‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation europénnne;Chapitre 3 sur 84 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ d'aPRÈS LES THÉOLOGIENl

CATHOLIQtlES.

^Rien de plus instructif ni de plus intéressant qui d'étudier les^Iuestions de droit public dans ces auteurs qui, n'ayant point la prétention de passer poui des hommes de gouvernement, et ne nourrissant aucune vue ambitieuse, s'expriment sans flatterie comme sans amertume, et éclaircissent ces matières avec la même tranquillité que s'il s'agissait de théories donl l'application fût rare, ou dont les conséquences res-

SUB l'oBIGIRE DI Lk SOCléT^. 21

^\ tassent bornées à une sphère peu importante. A notre époqvie^ il est presque impossible d'ouvrir un livre sans voir percer aussitôt auquel des deux partis mili* tants se trouve affilié Fauteur ; il est extrêmement rare que ses idées ne portent pas le sceau d'une passion ; il est rare qu'on ne puisse soupçonner, en maint endroit, que, dépourvu de conviction, l'écrivain s'est exprimé de telle ou telle façon par l'unique raison qu'il l'estime convenable à ses intérêts. Il n'en est pas ainsi des vieux écrivains dont nous venons de parler. Bendons-leur du moins cette justice, que leurs oiÂnions sont consciencieuses , leur langage loyal et sincère; quel que soit le jugement que l'on se forme sur leur compte, qu'on les considère comme de véritables sages, ou qu'on ait la hardiesse de les traiter de fanatiques et d'ignorants, il n'est pas permis démettre en doute la véracité de leur parole.

Rousseau, se proposant de chercher l'origine de la société et du pouvoir civil, conunence le premier chapitre de son ouvrage en ces termes : « L'honmie est né libre, et partout il est dans les fers. » Aussitôt ne reconnaissez- vous pas le tribun sous le manteau du philosophe ? Au lieu de chercher l'accès de Tintelligence, l'écrivain, dès le premier mot, s'adresse aux passions, dont il blesse la plus délicate et la plus prompte à se révolter, TorgueiLLe philosophe s'efforcerait vainement de nous faire croire qu'il ne prétend point réduire ses doctrines en pratique ; le langage trahit le dessein. En un autre endroit, où il donne des conseils à une grande nation, Rousseau ,

s s CHÀPITll XLTX.

à peine entré en matière, écrit ceci : « Quand on lit Tfaigtoire ancienne, on se croit transporté dans un autre univers et parmi d'autres êtres. Qu'ont de commun les Français, les Anglais , les Busses avec les Romains et les Grecs? Rien presque que la figure. Les fortes âmes de ceux-ci paraissent aux autres ded exagérations de l'histoire. Gomment eux, qui se sentent si petits , penseraient-ils qu'il y ait eu de si grands hommes? Ils existèrent pourtant, et c'étaient des humains comme nous : qu'est-ce qui nous em.-^ pèche d'être des hommes comme eux? Nos préjugés ^ notre basse philosophie, et les passions du petit iu"^ térèt, concentrées avec l'égoïsme dans tous les cœurs ^ par des institutions ineptes que le génie ne. dicta ja- — "

mais. » ( Con«(Wraft*ow« %ut le gouvernement dePo

logne^ etc., chap. 2.) Ne sentez-vous pas le poisoc:::^ que distillent ces paroles? Avec quelle adresse sophiste tâche d'irriter les esprits I

Voyons de quel ton saint Thomas d'Aquin, son opuscule De Regimine Principum , comment son explication sur la même matière et donne d( conseils pour bien gouverner (*) : « Si l'homme, ditil,

n Cette matière est si grave, si délicate, qu'il ne m'est pas de me borner à la traduction des passages que je veux citer, quelqi soin que j'apporte d'ailleurs à rendre cette traduction exacte et Ulté--^ raie (au point d'estropier tant soit peu notre langue). Je désire que 1^ lecteur voie par lui-même les textes originaux, et juge d'après ces textes, non d'après la version que j'en fais.

« Quod necessc est homines sinml viventcs ab aliquo diligenter regl.

