‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation europénnne;Chapitre 12 sur 84 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

DE LA RfsiSTÂNGE AU POUVOIR CIVIL.

L'honneur du Catholicisme reste donc établi , en tout ce qui touche l'origine et les droits du pouvoir civil : passons maintenant à un autre pcûnt, certaiaement plus délicat et plus épineux, si ce n'est plus grave. Je rejette tout faux-fuyant, toute amphibologie. Je vais traiter la question suivante : Peutnl être

13! CHIPITBE LIV.

permis, en atictiv cas, de résister à la puismnceé Il est saus doute impossible de pnrler plus c rement, ni de poser en des termes pins nets B simples la question la plus ardue, la plus effra qui puisse se présenter en ces matières.

On sait que le Protestantisine, dès le comm ment, proclama le droit d'in'Nurrectioa conti puissances civiles, tandis que le Catholicisme ( jours prêché l'obéissance envers ces paissance sorte que, si l'un a été dès le berceau nn élémt révolutions et de bouleversements, l'autre a é élément de tranquillité et de bon ordre. Celte rence peut induire à croire que It Catholicism Torise l'oppressioD, puisqu'il laisse les peuples armes pour revendiquer la liberté. - Vous pr l'obéiBBance aui puissances civiles, nous diron adversaires, vous pronoDcez dans tous les cas I thème contre l'insurrection : vienne donc la t nie , vous serez ses plus puissants auxiliaires . par votre doctrine, vous arrêterez le bras prèl lever, vous étoufferez l'indignation se réveillant les cœurs généreux. > Beprocbe àe la pins '. gravité qui nous oblige à éclaircir autant qae [ ble cette importante matière, à y distinguer la i de l'erreur, ce qui est certain de ce qui est dou

Il ne manque point d'hommes timides qui ne draient jamais envisager de pareilles questioi face, qui désireraient les cacher sons nn voil qui n'oseraient soulever ce voile, craignant di couvrir des abîmes. A coup sûr, cette pasillan

DX LÀ BiSISTAVGI AD POUVOIB. 113

manque pas d'excase. En effet, il y a ici des abimes insondables, des périls qoi font frémir. Un pas mal assuré peut entraîner à la perdition; un ooop frappé imprudemment peut déchaîner des tempêtes et bouleyerser la société. Nonobstant cela, il &nt faire remarquer à ces personnes craintives que leoi prudence ne sert de rien, que leurs précautions honorables n'ont aucun résultat. Sans elles, malgré elles, les questions sont soulevées, agitées, tranchées d'une manière déplorable ; et, ce qui est pire , les théories cessant d*ètre de pures théories, sont descendues sur le terrain de la pratique ; les révolutions n'ont plus seulement à leur disposition des livres, elles ont la force : quittant la vie spéculatiTe, elles sont dans les rues et sur les places publiques. Puisque les choses en sont à ce point, que sert de chercher des palliatifs, d*user de restrictioiif, d'invoquer le silence : disons la vérité, telle qu'elle est, tout entière. Puisqu elle est vérité, elle ne craint Di l'abondance de la lumière, ni les attaques de l'erreur ; la manifester, la répandre, ne saurait être nuisible; Dieu, auteur des sociétés, n'a pas eu besoin d'asseoir les sociétés sur des mensonges. Cette méthode est d autant plus nécessaire, que les vicissitudes politiques ont pu entraîner certaines gens à méconnaître les vérités don\ nous parlons, ou du moins à ne les plus comprendre d'une manière parfaite. D autres se sont imaginé que l'obéis^ sance aux puissances légitimes n'a été enseignée que par un parti dont la domination youlait se foam. 8

184 GHAYITBl LIV.

der sur cette doctrine. Les hommes à opinions fausses et à intentions perverses ont leur code anqael ils ont recoura toutes les fois que cela confient à leurs desseins : leurs erreurs funestes, ou leurs vils intérêts, sont la r^Ie de leur conduite ; c'est là qnils trouvent leur lumière, c'est de là qu'ils tirent leurs inspirations. 11 faut que les hommes dont Tesprit est pur et les intentions droites sachent aussi à quoi s'en tenir sur les oscillations politiques ; il ne suffit plus qu'ils connaissent, en général, le principe d'obéissance aux puissances légitimes, ils doivent savoir quelles en sont les applications.

n est vrai que, dans les conflits auxquels donnent lieu les discordes civiles, plus d'un homme jette de côté sa conviction, pour s'accommoder aux exigences de ses intérêts ; mais il n'est pas moins certain que, parmi ces conflits^ les hommes consciencieux restent encore en grand nombre. Ajoutez à cela que la généralité des individus d une nation ne se trouvant point d'ordinaire en une pressante alternative de choisir entre ses convictions ou un inmiinent péril, il reste communément aux convictions une voie pour faire sentir leur influence, pour prévenir de grands maux, ou y remédier. Au dire de certains pessimistes, la raison et la justice ont pour toujours abandonné la terre, la laissant en proie aux intérêts, substituant aux avis de la conscience les vues de Taoïsme : à leurs yeux, c'est peine perdue que d'agiter et d'approfondir les questions qui peuvent guider dans la pratique ; quelle que soit la conviction dans la théo*

