DE LA RÉSISTANCE AU POUVOIR CIVIL
L'honneur du Catholicisme reste donc établi, en tout ce qui touche L'origine et les facultes du pouvoir civil : passons maintenant à un autre point , certainement plus délicat et plus épineux, si ce n'est plus grave. Veut-on «pie j'examine la question on face, queje rejette tout faux-fuyant , toute amphibologie? Eli bien ! je vais traiter la question suivante : l'eut-il être permis en aucun rus Je résistera la puissance ci rile? 11 est sans
doute impossible de parier plus clairement, ni de poser en
des tenues plus nets et plus simples la question la plus transcendante , la plus .11 .lue , la plus effrayante qui puisse se présenter en cet ordre de matières.
On sait que le Protestantisme , dès le commencement , proclama le droit d'insurrection contre les puissances civiles . et personne n'ignore que le Catholicisme a toujours prêché l'obéissance envers ces puissances ; de suite que si l'un a été dès
le berceau un élément de révolutions et de bouleversements,
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l'autre a été an élément de tranquillité et de lion ordre. Cette différence peut induire à croire que le Catholicisme Favorise l'oppression, puisqu'il laisse les peuples suis ¡unies pour revendiquer la liberté. ■ Vous prêchez l'obéissance aux puissances civilo, nous diront nos adversaires, volis prononcez dans tous les e;is l'anâthème contre l'insurrection qui s'en premia elles: vienne donc la tyrannie , vous serez ses plus puissants auxiliaires, car, par votre doctrine, vous arrêterez le bras prêt à se lever pour la défense de ia liberté, vous étoufferez sniis le cri de la conscience l'indignation se réveillant dans les cœurs généreux, » Reproche de la plus hante gravité qui nous oblige a éclaircir auia.it qu'il est possible cette importante matière, à y distinguer la vérité de l'erreur, ce qui est certain de ce <pii est douteux.
Il ne manque point d'hommes timides qui ne voudraient jamais envisager lace à face de pareilles questions, qui désireraient peut-être les cacher sous un voile, un voile qu'ils n'oseraient soulever, craignant de découvrir des abîmes. A coup sfii , eette pusillanimité ne manque pas d'excuse, car, en effet, il y a ici des abîmes, des abîmes insondables, et des périls qui Font frémir. Un pas mal assuré peut vous entraîner à la perdition ; un coup frappé' imprudemment peut ouvrir la porte à des tempêtes et bouleverser la société. Nonobstant cela , il Tant faire remarquer à ces personnes bien intentionnées que leur prudence ne sert de rien , que leurs précautions prévoyantes n'ont pas le moindre résultat. Sans elles, malgré elles, les questions sont soulevées, agitées, tranchées d'une manière déplorable ; et ce qui est pire, tes théories cessant délie de pures théories , sont descendues sur le terrain delà pratique; les révolutions n'ont plus seulement à leur
disposition des livres , elles ont la force ; quittant la vie silencieuse du philosophe , elles son! dans les nies et sur les plaees
publiques.
Puisque les choses en sont à ce point , que sert de chercher des palliatifs , d'user de restrictions , d'invoquer le silence : disons la vérité, telle qu'elle est , tout entière : puisqu'elle
est vérité, elle ne craint ni l'abondance de la lumière, ni
les attaques de l'erreur: elle est vérité; ses manifestations ,
sa diffusion , ne sauraient nuire : Dieu , en elTet , auteur des sociétés, n'a pas eu besoin deles asseoir sur des mensonges. Ce parti , cette méthode , sont d'autant plus nécessaires . que les vicissitudes politiques ont pu entraînée certaines personnes à méconnaître les vérités dont nous parlons , ou du moins à ne les plus comprendre d'une manière parfaite. D'antres se sont imaginé que l'obéissance aux puissances légitimes n'a été enseignée que par un parti dont la domination roulait se fonder sur cette doctrine. Les hommes aux opinions fausses et aux intentions méchantes, ont leur code auquel ds ont recours tontes les fois que cela convient à leurs desseins: leurs funestes erreurs ou leurs vils intérêts sont la règle de leur conduite; c'est là qu'ils trouvent leur lumière, c'est de là qu'ils tirent leurs inspirations.il faut donc que les hommes à l'esprit pur et aux intentions droites, saches! aussi à quoi s'en tenir sur les oscillations politiques; il ne suffit plus qu'ils connaissent, en général, le principe d'obéissance aux puissances légitimes, ils doivent aussi savoir qu'elles en sont les applications.
