‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation europénnne;Chapitre 9 sur 84 · ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

ESPAGNOLE

Les doctrines exagérées n'assurent ni la liberté des peuples, ni la force des gouvernements ; les uns et les autres ont besoin de la vérité et de la justice, seuls fondements sur lesquels on puisse bâtir avec espérance de stabilité. D'ordinaire, les maximes favorables à la liberté ne sont jamais portées à un plus haut point que la veille du jour où s'établit le despotisme ; et l'on doit craindre que les révolutions et la mine des gouvernements ne soient bien proches, lorsqu'on entend prodiguer au pouvoir d'indignes adulations. A quelle époque le pouvoir des rois a-t-il été plus vanté que vers le milieu du dernier siècle? Qui ne sait les exagérations que l'on fit des prérogatives du pouvoir royal, lorsqu'il s'agit d'expulser les

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Jésuites et d'abaisser Tautorité pontificale? Du Portugal, de l'Espagne, de l'Italie, de rAutriche, de h France, on entendit s'élever la voix du plus pur^ d» plus fervent royalisme. Quelques années plus tard, demandez ce qu'est devenu ce grand amour, ce zMe si vif pour la monarchie, lorsque Fouragan révolutionnaire commence à souffler. Qu'ont fait, en gâterai, les prosélytes des doctrines antiecclésiastiqaes? Ils se sont unis aux démagogues pour renverser à la fois l'autorité de l'Église et celle de^ rois : oubliant l'adulation, ils se sont livrés aux insultes et à la violence.

I^s peuples et les gouvernements ne doivent jamais perdre de vue cette règle de conduite si utile aux hommes sages : se défier de qui les flatte, s'attacher à qui les avertit et les reprend. Qu'ils y fassent attention : lorsqu'on les caresse avec une tendresse affectée, lorsque l'on soutient trop chaudement leur cause , c'est un signe qu'on veut faire d'eux les instruments d'un intérêt qui n'est point le leur.

En France, le zèle monarchique fut tel, qu'on alla jusqu'à proposer, dans certaine assemblée des ÊtaU généraux,- d'ériger en principe sacré que les roii reçoivent immédiatement de Dieu la suprême puissance. La chose n'eut point lieu, mais cette proposition seule indique avec quelle ardeur on défendai alors la cause du trône. Or, savez-vous ce que signi fiait cette ardeur? l'antipathie contre la cour d( Rome, la crainte de voir trop s'étendre le pouvoù

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des Papes; il s'agissait de combattre le fantôme de la mùnarehie universelle. Louis XIV, qui prenait tant de soin des Régales , ne prévoyait certainement pas rinfortone de Louis XYI , et Charles III , lorsqu'il j^ètait loreille au comte d'Àranda et à Gampomalès , ne pensait pas que les Gortès constituantes de Cadix fussent si voisines.

Les monarques éblouis oublièrent un principe qui domine toute l'histoire de l'Europe moderne, savoir, que l'organisation sociale est émanée de la religion, qae, par conséquent, les deux puissances auxquelles appartiennent la défense et la conservation des grands intérêts de la reUgion et de la société, doivent vivre dans une harmonie parfaite. La puissance ecclésiastique ne saurait s'affaiblir sans que la puissance civile s'en ressente : celui qui sème le schisme recueillera la rébellion.

Durant les trois derniers siècles , les doctrines les plus larges , les plus populaires touchant l'origine du pouvoir civil ont circulé parmi nous : qu'importait à la monarchie espagnole, puisque ceux mêmes qui soutenaient ces doctrines étaient les premiers à condanmer la résistance aux puissances légitimes, i inculquer l'obéissance, à fortifier dans les cœurs le respect, l'amour, la vénération pour le souverain. La cause du malaise de notre époque et des dangers incessants qui menacent les trônes, n'est pas précilânent la propagation de doctrines plus ou moins démocratiques, mais le défaut de principes religieux et moraux. Proclamez que le pouvoir vient de Dieu, 111. 6