D£ LA BiSISTAMGB AU POUVOIfi. 115

Mie, la rësoIatioQ pratique, selon eux, sera toujours la même. J*ai le 'bonheur ou le malheur de voir les «choses sous un aspect moins sombre : je crois qu'il est encore dans le monde , particulièrement en Espagne, des hommes pourvus de convictions assez profondes et d'assez de force d'esprit pour conformer leur conduite à ces convictions. La preuve la plus évidente qu (m exagère Imutilité des doctrines, c'est Tempressement avec lequel tous les partis s'en Teulent saisir. Soit intérêt, soit pudeur, tous invoquent les doctrines. Cet intérêt ou cette pudeur ne se produiraient point, si les doctrines ne conser-^ vaient encore dans la sodété un ascendant puissant.

Bien de plus propre à embrouiller les questions que d'en traiter plusieurs à la fois : c est pourquoi je ferai en sorte de distinguer celles qui se présentent ici ; je résoudrai une à une celles qui se rapportent à notre objet; j'éliminerai celles qui y sont étrangères.

Avant tout, il faut rappeler le principe général enseigné de tout temps par le Catholicisme, savoir i VobligatUm i'obéir aum puissances légitimes. Voyons quelles sont les applications qu'on peut faire de ce principe.

En premier lieu : Dùit-on obéir à la puissance et* tUe lorsqu'elle commande une chose mauvaise en soiP Non, on ne le doit, ni on ne le peut, par la simple raison que ce qui est mauvais en soi est défendu de Dieu ; or. Von doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hom*

mesé En second lieu : Doit^on o6éfr à la puissance ci-

1S6 CHAPITIB LIV.

frile lorsqu'elle commande en des nuUièreê qui ne point du cercle de ses attributions? Non ; car, par rap — port à ces matières , elle n est poiut puissance ; oela seul qa*on suppose qae ses attributions ne s'étendent point jusque-là, on affirme que, par rapport ce point, elle n'est pas une Yéritable puissance. Bik^ reste, ce que je dis ne concerne pas précisément et^ uniquement les choses spirituelles, auxquelles je parais faire allusion; j applique aussi cette limite du. pouvoir civil à des choses purement temporelles. IL faut ici se rappeler ce que j'ai dit en un autre endroit de cet ouvrage, savoir, que, tout en accordant qu^ le pouvoir ciyil doit ayoir la force et les attributions, suffisantes pour conserver l'ordre et l'unité du corps social, il convient néanmoins qu'il n'absorbe pas Tindividu et la famille jusqu'au point d'anéantir leur existence particulière, jusqu'au point de leur enlever toute sphère où ils puissent agir autrement que comme partie intégrante de la société. C'est là une des différences entre la civiUsation chrétienne et celle du paganisme : celle-ci portait le soin de l'unité sociale jusqu'à étouffer tout droit de l'individu et de la famille ; l'autre a combiné les intérêts de l'individu, de la famille et de la société, de telle manière qu'ils ne se détruisent ni ne s'embarrassent. Ainsi, outre la sphère que remplit l'action du pouvoir civil, nous en concevons d'autres dans lesquelles ce pouvoir n'a point à entrer, et oti vivent les individus et les familles, sans se heurter contre la force colossale du gouvernement»

DE LA BisiSTANCB AU I^OUVOIB. 137

Il est juste de remarquer ici tout ce que le Gatho* l^icisme a fait pour maintenir ce principe, qui est une ^orte garantie de la liberté des peuples. La séparation des deux pouvoirs temporel et spirituel, Vindé- (>€ndance de celui-ci par rapport à l'autre, la disl^inction des personnes aux mains desquelles il réside, t^lle a été l'une des plus puissantes causes de cette iberté, qui, sous des formes différentes de gouverélément, est le commun apanage des nations européennes. Ce principe de l'indépendance du pouToir spirituel (outre ce qu'il est en soi par sa nature, kon origine et son but) a été, depuis le commence- 33ent de l'Église, comme un avertissement perpétuel ^appelant ^e les facultés du pouvoir civU sont lixiitées, qu'il y a des objets auxquels il ne peut attein- Ire, des cas auxquels l'homme peut et doit dire : Tt ne f obéirai pas.

Ce point est encore un de ceux sur lesquels le Protestantisme faussa la civilisation européenne ; ici enivre, loin d'ouvrir la voie à la liberté, il prépara les chaînes de la servitude. Son premier acte fut d'abolir Tautorité des Papes, de renverser la hiérarchie, de refuser à l'Église toute espèce de puissance , et de placer aux mains des princes la suprématie spirituelle : c'est-à-dire que son effort consista à rétrograder \ers la civilisation païenne, où nous voyons réunis le sceptre et le pontificat. Précisément, le grand œuvre de la politique était de séparer ces deux attributions, afin d*empècher que la société ne fftt subjuguée par un pouvoir unique, illimité, exer<-

us GHAPITBX UT.

