‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation Européene (volume 2)Chapitre 6 sur 55 · DES FACULTÉS DU POUVOIR CIVIL · texte numérisé non relu

DES FACULTÉS DU POUVOIR CIVIL

Après avoir montré que la doctrine catholique sur l'origine du pouvoir civil ne renferme rien qui ne soit très-conforme à la raison et ne puisse se concilier avec ¡a véritable liberté des peuples, passons à la seconde des questions proposées: recherchons quelles sont les facultés de ce pouvoir, et voyons si, sous cet aspect, l'Eglise enseigne quelque chose qui soit favorable au despotisme, à cette oppression dont on l'a si calomnieusement accusée d'être le soutien. Nous invitons nos adversaires» nx-mémes à nous faire la démonstration contraire, bien sûrs qu'il leur sera un peu plus difficile d'y réussir qu'il ne l'est d'accumuler des accusations vagues, propres uniquement à tromper les esprits trop confiants. Pour soutenir convenablement ces accusations., il faudrait citer des textes de l'Ecriture, des traditions, des décisions de conciles ou de Souverains-Pontifes, des sentences des Peres, qui accordent au pouvoir des facultés excessives . dans le dessein de restreindre injustement ou de détruire la liberté des peuples.

Mais, dira quelqu'un, si les sources sont restées pures. 1. . commentateurs sont venus en troubler les ruisseaux; en d'autres termes, les théologiens des derniers siècles, se faisant les adulateurs du pouvoir civil, ont puissamment travaillé à étendre ses facultés, par conséquent, à cimenter le despotisme.

domine bien des gens s'arrogent trop facilement le droit de

juger les docteurs de ce que l'on appelle L'époque de décadence, se permettant de les censurer avec d'autant i lus de tranquillité et d'aisance, qu'ils n'ont junáis pris la peine d'ouvrir les œuvres de ces hommes illustres, il nous faut entrer dans

quelques détails sur ce sujet, et dissiper des préjuges, des erreurs qui l'ont le tort le [dus grave a la religion , et ne sont pas moins préjudiciables à la science.

(•\-À(^- aux déclamations et aux invectives des protestants, certains esprits s'imaginent que toute idée de liberté aurait

COMPARÉ Al CATIIOLICISMl . 81

disparu da sein de l'Europe, si la prétendue Réforme dd XVIa siècle n'était survenue a temps. Dans celle opinion, on se figure Les théologiens catholiques comme une tourbe de moines ignorants , uniquement capables d'écrire en mauvais langage ,

et en un style pire encore , un amas de niaiseries dont l'unique et dernier but était d'exalter rautorité îles papes et dos mis, de prêter* secours à l'oppression intellectuelle et politique, à l'obscurantisme , à la tyrannie.

Que l'on de\ ienne victime de l'illusion sur des matières dont l'examen attentif est difficile et ardu; que le lecteur se laisse tromper par un écrivain dans des questions où il s'en faut rapporter a sa parole, sous peinede rester dans les plus complètes ténèbres, romme, par exemple, lorsqu'il s'agit de la description d'un pays ou (l'un phénomène uniquement examiné par celui qui raconte, voilà qui n'a rien d'étrange : maisnuel'on

reste asservi a des cireurs qui peuvent s'évanouir comme un souille avec quelques moments passés dans la plus (d>scure des bibliothèques : «¡ne les auteurs des brillantes éditions de Paris aient le privilège de défigurer impunément les opinions d'un écrivain qui gtt couvert de poussière et oublié, dans la même bibliothèque, et peut-être sous le rayon même où brille celuici ; que le lecteur parcoure avidement les luisantes pages du livre nouveau , se remplissant des pensées de l'écrivain, sans même étendre la main pour saisir le tome volumineux qui est la, attendant qu'on l'ouvre seulement, pour démentir à chaque pageles imputations de la légèreté, si ce n'est delà mauvaise ¡". : voilà ce que l'on a peine a concevoir, ce qui est

sans excuse dans tout homme qui fait vanité d'aimer la science cl d'être un consciencieux investigateur de la vérité. A coup

sur, un grand nombre d'écrivains ne se montreraient pas si prompts et si dégagés a parler de ce qu'ils n'ont point étudié ,