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qa'y gagnerez- tous si les sujets ne croient pi Dieu? Montrez le caractère sacré da deyoir de béissance, quel effet cela produira-t-il sur ceui n'admettent pas même Texistence d'un ordre m et pour lesquels le devoir n'est qu'une idée cL rique? Supposez, au contraire, des hommes pén des principes religieux et moraux , qui s'incli devant la volonté divine et se croient obligés d soumettre dès qu'elle leur est manifesta; qi porte alors que la puissance civile émane de médiatement ou immédiatement ; il suffît de leur trer que, quelle que soit son origine, Dieu l'appr et veut qu'on y obéisse, ils se soumettront au£ avec plaisir, car ils verront dans cette soumû Faccomplissement d'un devoir.

On comprendra par là comment il se fait que taines doctrines paraissent de nos jours plus dangi ses qu'autrefois : c'est que Tincrédulité et l'immoi les interprètent en un sens pervers, et en font de plications qui ne causent qu'excès et bouleversen A entendre parler aujourd'hui du despotisme de lippe n et de ses successeurs, on croirait assuré) qu'il ne devait circuler de son temps que des trines favorables au plus pur absolutisme ; et n moins, nous voyons se répandre dans ce temp sans la moindre appréhension de la part du pom des ouvrages dans lesquels se trouvent soute] des théories qui par nous seraient jugées trop dacieuses.

Ainsi n'est-il pas bien remarquable que le fan

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Kyre da P. Mariana , intitulé de Rege et Régis tir- HiMUme , lequel fut brûlé à Paris par la main du bourreau, ait été publié en Espagne, onze ans aupan?ant, sans que l'autorité ecclésiastique ni l'autorité dYile y aient opposé le moindre obstacle ? Mariana ndt la main à cet ouvrage d'après les instances de D. Garcia de Loaisa, précepteur de Philippe ni, plus tard archeTèque de Tolède ; en sorte que l'ouvrage ht destiné, qui le croirait? à l'éducation et à Tinstraction de l'héritier de la couronne. Jamais on ne parla aux rois avec plus de liberté, jamais la tyrannie ne fut condamnée d'une voix plus foudroyante. Les doctrines les plus populaires y sont proclamées ; et cependant l'ouvrage fut publié à Tolède en 1099, diez Pedro Bodrigo, imprimeur du roi, avec approbation du P. Fr. Pedro de Ona, provincial de l'Ordre de la Merci à Madrid , avec permission d'Etienne Hojeda, visiteur de la Compagnie de Jésus dans la province de Tolède, sous le généralat de Claude Aqoaviva , et, qui plus est, avec le privilège royal et une dédicace au roi lui-même. Outre cette dédieaoe placée au commencement du livre, Mariana, dans le titre même, voulut consigner à qui il l'adressait : De Rege et Régis institutione Libri III, ad PM- Jipfum IIIj Hispanise regem cathoKcum ; et comme si cela n'était pas suffisant, Mariana, en dédiant à Philippe ni la version espagnole de son Histoire d'Espagne, lui dit : « L'an dernier j'ai présenté à Votre Majesté un livre de ma composition touchant les vertus ^ doit avoir un bon roi) mon désir étant que tous

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les princes le lisent et s'en pénètrent soigneusemetA* • « El ano pasado présenté à F. M. un libro que cmpuse de las virtudes que debe tener un buen rey^ gu^ deseo lean y entiendan todos los principes con mdodo. »

Laissons de côté sa doctrine sur le tyrannicide, principale cause de sa condamnation en France, dans ce pays où Ton avait certes des sujets d'alarme, puisqu'on y voyait périr les rois de la main des assassins. Examinant uniquement sa théorie sur le pouvoir , nous la trouverons aussi populaire, aussi large que peuvent Tètre celles des démocrates modernes. Mariana exprime ses opinions sans détour, sans déguisement. Par exemple, mettant en parallèle le roi et le tyran, il dit : « Le roi exerce avec une grande modération le pouvoir qu'il a reçu de ses sujets. .

