CHAPITRE LXX
BÉFLBXIOITS SUR L'HISTOIRE DU D£V£L0PPEME3fT HïTELLECnUEL EN EUROPE. — ERREUR DE H. GUIZOT.
Par le coup d'œil rapide que nous venons de jet^ sur les diverses branches des sciences dans leurs rapports avec l'autorité de l'Église, il nous parait
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démontré que la prétendue servitude de Tintelligence chei les catholiques n'est qu'un yain épouirantail ; notre foi n'arrête ni n'alanguit en rien le progrès scientifique. Cependant, comme il peut arriver que les raisonnements, en apparence les plus solides, pèchent par quelque côté et révèlent leur faiblesse au contact des faits, il sera bon d'établir la preuve historique de notre assertion; nous sommes assurés ^e la cause de la vérité y gagnera. Nous prendrons les dioses à leur commencement.
M. Guizot affirme que la lutte entre l'Église et les défenseurs de la liberté de penser commença au moyen Age. Il rappelle les efforts de Jean Érigène, de BoBcelin, d'Abailard, et l'alarme que ces tentatives jetèrent dans TÉglise ; il ajoute : « C'est là le grand fait qui éclate à la fin du onzième et au commencement du douzième siècle, au moment où l'Église se présente à l'état théocratique et monastique. Pour la première fois, à cette époque, une lutte sérieuse s'est engagée entre le clergé et les libres penseurs. » {Histoire générale de la civilisation en Eu-rope, leçon 6.) L'ouvrage entier de M. Guizot révèle que, dans sa pensée, le reproche le plus fondé qui puisse être adressé à l'Église catholique, est d'avoir comprimé l'essor de la pensée : c'est sur ce point, d'après lui, que l'avantage du système protestant est le moins contestable. Ayant le dessein de développer cette idée en traitant de la révolution religieuse du seizième siècle, il devait la déposer comme une semence dans ses précédentes leçons; sans cela, le
SIS OUAFITMI
Ml de là Béfonne, se pitésaitaiit iaolé, aurait perda de soB ùqMXtance. 11 fdbdt, d'aiUeurs, qaela résistamot des [iroUstanlB cootre TÉglise ne parût point iBiailsansTakor pliilofic^iliiqiie; ilâait nécessaire dTattriboer aaiL prolesUnts one pansée grande ^ gé- ■frcose; il falbât kor accorder Tbonneor d'avoir iprodamé la liberté de Fe^it humain.
n coQTenait donc, d'an côté, de nous mcmtrer l^Éj^MC affichant an moyen âge oneprétentîtm q[a'dle B^aTait point précédemment; d'on antre côté, de gratifier de Tues extraordinaires certains écnyaiiis qm firent résistance anx prâentioiis de l'Église.
Xd est le fil dn discours de H. Guimt. Mais son plan est mal concerté : il semlde aYW oaMié les faits les plos palpables de lliisUHre de l'Église, et ne paraît pas saToir quelles sont les doctrines des trois champions dont il se plaît à invoquer les noms. Je citerai ses paroles: «Tout semblait donc, dit-il, toonier au profit de TÉglise, de son unité, de son pouToir. Mais, pendant que la papauté cherchait à s>mparer du gouvernement du monde, pendant qae les!^ monastères se réformaient sous le point de vue moral, quelques hommes puissants, bien qu^isolés, ivclaiiiaient pour la raison humaine le droit d'ètie quelque chose dans l'homme, le droit d'intervenir dans ses opinions. La plupart d'entre eux n'attaquaient pas les opinions reçues, les croyances religieuses; ils disaient seulement que la raison avait le droit de les prouver, qu'il ne suffisait pas qu'elles fussent affirmées i>ar l'autorité. Jean Érigène, Ros-
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Ddin, Abailard, iroilà par qaels interprètes la raison individuelle a recommencé à réclamer son héritage ; iroilà les premiers auteurs du mouvement de liberté qui s'est associé au mouvement de réforme d'Hildebrand et de saint Bernard. Quand on cherche le caractère dominant de ce mouvement, on voit que ce n'était pas un changement d'opinion, une révolte oontre le système des croyances publiques ; c'était simplement le droit de raisonner revendiqué pour la raison. » {Histoire générale de la civilisation en Ethrope, leçon 6.)
Laissons de côté le singulier rapprochement entre les efforts de Jean Érigène, de Boscelin, d' Abailard, et ceux des grands réformateurs Hildebrand ( saint Gr^oire Vn) et saint Bernard. Ceux-ci s'efforcèrent de réformer l'Église par les moyens légitimes, en rendant le clergé plus vertueux, et conciliant par là plus de respect à l'autorité ; les autres , selon M. Guizot, combattirent cette autorité en matière de foi ; ils portèrent la hache à la racine même. Les premiers furent des réformateurs, les seconds des dévastateurs ; et néanmoins, M. Guizot nous représente leurs efforts comme tendant à une même fin. La philosophie de l'histoire serait une triste chose, si elle pouvait autoriser une telle confusion d'idées ! Quel progrès peut-on faire dans cette science, lorsqu'on se contente d'une si étrange manière d'observer les faits ?
