III. G
<\¿ tE PROTESTANTISME
(-ano, et desquels il disait qu'à l'heure du combat contre l'hérésie, au lieu de dégainer des armes bien trempées, ils n'agitaient que de longs roseaux : arundines loiujas. Il y a plus : on donnait nue telle importance à code distinction , que fe roi d'Angleterre Jacques , ainsi que nous l'avons vu , se plaignait hautement de ce que le cardinal Bellarmin enseignait que la puissance des rois venait de Dieu d'une manière seulement médiate; et les écoles catholiques étaient si loin de regarder cette distinction comme insignifiante, qu'elles la défendirent contre les attaques du roi Jacques, et que l'un de leurs plus illustres docteurs , Suarez , entra en lice pour soulenir les doctrines de Bellarmin.
Il semble donc , à la première vue, que je me sois trompé' dans ce (¡ue j'ai dit sur le peu d'importance de la distinction dont il s'agit : néanmoins , je crois que la difficulté peut fort bien être dissipée, et qu'il suffira pour eela de distinguer les aspects divers sous lesquels la question s'est offerte. Avant îoui , je ferai observer que les théologiens catholiques procédaient sur ce point avec une sagacité' et une prévision admirables; et certes la question, telle qu'elle était alors posée, renfermait autre chose qu'une subtilité, je suis même d'avis qu'elle recelait un des points les plus graves du droit public.
Pour approfondir la matière et saisir le véritable m us de ces doctrines des théologiens catholiques, nous devons fixer notre attention sur les tendances que la révolution religieuse du XVI siècle communiqua à la monarchie européenne. Avant même cette révolution , les troues avaient acquis beaucoup de force et de solidité- par rabaissement des seigneurs féodaux et le développement de l'élément démocratique. Cet élément,
qui avec le temps devait acquérir la puissance que nous lui
voyons aujourd'hui , ne se trouvait point alors dans des circonstances assez favorables pour exercer son action sur la vaste échelle qu'il embrasse de nos jours ; par cela même il devait naturellement se réfugier a l'ombre du trône, emblème d'ordre et de justice élevé au milieu de la société, espèce de
régulateur e1 de nivdateur universel, propre à faire peu a
peu disparaître les excessives inégalités qui fatiguaient et blessaient si loil le peuple. Ainsi la démocratie elle-même
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qui, dans les siècles suivants, devait renverser tant de trônes ,
leur servait alors de puissant piédestal, et les abritait contre
les attaques d'une aristocratie turbulente, redoutable, qui ne pouvait se résigner au rôle de simple suivante de cour que la royauté lui imposait.
Il n'y avait rien la-dedans qui pût causer de graves domina*
tant que les choses restaient dans les limites prescrites
par la raison et la justice; mais, par malheur, on exagérait les bous principes ; on convertissait peu à peu le pouvoir royal en une force absorbante , qui aurait résumé toutes les autres forces en elle. On s'écartait ainsi du véritable caractère de la monarchie européenne, caractère qui consiste à ce que la monarchie ait toujours de justes limites, lors même que les limites ne sont pas marquées et garanties par les institutions politiques.
Le Protestantisme exalte jusqu'à un point inouï les prétentions des rois, en attaquant la puissance spirituelle des papes, en peignant sans cesse des plus noires couleurs les dangers de leur puissance temporelle, surtout en établissant la funeste doctrine que la souveraine puissance civile a entièrement sous lirection les affaires ecclésiastiques , et en accusant d'abus, d usurpation, d'ambition démesurée, l'indépendance que réclamail l'Eglise eu vertu des sacrés canons , de la garantie donnée par les lois civiles . des traditions de quinze siècles, et pardessus tout de l'institution de son divin Fondateur : celui-ci n'eut besoin de la permission (rancune puissance civile pour envoyer dans tout l'univers ses apôtres prêcher l'Evangile et baptiser au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint.
Il sullit de jet. m- un coup d'oui sur l'histoire de l'Europe à l'époque dont nous parlons pour reconnaître les conséquences désastreuses d'une pareille doctrine, et comprendre jusqu'à quel point elle devait être agréable aux oreilles du pouvoir, qu'elle investissait de facultes illimitées, jusque dans les affaires purement religieuses. Cette exagération des droits de la puissance civile , coïncidant avec les efforts qu'on faisait d'un autre côté pour déprimer l'autorité pontificale , devait donner laveur a la doctrine qui s'efforçait de mettre de niveau , sous
(mis les rapports, la puissance des mis avec celle des papes :
et . par con ¡ iqnenl , il était aussi fort naturel qu'on voulût éta-
Mir que les souverains ont reçu leur autorité de Dieu, de la même manière que les papes , sans différence d'aucune espèce.
La doctrine de la communication immédiate, quoique trèssusceptible , ainsi que nous l'avons vu , d'une explication raisonnable, pouvait cependant envelopper un sens plus étendu, qui aurait fait oublier aux peuples la manière spéciale et caractéristique dont la suprême puissance de l'Eglise l'ut instituée de Dieu lui-même.