Il est vrai que dans les conflits auxquels donnent lieu les discordes civiles , plus d'un homme jette de cote sa conviction propre, pour s'accommoder aux exigences de ses intérêts; mais il n'est pas moins certain , en même temps , que les hommes consciencieux y restent encore en grand nombre. Ajoute/. à cela que la généralité des individus d'une nation n'étant point d'ordinaire dans une pressante alternative de choisir entre le sacrifice de ses convictions ou le risqued'un grave el imminent péril, il reste communément à ces convictions une issue pour faire sentir leur influence, pour prévenir de grands maux ou y remédier. Au dire de certains pessimistes, la raison et la justice ont pour toujours abandonné la terre, la laissant en proie aux intérêts, substituant aux a\is de la conscience les vues de PégOÏsme : à leurs yeux . c'est peine perdue que d'agiter el d'approfondir les questions qui peuvent guider dans la pratique; car, d'après eux, quelle que soit la conviction dans la théorie, la résolution dans le l'ait sera toujours la même. l'ai le bonheur OU le malheur devoir les choses sous un aspect moins sombre, et de croire qu'il est encore dans le
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monde, particulièrement en Espagne, des hommes à convictions profondes et d'assez de force d'esprit pour conformer leur conduite à ces convictions. La preuve la plus évidente qu'on exagère l'inutilité des doctrines, c'est l'empressement avec lequel tous les partis s'en veulent saisir ¿Soit intérêt, soit pudeur, tous invoquent les doctrines; cet intérêt ou cette pudeur n'existeraient point, si les doctrines ne conservaient encore dans la société un ascendant puissant.
Rien de plus propre à embrouiller les questions que d'en traiter plusieurs à la luis : c'est pourquoi je ferai en sorte de distinguer celles qui se présentent ici ; je résoudrai une à une celles qui se rapportent à notre objet ; j'éliminerai celles qui y s., ut étrangères.
Avant tout, il faut rappeler le principe général enseigné de tout temps par le Catholicisme, savoir : V obligation d'obéir aux puissances légitimes. Voyons quelles sont les applications qu'on peut faire de ce principe.
En premier lieu : Doit-on obéira la puissance civile lorsqu'elle commande une chose mauvaise en soi'/ Non, on ne le doit, ni on ne le peut , par la simple raison que ce qui est mauvais en I0Î est défendu de Dieu; or, l'on doit obéir à Dieu plutôt i/tiai;.r hommes.
En second lieu : Doit-on obéir à la puissance civile lorsqu'elle commande en des matières qui ne sont point du cercle de ses facultés'/ .Non ; car, par rapport à ces matières, elle n'est point puissance ; par cela seul qu'on suppose que ses facultés ne vont point jusque-là, an affirme «pie, par rapport à ce point elle n'esl pas une véritable puissance. Du reste , ce queje dis
ne concerne pas précisément et uniquement les choses spirituelles auxquelles je parais faire allusion; j'applique aussi cette limite du pouvoir civil a des choses purement temporelles. Il faut ii i se rappeler <«• que j'ai «lit en un autre endroit
de cet ouvrage, savoir : que, tout en accordant que le pouvoir civil doit avoir la force et les attributions suffisantes pour conserver l'ordre el l'unité '\u corps social , il convient néanmoins qu'il n'absorbe | as l'individu et la famille jusqu'au point d'anéantir leur existence particulière, de leurenlevei tonte sphère propre ou ils puissent agir autrement que comme m. — m. 9
partie intégrante de la société. C'est là une des différences entre la civilisation chrétienne et celle du paganisme : celle* i i portait le soin de l'unité sociale jusqu'à étouffer tout droit de l'individu et de la famille; l'autre, au contraire, a combiné les intérêts de l'individu , de la famille et de la société , de telle manière qu'ils ne se détruisent, ni ne s'embarrassent. Ainsi, outre la sphère que remplit l'action du pouvoir civil, nous en concevons d'autres dans lesquelles ce pouvoir n'a point à entrer, et où vivent les individus et les familles, sans se heurter contre la force colossale du gouvernement.