Mais, je le répète, laissons là ces aberrations; considérons l'importance des trois écrivahis qu'on
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nous \ante, et Fidée qii*oii nous donne de leur opposition. Certainement les noms de Jean Érigène et de Rosoelin sont déjà prononcés ayec respect par cette foule de gens qui prétendent passer pour habiles dans la philosophie de l'histoire, sans avoir même lu Vii»toire ; gens qui se contentent de faciles leçons, étudiées en une heure, et à qui il suffit d'avoir ouï nommer avec emphase Érigène et Èoscelin, pour slmagiuer que les sciences ne leur doivent pas moins qu'à Descartes ou à Bacon.
Si Ton ne se rappelait les observations que j*ai précédemment émises, il ne serait pas facile de deviner pourquoi M. Guizot présente comme chose noavelle ce qui était banal ; comment il a pu dire que l'Église commença à lutter contre la liberté de la pensée lorsqu'elle réprima Érigène , Rosoelin et Abailard. 11 signale ces trois écrivains, comme si leur influence eût été transcendante ; ils n'eurent pas plus d influence qu'une foule d'autres sectaires des siècles précédents. Qu'était en récité ce Jean Érigène? Un écrivain peu versé dans les sciences théologiques, mais qui, enflé de la faveur de Charles le Chauve, se mit à répandre certaines erreurs sur l'Eucharistie, sur la prédestination et la grâce. Je ne vois [là qu'un homme qui s'écarte de la doctrine de l'Église ; lorsque Nicolas P^ le réprime, je ne vois qu'un Pape accomplissant son devoir. Qu'y a-t-il donc en cela d'extraordinaire? L'histoire de l'ÉgUse n'offre-t-eUe pas, depuis les temps apostoliques, une chaîne non interrompue de faits semblables?
BU DBVBLOPP. IllTBELBGTVSL EN EUBOPE. ZtS
Je le répète, on ne saurait comprendre comment il a pu paraître opportun de rappeler Érigëne, dont les erreurs n'eurent aucune conséquence remarquable. Érigène vécut à une époque qui ne peut être considérée comme ayant exercé une grave influence sur le développement intellectuel des temps postérieurs. Le neuvième siècle ne participa point au mouvement de ceux qui suivirent ; on sait que le dixième fut Fapogfe de l'ignorance du moyen âge, et que le mouvement intellectuel ne commença qu'à la fin du dixième et au début du onzième. Érigène et Boscelin sont séparés par deux siècles.
Quant à Boscelin et à Abailard, il est plus aisé de comprendre pourquoi leurs noms sont cités. Personne n'ignore le bruit que fit Abailard dans le monde par ses doctrines, et plus encore peut-être par ses aventures. Boscelin peut aussi appeler l'attention; il avait été le maître d' Abailard.
Afin de donner une idée de l'esprit qui guidait ces hommes et de l'estime qu'il faut faire de leurs intentions, entrons dans quelques détails. Boscelin fut l'un des hommes les plus artificieux de son temps. Dialecticien subtil, partisan ardent de la secte des Nominaux, il substitua ses opinions à l'enseignement de l'Église ; il en vint aux plus graves erreurs touchant le mystère auguste de la Trinité. L'histoire à conservé un fait qui prouve incontestablement la mauvaise foi et l'improbité de cet homme. Du temps que Boscelin propageait ses erreurs, vivait saint Anselme, plus tard archevêque de Cantorbérjr, alors
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abbé du Bec. Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, était mort quelque temps auparavant, laissant une réputation éminente de vertu et de bonne doctrine. Boscelin pensa que ses erreurs gagneraient à s'autoristr d*un nom si respectable; usant de la plus noire calomnie , il affirma que ses opinions étaient celles de Tarchevèque Lanfranc et d'Anselme, abbé du Bec. Lanfranc ne pouvait répondre, il était descendu dans la tombe ; mais l'abbé du Bec repoussa vigoureusem^it cette imputation inique, et en lava en même temps Lanfranc, qui avait été son maître. Les ouvrages de saint Anselme ne nous laissent nul doute sur la nature des erreurs de Boscelin. Ces erreurs s'y trouvent formulées avec une précision parfaite. A dire vrai, on ne saurait deviner pourquoi M. Guizot a donné tant d'importance à cet homme, pourquoi il convenait de le signaler comme Tun des principaux déleuseurs de la liberté de la pensée. Rien ne distingue Boscelin des autres hérétiques. C'est un homme qui use d'artifice , qui subtilise et qui erre ; est-il rien de plus commun dans l'histoire de l'Église ?
Le nom d'Abailard, à divers titres, est autrement célèbre. Disciple de Boscelin, aussi habile que son maître dans la dialectique de sou siècle, doué de grands talents, avide d'en faire parade dans les principales lices littéraires, Abailard s'attira une réputation que n'atteignit jamais le dialecticien de Compiègne. Ses erreurs sur des matières très-graves causèrent des maux considérables à l'Église; lui-