« Et siquidem homini conveniret singulariter vivere, sicut multis* animalium, nullo alio dirigente indigerct ad fmem ; sed ipse sibi unusquisque esset rex sub Deo summo rege, in quantum per lumen ratio-

SUE L*0B1GINB BB LÀ SOCliTB. 23

devait vivre seul ainsi que beaucoup d'animaux , il n'aurait besoin de personne pour le conduire à sa

M difinitus datam sibi , in suis actibns seipaum dirigeret. Naturale aitem est homiui ak ait aoimal sociale et poiiticom , in multitudiDe Tîrans, magis etiam qnam ononia aiia animalia, qiiod qiiidcm naturaliiiieeessitas déclarât. Alils enim animaiibus nature pr(ppara?itclimii, tegamenta piloram , defenslonsm, ut dentés, corniia , ongnes, ilA saltem Teloeitalem ad fugam. Homo autem îDstitiilus est niillo horam sihi a natura praeparato, sed loco omnium data est ei ratio , per qnam sibi hœc omnia offieio manunm posset praeparare , ad qnée onaia prceparanda nnns liomo non sufficit. Nam nnns iiomo per se mlleienter ?itaoi transigere non posset. Est igitur liomini naturale, qood in socictate œullorum vivat. Amplins, aliis animaiibus insita est natnrelis industria ad omnia ea qnae sunt eis ntiiia, vel nociva , sicut OTis natnraliter extimet lupum inimicnm. Quœdam etiam animalia Hoainrali industria cognoscunt aliquas lierbas médicinales , et alia eonim vitae necessaria. Homo antem hornm, quac sunt suao vitœ necessaria, natnralem cognitionem liabct solum in commnui , qnasi eo per rationem valente ex universalibus principiis ad cognitionem singulornm, quœ necessaria sunt hnmaniic vitae , pervenirc. Non e^t autem possibile, quod unus liomo ad omnia hiijusmodi per suam rationem pertingat. Est igitur necessarium liomini , quod in multitndine Tivat , et nnos ab alio adjnvetur, et diversi diversis invenieiidis per rationem occnparentur, puta, unus in medicina, alins in hoc, alius in alio. Hoc etiam evidentissime declaratnr per hoc , quod est proprium iMMninis locutione uti , per qnam unus liomo aliis suum conceptum totaiiter potest exprimere. Alia quidem animalia exprimiint muluo passiones snas, in communi, nt canis in latralu iram, et alia animalia passiones suas diversis modis. Magis igitur homo est communicativus alteri,qnam qnodcumqae aliud animal, quod gregalevidetur, ut grus, formica , et apis. Hoc ergo considerans Salomon in Ecclesiaste ait : « Mèlins est esso duos, quam unum. Habent enim cmolumenlnm muta» soeiefatls. » Si ergo naturale est homini quod in societatc multorum vivat , necesse est in hominibus esse , per quod multitudo rcgator. Moltis enim existcntibus hominibus et unoquoque id quod est sibicongruum providente, multitudo in diversa dispergeretur, nisi etiam esset aliquis de eo quod ad bonum multitudinis perlinet, ciiram babens, sicut et corpus hominis, et cujuslibet animalia deflueret, nisi

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fin ; chaque homme serait à lui-même son propre roi, sous la royauté suprême de Dieu, en tant qu'il se dirigerait lui-même par la lumière de la rmot^ que lui a donnée le Créateur. Mais il est dans la nsi^ ture de l'homme d'être un animal social et politique 9 Tivant en communauté, à la différence de tous 1^^ autres animaux ; chose que le besoin même de la ture montre clairement. La nature a préparé autres animaux, la nourriture, le poil pour vêtement --s des moyens de défense, comme les dents, les coriMg..^ les griffes, ou du moins la rapidité de la fuite ; eQ( n'a doté l'homme d'aucune de ces qualités, mais échange elle lui a donné la raison, par laquelle, le secours des mains, il peut se procurer ce dont il besoin. Mais pour l'obtenir un honmie seul ne suffi pas, car il ne se suffirait pas à lui-même pour