Il est juste de remarquer ici tout ce que le Catholicisme a fait pour maintenir ce principe, qui est une forte garantie <!«■ la liberté des peuples. La séparation des deux pouvoir! temporel et spirituel, l'indépendance de celui-ci par rapport à l'autre, la distinction des personnes aux mains desquelles il réside , telle a été l'une des plus puissantes causes de cette liberté . qui , sous des formes différentes de gouvernement , est le commun apanage des nations européennes. Ce principe de l'indépendance du pouvoir spirituel , outre ce qu'il est en soi , par sa nature, son origine et son but , a été , depuis le commencement de l'Eglise, comme un avertissement perpétue] ¡•appelant que les facultés du pouvoir civil sont limitées, qu'il v a îles objeta auxquels il ne peut atteindre, des cas auxquels l'homme peut et doit dire : Je ne f obéirai pas.
Ce point est encore un de ceux sur lesquels le Protestantisme faussa la civilisation européenne, et où, loin d'ouvrir la voie à la liberté, il prépara les chaînes de la servitude. Son premier pas fut d'abolir l'autorité des papes, de renverser la hiérarchie, d<- refuser à l'Eglise toute espèce de puissance, et de placel' aux mains des princes la suprématie spirituelle : c'est-à-dire que sou travail consista à rétrograder vers la civilisation païenne, ou nous voyons réunis le sceptre el le pontifica t Précisément , le grand œuvre de la politique était de séparer ces deux attributions, p ai • npécherque la solidé ne lut subjuguée par un pouvoir unique, illimité, exerçant ses facultés sans contre-poids, t duquel, par conséquent , on pût craindre la vexation et l'oppression. Cette séparation se lit sans vues politiques, sans dessein arrêté de
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le pari des hommes, partout où s'établit lf Catholicisme; car sa discipline le demandait, ses dogmes en faisaient un enseignement
Vi'st-il pas singulièrement remarquable que les partisans • les théories d'équilibre et de contre-poids, qui ont tant préconise l'utilité de 'diviser les pouvoirs et de partager entre eux l'autorité pour l'empêcher do tourner à la tyrannie, n'aient jamais observé la profonde sagesse que renferme cette doctrine catholique , même uniquement considérée sous l'aspect social et politique? Loin île là ; on a, au contraire, remarqué que toutes les révolutions modernes ont maniiésté une tendance décidée à réunir dans une seule main la puissance civile et ecclésiastique : preuve évidente que ces révolutions procédaient d'une origine contraire au principe générateur de la civilisation européenne, et qu'au lieu de la faire marcher vers sa perfection , elles l'eussent plutôt égarée.
