POUVOIR CIVIL
Il suit, de ce que j'ai dit dans les chapitres précédents, qu'il est permis de résister par la force à uu pouvoir illégitime. La Beligion catholique ne près-
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crit point Tobéissance envers les goovernementg de simple fait, car, dans Tordre moral, le simple fidt n'est rien. Cependant, lorsque le pouvoir est légitime en soi, mais tyrannique dans son exercice, ot^l vrai que notre foi défende, dans tous les cas, la résistance par la force physique, de sorte que ne point résister soit un devoir prescrit par ses dogmes? L'insurrection ne pourra -t-elle être jamais permise, en aucune hypothèse, pour aucun motif? Biea que j'aie éliminé déjà bien des questions, il est en* core nécessaire de distinguer de nouveau, pour fixer exactement le point où s'arrête le dogme, où commencent les opinions.
En premier lieu, il est certain qa'un particulier n'a pas le droit de tuer le tyran, de sa propre aur torité. Le concile de Constance, session 15*, a condamné comme hérétique la proposition suivante : « Un vassal ou sujet quelconque peut et doit, licitement et méritoirement, tuer tout tyran; il peut même se servir, à cet effet, d*embùches secrètes, de caresses trompeuses ou d'adulations, nonobstant tout serment ou pacte quelconque fait avec le tyran, et sans attendre la sentence ou Tordre d'aucun juge.»
(« Quilibet tyrannus potest et débet licite et meritorie occidi per quemcumque vassallum suum vd subditum , etiam per clanculares insidias et subtiles blanditias vel adulationes, non obstante quocumque prsestito juramento, seu confœderatione factis com eo, non expectata sententia vel mandato judicis ca*juscumque.»)
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Cette décision da concile de Constance condamnel-dle toute espèce d'insurrection? Non. Elle parle da meurtre d'un tyran par la main d'un particulier pdconque; or, toutes les résistances ne sont point kfait d*an simple particulier, et il ne s'agit pas, dans bmte insurrection, de (uer le tyran. Cette doctrine se fait que condamner l'assassinat et préyenir une foole de maux qui inonderaient la société, dès qu'il Krait établi que tout particulier peut, de sa propre mtorité, donner la mort au chef suprême. Qui osera accuser ce principe detre favorable à la tyrannie? La liberté des peuples ne doit point être basée sur le droit de l'assassinat ; la défense de la société ne doit point être confiée au poignard d'un frénétique. Les attributions du pouvoir public s'étendent si loin et sont si diverses, que, nécessairement, quelques indi« vidas doivent souvent s'en trouver blessés. L'homme, enclin à la vengeance, grossit facilement les dommages qu'il souffre. Passant du particulier au général, il est porté à regarder comme des scélérats ceui qui lui nuisent ou le contrarient. Au moindre choc qu'il éprouve de la part du gouvernement, il s'écrie que la tyrannie est insupportable ; l'acte d'arbitraire, réel ou imaginaire, commis contre lui, devient, a l'entendre, une des iniquités infinies qui se commet"* tent, ou le commencement de celles qui vont avoir lieu. Accordez à un particulier quelconque le droit de tuer le tyran ; dites au peuple que, pour consommer licitement et méritoirement un pareil acte, il B est besoin ni de sentence, ni d'ordonnance du juge ;
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ce crime horrible sera commis à chaque instant. Les rois les plus sages, les plus justes, les plus cléments, périront victimes du fer ou du poison. Vous n'aarez donné aucune garantie à la liberté des peuples, et TOUS aurez exposé à des chances formidables les plus chers intérêts de la société.
L'Église catholique, par cette déclaration solennelle, a rendu à l'humanité un immense serrice. La mort violente de celui qui exerce le pouvoir suprême n'arrive point d'ordinaire sans amener une effusion de sang et de grands bouleversements ; elle provoque des mesures de précaution soupçonneuse qui amenèrent aisément en tyrannie : il en résulte qa'an crime, motivé par la haine excessive de la tyrannie, contribue à rétablir plus arbitraire et plus cruelle. Les peuples modernes doivent être reconnaissants à l'Kglise catholique d'avoir posé ce principe tutélaire et sacré ; pour ne point Tapprécier à sa juste valeur, pour regretter les scènes sanglantes de liilmpire romain ou de la monarchie barbare, il faudrait n'avoir que des sentiments bien pervers ou des instincts bien féroces.