C88et aliqua visregiliva communis îd corpore, quœad bonum coinmaB^^ omnium membrorum intenderet. Qiiod considerans Salomon dicit 0^ « Ubi non est gubernator, dissipabitur popnlus. « Hoc autem ratioDa— ' biliter accidit : non enim idem est qiiod propium, et quod coniiiiaiie*i«-> Secundiim propia qiiidem diiïerunt, secundum autem commniM^ iiniuntur : diversorum autem divers» sunt causse. Oportet igitur ter id quod moTet ad propium bonum uniuscujusqne , esse allqaid quod movet ad bonum commune mnltorum. Propter quod et in nibus qiiœ in unum ordinantur, aliquid invenitur alterius regiliymn.^^ In uuiversitate enim corporum, per primum corpus, scilicel céleste, alia corpora ordine quodam divinae provident iœ reguntur, omniaque " corpora , per creaturam rationalem. In uno etiam homine anima régit corpus, atque inter animœ partes irascibilis et conçu piscibilis ratione reguntur. itemque inter membra corporis unum est principale» quod omnia movet, ut cor, aut caput. Oportet igitur esse in omni multitudine aliquod regltivum. (D. Th., Opusc. de Regimine Priuci* pnm, 1. \f cap. 1.)

SUR l'origine DR LA SOCIETE. 25

server sa propre vie : donc il est dans la nature de rhomme de vivre en société. De plus, la nature a accordé aux autres animaux le discernement de ce qui leur est utile ou nuisible : ainsi la brebis a naturellema[]t horreur de son ennemi le loup. Il est aussi des animaux qui naturellement connaissent les herbes qui peuvent leur servir de remède , et autres choses nécessaires à leur conservation ; mais l'homme n'a pas naturellement la connaissance de ce qui est nécessaire à sa vie, si ce n'est dans la communauté, en tant que le secours de la raison peut conduire des principes universels à la connaissance des choses particulières nécessaires à la vie humaine. Ainsi donc, puisqu'il est impossible qu'un homme seul obtienne par lui-même toutes ces connaissances, il est nécessaire que l'homme vive en société, l'un aidant l'autre, chacun appliqué à sa tâche respective : par exemple , l'un dans la médecine, celui-ci de telle manière, celui-là dételle autre. Cela nous est démontré avec une grande évidence par cette faculté propre de l'homme , le langage , au moyen duquel il peut communiquer aux autres toute sa pensée. A la vérité, les animaux grossiers se traduisent mutuellement leurs passions, comme le chien exprime sa colère par ses aboiements, et les autres animaux leurs passions en différentes manières. L'homme cependant, à l'égard de son semblable, est plus communicatif que tout autre animal, même de ceux qui sont le plus inclinés à vivre réunis, comme les grues, les fourmis, les abeilles. C'est pourquoi m. 2

26 CHiLPTTBB XL1X.

Salomon, dans TEcclésiaste, dit : « Mieuwaut deux qu'un seul, car on a l'avantage de la sodé mutuelle. » Donc, s'il est naturel àl'honunede en société, il est nécessaire qu'il y ait parmi 1 hommes quelqu'un qui dirige la multitude ; car bea coup d'hommes étant réunis, et chacun d'eux ce qui lui semblerait bon, la multitude se dissoudrait, si quelqu'un n'avait soin du bien commun ; commi il arriverait au corps humain et à celui de tout animal, s'il n'existait point une force qui le dirigeit, veillant au bien de tous les membres. Sur quoi Salomon dit : « Là où il n'y a point quelqu'un qui gouverne, le peuple sera dispersé. » Dans l'homme

lui-même, l'âme dirige le corps ; et dans Tàme, les facultés irascible et concupiscible sont gouvernées parla raison. Parmi les membres du corps, il en est également un principal qui les meut tous, comme le cœur ou la tête; il doit donc y avoir dans toute multitude quelque chose qui gouverne. » (Saint Thomas, De Regimine Principum, lib. i, cap. 1.)

