CHAPITRE LXXII
il. LA il\I!!!I l>r ;. 'isit.IT HUMAIN DEPUIS LE ONZIÈME SIÈCLE jusqu'à >OS JOURS.
Je crois avoir complètement vfeng i l'Eglise catholique des reproches que lui adressent ses ennemis au sujet de sa conduite dans le M et le XIIe siècle, par rapport au développement de l'esprit humain. Suivons à grands pas la marche de l'intelligence jusqu'à nos jours, et voyons quels titres la Réforme nous presente pour mériter la reconnaissance des a-iiis du progrès dans le savoir humain.
Si je ne me troinp. , voici par quelles phases a passé l'intelligence depuis la restauration des lumières qui commence au XI" siècle. D'abord on .subtilisa , tout eh amassant une érudition indigeste ; ensuite on critiqua, en entamant , àprograv< s controvi .ses sur le sens des monuments ; enfin on médita, et l'époque de la philosophie fui inaugurée. La dialectique et le fatras de l'érudition caractérisent le XIe siècle et les suivants jusqu'au XVIe; la critique et la controverse forment le caractère distinctif du XVI' et d'une partie du XVII : l'esprit philosophique commence à dominer vers le milieu i\u XV11 et continue de régner jusqu'à nos jours.
20 i LE PROTESTANTISME
De quelle utilité fut le Protestantisme par rapport à l'érudition? D'aucune ; il la trouva tout amassée ; je le prouverai d'une manière bien simple : Erasme et Louis Vives brillèrent dans le temps de Luther.
Le Protestantisme contribua-t-il à fomenter l'étude de la critique ? Oui , comme une maladie qui décime les nations sert au progrès de la médecine. Mais il ne faut pas croire que sans le secours de la fausse réforme le goût pour ce genre de travaux ne se fût point répandu : à mesure qu'on découvrait des monuments, que la connaissance des langues devenait plus générale, que des notions plus claires et plus exactes sur l'histoire entraient dans le domaine public , on devait naturellement s'occuper de discerner ce qui était apocryphe de ce qui était authentique. Les documents étaient sous les yeux, on les étudiait sans relâche , car tel était le goût favori de l'époque : comment n'aurait-on pas eu envie d'examiner les titres sur lesquels on se fondait pour attribuer ces documents à tel ou tel auteur , à tel ou tel siècle ; de rechercher jusqu'à quel point l'ignorance ou la mauvaise foi les avait altérés, y avaient retranché ou ajouté ?
A ce propos, je rappellerai ce qui se passa au sujet des fameuses Decrétales d'Isidore Mercator. Ces Decrétales étaient reçues sans contradiction pendant les siècles antérieurs au quinzième, grâce à l'ignorance de l'antiquité et de la critique; mais, dès l'instant qu'on eut une plus grande quantité de faits et de connaissances, l'édilicc de l'imposteur commença de chanceler. Déjà , au quinzième siècle, le cardinal de Cusa attaqua L'authenticité de quelques Decrétales qu'on supposait antérieures au pape Sirice : les réflexions du savant cardinal ouvrirent la voie à ceux qui entreprirent de combattre les autres. Une dispule sérieuse s'engagea , et naturellement les protestants y prirent part; mais certainement il en aurait été de même entre les écrivains catholiques. Lorsqu'on lisait les Codes de Théodose et de Justinien, lesouvragesde l'antiquité, les collections des monuments ecclésiastiques, il était impossible de ne pas remarquer que les fausses Decrétales contenaient des sentences et des fragments «récrits d'une époque postérieure au temps auquel on les rapportait: la porte était
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donc ouverte au doute, la démonstration de L'erreur no devait
DUS larder à suivre.
Qb peul dire de la controverse ce que bous venons de dire de la critique. La controverse n'aurait |>as Fait défaut, même en supposant l'unité de la Foi : à l'appui de cette assertion, il
Millit de rappeler ce qui se passa enire les écoles catholiques.
Gea écoles controversèrenl entre elles dans le temps même qu'elles avaient en leur présence l'ennemi commun ; on comprend bien que, si elles n'eussent pas été distraites par cet ennemi, leur polémique n'eût été que plus vive et plus chaude. Les Protestants n'ont aucun avantage sur les Catholiques . pas plus sous le rapport de la controverse que sous le rapport de la critique. S'il est vrai (pie quelques-uns de posihéolotjiens ne comprirent pas la nécessité (le tenir tète à l'ennemi a\ec des armes mieux trempées que celles qu'on puisait dans l'arsenal de la philosophie d'Aristote , il n'en est pas moins certain qu'un grand nombre d'entre eux s'éleva à la hauteur convenable, avec un sentiment remarquable de la gravité de cette crise, et de l'urgence qu'il y avait d'introduire
dans les études théologiques des modifications profondes, liellarmin , Melchior Cano , Petan , et beaucoup d'autres qu'il serait facile de citer, sont des hommes qui ne le cèdent en rien aux plus habiles Protestants, quelque exagération qu'on lasse du mérite scientifique des défenseurs de l'erreur.
La connaissance des langues savant' s devait extraordinaironienl contribuer au progrès de la critique et de la polémique
bien entendue ; or , je ne vois pas que les Catholiques restassent en arrière dans ta connaissance du latin, du grec, ni de l'hébreu. Antoine de Nebrija , Erasme, Louis Vives , Laurent
Villa, Léonard Aretin , le cardinal bembo, Sadolet , Pogge .
Melchior Cano , et tant d'autres queje ne unirais pas de citer.
lurent-ils instruits par hasard dans l'école protestante! Les
papes ne donnèrent-ils pas ¡a principale impulsion à cemou-
\einent littéraire? Qui protégea d'une main plus libérale les
érudits? qui leur fournil plus de ressources ? qui lit déplus glandes dépenses pour l'acquisition des meilleurs manuscrits? A-t-on oublié jusqu'où fut porté le goût de la pure latinité, a ce point que certains érudits répugnaient à lire la Vulgate, dans la crainte de s'infecter de locutions peu châtiées?