DE LA LIBERTÉ DE LANGAGE SOUS LA MONARCHIE ESPAGNOLE
Des doctrines exagérées n'assurent ni la liberté des peuples, ni la force et la solidité des gouvernements; les uns et les autres ont besoin de la vérité et de la justice , seuls fondements sur lesquels on puisse bâtir avec espérance que l'édifice dure. D'ordinaire, les maximes favorables à la liberté ne sont jamais portées à un plus haut point, que la veille du jour où s'établit le despotisme; et Ton doit craindre que les révolutions et la ruine des gouvernements ne soient bien proches , lorsqu'on entend prodiguer au pouvoir d'indignes adulations. A quelle époque le pouvoir des rois a-t-il été plus vante
que vers le milieu du dernier siècle? Qui ne sait les exagéralions que l'on lit des prérogatives <lu pouvoir royal , lorsqu'il s'agit d'expulser les Jésuites et de contrarier l'autorité pontificale? Du Portugal, de l'Espagne , de l'Italie, de l'Autriche , de la France, on entendit s'élever en concert la voix du plus pur , du plus fervent royalisme; et cependant que devint ce grand amour, ce zèle si vif pour la monarchie, dès l'instant que l'ouragan révolutionnaire vint à mettre la monarchie en
danger? Voyei ce qu'ont lait, généralement parlant, les prosélytes des écoles anti-ecclésiastiques : ils se sont unis au\ démagogues pour renverser en même temps l'autorité de l'Eglise et celle des nus : ils onblièrenl los basses adulations, pour se livrer aux insultes et à la violence.
Les peuples et les gouvernements ne doivent jamais perdre de vue cette règle de conduite si utile aux hommes sages : se délier de qui les Halte et s'attacher à qui les avertit et les reprend. Qu'ils y lassent attention: lorsqu'on les caresse avec une tendresse affectée et que l'on soutient trop chaudement leur cause, c'est le signe qu'on veut faire d'eux des instruments pour quelques intérêts qui ne sont point les leurs.
En France, le /ele monarchique à certaines époques fut tel qu'on en vint jusqu'à proposer, dans une assemblée des Etats généraux, d'ériger en principe sacré que les rois reçoivent immédiatement de Dieu la suprême puissance ; la chose n'eut point lieu, mais la proposition seule nous indique avec quelle ardeur on défendait alors la cause du trône. Or, savez-vous ce que signifiait tant d'ardeur? Cela signifiait l'antipathie contre la cour de Rome, la crainte de voir trop s'étendre le pouvoir • les papes; ('était un obstacle qu'il s'agissait d'opposer au fantôme de In monarchie universelle. Louis XIV, qui prenait tant de soin des Régalet, ne prévoyait certainement pas l'infortune de Louis XVI , et Charles III, en prêtant l'oreille au comte d'Aianda et a Campomanes , ne pensait pas (pieles Cortés constituantes de Cadix fussent si proches.
An milieu de leur éblouissement, les monarques oublièrent un principe qui domine toute l'histoire de l'Europe moderne, savoir , que l'organisation sociale est émanée de la religion, et que par conséquent les deux puissances auxquelles appartiennent la défense et la cous< rv.'itioii des grands intérêts de la religion et de la société , doivent vivre dans une harmonie parfaite. La puissance ecclésiastique ne s'affaiblit pas, sans que la puissance civile s'en ressente : celui qui sème le schisme recUeillera la rébellion.
Pendant les trois derniers siècles . les doctrines les plus larges et les plus populaires sur l'origine du pouvoir civil circulaient parmi nous : qu'importait à la monarchie espagnole.