Ainsi, il ne domine pas sur ses sujets comme sur des esclaves, à la façon des tyrans, mais il les gouverne comme des hommes libres ; et ayant reçu du peuple le pouvoir, il a un soin très-particulier 'que, duraul toute sa vie, le peuple lui conserve de bon gré sa soumission. » — « Eex quam a subditis accepit potesta: « tem singulari modestia exercet... Sic fit, ut subdi- « tis non tanquam servis dominetur, quod faciun « tyranni, sed tanquam liberis praesit, et qui a po « pulo potestatem accepit, id in primis curae habe « ut per totam vitain volentibus imperet. » (Lib. i cap. 4, pag. 57.) Voilà ce qu'écrivait en Espagni un simple religieux, ce qu'approuvaient ses supé

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riears, ce qa'À^outaient attenti\emciit les rois. A quelles réflexions ce fait ne donne-Ml pas lieu ! Où est rétsroite et indissoluble alliance que les ennemis da Catholicisme ont supposée entre les dogmes de relise et les doctrines de servitude? S'il était permis de s'exprimer comme nous yenons de yoir en un pays oà le Catholicisme dominait d'une manière si exdosiTe, comment soutenir qu'une pareille religion tmd à rendre le genre humain esclave, que ses doctrines favorisent le despotisme?

\ Bien ne serait plus aisé que de remplir des volumes de passages de ce genre, empruntés à nos écri- Tains, laïques ou ecclésiastiques. Quel monarque absolu en Europe trouverait bon qu'un de ses hauts fonctionnaires s'exprimât touchant l'origine du pou- Toir comme le JEidt notre immortel Saavedra?

« C'est du centre de la justice, dit-il, qu'on a tiré la circonférence de la couronne. Celle-ci ne serait point nécessaire s'il était possible de vivre sans la première.

Hae nna reges olim sunt fine creati, Dicere jus popuUs, injustaque lollere facta.

« Dans le premier âge, on n'eut pas besoin de pôae, car la fkute était inconnue; la récompense était également inutile, car ce qui est honnête et glorieux était aimé en soi. Mais la malice, croissant avec Tàge du monde, rendit la vertu craintive ; simide et sans défiance jusque-là, celle-ci vivait dans les champs. L'égalité fut méprisée ; la modestie, la puto se perdirent ; l'ambition, la violence survinrent,

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et à leur suite, les dominations. La prudence, eoiH trainte par la nécessité et éveillée par la lumière iuh turelle, réduisit les hommes à Tétat de la société civile, pour leur permettre d'exercer les vertus auxquelles la raison les incline. Au moyen de la Toix articulée que leur donna la nature , ils purent s'expliquer mutuellement leurs pensées, se manifester les uns aux autres leurs sentiments et leurs besoins, s'ttiseigner, se conseiller et se défendre. Cette société une fois formée, on vit naître du commun consentement, dans toute cette espèce de communauté, une puissance éclairée de la loi de nature, afin de conserver les parties diverses, de les maintenir en justice et en paix , en punissant les vices et récompensant les vertus. Comme cette puissance ne put pas rester répandue dans tout le corps du peuple, à cause de la confusion qui aurait régné dans les résolutions et l'exécution; comme il fallait nécessairement qu'il y eût quelqu'un qui commandât et quelqu'un qui obéit, on se dépouilla de la puissance, on la déposa en un seul, ou en un petit nombre, ou en un grand nombre, c'est-à-dire en Vune des trois formes de toute r^uhlique, la monarchie, Varistocratie ou la démocratie. La monarchie fut la première, parce que les hommes choisirent pour les gouverner, dans leurs &milles, et plus tard au sein des peuples mêmes, celui qui surpassait les autres en bonté ; la grandeur augmentant, on honora sa main du sceptre, on ceignit son front de la couronne, en signe de majesté, çt pour marquer la puissance suprême qu'on )uj

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