‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation europénnne;Chapitre 44 sur 84 · DU DEVELOPP. INTELLECTUEL EN EUROPE · texte numérisé non relu

DU DEVELOPP. INTELLECTUEL EN EUROPE

lème en éprouva de grandes amertames. Mais il n'est oint exact, ainsi que le dit M. Guizot, que les docrines d'Abailard aient été moins réprouvées que sa léthode ; il n'est pas vrai que lui et son maître Sosdin n'aient point eu en vue d'opérer un change>lent radical de doctrines. D'irrécusables témoignaes mettent mon assertion au-dessus de toute espèce e doute. Ce ne fut point la méthode de Soscelin, lais son erreur sur la Trinité, qui fut mise en cause, ^n n'est pas moins fixé sur le compte d'Abailard ; !S diverses erreurs tirées de ses ouvrages sont conîrvées sous une forme précise et détaillée. Nous savons, par saint Bernard, qu'Abailard peulit touchant la Trinité comme Arius, touchant Finnmation comme Nestorius, touchant la Grâce connue 'élage ; tout cela, comme l'on voit, ne tendait pas 3ulement à un changement radical de doctrines : éjà c'en était un en soi ! Je n'ignore pas qu'Abailard rgua ces accusations de fausseté ; mais nous savons iissi ce que valent des dénégations de cette espèce, e qui est certain, c'est que dans la fameuse assemlée de Sens, convoquée sur la demande d'Abailard li-méme, il n eut pas un mot à répondre au saint bbé de Clairvaux, lequel, lui présentant le texte lème des propositions extraites de ses ouvrages, le ressait de les défendre ou de les abjurer. Abailard, a présence d'un adversaire si redoutable, n'eut ien à répliquer, si ce n'est qu'il en appelait à Rome, e Concile de Sens, par respect pour le Saint-Siège, 'abstint de condamner la personne du Novateur,

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mais il ccmdamna ses erreurs; cette condan fat approuvée par le souyerain pontife et éU la personne même. Or, par les articles où so tenues les erreurs d'Abailard, on ne voit nu que son idée dominante fût de proclamer la de penser. On comprend, il est yrai, qu'il s'al nait avec excès à ses subtilités ; mais son yi tort fut de dogmatiser à faux sur les points 1 grayes ; tort commun à tous les hérétiques , s décesseurs.

H. Guizot devait savoir tout cela ; comment oublié ? pourquoi attribue-t-il à ces personnaj importance qu'ils ne méritent point en réalifié celin et Abailard vécurent précisément à 1'^ où se déployait en Europe le mouvement intéll M. Guizot a dû trouver qu'il était à propos ner sur la scène ces novateurs, afin de montn dès l'aurore du développement intellectuel, le mes les plus fameux avaient élevé la voix en de la liberté de penser. Du reste, en supposan que Jean Érîgène, Roscelin et Abailard eusse quement eu vue de proclamer l'examen pr matière de foi , il ne s'ensuivrait pas que ces teurs n'aient point voulu un changement radie les doctrines ; en effet , que peut-il y avoir ( radical en matière de foi que ce qui attaque rite, la racine de la certitude ? Il ne s'ensuivi davantage que TÉglise , en condamnant les ( de ces hommes , eût pris l'alarme pour une méthode^ si cette méthode devait soustraire 1'

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gence au joug de l'autorité en matière de foi , elle constituait à elle seule une erreur très-grave , combattue de tout temps par l'Église , qui n'a jamais toléré qu'on mit en doute son autorité touchant les dogmes.

Cependant, si ces novateurs fussent entrés en lice principalement pour combattre l'autorité en matière de foi / M. Guizot aurait eu raison de faire remarquer leurs noms comme indiquant une nouvelle époque. Mais, comme je l'ai déjà dit, on ne voit point que leurs propositions soient formulées principalement en faveur de l'indépendance de la pensée , ni contre l'autorité en matière de foi ; l'Église ne les a point condamnées uniquement par ce motif , mais pour d'autres erreurs : où sont donc l'exactitude et la vérité historique qu'on devait attendre d'un homme tel que M. Guizot? Gomment, s'adressant à un nombreux auditoire , a-t-il pris cette liberté, de mettre ses pensées à la place des faits? M. Guizot savait bien que ce sont là des matières que tout le monde traite et que personne n'approfondit : pour exciter la sympathie, il suffisait de prononcer certains noms (entendus de bien des gens pour la première fois) , ceux d'Érigène et de Roscelin , de rappeler surtout l'amant infortuné d'Héloïse.

M. Guizot , ne pouvant se dissimuler que ses observations sur cette époque étaient tant soit peu faibles , a essayé d'y remédier en insérant un passage de Ylntroduction à la Théologie d'Abailard : ce texte, h mon avis, est loin de prouver ce que se propose le

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publidste. L*objet de M. Guizot est de nous persuader qu'un vigoureux esprit de résistance contre l'autorité de l'Église en matière de foi commençait dès lors à régner , que l'intelligence humaine se montrait déjà impatiente de briser les entraves par lei^ quelles on la tenait captive. A l'en croire, Abailard, cédant aux prières de ses disciples , eut l'audace de secouer le joug de l'autorité ; ses écrits furent d'une certaine manière l'expression d'une nécessité qoi se faisait fortement sentir , d'une pensée qui s'agitait depuis longtemps dans nombre de tètes. « Quand on cherche, dit M. Guizot, le caractère dominant de ce mouvement, on voit que ce n'était pas un changement d'opinion , une révolte contre le système des croyances publiques ; c'était simplement le droit de raisonner revendiqué pour la raison. »