70 Lb PROTESTANTISME
puisque ceux-là même qui soutenaient ces doctrines étaient les
premiers à condamner la résistance aux puissances légitimes , à inculquer l'obligation de leur obéir, à affermir dans tous les cœurs le respect, l'amour, la vénération pour le souverain. La cause du malaise de notre époque et des dangers in sauts que courent les trônes , ce n'est pas précisément la propagation de doctrines plus ou moins démocratiques , mais le défaut de principes religieux et moraux. Proclamez que le pouvoir vient de Dieu , qu'y gagnerez-vous si les sujets ne croient pas en Dieu? Montrez le caractère sacré du devoir d'obéir, quel elle! cela produira-t-il sur ceux qui n'admettent pas même l'existence d'un ordre moral et pour lesquels le devoir n'esl qu'une idée chimérique? Supposez au contraire que VOUS ayez affaire à des hommes pénétrés des principes religieux et moraux, qui s'inclinent devant la volonté divine el se croient obligés de s'y soumettre dès qu'elle leur est manifestée; qu'importe alors que la puissance civile émane de Dieu médiatemenl ou immédiatement; il suffît qu'on leur montre, de manière ou d'autre, que quelle que soit son origine, Dieu l'approuve et veut qu'on y obéisse, ils se soumettront aussitôt avec plaisir, car ils verront dans la soumission l'accomplissement d'un devoir.
Ces considérations font comprendre comment il se fait que certaines doctrines paraissent maintenant plus dangereuses qu'autrefois ; c'est quel-incrédulité et l'immoralité leur donnent des interprétations perverses el en font faire des applications qui ne causent qu'excès el bouleversement. .V entendre parler comme on le fait aujourd'hui du despotisme de Philippe II et de ses successeurs , on croira assurément qu'il ne devait circuler de son temps que des doctrines favorables au plus pur absolutisme; et néanmoins, nous \ répan-
dre de son temps . -ons la moindre appréhension de la part
(lu pOUVOir, des ouvrages dans lesquels sont soutenues des
théories qui même de nos jours seraient jugées trop audacieuses.
Ainsi D'est-ilpas bien remarquable que le fameux livre du V. Mariana, intitulé De Rege et Régis institutione, lequel fut brûlé à Paris parla main du bourreau, ait été publié en Es-
, \¡;í M CATHOLICISME. 7!
pagne onze ans auparavant, sans que l'autorité ecclésiastique ni l'autorité civile y missent le moindre obstacle? Mariana entreprit sa tâche sur les instances elles prières de D.Garcia de Loaisa, préceptenrde Philippe III, et plus tard archevêque de Tolède; de sorte que humane était destine, qui le
croirait ? à l'éducation et à l'instruction de l'héritier de la Couronne. Jamais on ne parla aux rois avec pins de liberté,
jamais on ne condamna la tyrannie (Tune voix plus foudroyante; jamais on ne proclama des doctrines pi lis populaires; et cependant l'ouvrage fut publié à Tolède en 1599, dans l'imprimerie de Pedro Rodrigo, imprimeur du Roi, avec l'approbation du P. Fr. Pedro de Ona, provincial des Mercenaires de Madrid, avec ta permission d'Etienne Uojeda, visiteur de la Compagnie de Jésus dans la province de Tolède, sous le genérala! de ("lande Aquaviva ; et , ce qui est plus fort, avec le privilège royal et une dédicace au Roi lui-même. On doit même observer, qu'outre cette dédicace placée au commencement du livre, Mariana, dans le titre même, voulut consigner à qui il l'adressait : De Rege et Régis institutione LibriZ, ad Philippum .", Hispanice Hegetn catholicum; et comme si cela* ne suffisait p;rs encore, Mariana, en dédiant à Philippe III la version espagnole de son Histoire d'Espagne, lui dit : « L'an dernier j'ai présenté à Votre Majesté un livre de ma composition sur les vertus que doit avoir un bon Roi, mon désir étant que tous les princes le lisent et le comprennent
toigneusetíli ni. » nEl «un pasado presenten ]. M. un libio f/ue compuse de lus e,rt ules (¡ne dtbe tener un buen lie)/, que deseo leu n ;/ entiendan todos los principes con cuidado.»