Ce que je viens de dire ne peut être taxé de vaine conjecture ; tout cela est appuyé sur des faits que personne n'a pu oublier. Pour confirmer ces tristes vérités , il suffirait des règnes d'Henri VIII et d'Elisabeth d'Angleterre, des usurpations et des violences que toutes les puissances protestantes se permirent contre l'Eglise catholique : mais malheureusement, dans les pays mêmes où le Catholicisme resta triomphant , on vit alors , on a vu depuis, et l'on voit encore des tentatives et des emportements qui donnent assez à comprendre quelle violente impulsion fut donnée dans ce sens à la puissance civile, puisqu'il lui est encore si difficile de se contenir dans les bornes légitimes.
Les circonstances au milieu desquels écrivirent les deux illustres théologiens ci-dessus cités, Bellarmin et Soares, sont une raison de plus à l'appui de ce que je viens de dire. J'ai cité quelques passages d'un ouvrage fameux de Suarez , écrit pour réfuter une publication du roi Jacques d'Angleterre ; ce roi ne pouvait supporter que le cardinal Bellarmin eût établi que le pouvoir des rois ne venait pas immédiatement de Dieu, mais leur était communiqué par le canal de la société, laquelle l'avait reçu d'une manière immédiate. Possédé , comme l'on sait, de la manie de discuter et de trancher du théologien, le roi Jacques ne se bornait pasà la simple théorie : il taisait aussi descendre ses théories sur le terrain de la pratique, et disait à son parlement- «Que Dieu l'avait fait maître absolu , et que tous les privilèges dont jouissaient les corps co-législateurs étaient de pures concessions émanées de la bonté des rois. » Les courtisans, dans leurs adulations, lui décernaient le titre de moderne Salomón ; il devait donc trouver fort mauvais que les théologiens italiens et espagnols s'efforçassent , par leurs écrits, de rabaisser l'orgueil de sa présomptueuse sagesse et de mettre des entraves à son despotisme.
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Qu'on réfléchisse sur les paroles de Bellarmin , et principalement sur celles «1»' SiMurez, on verra que le but de ces insignes théologiens était de marquer la différence qni sepárela puissance civile de la puissance ecclésiastique , par rapport au ■•de de leur origine. Ils reconnaissent que les deux puissances émanent de Dien, que c'est un devoir indéclinable de leur ir, et queleur résister, c'esl résistera l'ordre même de Dieu; mais, ne trouvant ni dans les Écritures sacrées, ni dans la tradition, le moindre fondement qui établisse que la puissance civile acte instituée d'une manière spéciale et extraordinaire, comme cclic des Souverains-Pontifes, ils veulent que cette différence reste marquée, etn'antorisent pas qu'il s'introduise sur un point si important une contusion d'idées d'où pourraient naître de dangereuses erreurs. « Cette opinion , dit Suarez, est nouvelle, singulière, et parait inventée pour exagérer la puissance temporelle et affaiblir la puissance spirituelle. » (Voy. sup.) Voilà pourquoi ils ne permettent pas que, lorsqu'il s'agit de l'origine du pouvoir civil, on oublie la part, qu'y a ene la société : « Moyennant l* conseil et l'élection dçlapari de l'homme, » dit. Bellarmin ; rappelant ainsi au roi que, quelque sacrée que fiât von autorité, elle axait été tout autrement instituée que celle du Souverain-Pontife. La distinction entre la communication médiate et la communication immédiate servait d'une manière toute particulière à constater la différence dont il s'agit; car cette distinction même rappelait que la puissance civile, bien qu'établie de Dieu , ne devait son existence à aucune mesero extraordinaire , el ne pouvait être considérée comme une chose surnaturelle, mais qu'il fallait la regarder comme une dépendance du droit naturel et humain , sanctionné toutefois d'une façon expresse p;ir le droit divin.
Peut-être ces théologiens n'auraient-ils pas tant insiste sur cette distinction , si cela n'avait été précisément nécessaire à
cause des cliorls que d'autres taisaient pour 1'elíacer. Il leur importait de mettre un frein a l'orgueil du pouvoir , pour
l'empêcher de s'attribuer, soit par rapporta son origine, soit par rapport a ses droits, des titres qui ne lui appartenaient point ; pour l'empêcher de s'arroger une suprématie illimitée
jusque dans les affaires religieuses, <•! de foire ainsi dégéné-
rer la monarchie en une sorte de despotisme oriental , où l'homme est tout , où les choses et les peuples ne sont rien.