à analyser des livres qu'ils n'ont jamais lus, s'ils ne comptai.-ni sur la docilité et la légèreté de leurs lecteurs; a coup sûr, ils mettraient plus de retenue a pr >ncer magistralement sur une opinion, un système, une école, a récapituler en deux mots les travaux de plusieurs siècles, a décider par une ingénieuse saillie les questions les plus grases , s'ils craignaient que le lecteur, pria a son lourde défiance, ci parti-

cipant tant soit pou du scepticisme do l'époque, dût ne point donner une aveugle foi à ses assertions, et prendre la peine de les confronter avec les faits auxquels elles se rapportent. Nos ancêtres ne se croyaient pas le droit, je ne dirai pas de raconter, mais même de faire une simple allusion , sans mettre soigneusement en note les citations de la source où ils avaient puisé ; leur délicatesse à cet égard dégénérait en excès, mais nous avons eu tort de nous guérir de leur défaut , jusqu'au point de nous croire dispensés de toute formalité, lors même qu'il s'agit de la matière la plus importante et qui exige le plus impérieusement le témoignage des faits. Or les opinions des anciens écrivains sont des faits, des faits constatés dans leurs écrits; les juger d'un seul coup , sans descendre aux détails, sans s'imposer l'obligation de citer les sources, c'est encourir le soupçon de falsifier l'histoire, et l'histoire, je le répète, la plus précieuse, celle de l'esprit humain.

Cette légèreté de la part de certains écrivains provient , en grande partie, du caractère qu'a pris la science dans noire siècle. 11 n'y a plus de science particulière, il n'y en a qu'une , générale, qui les embrasse toutes, qui renferme dans son cercle immense toutes les branches des connaissances, cl, par conséquent , oblige le commun îles esprits à se contenter de notions vagues , trop malheureusement propres à simuler l'abstraction et l'universalité. Jamais les connaissances ne se sont généralisées comme aujourd'hui , et jamais il ne fut pins difficile tle mériter l'épiihète de savant. L'état actuel île la science réclame dans celui qui aspire a la posséder, une laborieuse activité' pour acquérir l'érudition , une réflexion profonde pour la mettre en ordre et la digérer , un coup d'oeil vaste et pénétrant pour la simplifier et la centraliser, une haute compréhension pour s'élever dans les régions on la science a établi son siège. Combien y a-t-il d'hommes qui réunissent ces qualités? -Mais revenons an sujet.

Les théologiens catholiques sont si loin d'incliner à soutenir le despotisme* que je doute beaucoup qu'on puisse trouver de meilleurs livres que les leurs pour Se fórmenles idees

claires et véritables sut les légitimes facultés du pouvoir; j'a-

COKPÁRÍ vi (Alllui.K ismi . S.'

jouterai même que, généralement parlant, Us penchent d'une manière très-remarquable au développement de la vraie liherté. Le grand type des écoles théologiques, le modèle sut lequel, pendan! plusieurs siècles , elles onl constamment lixé leurs regards , ce sont 1rs ouvrages de saint Thomas d'Aquin; cl nous pouvons avec une entière confiance délier nos advcrs; lins de nous présenter un juriste, ou un philosophe, qui expose avec plus de lucidité, plus de sagesse, avec une plus aable indépendance el une plus généreuse élévation, les principes auxquels doit se teñirle pouvoir civil. Son Traité des Lois est un traite immortel , et quiconque l'a compris à fond n"a plus rien a savoir touchant les grands principes (pd doivent

guider le législateur.

Vous méprise/, bien légèrement les temps écoulés; vous vous ligure/, «pie, jusqu'à ce jour , on ne savait rien de politique aide droit public, et, dans votre imagination, vous forge/

une incestueuse alliance île la religion avec le despotisme, eroyanl entrevoir dans la lointaine obscurité des cloîtres la trame ourdie de ce pacte infâme; eh bien! savez-vous quelle -i ["opinion d'un religieux du Xlll siècle sur la nature de la loi 2 11 vous semble lire d'avance dans sa pensée la forée dominant tout et invoquant sans cesse la religion , pour couvrir du déguisement de quelques paroles mensongères un piège grossier. Apprenez donc que vous-même n'auriez -pu donner

une définition plus douce de la loi. Vous n'auriez point imagine , comme lui , A'm faire disparaître ridée de la force; \ous ne concevriez jamais comment, en si peu de paroles, il

a pu tout dire avec tant d'exactitude, tant de lucidité, dans

des termes si favorablesà la véritable liberté des peuples, à la dignité de l'homme.

l.a définition dont je parle étant un résumé de sa doctrine entière , el eu même temps la regle qui a dirigé tous les théologiens, peut être regardée comme un abrège des doctrines théologiques dans leurs rapports avec les facultés du pouvoir eivil : elle nous présente d'un seul coup d'oeil quels étaient ,

M>ii> cet aspect, les principes dominants parmi les catholiques.