Laissons de côté sa doctrine sur le tyrannicide, qui fut la principale cause de sa condamnation en France , dans ce pays
ou l'on avait sans doute des motifs d'alarme, puisqu'on v Voyait périr les rois par la main des assassins : en examinant
seulement sa théorie sur le pouvoir , on la trouveaussi populaire et aussi large que peuvent l'être celles des démocrates modernes. Mariana ose exprimer ses opinions sans détour et
sans déguisement. Par exemple, imitant en parallèle le roi et
le tyran , il dit : • Le roi exerce :\\cc. une grande modération
le pouvoir qu'il a reçn <\r tes sujets
Ainsi, il ne domine pas sur ses sujets comme sur des esclaves , à la manière des tyrans, mais il les gouverne comme des hommes libres; et ayant reçu du peuple le pouvoir, il a un soin très-particulier que durant toute sa vie , le peuple lui conserve de bon gré sa soumission. « Rex quam a subditis ac- » ccpit potestatem singulari modestia exercet... Sic tit, ut » subditis non tanquam servis dominetur, quod faciunt ty- » ranui , sed tanquam liberis pnesit , et qui a populo potes- » tatem accepit , ¡din primis corse habetuf per totam vitan) » volentibus imperet. » (Lib. 1 , cap. i, pag. 57.) Voila ce que disait en Espagne un simple religieux, ce qu'approuvaient ses supérieurs , ce qu'écoutaient attentivement les rois. A quelles graves rétlexions ce seul fait ne donne-t-il pas lieu ! Où est l'étroite et indissoluble alliance que les ennemis du Catholicisme ont voulu supposer entre les dogmes de l'Eglise et les doctrines de servitude? S'il était permis de s'exprimer comme nous venons de le voir, dans un pays où le Catholicisme dominait d'une manière si exclusive, comment osera-ton soutenir qu'une pareille religion tend à rendre le genre humain esclave , que ses doctrines favorisent le despotisme ? Rien ne serait plus facile que de remplir des volumes entiers de passages remarquables de nos écrivains , laïques ou ecclésiastiques, montrant l'extrême liberté qui était accordée sur ce point, tant par l'Eglise que par le gouvernement civil. Quel monarque absolu de l'Europe trouverait bon qu'un de ses hauts fonctionnaires s'exprimât sur l'origine du pouvoir ainsi que le fait notri immortel Saavedra? « C'est du centre de la justice, dit-il, qu'on a tiré la circonférence de la Couronne. Celle-ci ne serait point nécessaire si l'on pouvait vivre sans la première.
Hac una reges olim sunt fine creati Dicere jus populis, injustaque tollere facta.