I.a suprématie ecclésiastique, réunie à la suprématie civile , produisit en Angleterre, sous le règne de Henri VIII et d'Elisabeth, le plus atroce despotisme ; et si ce pays a conquis plu- laid un plus haut degré de liberté , ce ne fut certainement pas en raison de cette investiture religieuse donnée pat le Protestantisme au chef de l'Etat, mais malgré cette raison même. Il est à remarquer que lorsque, dans ces derniers temps, l'Angleterre entra dans un système plus large de liberte, ce fui eu vertu de l'affaiblissement de l'autorité civile ■ans t<"it ce qui touche la religion , et en vertu *\'u\\ plus grand
développement du Catholicisme , opposé, par ses principes mêmes, à cette suprématie monstrueuse. Au nord de l'Europe,
ou le système protestant a également prévalu , l'autorité civile n'a point connu de limite ; et aujourd'hui même nous voyons l'empereur de Russie se livrer à la persécution la plus barbare contre les catholiques : plus ombrageux contre les défenseurs de l'indépendance du pouvoir spirituel , (pie contre les clubs révolutionnaires. L'autocrate est dévora par la
lOif d'une autorité sans bornes ,el un instinct assuré ie pousse
a combattre tout particulièrement la Religion catholique , qui
m principal obstacle.
lue CnOSC di:rlie d'attention , c'est cetle uniformité avec la-
quelle tous les pouvoirs, sous ce rapport, tendent au despotisme, ici sous la forme révolutionnaire, lu sous la monurchie. Impatient des entraxes que loi opposai! l'indépendance du pouvoir spirituel, l'absolutisme de Louis &IV s'efforçait de briser le pouvoir de Home ; il y était poussé par le même motif que l'Assemblée Constituante : le monarque s'appuyait sur ses droits régaliens et sur les libertés de l'Eglise gallicane : la Constituante invoquait les droits de la nation et les principes de la philosophie ; mais une même chose s'agitait dans le fond : il s'agissait de savoir si le pouvoir civil reconnaîtrait une limite ou non : daus le premier cas, c'était la monarchie tendant au despotisme; dans le second , la démocratie marchant à la terreur de la Convention.
Lorsque napoléon voulut briser la tête de l'hydre révolutionnaire, réorganiser la société, créer un pouvoir, il se servit delà religion, comme de l'élément le plu* puissant : il n'y avait en France d'antre religion influente que le Catholicisme, il appela à son secours le Catholicisme et signa le Concordat. Mais remarquez bien qu'aussitôt qu'il crut avoir terminé son œuvre de réparation, de réorganisation , et que , se voyant sorti du moment critique de l'établissement de son pouvoir, il ne songea plus qu'a l'étendre, à se débarrasser de foutes les entraves, il commença de regarder d'un œil plus sourcilleux ce même Pontife dont la présence à son couronnement lui avait été si agréable : il eul d'abord avec lui des démêlés sérieux, puis il finit par rompre et s.- faire son plus violent ennemi.
Ces observations, que je soumets à l'attention de tout homme réfléchi , acquièrent encore plus de poids si nous considérons ce qui s'est passe dans la monarchie religieuse ta catholique.par excellence, la noire. Malgré l'empira prépondérant de la religion catholique en Espagne, le principe de la résistance à la Cour romaine s'y est toujours cons irvé d'une maniere particulière et étrange; ainsi , tandis que la dynastie autrichienne et les Bourbons s'efforçaient de mettre de coté nos vieilles lois dans tout ce qu'elles avaient de favorable à la liberté politique , ils gardaient comme on dépôt sacré les traditions de résistance de Ferdinand-le-Catholique . de Char-
COMPARÉ Al CATHOLICISME. loi
les-Quint et de Philippe 11. Sans doute, les profondes racines que le Catholicisme avait poussées en Espagne, empêchaient
que les choses ne tussent portées à l'extrême; mais il n'en est pas moins \ 1:1 i que le germe existait, et se transmettait de génération en génération , comme si l'on eût en dès lors l'espérance de le développer complètement dans des temps plus opportuns.