Le pouvoir civil agit sur la société au moyen de la loi ; eh

bien ! d'après saint Thomas , la loi est « un règlement dicté par la raison, ayant pour but le bien commun , et promulgué par celui qui a le soin de la communauté. Quœdum rationis ordinatio ad bonum commune , et ab eo qui curam communitatis habet promúlgala. » (1,2, quu'st. 90, art. -i.)

Règlement dicté par la raison , rationis ordinatio. Voilà d'un seul mot l'arbitraire et la force bannis; voilà le principe que la loi n'est pas un pur effet de la volonté. La maxime célèbre, quod principi plaçait legis habet vigoran , se trouve corrigée : quoique susceptible d'un sens raisonnable et juste, cette maxime ne laissait pas d'être inexacte et de se ressentir de l'adulation. Un celebre écrivain de nos jours a consacré de nombreuses pages à prouver que la légitimité n'a point sa racine dans la volonté, mais dans la raison , inférant de là que ce qui doit commander aux hommes n'est pas la volonté, mais la raison : avec beaucoup moins d'apparat , mais non moins de solidité et plus de concision, le saint Docteur exprima cette pensée dans les mots que je viens de citer : rationis ordinatio.

Si l'on y fait attention, le despotisme, l'arbitraire, la tyrannie , ne sont autre chose que le manque de raison dans le pouvoir, la domination de la volonté. Lorsque la raison commande', il y a légitimité , justice , liberté; lorsque la volonté seule commande, il y a illégitimité, injustice, despotisme. C'est pourquoi l'idée fondamentale de toute loi est qu'elle soit conforme à la raison, qu'elle soit une émanation île la raison, une application de la raison à la société; lorsque la volonté sanctionne la loi et la fait exécuter, elle ne doit être autre chose qu'un auxiliaire delà raison, son instrument . son bras.

Il est clair que sans acte de volonté' il n'y a point de loi ; car les actes de la pure raison , sans le concours de la volonté, sont une pensée, non un commandement ; ils éclairent, ils ne font point agir ; on ne peut donc concevoir l'existence de la loi qu'après (pie la volonté qui commande s'est jointe à

l'avis de la raison qui dispose. Néanmoins , cela n'empêche pas

que toute loi ne soi! tenue d'avoir un fondement dans la raison, et de se ronl'ornier à la raison pour être digne du nom de loi. Ces observations n'ont point échappé à la pénétration

COMPARÉ Al CATHOLICISME. 85

du saint Docteur; il les envisage, et dissipe l'erreur, qui consisterait à croire que la seule volonté du prince fait la loi. Voici comment il s'exprime: «La raison reçoit de la volonté la force de mouvoir, comme on l'a dit pins haut (quest. 17, art. I | : car . par cela même que la volonté vfut la fin , la raison commande par rapport aux choses qui conduisent à la tin ; mais pour que la volonté ait force de loi dans ce qu'elle commande, elle doit cire réglée par quelque raison : c'est ainsi qu'on entend que la volonté du prince a force de loi ; s'il en était autrement, la volunté du prince serait plutôt une iniquité guune loi. »

« Ratio babel vim movendi à volúntate ut supra dictum

■ est. (Qoaest. 17, art. 1.) Ex hoc emm quod aliquis vult fi- » nom, ratio imperat de his qiue sunt ad linem, sed voluntas » de his quae imperan tur, ad hoc quod legis rationem habeat, » oportet quod sit aliqua ratione regúlala; et hoc modo in-

■ telligitur quod voluntas prineipis habet vigorem legis ; • (lUuquin volunta* prineipis inagis esset iniquitas quam lex. » ( gmest.'.in, art. 1.)