» Dans le premier âge, on n'eut pas besoin de la peine, parce que la loi ne connaissait point la faute; la récompense • t. lit également inutile, parce (pièce qui est honnête et glorieux était aime en soi. Mais la malice croissant avec l'âge du monde, rendit la vertu craintive; simple et sans défiance,
COMPARÉ Al CATHOLICISME. 73
celle-ci , jusque-là , vivait dans les champs. L'égalité Fui méprisée, la modestie et la pudeur se perdirent, l'ambition et la force s'introduisirent, el à leur suite, les dominations; la prudence, obligée par la nécessité et éveillée par la lumière naturelle, réduisit les hommes à la société civile, pour y exercer lea vertus auxquelles la raison les incline: au moyen de la voix articulée que leur donna la nature , ils purent ainsi s'expliquer mutuellement leurs pensées, se manifester les uns ;ui\ autres leurs sentiments el leurs besoins, s'enseigner, se conseiller el se défendre. Cette société une fois formée, on vit naître du commun consentement, clan* toute cette espire (h' communauté, une puissance éclairée de la loi de nature, pour bonser- \i r les parties diverses, les maintenir en justice et en paix, en punissant les vices el en récompensant les vertus. Comme ctt, puissance ne put pus resta- répandue dans tout le corps du peuple, à cause île lu confusion qui aurait régné dans les résolutions et V exécution : et comme il fallait forcément qu'il y eñt quelqu'un qoi commandât et quelqu'un qni obétt , on se dépouilla delà puissance et on la déposa dans un seul, ou dans un jietit nombre, ou dans un grand nombre, c'est-à-dire dans l'une désirais formes de toute république, la monarchie, V aristocratie ou la démocratie. I.a monarchie fut la première, parce que les hommes choisirent pour leur gouvernement, dans leurs familles, et plus lard dans les peuples même, celui qui surpassait les autres eu bonté; la grandeur augmentant, ils ho- Borèrent sa main du sceptre et lui ceignirent le front de la couronne , en signe de majesté , et pour marquer la puissance suprême qu'ils lui avaient accordée : orcettepuissance consiste principalement dans la justice qui doit maintenir le peuple en
paix; cette justice nui ,ia aa ni ,' l'ordre de la république manque
et ¡¡office de roi cesse, comme il arriva en Castille, où le gouvernement det jugea remplaça celui des rois, à cause des injustices de I). t )rdoiio et de I). filíela...
(Idée d'un prince politique chrétien exposée en cent devises par I). Diego de Saavedia Fajardo , chevalier de l'ordre de
Saint-Jacques, <\\\ Conseil de S. .M. dans le Conseil Suprême des ludes , Devise -2-2. ) Les mots dépeuple, pacte, consentement, ont fini par causeï
île l'effroi aux hommes à idées saines et à intentions droites, par suite du déplorable abus qu'on en a fait dans ces écoles immorales, qu'on devrait bien plutôt qualifier de répithéte d'irréligieuses que de telle de démocratiques. Non , ce n'est point le désir d'améliorer le sort des peuples qui les a poussés à bouleverser le monde , en renversant les trônes et en faisant couler des torrents de sang dans les discordes civiles; la vraie cause, c'est une aveugle rage de réduire en poudre l'ouvrage des siècles, en attaquant particulièrement la Religion, le plus ferme soutien de tout ce que la civilisation européenne avait conquis de sage, de juste et de salutaire. Et en effet, n'avons-nous pas vu les écoles impies, qui vantaient tant leur amour pour la liberté , se ployer humblement sous la main du despotisme, toutes les fois qu'elles l'ont jugé utile à leurs desseins? Avant la Révolution française, n'ont-ellcs pas été les plus basses adulatrices des rois, dont elles ('tendaient démesurément les (acuités, dans la vue de faire servir te pouvoir royal à abattre l'Eglise? Après l'époque révolutionnaire, ne les a-t-on pas vues se grouper autour de Napoléon, et ne les entendons-nous pas faire encore son apothéose? Or, save/- VOUS pourquoi? C'est que Napoléon a été la Révolution personnifiée, "• représentant et L'exécuteur des idées nouvelles, que l'on voulait substituer aux anciennes : de même le Protestantisme exalte sa reine Elisabeth, parce que ce fut elle qui affermit sur de solides bases l'Eglise établie.
Les doctrines de bouleversement , outre les désastres qu'elles causent à la société, produisent indirectement un autre effet qui au premier aspect peut sembler salutaire, mais qui en réalité ne l'est point : dans l'ordre des laits, elles donnent
lieu à des réactions dangereuses, et dans Tordre des sciences, elle-, rapetisenl et rétrécir ut lr-> idées, taisant condamner comme erronées et nuisibles, ou faisant regarder d'un œil de défiance des principes qui auparavant auraient passé pour véritables » ou qui du moins n'auraient été que d'innocentes erreurs, La raison de tout cela est fort simple, c'est qu'il n'y a pas île pire ennemi de la liberté que la licence.
