 263
Pardessus tout, ce qu'on remarque dans ses ouvrages et ce uni est iiiiiiirminiiit conforme :i respril do Catholicisme, c'est une modération, une retenue extrême dans l'exposition des doctrines : a coup sûr, si tons les écrivains eussent marché sur tes traces, le champ «lela science serait devenu une académie de vrais sages et non une lice ensanglantée où combattent avec acharnement des champions furieux. Sa modestie va jusqu'au point qu'il ne rapporte pas un seul l'ait de sa vie privée ni publique : on n'entend sortir de sa bouche que la parole de l'intelligence, déroulant avec calme ses trésors; l'homme avec ses gloires, ses adversités, ses travaux et tourtes ses vanités . dont les antres écrivains ont coutume de nous lasser, ne s\ montre pas u instant (u).