Ce l'ait l'ut surtout misen relief lorsque, par l'avènement de la maison de Bourbon, la monarchie de Louis XIV s'acclimata parmi nous et que l'on vit effacer jusqu'aux derniers vestiges anciennes libertés de la Castillo, de l' Aragon, de Valence, de la Catalogne : la manie des droits régaliens arriva à son apogee sous les règnes de Charles II t et de Charles IV. Coïncidence remarquable ! l'époque où l'on montra le plus de jalousie contre les prétentions de la Cour de Rome et l'indépendance du pouvoir spirituel , fut précisément celle où le despotisme ministériel l'ut porté à son plus haut point , où l'on vit , ce qui est pire encore, dans tout son pitoyable éclat , l'arbitraire d'un favori !
II est vrai que, à l'insu des rois et peut-être même à l'insu de quelques-uns des ministres, c'était l'esprit des idées de l'école française qui travaillait alors TLspagne ; mais cette circonstance, loin d'affaiblir les réflexions que nous faisons , les confirme de plus en plus, en les montrant d'autant plus solides et plus transcendantes, qu'elles s'appliquent à des situations très-diverses. (I s'agissait de détruire rancien pouvoir pour lui en substituer un autre non moins illimité; il fallait pour cela le pousser à l'abus de son autorité; mais en même temps on établissait des antécédents qui pouvaient être un jour ¡■voqués lorsque la révolution aurait remplacé la monarchie absolue. Quelles graves i éflexÎOUS se présentent à l'esprit, quelle! singulières analogies se découvrent entre les situations les
plus opposées' en apparence I On a vu «le nos jours des procès intentés aux évéques sur les mêmes motifs que a-wx qu'on allégua du teinp- de Charles IU dans une cause célèbre ; el les Tribunaux tupréme» de notre temps oui entendu sortir de la
bouche de leurs //>,,///; ,.- le, mêmes doctrines (pie rancien
(a) Avocats du roi charges de poursuivre les causes criminelle! nu autres
Conseil ouït de la bouche des siens. Ainsi se touchent les extrêmes en apparence les plus opposés, ainsi différents chemins conduisent à un même but. Dans les principes des anciens fiscaux, l'autorité royale était tout ; les droits de la Couronne étaient alors l'arche sainte à laquelle on ne pouvait toucher, qu'on ne pouvait même regarder sans commettre un sacrilège : l'ancienne monarchie a disparu, le trône n'est plus qu'une ombre de ce qu'il a été, la révolution triomphante lui a imposé la loi, et, malgré un changement si profond, il n'y a pas longtemps encore qu'un fiscal du Tribunal suprême , accusant un évêque d'attentat contre les droits de la puissance civile, disait : « Dans l'Etat, une feuille même ne peut être remuée sans la permission du gouvernement. » Ces paroles n'ont pas besoin de commentaires; celui qui écrit ces lignes les a entendues , et en écoutant proclamer si nettement et si uniment l'arbitraire , il lui sembla voir un nouveau trait de lumière éclairer l'histoire.
La gravité, l'importance de cette matière demandait cette courte digression ; je devais faire comprendre combien le principe catholique de l'indépendance du pouvoir spirituel peut contribuer à la vraie liberté : ce principe , en effet , enseigne hautement que les facultés du pouvoir civil ont des limites ; c'est, par conséquent, une perpétuelle condamnation du despotisme. Pour en revenir a la question primitive, il reste donc établi qu'on doit obéir à la puissance civile tant qu'elle demeure dans le cercle de ses attributions, mais que jamais la doctrine catholique ne prescrit d'obéir lorsque la puissance civile sort de la sphère qui lui appartient.