Ces doctrines de saint Thomas ont été celles de tous les théologiens; l'impartialité et le bon sens diront si elles sont favorables a L'arbitraire et au despotisme, si elles s'opposent en quoi que ce soit li la vraie liberte , si elles ne sont pas éminemment conformes a la dignité' de l'homme. Ces doctrines sont la proclamation la plus explicite et la plus concluante des limites du pouvoir civil, et, à coup sûr, elles valent un peu mieux shiin ce rapport que les déclarations des droits imprescriptibles. Ce qui humilie la volonté de l'homme, ce qui blesse .h lui le sentiment d'une juste indépendance et introduit le despotisme dans le monde , c'est le commandement de la volonté et la soumission qu'elle réclame [\ cet unique litre; mais se soumettre à la raison , se diriger par ses prescriptions,

«e n'est point s'abaisser ; au contraire , c'est s'élever , aa grandir, car c'est vivre conformément a l'ordre éternel, à la rai-

si.ii divine.

L'obligation d'obéir a la loi n'a point sa racine dans la volonté (l'un autre homme, mais dans la raison; cependant

celle-ci considérée toute seule, n'a pas été jugée par les théom. — m. 8

Sfj LE PROTESTANTISME

logions suffisante pour commander. Ils ont cherché plus haut la sanction de la loi ; lorsqu'il est question d'agir sur la conscience de l'homme, de la lier par un devoir, ils ne trouvent rien dans la sphère des choses créées qui puisse atteindre si haut. « Les lo'.s humaines, si elles sont justes, dit le saint » Docteur , ont la force d'obliger dans le for de la conscience, » et elles tiennent cette force de la loi éternelle, de laquelle » elles dérivent , selon ce qui est dit dans les Proverbes , )> chap. 8 : C'est par moi que les rois régnent , par moi les lé- » gislateurs prescrivent ce qui est juste. « Si quidem justa? » sunt , habent vim obligandi in foro eonscientia? à lege eter- » na , à qua derivantur , secundum illud Proverb. cap. 8, » per me reges régnant et legum condi tores justa decernunt.» ( { , 2 , Q. 9G, art. 5.) Ce qui prouve que , selon saint Thomas, la loi juste dérive , non pas précisément de la raison humaine , mais de la loi éternelle, et que c'est de là qu'elle reçoit la force d'obliger dans le for de la conscience.

Cela est un peu plus philosophique , sans doute , que de chercher la force obligatoire des lois dans la raison privée , dans les pactes, dans la volonté générale. De cette manière on explique les titres, les véritables titres de l'humanité; on met une limite raisonnable au pouvoir civil, on obtient une obéissance facile , on asseoit sur des bases solides, indestructibles, les droits et les devoirs des gouvernements aussi bien que ceux des gouvernés ; on comprend enfin sans difficulté ce qu'est le pouvoir, ce qu'est la société, ce qu'est le commandement et l'obéissance. Ce n'est plus la volonté d'un autre homme qui règne sur les hommes , ce n'est plus sa simple raison, mais la raison émanée de Dieu , ou pour mieux, dire, la raison même de Dieu , la loi éternelle, Dieu lui-même. Sublime théorie dans laquelle le pouvoir trouve ses droits , ses devoirs, sa force, son autorité, sou prestige, et dans laquelle la société trouve la plus ferme garantie de l'ordre , du bienêtre, de la vraie liberté; théorie qui fait disparaître du commandement la volonté de l'homme, puisqu'elle change cette volonté en un instrument de la loi éternelle, en un ministère divin.

Ayant pour but le bien commun, ad bonum commune , voilà

COMPABÍ m r.VTUoi.u.isMi.. NT

escore, d'après saint Thomas, anodes conditions constitutives de la véritable loi. < >n a demandé si les mis étaient pour

tes limpies ou les peuples pour 1rs mis; il fallait, pour s'adresser une pareille question , avoir bien peu réfléchi sur la nature de la société , sur son objet , sur son origine el le bn1 du pouvoir. L'expression concise (pic nous venons de citer, adboñum commune, ¡mur U bien commun, répond suffisamment a la question. « Les lois, dit le saint Docteur, sont injustes de deux laçons , soit parce qu'elles sont contraires au bien commun , soit a cause de leur fin , comme lorsqu'il arrive qu'un gouvernement impose a ses sujets des lois onéreuses, qui ne sont pas d'utilité commune, mais plutôt oV cupidité