On a vu, nous voyons encore, de grandes nations livrées à de cruelles angoisses par l'oubli de cette maxime catJjolique : riûstoire des trois derniers siècles et l'expérience de celui-ci nous montrent que cet enseignement auguste de l'Église fut inspiré par la prévision des dangers qui menaçaient les peuples, Ici point de flatterie pour les rois, car ils ne soni pas les seuls à profiter de cette doctrine : la propo-
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sitioQ est générale ; elle comprend tontes personnes qui, sons un titre quelconque, exercent le suprême pouvoir, quelle que soit la forme du gouvernement, depuis lautocrate russe jusqu'au président de la ré* jKiblique la plus démocratique.
Une chose digne de remarque, c*est que les constitations modernes, sorties du sein des révolutions, ont rendu» sans y penser, un solennel hommage à la Mxime catholique; elles ont déclaré la personne du lumarque inviolable et sacrée. Que signifie cela, sinon qu'il est nécessaire de placer cette personne sous une sauvegarde impénétrable ? Reprocherez- vous à l'Église catholique d'avoir mis une sorte de bouclier sur la personne des rois, lorsque vous-mêmes dédain cette personne inviolable? Le sacre des rois a été pour vous un sujet de risée, et vous déclarez le roi tacré. Il fallait qu'aux dogmes et à la discipline de l'Église fussent mêlés, avec une éternelle vérité, des principes de politique bien éminents, puisque vous êtes forcés d imiter TÉglise. L'unique différence est que vous présentez , comme louvrage de la volonté des hommes» ce qu'elle montrait comme l'œuvre de la volonté de Dieu.
Mais si le pouvoir suprême fait un abus scandaleux de ses droits, s'il les étend au delà des justes limites, s il foule aux pieds les lois fondamentales, s'il persécute la religion, s'il corrompt la morale, s'il outrage la dignité publique, s'il attente à l'honneur des citoyens, s'il exige des contributions illégales et disproportionnées, s'il viole le droit de propriété,
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s'il aliène le patrimoine de la nation, démembre les provinces, le Catholicisme, dans ces cas, prescrit-il encore Tobéissance? défend-il de résister? obliget-il les sujets de rester comme l'agneau sous les gri^ fes de la bête féroce? Ne pourra-t-il exister chez les particuliers ni dans les corps principaux , ni dez les classes distinguées des citoyens, ni dans la masse totale de la nation, le droit de s'opposer, de résister, après que tous les moyens de douceur, de représentation, de conseil, de prière, auront été épuisés? Dans des circonstances si désastreuses, TÉglise catholique laisse-t-elle les peuples sans espérance et les tyrans sans frein?
Des théologiens très-grayes opinent que la résistance, en de pareilles extrémités, est permise; mais les dogmes de l'Église ne descendent point à ces détails. L'Église s'est abstenue de condamner aucune des doctrines opposées : dans des circonstances si pressantes, ne point résister n'est pas une prescription dogmatique. Jamais TÉglise n'a enseigné une pareille doctrine ; qu'on nous montre une décision de Concile ou de Souverain Pontife qui en fasse foi. Saint Thomas d'Aquin, le cardinal Bellarmin, Suarez et d'autres théologiens insignes connaissaient à fond les dogmes de l'Église; consultez leurs ouvrages, loin d'y trouver cet enseignement, vous y rencontrerez l'enseignement contraire. Or, r%lise ne les a point condamnés ; elle ne les a point confondus avec ces écrivains séditieux qui pullulèrent chez les protestants, ni avec les révolutionnaires modernes.