Il ne déplaira pas au lecteur d'apprendre comment le principe de l'obéissance fut entendu par l'un des plus illustres interprètes du dogme catholique, par le saint Docteur que nous avons si souvent cité. D'après lui , lorsque les lois sont injustes , et faites attention que, dans son opinion , elles peuvent l'être à plusieurs titres, elles n'obligent point en conscience, on ne doit point y obéir, si ce n'est pour éviter le scandale d éloigner de plus grands maux; c'est-à-dire qu'en certains cas l'accomplissement de la loi injuste pourra être obb'gatoire, non en vertu d'un devoir émanant d'elle, mais par
COMrwii. w CATHOLICISM1 , 103
respect pour les conseils de la prudence. Voici ses paroles, sur lesquelles j'appelle très-particulièrement l'attention <lu lecteur : i Les lois sont injustes de deux manières : ou parce qu'elles sont contraires au bien commun; ou à raison tic leur lin , comme dans le cas on le gouvernant impose à ses sujets des lois onéreuses, non par des motifs de bien commun, mais par des motifs de cupidité propre ou d'ambition; ou à raison de leur auteur, comme lorsque quelqu'un fait une loi en dehors de la faculté qui lui est accordée ; ou encore à raison de sa forme , comme , par exemple, lorsque les charges M'iit inégalement réparties entre la multitude, bien qu'ordonnées d'ailleurs pour le bien public. Ces lois alors sont plutôt -1rs violences que des lois , puisque, ainsi que le dit saint Augustin I lib. I , de Lib. Arb., cap. V) , la loi qui n'est pas juste ne parait pas être une loi. Par conséquent, ces lois n'obligent pas dans le for de la conscience, si ce n'esi peut-être pour éviter le scandale et le trouble, motif pour lequel l'homme doit céder «le son propre droit , d'après ce que dit saint Matthieu : " Si quelqu'un te forcea porter un fardeau l'espace de mille pas, porte-le encore avec lui deux autres; et si quelqu'un veut plaider contre toi et t'ôter ta tunique, donne-lui aussi ton manteau. » Les lois sont encore injustes d'une autre maniere , lorsqu'elles sont contraires au bien divin , comme les lois des tyrans pour conduire à l'idolâtrie ou à toute autre Chose que réprouve la loi divine : quant à ces lois, il n'est permis en aucune façon deles observer, car, ainsi qu'il e>i dit dans les Actes des Apotres (cap. V) , <r on doit obéir a Dieu plutôt qu'aux hommes. »
» Injusta' autem sunt leges dupliciter ; uno modo per contrarietatem ad bonum commune è contrario prsedictis, vel ex fine, simi cum aliquis praesidens leges imponil onerosas
subditis non pertinentes ad utilitatem co innem, sed magia
ad propriam cupiditatem \el gloriam; vel etiam ex auctore, sicni cum aliquis legem ferl ultra sibj commissam potestatem ; vel etiam ex forma cnm imoqualiter onera multitudinis dispensantur, etiamsî ordinentur ad bonum commune; et hujusmodi magis snnt violentóse quam leges, quia sicut Augustinui dicit Lib. 1 , de Lib. Arb., cap. V, parum à princ
f 04 LE PROTESTANTISME
lex esse non videtur quœ justa non fuerit , unde taies legés in foro conscientiae non obligant , nisi forte propter vitaudiuu seandalum vel turbationem , propter quod etiani homo juri suo cederé débet secundum illud Math., cap. Y. « Qui te angariaverit mille passus , vade cum eo alia duo, et qui abstulerit tibi tunicam da ei et pallium. » Alio modo leges possunt esse injusta? per eontrarietatem ad bonuni divinum siout leges tyrannorum inducentes ad idololatriam vel ad quodeumque aliud quod sit contra legem divinam , et taies leges nullo modo iicet observare , quia sicut dicitur Act., cap. Y : « Obedirc oportet Deo magis quam hominibus. » (1). Th. 1 , 2 Quœst. 90, art. 1.)
Cette doctrine nous donne les règles suivantes :
Io Qu'on ne doit en aucune façon obéir à la puissance civile, lorsqu'elle commande des choses contraires à la loi divine.
2° Que lorsque les lois sont injustes , elles n'obligent point dans le for de la conscience.
3° Qu'il peut être nécessaire de se prêter à obéir à ces lois, par des raisons de prudence, c'est-à-dire pour éviter le scandale et le trouble.