A l'appui de celte dernière observation, il est bon de démontrer (pie les doctrines les plus rigoureuses en matières
COMPAUÍ. M i:\iiioi.ir.Isvi . 98
politiques sont nrrs dans les pays OÙ l'anarchie a faille pins de ravages; et précisément à ers époques où le mal encore présent ou très-récent se faisait te plus vivement sentir. La révolution religieuse da seizième siècle et les bouleversements politiques qui en lurent la conséquence, affectèrent principalement le nord de l'Europe : le midi, et spécialement l'Italie et l'Espagne, en* ayant été presque entièrement préserves. Eh bien ! ces deux derniers pays sont précisément een\ où la dignité et les prérogatives du pouvoir civil ont été le moins exagérées, comme aussi ceux où on ne les déprima point dans la théorie et où on les respecta dans la pratique. De toutes les nations modernes, l'Angleterre est la première où se SOit réalisée une révolution proprement dite; car je ne compte pour telle ni le soulèvement des paysans d'Allemagne, qui,
malgré les épouvantables catastrophes dont il fut la cause, ne parvint point à changer l'étal de la société, ni l'insurrection des Provinces-Unies, qui doit être considérée comme une guerre d'indépendance; or, ce fut précisément en Angleterre qu'apparurent les doctrines les plus exagérées et les [dus erronées
en faveur de la suprême autorité de la puissance civile. Ilob- 1ms qui, tout en refusant à Dieu ses droits, en attribuait d'illimités aux monarques de la terre, vécut à l'époque la plus agitée et la plus turbulente des annales de la Grande- Bretagne: il naquit en 1588 et mourut en 1079.
En Espagne, où les doctrines impies et anarchiques qui avaient troublé l'Europe depuis le schisme de Luther ne pénétrèrent point avant le dernier tiers du dix-huitième siècle, nous avons \u qu'on s'exprimait sur les points les plus importants du droit public avec la plus grande liberté, et qu'on soutenait des docluues qui partout ailleurs auraient paru alarmantes Aussitôt que les erreurs nous furent inoculées, l'exagération se lit également sentir; jamais les droits des monarques n'ont été autant vantes que sous le règne de Charles III, c'est-à-dire lorsque l'époque moderne s'inaugurait
parmi is.
La Religion qui dominait dans toutes les consciences les
maintenait dans l'obéissance due au Souverain , et il n'y avait
nulle nécessité de le Favoriser par des titres extraordinaires >
lorsque ses véritables titres lui suffisaient, comme ils lui suffisaient en effet. Pour qui sait que Dieu prescrit d'être soumis à la puissance légitime , il importe peu que celle-ci émane du ciel d'une manière médiate ou immédiate , et que la société ait eu plus ou moins de part à la détermination des formes politiques, à l'élection des personnes ou des familles qui doivent exercer le suprême commandement. Ainsi nous voyons que bien qu'on parlât en Espagne de peuple, de consentement , de pactes, les monarques y étaient entourés de la vénération la plus profonde, sans que l'histoire de ces derniers siècles nous offre un seul exemple d'attentat commis contre leur personne : les tumultes populaires étaient en même temps fort rares, et ceux qui eurent lieu doivent être attribués à des causes qui n'ont aucun rapport avec l'une ou l'autre des doctrines dont nous parlons.
Comment se fait-il qu'à la fin du seizième siècle , le conseil de Castille ne se soit point alarmé desprincipesaudacienx.de Mariana , dans son livre de Rege el Régis Institutione, tandis que ceux de l'abbé Spedalieri, à la fin du dix-huitième siècle , lui causèrent un si grand effroi? La raison de cela ne se trouve pas tant dans le contenu des deux ouvrages que dans l'époque de leur publication; le premier vit le jour en un ternes où le peuple espagnol , affermi dans le> principes religieux et moraux, ressemblait à ces complexions robustes qui peuvent supporter des aliments de mauvaise digestion; le second s'introduisit chez nous lorsque les doctrines e| I faits de la Révolution française faisaient trembler tons les tilines de l'Europe, et que la propagande de Paris commençait à nous pervertir pas ses émissaires et se» livres.