OU d'ambition De telles lois sont bien plutôt

des violences que des lois. « Injusta' aiitein sunl leges dupli- » citer; uno modo per contiarielateni ad bonum commune, )> c contrario prsedictis; vel ex fine, sicut cnm aliquis prae-

■ sidens leges imponit , onerosas subditis , non pertinentes ad b utilitatem communem,sed magis ad propriam cupiditatem

■ \el gloriam : Et hujus modi ma-

s sunt violent iae quam leges.» (i,2,Q. 96, art. 4. ) Il suit de cette doctrine ipie le commandement est pour le bien commun , et que si cdie condition vient à lui manquer , il est injuste : les gouvernants ne sont investis de leur autorite que pour remployer à l'avantage des gouvernés. Les rois ne sont point les esclaves des peuples, comme l'a prétendu une philosophie absurde , s'efforçantde réunir monstrueusement les choses les p'us con I lad iet oi res : le pouvoir U*( Si pOS non plus un simple mandataire exerçant une autorité fictive

et soumis à chaque instant au caprice de ceux auxquels il commande; mais les peuples ne sont pas davantage la pro* priété des rois. Ceux-ci ne peuvent aucunement considérer

leurs sujets comme des esclaves, dont il leur serait permis de disposer selon leur libre volonté; les gouvernements ne

sont nullement les arbitres absolus de la vie el de la fortune

de leurs gouvernés ; ils sont tenus de veiller pour eux, non

comme le maître sur l'esclave dont il tire profit , mais comme

le père sur le tils qu'il aime et donl il veut faire la felicite.

« Le royaume n'est point pour le roi, mais le roi pour le

royaume , » dit le saint Docteur queje ne me lasse pas de citer ; et, dans un style remarquable par sa force et sa hardiesse , il poursuit ainsi : « Car Dieu a constitué les rois pour régir et gouverner, et pour conserver à chacun la possession de son droit : telle est la fin de l'institution ; que si les rois tournant les choses à leur profit, agissent autrement , ce ne sont plus des rois , mais des tyrans. » (D. Th. De Reg. Princ, cap. 11.)

D'après cette doctrine , il est évident que les peuples ne sont point laits pour les rois, que les gouvernes ne sont point faits pour les gouvernants ; mais que tous les gouvernements ont été établis pour le bien de la société , et que ce bien seul doit être la boussole de ceux qui commandent, quelle que soit la forme du gouvernement. Depuis le président de la plus insignifiante république jusqu'au plus puissant monarque , nul ne peut s'exempter de cette loi ; car c'est une loi antérieure à la société, une loi qui presida a la formation des sociétés , et qui est supérieure aux lois humaines , puisqu < est émanée de l'Auteur de toute société, de la source de toute loi.

Non , les peuples ne sont pas pour les rois; les rois sont pour le bien des peuples; si cet objet vient à manquer, le gouvernement ne sert de rien , il est inutile; et sous ce rapport", il n'y a pas la moindre différence entre la république et la monarchie. Quiconque flatte les rois par de contraires maximes les perd ; ce n'est pas ainsi que la Religion, dans tous les temps, leur a parié ; ce ne fut point là le langage des hommes illustres qui , revêtus d* l'habit sacerdotal , ont porté aux puissants de la terre les messages du ciel. « llois, princes, magistrats, s'écrie le vénérable Palafox , toute juridiction est ordonnée de Dieu pour la conservation , non pour la destruction de ses peuples; pour la défense, non pour l'offense; pour le droit, non pour l'outrage îles hommes. Ceux qui écrivent que les rois peuvent tout ce qu'ils veulent , et qui établissent leur pouvoir sur leur volonté, ouvrent la porte à la tyrannie. Ceux qui écrivent que les rois peuvent ce qu'ils doivent, et peuvent ce dont ils ont besoin pour la conservation de leurs sujets, pour la conservation de leur couronne , pour l'exaltation de la foi et la Religion, pour la bonne et droite

i uMiwm. Al CATHOLICISME. 89

idministratioo de la justice, la conservation de la paix et le

juste soutien de la guerre , pour L'éclat régulier el convenable de la dignité royale, l'honnête entretien de leur maison et des leurs; ceux-là disenl la vérité sans flatterie , ouvrent la

porte a la justice, et aux vertus magnanimes et royales. (Hist. Real. Sagrada, lil>. i, cap. II.)