4° .Que les lois sont injustes pour l'un des motifs suivants : lorsqu'elles sont contraires au bien commun ; lorsqu'elles n'ont pas pour but ce bien; lorsque le législateur excède ses facultés ; lorsque, tendant d'ailleurs au bien commun , et émanées de l'autorité compétente, elles ne renferment pas l'équité convenable, par exemple, si elles répartissent inégalement les charges publiques.
Nous avons cité et copié le texte vénérable d'où sortent ces règles : leur illustre auteur a été le guide <le tontes les écoles théologiques durant les six derniers siècles; son autorité ne fut jamais récusée dans ces écoles, en fait de dogme et de morale; ces règles, par conséquent, doivent être regardées comme Hnrésamé des doctrines des théologiens catholiques par rapport à l'obéissance que l'on doit à l'autorité. Maintenant, nous pouvons en appeler sans doute , avec une entière confiance, au jugement de tout homme de bon sens. Qu'il juge si ces doctrines sentent le moins du monde le des-
COMPVKi: \l CATHOLICISME. 105
potisme, si r<m y trouve la moindre tendance à la tyrannie,
enfin si elles portent la plus petite atteinte à la vraie liberte. Kn \aiu y chercherait-on la plus légère apparence de flatterie pour le pouvoir; les limites de celui-ci sont marquées avec une sévère rigueur; s'il les dépasse, en lui dit ouvertement:
<( Tes lois il'' SOnfpaS des lois , mais des violences ; elles n'obligenl peint en conscience; et si, en pareil cas, on t'obéit,
ce n'est ¡m. ¡nt par obligation , c'est par prudence , afin d'éviter le scandale et le trouble : des lors, c'est pour toi un tel déshonneur, que, loin de te faire un titre de gloire de ton
triomphe, tu t'assimiles au voleur qui dépouille l'homme paisible de sa tunique, et à qui celui-ci, par esprit de paix , lui abandonne aussi son manteau. » Si ce sont là des doctrines d'oppression et de despotisme, nous sommes aussi pour eette oppression et ce despotisme; car nous ne saurions comprendre quelles autres doctrines seront déclarées favorables à la liberte.
C'est sur ces principes qu'a été fondée l'admirable institution de la monarchie européenne ; c'est cet enseignement qui a
erre les barrières morales dont cette monarchie est environ-? m •<• , barrières qui la contiennent dans la ligne de ses devoirs, lors même que les garanties politiques n'existent point. L'esprit , lasse île tant déniaises déclamations contre la tyrannie im mis, et , d'un autre côté , non moins fatigué des rampantes adulations (pie l'on prodigue au pouvoir dans les temps modernes, se dilate, se réjouit, en rencontrant cette expression pure, sincère , désintéressée , des droits et des devoirs des gouvernements et des peuples, en écoutant ce lan- , empreint d'autant de sa-esse que de droite intention et de généreuse liberté. Quels livres avaient été consultés parles hommes qui tenaient un pareil langage? La Sainte-Ecriture,
les Pires, les recueils de documents, ecclésiastiques. Auraient-
ils reçu leur» inspirations de la société qui le» entourait? Non; car dans cette société régnait le désordre, la confusión ; tantôt une désobéissance turbulente, tantôt le despo-
tis \ dominaient, l.t néanmoins ils parlent avec autant de
discrétion , de tact , de calme , «pie s'il» vivaient au milieu de
la Société la IlliellX ordonnée. La ili\ilie re\elalÍoil l'ut leur
guide, et elle leur enseigna la vérité. Combien de fois la virent-ils oubliée , foulée aux pieds ? Mais qu'importent les circonstances , quelque contraires qu'elles soient, ils écrivent dans une région supérieure à l'atmosphère des passions. La vérité est de tous les temps ; dites-la toujours , Dieu fera le reste (*).