‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec ..., Volume 2Chapitre 14 sur 78 · G0AP1TRE XXIX · texte numérisé non relu

G0AP1TRE XXIX

ici avec la démocratie , ailleurs avec raristoeratiei tantôt exerçant un pouvoir sans bornes, tantôt agissant dans un cercle resserré : et cependant partout se retrouve ce frein dont parle Montesquieu, et qu'il appelle honneur : stimulant énergique qui pousse aux bonnes actions, digue puissante opposée aux mauvaises ; le tout par la seule considération du ja* gement que les autres hommes porteront sur nous. « Dans les monarchies, dit Montesquieu, il ne faut point de censeurs : elles sont fondées sur Thonneur ; et la nature de l'honneur est d'avoir pour censeur tout l'univers ; » paroles remarquables qui révèlent toute la pensée de Técrivain, et indiquent en même temps la source de sa méprise. Ces mêmes paroles nous aideront a déchiffrer Ténigme^ Éclaircissonsce point avec toute la précision possible.

Le respect pour le jugement des autres hommes est un sentiment inné chez l'homme ; par conséquent, il est dans la nature même de Thomme de faire ou d'éviter beaucoupdechoses par considération pour ce jugement. Tout ceci se trouve fondé sur le fait le plus simple, l'amour-propre ; c'estFamour de notre bonne réputation , le désir de la louange , la crainte du blâme. Faits si simples et si clairs, qu'il est inutile ou même impossible d y ajouter des preuves ou des commentaires.

L'honneur est un stimulant plus ou moins vif ^ ou un frein plus ou moins puissant, selon le plus ou moins de sévérité que nous supposons dans le jugement des autres.

IIN£ EB£«{JA DS |CONX«SQUI£U. H

G'e«t ainsi qne^ parmi des persouAes généretiae^ Tavare s^efforce de paraîtra libéral. Le prodigue sa contient en présence de stricts sectateurs de réconomie ; au sein d*une réanion où règne rbonnéteiëi ou verra jusqu'aux libeslius se tenir dans la ligne da devoir, tandis que les bommes de mœurs habituellement séfères se permettront certaines licences dans une compagnie déréglée.

Or, la société dans laquelle nous vivons forme, pour ainsi dire^ une vaste réunion. Si des principes sévères y dominent) si nous y entendons proclamer les règles de la saine morale, si nou^ pensons que la généralité des hommes qui nous entourent donne à chaque action son nom véritable, sans que le déré^ glement de leur coodaite puisse jamais fousser leur jugement, nous nous trouvons environnés de tous côtés de témoins et déjuges; nous nods sentons à chaque instant arrêtés dans le désir de mal faire^ poussés continuellement à bien agir.

Il en sera bien autrement si nous pouvons nous promettre indulgenoe de la part de la société dont nous sommes entourés. Dans ce cas, et tout en nous supposant doués des mêmes convictions, le vice nt nous paraîtra plus aussi horrible, le tsrimê aussi détestable, ni la corruption aussi repoussante ; nos pensées, par rapport à la moralité de notre conduite, deviendront fort différentes, et, avec le temps, nos actions finiront par se ressentir de l'influence funeste de l'atmosphère dans laquelle nous vivrons.

Il suit de là que, pour former dans notre cceur un

52 CHAPITBB XXIX.

sentiment de l'honneur, capable d'écarter le mal et de produire le bien, il faut que la société soit dominée par des principes de saine morale, que ces principes forment une croyance générale et enracinée. Alors, on verra se former des habitudes sociales qui rueront les mœurs ; et, quand même ces habitudes ne parviendraient pas à empêcher la corruption d'un grand nombre d'individus, elles suffiront cependant poar obliger le vice à se couvrir de certaines formes, qui, bien qu'hypocrites, ne laisseront pas de contribuer à la dignité des mœurs.

Les effets salutaires de ces habitudes dureront encore après un affaiblissement considérable des croyances mêmes sur lesquelles s'appuyaient les principes moraux ; la société continuera de recueillir abondamment les fruits de l'arbre qu'elle aura mé-. prisé ou oublié. C'est là l'histoire de la moralité des nations modernes. Bien que corrompues d'une manière déplorable, ces nations ne le sont cependant pas au point oii l'étaient les anciennes : elles conservent dans leur législation et leurs mœurs un fond de moralité et de dignité qui n'a pu être détruit par le ravage des idées irréligieuses.

La conscience publique garde encore sa force ; tous les jours elle censure le vice, elle exalte la beauté et les avantages de la vertu ; elle règne sur les gouvernements et sur les peuples, elle continue d exercer Fascendant puissant d'un élément qui se trouve répandu partout.

« Outre l'aréopage, dit Montesquieu, il y avait à

UNE EHREUR DS HONTESQUIBU. 53

Athènes des gardiens des mœurs et des gardiens des lois. A Lacédémone, tous les vieillards étaient censeurs. À Borne, deux magistrats particuliers avaient la censure. Gomme le sénat veille sur le peuple, il faut que des censeurs aient les yeux sur le peuple et sur le sénat. 11 faut qu'ils rétablissent dans la république tout ce qui a été corrompu, qu'ils notent la tiédeur, jugent les négligences, et corrigent les fautes, comme les lois punissent les crimes.» {De VEspritdes LoiSy liv. V, chap. vu.) 11 semble que Tauteur de Y Esprit des Lois^ en décrivant les attributions des censeurs de Fantiquité, détermine les fonctions d'un pouvoir religieux. Pénétrer là où n'arrivent point les lois civiles, corriger, cbàtier d'une certaine ma* nière ce qu'elles laissent impuni, exercer sur la société une influence plus délicate et plus détaillée que celle qui appartient au législateur : tel est l'objet du pouvoir censorial. Qui ne voit que ce pouvoir se trouve tout à fait remplacé par le pouvoir religieux, et que, s'il n'a point élé nécessaire dans les sociétés modernes, la cause en est dans l'existence de celui-ci, dans l'action que celui-ci a exercée pendant de longs siècles?

On ne peut nier que ce pouvoir religieux n'ait agi, pendant longtemps, sur les intelligences et les cœurs avec un ascendant décisif; c'est un fait consigné à chaque page de l'histoire de l'Europe. Quant aux résultats de cette influence si calomniée et si mal comprise, nous les touchons du doigt, puisque nous voyons r^uer encore les principes de justice

Page 1