Chez un peuple où la raison et la vertu prévaudraient et auraient l'empire, où les passions mauvaises ne s'agiteraient point, où tous les citoyens se proposeraient pour but unique de leurs actions le bien et la prospérité de la patrie, les formes les plus populaires et les plus larges de gouvernement seraiènl sans danger; car chez ce peuple les reunions nombreuses ne produiraient point de desordre , les intrigues n'obscurciraient point le mérite, de basses menées n'élèveraient point au gouvernement des personnes indignes, et les noms
COMPARÉ a! CATHOLICISME. 77
de liberté et de félicité publique ne seraient point exploités pour élever la fortune et satisfaire l'ambition de quelques-uns. De même dans an pays où la religion cl la morale régnent sur tous les « spritSi mi le devoir n'est pas i egardé comme un vain jiK»i , mi l'on considère comme un véritable* crime aux yeux de Die» de troubler la tranquillité de l'Etat, de se révolter
contre l'autorité légitime; dans nu pareil pays , dis-je , il sera
moins dangereux d'agiter, dans des théories sur la formation des sociétés et l'origine du pouvoir civil , des hypothèses plus ou moins hardies, et d'établir des principes favorables aux droits des peuples. Mais quand ces conditions viennent à manquer, il sert de peu de proclamer des doctrines rigoureuses ; s'abstenir de prononcer le mot de peuple, connue d'une parole sacrilège, est une vaine précaution : comment voulezvous que celui qui ne respecte point la Majesté divine n specte
la .Majesté humaine ?
Les écoles conservatrices de notre époque, qui se sont proposé de mettre un frein au torrent de la Révolution, et de faire rentrer dans leur assiette les nations agitées, ont presque toujours été entachées trun certain défaut, qui consiste à oublier la vérité que je viens d'exposer. Majesté royale t autorité du Gouvernement, suprématie île la Loi, Souveraineté parlementaire, Respect pour les formes établies, Ordre, tels sont les mots qui sortent a chaque instant de leur bouche : voilà ce qui est pour eux le palladium de la société, et elles condamnent de toutes leurs hures la république, Vinsubordinati'mi , la désobéissance à lu loi, l'insurrection , l'émeute, Vonarrhie ; mais elles oublient que ces doctrines sont insuffisantes, lorsqu'il n'y a pas un point fixe auquel le premier anneau de la chaîne puisse •'•ire rivé. 'Généralement parlant, ces écoles sortent du sein même des révolutions, elles sont dirigées par des bon 's qui onl ligure dans le? révolutions, qui ont contribué a les préparer , à leur donner l'élan , et qui pour atteindre l'objet de leurs ardents désirs, ne craignirent pasde ruiner l'édifice par s;i base, en affaiblissant l'ascendant de la religion, en ouvrant les voies au relâchement moral. Voilà pourquoi ils se sentent i inpu iss;iii| s lorsque la prudence ou leurs intérêts propres leur conseillent de dire d'est assez : et, en-
traînés comme les autres par le tourbillon furieux , ils ne peuvent trouver le moyen d'arrêter le mouvement ou de lui donner la direction convenable.
Nous entendons à chaque instant condamner le Contrat social de Rousseau , à cause de ses doctrines anarchiques ; mais on répand en même temps des doctrines qui tendent d'une manière visible à affaiblir la religion. Croyez-vous par hasard que le Contruct social soit uniquement ce qui a bouleversé l'Europe? Sans doute il a produit des maux très-graves ; mais de plus graves encore ont été causés par cette irréligion qui mine si profondément toutes les bases de la société, qui relâche les liens de famille et livre l'individu au caprice de ses passions, sans autre frein, sans autre guide que les conseils d'un bas égoisme.