Lorsque Louis XIV disait : « L'Etal . c'est moi, » il n'avait appris cette maxime ni de Bossuet , ni de Bourdaloue , ai de Hassillon. Ce qui parlait par sa bouche, c'était l'orgueil exalte par tant de grandeur et de pouvoir, et infatué par de basses adulations. Profonds secrets de la Providence! le cadavre de cet liominc qui se disait YÉttst . fui insulté à ses funérailles; et avant qu'un siècle lût écoulé, son petit-tils mourait sur un échafaudl Ainsi les fautes des familles s'expient comme celles des nations. Lorsque la mesure de l'indignation achève de se combler, le Seigneur rappelle aux hommes épouvantés que le Dieu des miséricordes est aussi le Dieu des vengeances; et que , de même qu'il ouvrit sur le monde les cataractes du ciel, de même il déchaîne sur les rois elles peuples les tempêtes des révolutions.

Une l<»is «pie les droits et les devoirs du pouvoir se trouvent Iñudes sur une base aussi solide que l'est celle de leur origine dirine; une fois qu'on les a lixés par une règle aussi haute que l'est la loi éternelle, il n'y a plus de nécessité d'exalter, d'exagérer ce pouvoir, ni de lui attribuer des facultés qui ne lui appartiennent point; et d'un autre côté, il n'est plus nécessaire d'exiger de lui l'accomplissement île ses obligations, avec cette hauteur impérieuse qui l'énervé en l'humiliant. La flatterie et la menace sont inutiles, lorsqu'il va d'autres ressorts pour lui communiquer le mouvement cl d'autres barrières pour le retenir dans les bornes convenables. On œ dresse pas, il est vrai, la statue des rois sur les places publiques , pour lui faire rendre un culte par les peuples;

mais d'un autre cote on ne livre plus le roi a la merci des

tribuns, pour qu'ils en lussent bientôt un objet de moquerie et de risée, viljonel des p;iss¡.,ns des démagogues.

Remarquez quelle modération et quelle doucesr dans la définition que nous venons d'analyser ! ou n'y trouve seulement

í»¡> LE PROTESTANTISME

pas une parole qui puisse blesser la plus délicate susceptibilité des partisans les plus ardents de libertés publiques. La loi, d'après cette définition, consiste dans l'empire de la raison; le bien commun est l'unique objet qu'on lui assigue; et lorsqu'on parle de l'autorité de celui qui la promulgue, qui doit veiller à son exécution, il n'est pas question de souveraineté; on n'emploie aucune expression qui puisse indiquer une sujétion excessive, on se sert du mot le plus mesuré qu'il soit possible de trouver : soin : Qui cdrajm coiuinuuilatis habet... Faites attention qu'il s'agit d'un auteur qui pèse ses paroles comme un métal précieux, qui les emploie avec la plus scrupuleuse délicatesse, ¿'arrêtant longtemps, s'il le faut, à expliquer celle qui présente la moindre ambiguïté ; et vous comprendrez alors quelles étaient les idees de ce grand homme sur le pouvoir ; vous verrez si l'esprit de* doctrines d'oppression et de despotisme a pu prévaloir dans les écoles catholiques , où ce Docteur a été et est encore reconnu comme un oracle presque infaillible.

Comparez la définition donnée par saint Thomas et adoptée par tous les théologiens, à celle qu'a donnée Rousseau. Dans celle de saint Thomas , la loi est l'expression de la raison ;* dans celle de Rousseau , l'expression de la volonté; -1 ins la première, elle est une application de la loi éternelle, dans la seconde , le produit de la volonté générale. De quel côté se trouvent la sagesse et le bon sens? La loi fut entendue chez les peuples de l'Europe, comme l'expliqu Mit saint Thomas et toutes les écoles catholiques; et la tyrannie fut bannie dr l'Europe, le despotisme asiatique y devint impossible, l'admirable institution de la monarchie européenne fut créée : la loi fut entendue plus tard comme l'expliqua Rousseau ; et l'on vit apparaître la Convention avec ses échafauds el ses horreurs.