Si l'on pèse attentivement leurs paroles, on verra que la pensée qui domine chez eux est celle que je viens d'exposer. Au premier aspect , on pourrait croire que leur langage est démocratique à l'excès, puisqu'on entend fréquemment dans leur bouche les mots de communauté , république , société , peuple : mais, en examinant dans sa totalité leur système de doctrine, et en faisant attention aux expressions dont ils se servent, on voit qu'ils n'avaient nul dessein subversif, et que les théories anarchiques n'entraient pour rien dans leur esprit. Ils soutenaient d'une main les droits de l'autorité , tandis que de l'autre ils protégeaient ceux des sujets , s'efforçant ainsi de résoudre le problème qui forme l'éternelle occupation de tous les publicistes de bonne foi : limiter le pouvoir sans le détruire et sans lui apporter d'excessives entraves ; placer la société à couvert des dérèglements du despotisme , sans toutefois la rendre désobéissante , ni remuante.
Par toutes ces raisons , on voit que la distinction entre la communication médiate et la communication immédiate peut avoir peu ou beaucoup d'importance selon l'aspect sous lequel on la considère.
Beaucoup d'importance , en ce qu'elle sert à rappeler au pouvoir civil que l'établissement des gouvernements et la fixation de leur forme a dépendu en quelque façon de la société elle-même, et qu'aucun individu, aucune famille ne peuvent se flatter d'avoir reçu de Dieu le gouvernement des peuples, de telle manière que les lois du pays n'y soient pour rien', toutes celles qui existent , môme celles qu'on appelle fondamentales, ayant été une pure grâce octroyée par leur libre volonté. Cette même distinction sert enfin à établir l'origine du pouvoir civil comme émané de Dieu , auteur de la nature , mais non comme institué par une mesure extraordinaire, ainsi qu'une chose surnaturelle , comme cela a lieu par rapport à la suprême autorité ecclésiastique.
De cette dernière considération résultent deux conséquences plus transcendantes l'une que l'autre pour la Légitime liberté des peuples et l'indépendance de l'Eglise. Rappeler l'interven-
t OMI'VUh AL CATHOLICISME. •'/
lion expresse ou tacite de la société dans rétablissement des gouvernements et la fixation de leurs formes, c'est éviter de couvrir leur origine d'un voile mystérieux; c'est tout simplement et animent fixer leur objet . et par conséquent éclair- CÎr leurs devoirs en même temps qu'établir leurs facultés. On met île cette maniere une digue aux dérèglements et aux abus tle l'autorité ;a[iie si celle-ci s'emporte cependant à les commettre, elle sait du moins ne pouvoir pas s'appuyer sur des théories énigmatiques. L'indépendance de l'Eglise s'asseoit aussi sur des bases solides. Lorsque la puissance civile essaiera de lui taire violence, L'Eglise pourra lui dire : « Mon autorité a été établie directement et immédiatement de Dieu , d'une manière spéciale, extraordinaire et miraculeuse; la tienne émane également de Dieu , mais moyennant L'intervention des hommes, par L'intermédiaire des lois, suivant le cours ordinaire indiqué par la nature et déterminé par la prudence humaine : or, ni les hommes, ni les lois eiviles n'ont Le droit de détruire ni de changer ce que Dieu luimême , se mettant au-dessus de l'ordre naturel et se servant d'ineffables prodiges , a daigné instituer. »
Tant que l'on respectera les idées que je viens d'exposer , tant que la communication immédiate ne s'entendra pas dans un si us trop large, et que l'on aura soin de ne pas confondre des choses dont la délimitation intéresse si gravement la religion et la société , la distinction dont nous avons parlé n'a que peu d'importance. Nous avons même vu que les deux opinions peuvent se concilier. Quoi qu'il en soit, cette distinction aura mostré avec quelle élévation de vues les théologiens catholiques ont agite les hautes questions de droit public : guidés par la saine philosophie e( sans jamais perdre de vue la boussole de la révélation, ils ont donné par leurs doctrines une satisfaction «gale aux V03ÜX des deux écoles opposées; ils ne son! tombés dois ii g égarements ni de l'une ni de l'autre; démocratiques sans être anarchistes, monarchiques sans être de vils adulateurs. Pour établir les droits des peuples , ils n'avaient nul besoin, à la maniere des modernes démagogues, de détruire la religion, ils protégeaient par la religion les droits des peuples comme ceux des rois. La liberté n'était
point pour eux un synonyme de licence et d'irréligion : dans leur pensée, les hommes pouvaient être libres sans être rebelles ni impies; la liberté consistait à être esclave de la loi ; et , de même que sans religion et sans Dieu ils ne concevaient pas que la loi fût possible , de même ils croyaient impossible la liberté sans Dieu et sans religion. Ce que la raison , l'histoire et la révélation leur enseignaient , à eux, l'expérience nous Ta rendu évident. Parlera-t-on des dangers que les doctrines plus ou moins larges des théologiens pouvaient susciter aux gouvernements? Mais personne ne se laisse plus tromper par des déclamations affectées et insidieuses; et les rois savent assez maintenant si les bannissements et les éehafauds leur sont venus des écoles théologiques (2).