Nous avons déjà vu que cette assertion , à tous égards, est dépourvue de vérité. Mais laissons continuer l'historien :

« Les élèves d'Abailard lui demandaient, nous ditil lui-même dans son Introduction à la Théologie^ des arguments philosophiques et propres à satisfaire la raison , le suppliant de les instruire , non à répéter ce qu'il leur apprenait , mais à le comprendre ; car nul ne saurait croire sans avoir compris, et il est ridicule d'aller prêcher aux autres des choses que ne peuvent entendre ni celui qui professe, ni ceux qu'il enseigne.... Quel peut être le but de l'étude de la philosophie , sinon de conduire à celle de Dieu, auquel tout doit se rapporter? Dans quelle

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vue t)ermet-on aux fidèles la lecture des écrits traitant des choses du siècle, et celle des livres des Gentils, sinon pour les former à l'intelligence des véritésde la, sainte Écriture , et à l'habileté nécessaire pour les défendre?... C'est dans ce but surtout qu'il tàut s'aider de toutes les forces de la raison » afin d'empêcher que , sur des questions aussi difficiles et aussi compliquées que celles qui font l'objet de la foi chrétienne, les subtilités de ses ennemis ne parviennent trop aisément à altérer la pureté de notre foi. »

On ne peut nier qu'à l'époque où figurait Abailard , une -viye curiosité , s'élevant dans les esprits, ne les pressât d'employer leurs forces à se rendre raison des choses que l'on croyait ; mais il n'est point vrai que l'Église mit obstacle à ce mouvement, considéré comme méthode scientifique , pourvu qu'il ne dépassât pas les bornes légitimes, qu'il ne fût point dirigé contre les dogmes de la foi. Il est impossible de présenter l'Église sous un jour plus défavorable que ne le fait M. Guizot en cet endroit ; il ne saurait y avoir un oubli , je dirai même une altération plus complète des faits.

« L'importance de ce premier essai de liberté, dit>-il , de cette renaissance de l'esprit d'examen , fut bientôt sentie. Occupée de se réformer elle-même, l'Église n'en prit pas moins l'alarme ; elle déclara sur-le-champ la guerre à ces réformateurs nouveaux, dont les méthodes la menaçaient bien plus que leurs doctrines. »

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Voilà donc TÉglise eonspirant contre le développenient de la pensée , réprimant les premières teiitatiTes de riiitellîgrence dans la voie des sciences; la Toilà négligeant les doctrines poor combattre les méthodes: et cela nous est montré comme une cbm DOOTclIe. « Car, dit M. Gnizot, c^est là le grand M qui éclate à la fin da onzième et an commencement du douâème siècle , au moment où l'Eglise se présente à Tétat théocratique et monastique. Pour la première fois, à cette époque, une lutte sérieuse s'est engagée entre le clergé et les libres penseurs. Les querelles d*Abailard et de saint Bernard, les oondles de Smssons et de Sens , où Abailard fut condamné, ne sont pas autre chose que l'expression de ce fait, qui a tenu dans Thistoire de la dyilisation moderne une si grande place. »

ToMJtuirs la nicme confusion d'idées. Je l'ai déjà dit, et il faut le réi)éter : l'Église n'a condamné aucune méthode ; ce qu elle a condamné, c'est l'erreur. A est \rai qu elle a condaumé la méthode qui consiste à briser , dans les questions de foi , les prétendaes entraves de l'autorité ; mais cela n'est point une méthode : c'est une erreur de haute importance. En réprouvant cette doctrine subversive de toute fw, FEglise n'a mis en avant aucune prétention nouvelle. Sa conduite, en cela , est ceUe qu'elle a ton-

jours tenue depuis les temps apostoliques, et qu'elle tient encore. Dès qu'une doctrine offrant le moindre danger se propage, T Église l'examine, la compare avec la vérité dont le sacré dépôt lui est confié : si

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la doctrine ne répugne point à la Térité divine, elle la laisse circuler en liberté» car elle n'ignore pas que Bitu a livré le monde aux disputes des hommes ; que A la doctrine se trouve contraire à la foi , elle est Irt-émiBsiblement condanmée. En agissant autrement, l'Église se nierait elle-même; elle cesserait d'être ce {ù'elle est, la jalouse dépositaire de la Térité divine, tt rÉglise permettait qu'on mit en doute son autorité in&illible , elle perdrait le droit d'être crue ; die laisserait voir que la vérité lui est indifférente, die montrerait clairement qu'elle n*est point descenlue du ciel.

Précisément à l'époque dont parle M. Guizot , un 'ait prouve que l'Église laissait un libre champ à ['essor de la pensée. On sait de quelle réputation ooit saint Anselme toute sa vie, et en quelle estime 1 fut auprès des souverains pontifes ses contemporains ; saint Anselme néanmoins philosophait avec ine extrême liberté. Dans le prologue de son ilfono- !og«, il nous apprend que quelques-uns le suppliant de leur enseigner à expliquer les choses par La raison seule, en laissant de côté la sainte Écriture, il n'a point craint de condescendre à cette [iriëre ; c'est afin d'y donner satisfaction qu'il a écrit ['opuscule que nous venons de nonuner. En d'autres mdroits de ses ouvrages , saint Anselme observe la nême méthode. Bien peu de personnes se soucient lujourd'hui de ces vieux écrivains; bien peu sans toute ont lu les ouvrages du saint docteur dont lous parlods : on y remarque cependant une telle

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