La théorie de la colonie genérale est déjà presque abandonnée par les publicistas; et ceux même qui soutiennent la souveraineté populaire, en expliquent l'exercice de telle manière, qu'ils n'admettent pas que la loi doive être le produit de la volonté de tous les citoyens. La loi, disent-ils, n'est pas l'expression de la volonté générale, mais de la raison générale : le philosophe de Genève voulait qu'on recueillit les vo-

COMtABÏ M « ITHOLICISME. 01

lontés particulières, comme pour en former la somme qu'il appelait du nom de volonté générale ; de même les publicistes donl îmiis parlons croient « j * i" í 1 est nécessaire de recueillir dans la nation gouvernée la plus grande somme de raison , ci de la placer dans la sphère du gouvernement comme ni ^uiilr et une règle j les gouvernants n'étant plus que des instruments employés à l'appliquer. <".<• ne sont point les hommes qui commandent, disent-ils, c'est la loi; et la loi n'est p;is autre chose que la raison et la justice.

Cette théorie, dans ce qu'elle a de vrai, et en laissant de <nte les funestes applications qu'on en pourrait faire, n'est point une découverte de la science moderne ; c'est un principe traditionnel de l'Europe, lequel a présidé à la formation des sociétés et a donne au pouvoir civil une organisation telle qu'il ne ressemble en rien à ceux de l'antiquité, sans se rapprocher davantage de ceux des peuples modernes qui n'ont point participé à notre civilisation. Si l'on y regarde de près, c'est la ce qui a fait que les monarchies européennes, même les plus absolues, ont été si fort différentes de celles de l'Asie; phénomène singulier I lors même (pie la société chez nous manquait de garanties légales contre le pouvoir des rois , elle en avait cependant de tres-i'orles , (pii étaient purement morales. La science moderne n'a donc pas découvert un principe nou- \eau île gouvernement, sans y faire attention , elle a ressuscité l'ancien; lorsqu'elle a repoussé la doctrine de Rousseau, au lien de llire, selon l'expression vulgaire, un pas rn avant, elle en a lait un en arriere : or, rétrograder n'est pas toujours perdre son avantage ; que perd-on et (pie peut-on perdre à s'écarter du bord du précipice, pour entrer dans le véritable chemin '(

Rousseau se plaint ave< beaucoup de raison que certains

écrivains aient exagéré les prérogatives du pouvoir civil jusqu'à

Changer les nommes en mi troupeau dont les gouvernants pouvaient disposer au gré de leurs intérêts ou de leurs caprices. Mais ces reproches ne sauraient s'adresser à l'Eglise

Catholique , ni a aucune des illustres écoles qui s'abritent dans Son sein. Le philosophe île C,eiie\e attaque \ivement llobbes

et (irotius pour avoir soutenu cette doctrine servile : les ea-

92 LE PROTESTAMISME

tholiques n'ont rien à voir dans la cause de ces deux écrivains; je ferai néanmoins observer qu'il serait injuste de placer le second sur la même ligne que le premier.

Il est vrai que Grotius a donné quelque sujet de lui intenter cette accusation ; il a soutenu qu'il y a des cas où les empires ne sont pas pour Futilité des gouvernés, mais pour celle des gouvernants. « Sic impcria qiuedam esse possunt eompa- » rata ad regum utilitatem. » (De Jure belli et pacis, 1. 1, cap. 5.) Mais tout en reconnaissant que ce principe a une tendance dangereuse , il faut convenir que les doctrines du publiciste hollandais , dans leur ensemble, ne tendent point à la complète ruine de la morale.

En rendant à Grotius la justice qui lui est due, nous empêchons d'exagérer le mal qui peut se trouver du côté de nos adversaires; maintenant, il faut permettra a des cœurs catholiques de faire remarquer, avec une noble satisfaction , que de semblables doctrines n'ont jamais pu s'établir parmi ceux qui professent la vraie foi, et que précisément, les funestes maximes qui conduisent à l'oppression sont nées parmi ceux qui ont dévié de renseignement de la Chaire de saint Pierre.