Ce passage si remarquable par sa profonde sagesse, par la clarté des idées , la solidité des principes, la rigueur et l'exactitude des déductions, contient en peu de mots tout ce qui peut être dit touchant l'origine de la société et du pouvoir, touchant les droits dont jouit celui-ci et les obligations auxquelles il est soumis, la matière étant considérée en général, et à la seule lumière de la raison. En premier lieu, il fallait rendre évidente la nécessité de l'existence des sociétés ; c'est ce que fait le saint Docteur, eu se fon-

suB l'oaiginb db la SOCIBTB. 27

dantsar unraisonnementfortsimple, savoir : l'homme est de telle natare qu'il ne peut viinre seul, donc il a besoin de se réunir à ses semblables. Fallait-il un indice de cette Térité fondamentale ? le yoid . L'homme est doué de la parole, ce qui est un signe que, par la nature même, il est destiné à communiquer avec les autres hommes, par conséquent à vivre en société. Après avoir prouvé que c'est là une nécessité que rien ne saurait détruire, il restait à démontrer cette autre nécessité , non moins absolue, qu'il doit y avoir un pouvoir qui gouverne la société. Pour arriver à cette démonstration, saint Thomas n'imagine point des systèmes e&travagants, des hypothèses, des théories en l'air ; il lui suffit d'une raison fondée sur la nature même des choses, dictée par le sens commun, appuyée sur l'expérience de chaque jour : dans toute réunion d'honunes, il doit y avoir un directeur, puisque sans ce directeur le désordre et la dispersion de la multitude sont inévitables ; donc, dans toute société il doit y avoir un chef.

Il faut avouer que cette eiposition si claire et li simple fait infiniment mieux comprendre l'origine de la société et du pouvoir que toutes les subtilités sur les pactes explicites et implicites ; il suffit qu'une chose soit fondée sur la nature elle-même, qu'on la voie démontrée comme une véritable nécessité, pour en concevoir facilement l'existence; à quoi bon chercher dans des subtilités ou des suppositions ce qui s'aperçoit dès le premier coup d'œil?

Ne croyez pas néanmoins que saint Thomas mé-

S8 CHÂPITIB XLIX»

connaisse le drmt divin et ignore qa*on peut {ùoà0t sur ce droit l'obligation d*obâr aux puissances; œtt^ vérité, au contraire, est établie par lui en diverseo^ droits de ses ouvrages : mais il n'oublie point le droà^ naturel ni le droit humain, lesquels se combinentets^^ marient ici avec le droit divin, de telle sorte que Ini-ci n'est qu'une confirmation et une sanction deux autres. C'est en ce sens que le saint Doctem fait dépendre du droit humain le pouvoir civil, oppose l'ordre de ce droit à l'ordre de la grâce, minant, par exemple , si les infidèles peuvent av< une suprématie ou un damaine {*) sur les fidèles, il dit {**) : « n faut ici considérer que le domaine oai suprématie se sont introduits en vertu du dnût humain ; or, la distinction entre les fidèles et les dèles est de droit divin. Le droit divin, qui émane la grâce, n'ôte point le droit humain qui provient*'-^

de la droite raison naturelle ; c'est pourquoi la dis -*

tinction entre les fidèles et les infidèles, considérée^^^ en elle-même, n'ôte point le domaine ou la suprénuh — '-^ tie des infidèles sur les fidèles. »

Recherchant en un autre endroit si le prince qui apostasie la foi perd par ce fait le domaine sur

(*) Ce mot doit s'entendre ici dans le même sens que le mol latin dominium, autoriié, puissance souveraine.

{**) Ubi considerandum est , qiiod dominium , vel prœlatio introducta sunt ex jure humano : distinctio autem (idelium et iiilidelinm est ex jure divino. Jus autem divinum quod est ex gratia , non toiUt jus humanum quod est ex naturali ratione : idco distinctio (idelium et infidelium secundum se considerata, non tollit dominium, et prœ- Utionem infidelium supra fidèles. (2. 2. Quest. lO, art. 10.)

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