çant 868 droits sans contre-poids, et daquel, par conséquent, on pût craindre la vexation et l'oppression. Cette séparation se fit sans vues politiques, sans dessein arrêté de la part des hommes; elle se fit partont où s'établit le Catholicisme, car sa discipline le demandait, ses dogmes en faisaient an enseignement.

N'est-il pas bien remarquable que les partisan» des théories d'équilibre et de contre-poids, qui ont tant préconisé le principe de la division des ponvoirs, le partage de l'autorité, afin de l'empêcher de tour^ ner à la tyrannie, n'aient jamais observé la profonde sagesse que renferme cette doctrine catholique, en ne la considérant même que sous l'aspect social et politique? Loin de là : tontes les révolutions modernes, au contraire, ont manifesté une tendance décidée à réunir en une seule main les puissances civile et ecclésiastique : preuve évidente que ces révolutions procédaient d'une origine contraire au principe générateur de la civilisation européenne, et qu'au lieu de la faire marcher vers sa perfection , elles l'eussent égarée.

La suprématie ecclésiastique , réunie à la suprématie civile , produisit en Angleterre, sous le r^e de Henri YIII et d'Elisabeth, le plus atroce despotisme. Si ce pays a conquis plus tard un plus haat degré de liberté, ce ne fut certainement pas en raison de cette investiture religieuse donnée par le Protestantisme au chef de TÉtat, mais malgré cette raison même. Il est à remarquer que , lorsque L'Angle-

DE LA RésiSTÀNGB AU POUVOIB. 189

terre a récemment adopté un système pi as larg^ de liberté^ c'a été par an effet de l'affaiblissement de l'autorité civile en toat ce qui a rapport à la religion, c'a été en vertu d'un plus grand développement du Catholicisme, opposé, par ses principes mêmes, à cette suprématie monstmease. Au nord de FEurope, oii le système protestant a également prévalu, l'autorité civile n'a point connu de limite ; et encore aujourd'hui noas voyons l'empereur de Russie persécuter les catholiques de la manière la plus barbare: plus ombrageux à l'égard des défenseurs de l'indépendance du pouvoir spirituel, qu'à l'égard des clubs révolationnaires. L'autocrate est dévoré de la soif d'une autorité sans bornes, et un instinct assuré le pousse à combattre d'une manière toute particulière la Religion catholique, qui est son principal obstacle.

Une chose digne d'attention, c'est cette uniformité avec laquelle tous les pouvoirs, sons ce rapport , tendent au despotisme, ici sous la forme révolutionnaire, là sous la monarchie. Impatient des entraves que lui opposait l'indépendance du pouvoir spirituel, l'absolutisme de Louis XIY s'efforçait de briser l'autorité de Bome ; il y était poussé par le même motif que l'Assemblée constituante : le monarque s'appuyait sur ses droits régaliens et sur les libertés de l'Église gallicane ; la Constituante inyoquait les droits de la nation et les principes de la philosophie ; mais une même chose s'agitait dans le fond : il s'agissait de sayoir si le pouvoir civil recon-

140 CHAPITBB LIV.

naitrait une limite ou non : dans le premier cas, c'était la monarchie tendant au despotisme ; dans le second, la démocratie marchant à la terreur.

Lorsque Napoléon voulut briser la tète de l'hydre révolutionnaire, Réorganiser la société, créer un pouvoir, il se servit de la Religion, comme de Télément le plus puissant : il n'y avait en France dautre religion influente que le Catholicisme, il appela i son secours le Catholicisme. Mais aussitôt qu'il crut avoir terminé son œuvre de réorganisation, et que, son pouvoir établi, il ne songea plus qu'à l'étendre, à se débarrasser des entraves, il conunença de regarder d'un œil plus soucieux ce mâme Pontife dont la présence à son couronnement lui avait été si agréable i il eut d'abord avec lui des démêlés sérieux, il finit par rompre et se déclara son plus violent ennemi.

Ces observations, que je soumets à tout homme réfléchi, acquièrent encore plus de poids si nous considérons ce qui s'est passé au sein de la monarchie religieuse et catholique par excellence, la nôtre. Malgré l'empire prépondérant de la Religion catholique eu Espagne , le principe de la résistance à la Cour romaine s'y est toujours conservé d'une manière particulière et étrange. Ainsi, tandis que la dynastie autrichienne, puis les Bourbons, s'efforçaient doter de nos vieilles lois tout ce qu elles avaient de favorable à la liberté politique, ils gardaient comme un dépôt sacré les traditions de résistance de Ferdinand le Catholique, de Charles-Quint et de Phi-

Page 1