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éternels pertarbatenrs de l'ordre social. Bossnet, d autres auteurs de réputation ne pensent point comme saint Thomas, Bellarmin, Suarez; c'est ce qui rend Topinion contraire respectable, sans la convertir en dogme. Sur certains points de la plus haute impôts tance, les opinions de l'illustre éyèque de Meaux souffrent contradiction ; on sait que, précisément en ce cas d*un eicès de tyrannie, on reconnaissait au Pape, à nne autre époque, des facultés que Bossuet lui dénie. L*abbé de Lamennais, dans sa résistance obstinée contre le Saint-Siège, a rappelé ces doctrines de saint Thomas et de quelques théologiens, prétendant que <^ndamner ses propres ouvrages, c'était condamner des écoles jusqu'à ce jour tenues pour irréprocba- Mes. {Affaires de Rome.) L'abbé Gerbet, dans son excellente réfutation des erreurs de M. de Lamen* nais, après avoir observé fort judicieusement qu'en réprouvant les doctrines modernes, le Souverain Pontife avait voulu couper court au renouvellement des erreurs de Wiclef, fait remarquer qu'à l'époque de la condamnation de cet hérésiarque, les doctri-^ nés de saint Thomas et des autres théologiens étaient bien connues , et que néanmoins personne ne crut qu'elles fussent comprises dans la condamnation. L'abbé Gerbet, estimant que cela suffisait pour ôter à M . de Lamennais le bouclier sous lequel il prétend abriter son apostasie, a omis de faire le parallèle entre les deux doctrines. En effet, il suffit de cette réflexion pour convaincre tout homme judicieux que les doctrines de saint Thomas ne ressem* IIL 10
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blent en rien à celles de M. de Lamennais. Néanmoins, il ne me semble pas inutile d offrir en peu de mots une comparaison des deux enseignements ; par le temps qui court, et en ces matières, il est à propos de savoir, non-seulement que ces doctrines diffèrent, mais en quoi elles diffèrent.
La théorie de M. de Lamennais peut se résnmer en ces termes : Égalité de nature entre tous les hommes, et comme conséquences nécessaires : 1° égalité de droits, y compris les droits politiques ; 2° injustice de toute organisation sociale et politique qui n établit point cette égalité complète , ce qui a lieu en Europe et dans tout l'univers; 3^ convenance et légitimité de l'insurrection pour détruire les gouvernements et changer l'organisation sociale; 4^ abolition de tout gouvernement pour terme du progrès du genre humain.
Les doctrines de saint Thomas sur les mêmes points se réduisent à ceci : Égalité de nature entre les hommes^ c'est-à-dire égalité d'essence; mais, à côté, inégalités dans les dons physiques, intellectuels et moraux. Égalité de tous les hommes devant Dieu, c'est-à-dire égalité d'origine en tant qu'ils sont tous créés de Dieu ; égalité de fin en tant qu'ils sont tous créés pour jouir de Dieu ; égalité de moyens, en tant qu'ils sont tous rachetés par Jésus-Christ , et qu'ils peuvent recevoir toutes les grâces de Jésus- Christ : mais, à côté, inégalités qu'il a plu au Seigneur d'établir dans les dons de la grâce et de la gloire.
r Égalité de droits sociaux et politiques. Cette
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égalité est impossible, d'après le saint Docteur. Il établit bien plutôt Futilité et la légitimité de certai- ^ ^\ nes hiérarchies ; le respect dû à celles qui sont éta- ^\^| blies par les lois; la nécessité que les uns commandent , que d'autres obéissent ; l'obligation de vivre soumis au gouvernement établi, quelle qu'en soit la forme ; la préférence pour le gouvernement monarcivique. 2^ Injustice de toute organisation sociale et I^oliiique qui n'établit point Végaliti complète. Pour sciint Thomas, c'est une erreur opposée à la raison ^ t àla foi. Il y a plus : s'il est vrai de dire que l'iné- S'cilité fondée sur la nature même de l'homme et de * ^ société se trouve être un effet et un châtiment du l^^ché originel, en ce que cette inégalité a d'injuste % de nuisible, néanmoins, aux yeux du saint doo- ^^ur, cette inégalité n'aurait pas laissé d'exister dans état d'innocence. 3** Convenance et légitimité de ^insurrection pour détruire les gouvernements et Jianger V organisation sociale. Opinion erronée et ^^uneste. On doit soumission aux gouvernements lél^itimes; il convient de supporter patiemment ceux >néme qui abusent de leur pouvoir; on est obligé ^'épuiser tous les moyens de prière, de conseil, de "représentation, avant de recourir à d'autres moyens; il n'est licite d'employer la force que dans des cas tout à fait extrêmes, très-rares, et encore ne le peuton qu'avec des restrictions infinies, ainsi que nous le verrons ailleurs. 4** Abolition de tout gouvernement pour terme du progrès du genre humain. Proposition absurde^ songe irréalisable. Nécessité d'un gouver^
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nement dans toute rénoion ; argaments fondés sur la nature de Thomme ; analogies tirées du corps bumain, de Tordre même de l'univers. Existence d'un gouyernement jusque dans Tétat d'innocence.