Non, les catholiques n'uni jamais mis en discussion si les rois avaient un pouvoir illimité sur la vie el la fortune de leurs sujets, jusqu'au point de ne pouvoir leur faire injure, quel que fût envers eux l'excès de leur arbitraire et de Leur despotisme. Lorsque la flatterie a élevé la \oix pour exagérer les prérogatives royales, cette voix a été aussitôt étouffée par une clameur unanime des soutiens des saines doctrines; ou connaît l'exemple remarquable d'une rétractation solennelle imposée par le Tribunal de L'Inquisition à un prédicateur qui avait dépassé les bornes. Il n'en l'ut point ainsi eu Angleterre, pays classique de la haine contre le Catholicisme ; landis que chez nous, en Espagne, une surveillance sévère défendait de répandre ces dégradantes maximes, en Angleterre, la question était posée avec h; plus grand sérieux , et les publicistes se partageaient en des opinions contraires. (Voyez le 2' volume , )). 1 iO.)

Tout lecteur impartial a pu déjà se former une opinion sur ce (jue valent les déclamations controle droit divin, et sur

COMPARÉ Al CATBOLICISMB. 93

cette affinité prétendue des doctrines catholiques avec le despotisme et la servitude. L'exposition que je viens de faire de ces doctrines n'est certainemenl pas Fondée sur de vains railements, cherchés a dessein pour obscurcir la question;

je n'ai nullement esquivé la tlillienlte.il s'agissait de savoir en

quoi consistaient ces doctrines; j'ai démontré jusqu'à l'évidence que ceux qui les calomnient ne les comprennent pas, et qu'il «'si même permis de supposer que plusieurs d'entre

eux n'ont jamais pris la peine de les examiner, tant est grande la légèreté et l'ignorance avec laquelle ils s'expriment. Peut-être ai-je multiplié à l'excès les textes et les citations;

niais qu'on se souvienne qui je ne nie proposais pas d'oifrir nn corps de doctrine : je voulais examiner cette doctrine historiquement ; or, l'histoire n'exige pas des discours, mais des faits ; et les faits , en matière de doctrine , ne sont autre chose que la maniere de penser des auteurs.

Dans la salutaire reaction que nous voyons s'opérer aujourd'hui en faveur des lions principes, gardons-nous de présenter à demi la vérité aux esprits; il importe à la cause de la Religion que ses défenseurs ne puissent pas même être soupçonnés de loin, de dissimulation ou de mauvaise foi. C'est pourquoi je n'ai point hesite à développer l'ensemble des doctrines des écrivains catholiques, telles que je les ai trouvées dans leurs écrits. Les protestants et les incrédules ont réussi à tromper en obscurcissant et en confondant les choses; j'ai l'espérance qu'en h-s éclaircissanl et en les distinguant, j'aurai nn>si a détromper.

!é nié propose, dans la suite de l'ouvrage, d'examiner encore d'autres questions relatives au même sujet, questions qui ne sont peut être pas pins importantes, mais qui certainement sont plus délicates, c'est pourquoi j'ai dû complètement aplanir le chemin, afin d'y marcher avec plus de liberté

et d'aisance.

J'ai fait en sorte jusqu'ici que la cause dé la Religion se défendit par ses propres forces , sans aller mendier l'appui d'auxiliaires qui lui sont superflus. Je continuerai selon la même méthode, profondément convaincu quele Catholicisme ne peut que perdre, toutes l< j fois qu'en faisant son apologie» on l'identifie

avec dos intérêts politiques, et qu'on veut renfermer dans, un cercle où sa largeur immense ne saurait tenir. Les empires passent et disparaissent ; l'Eglise de Jésus-Christ durera jusqu'à la consommation des siècles : les opinions politiques subissent des changements et des modifications ; les dogmes augustes de notre Religion demeurent immuables; les trônes s'élèvent et s'abîment , et la pierre sur laquelle Jésus-Christ a bâti son Eglise traverse le cours des siècles , toujours victorieuse des portes de l'enfer. Lorsque nous prenons les armes pour la défendre, pénétrons-nous de la grandeur de notre mission : rien d'exagéré, point de flatterie, la vérité pure avec un langage mesuré , mais sévère et ferme. En adressant la parole aux peuples, en parlant aux rois, n'oublions pas qu'audessus de la politique il y a la Religion , et Dieu au-dessus des rois et des peuples.

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