Les hommes de bonne foi qui réfléchissent, commencent à pénétrer ces vérités. Cependant on trouve encore dans les régions de la politique cette erreur qui attribue à la simple action des gouvernements civils une force créatrice assez forte, indépendamment des influences religieuses et morales, pour constituer, organiser, et conserver la sociélé. Peu importe ce qu'on dise dans la théorie, si dans la pratique on agit conformément à cette erreur; et à quoi sert de proclamer quelques bons principes, si dans la conduite on ne s'y astreint point ?
Ces écoles philosophico-politiques, qui veulent régir les destins du monde, procèdent précisément d'une manière diamétralement opposée à celle du Christianisme. Celui-ci, dont l'objet principal était le ciel, ne négligea pas néanmoins le bonheur des hommes sur la terre; il s'adressa directement à l'intelligence et au cœur, croyant que pour bien ordonner la communauté il fallait régler l'individu ; que, pour avoir une bonne société, il était indispensable de former de bons citoyens. Proclamer certains principes politiques, instituer des formes particulières, telle est la panacée de quelques écoles qui croient chose possible de diriger la société sans exercer une influence efficace sur l'intelligence et le coeur de l'homme : la raison et l'expérience sont d'accord pour nous apprendre ce que nous pouvons nous promettre d'un pareil système.
Enraciner profondément dans les esprits la religion et la bonne morale, tel est le premier |>;is à faire pourprévenir les révoltes et la désorganisation : lorsque ces objets sacrés prédominent dans les cœurs, il n'y a plus à s'efiFrayer «lu plus ou îiH'ins de latitude des opinions politiques. Quelle confiance peut avoir nu gouvernement dans un homme qui professe des opinions hautement monarchiques, s'il y joint l'impiété ? Celui qui dénie à Dieu lui-même ses droits , respectera-t-il ceux des rois de la terre? La première chose, disait profondément Sénèque, c*esl le culte des dieux et la foi dans leur existence; c'est ensuite de reconnaître leur majesté h leur bonté, sans laquelle il n'y a point de majesté. « Primutn estDeorum cultus, ¡koscredere; deinde reddere Mis majestatem show, reddere bonitatem sinequû n alla majestas est.» (Séneca, Ep. 05.) Voici comment s'exprime sur le même point le premier orateur et peut-être le plus grand philosophe de Rome, Cicerón : « Il faut , dit-il, que les citoyens soient d'abord persuadés qu'il y a des dieux maîtres de tontes choses et dirigeant toutes choses; entre les mains desquels sont tous les événements ; qui dispensent incessamment de grands biens au genre humain; qui voient l'intérieur de l'homme, ce qu'il t'ait, l'esprit et la piété qu'il porte dans la pratique de la Religion, et qui tiennent compte de la vie de l'homme pieux et de celle de l'impie.» SU ¡yitur jam hoc à principio persuasum eivibus, dominos esse omnium rerum, ac moderad,,' t déos; eaque quœ geromtur, eorum geri ditioneac mtmine, eotdemque optitne degenere kominurh mereri', et qualis quisque sit, quid agat, quid mde admittat , qua mente, qua pietate colai religiones intueri: piorumque et impiorum hubere rationem. (Cic« de Nat. Dèor.,2.)
Il tant se graver profondément Ces vérités dans l'esprit : les
maux de la société n'émanent pas principalement des idées ni des systèmes politiques; la ratine du mal est dans l'irréligion; et m l'on ne met pnini a L'irréligion une digne, c'est en vain
qu< l'on proclame les principes monarchiques les plus rigides.
llold.es assurément Battait les rois un peu plus que ne le faisait Bellarmin ; et cependant , eu comparant ces deux hommes, quel monarque doné de bon sens ne choisirait pas plutôt d'avoir pour sujet le savant et pieux controvertiste (3)?