Yoilà les doctrines : comparez et jugez. Il m'est impossible de rapporter les textes du saint Docteor : ils rempliraient ce volume. Néanmoins, si quelque lecteur est bien aise de les consulter, qu'il lise, outre les passages insérés dans mon ouyrage, Topuscule tout entier : De Regimine Principumy les Commentaires sur rÉpitre aux Romains, les endroits de la Somme dans lesquels le saint docteur traite de l'âme, de la création de l'homme, de l'état d'innocence, des anges et de leur hiérarchie, du péché originel et de ses effets, surtout le précieux Traité des Lois et celui de la Justice, où il discute l'origine du droit de propriété et du droit de punir. On se convaincra ainsi de l'exactitude de tout ce que je viens de dire; on verra combien M. de Lamennais a eu tort de présenter, comme complices de son apostasie, des écrivains illustres; des saints que nous vénérons sur nos autels.
Toute confusion dans des matières délicates amène Terreur; c'est pourquoi les ennemis de la vérité ont intérêt à établir des propositions générales, vagues, susceptibles de mille sens. Ils cherchent avec inquiétude un texte favorable à quelqu'une des nombreuses interprétations possibles, et disent fièrement : « Voyez combien vous êtes injustes et ignorants : ce que nous disons, ce que vous condamnez^
DU MODE DB BSSfSTANGE. 173
les docteurs les plas célèbres, les plasacerdditcs, lont dit il j a des siècles. »
Comment donc ne s'est-il trooTé personne à Rome
pour avertir le Pape qu'eu condamnant les doctrines
de Fapôtre de la Révolution, il condamnait aussi
laoge de l'École et d'autres théologiens insignes !
£n vérité, M. de Lamennais comptait étrangement
<or la crédulité de ses lecteurs. Probablement il n'a
i^ les théologiens dont il parle qu'à la hâte et par
^gments; or, à Rome, bien des gens ont consumé
leur vie entière à les étudier.
On sait les déclamations fougueuses de Lnther, de Zvringle, de Knoi, de Jurieu, de plusieurs antres ^^rjphées du Protestantisme pour soulever les peuples contre leurs princes; on sait les invectives vio- '^ntes que ces sectaires ce permettaient contre les Princes, afin d'enflammer la multitude. De sembla- -^les égarements ne sont considérés qu'avec horreur t^^r les catholiques. De même ils considèrent avec ^^roi la doctrine anarchique de Rousseau, établissant que « les clauses du contrat social sont tellement déterminées par la nature de l'acte, que la moindre Modification les rendrait vaines et de nul effet... en Sorte que chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle. » (Gont. soc, liv. I, ch. VI.) La doctrine des théologiens que nous ^vons cités ne renferme point ce germe d'insurrections et de désastres ; mais, d'un autre côté, ces théo* logiens ne sont nullement pusillanimes lorsque se présente la dernière extrémité. Ils prêchent la rési-
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gnation, la patience, la longanimité ; mais vient un moment où ils disent : Cesi assez! S'ils ne conseillent pas Tinsurrection , ils ne Vinterdisent pas ; ea vain Youdrait-on exiger d'eux d'enseigner, comme vérité dogmatique, Tobligation de ne pas résister dans des cas extrêmes. Ils ne peuvent enseigner aux peuples comme dogme ce qu'ils ne reconnaissent pas [jour tel. Ce n'est point leur faute si la tempête éclate, si les vagues se soulèvent en mugissant : nulle main ne saurait les apaiser que la main de Celui qui fait de l'aquilon son coursier et se joue avec la tempâte.
Pendant plusieurs siècles on a professé et pratiqué en Europe une doctrine, objet de vives critiques de la part de ceux qui n'ont jamais pu la comprendre : l'intervention de l'autorité pontificale dans les différends entre les peuples et les souverains. Cette doctrine n'était autre chose que le ciel intervenant, comme arbitre et juge, pour mettre un terme aux discordes de la terre.
La puissance temporelle des papes a été un thème de déclamations pour les ennemis de l'Église ; mais cette puissance n'en est pas moins un phénomène social qui a rempli d'admiration les hommes les plus remarquables des temps modernes, y compris certains protestants.
L'Ecriture sainte fait un devoir aux esclaves d'obéir à leurs maîtres, même fâcheux ou injustes : tout ce qu'on peut induire de là relativement à l'ordre civil, c'est qu'un prince, par cela seul qu'il est mau-