CHAPITRE XXIX
et de saiue morale dans la pensée, dans la conscience publique, malgré les ravages que les doctrines d'irréligion et d'immoralité ont causés dans la conscience privée.
Il est bon de faire sentir l'influence de cette conscience publique par quelques exemples. Supposons qu'un seigneur opulent, ou un monarque, se livrent aux abominables excès qu'on nous raconte des Tibère, des Néron, des autres monstres qui souillèrent le trône de l'Empire ? Qu'arrivera- t-il? Quel cri de réprobation et d'horreur? Le monstre ne sera-t-il pas écrasé sous le poids de l'exécration publique? Pour mieux dire, une telle monstruosité est impossible. £n admettant même que quelques h(»nmes soient assez immoraux pour commettre de telles infamies, assez pervertis d'intelligence et de cœur pour offrir ce spectacle de dépravation^ leur audace viendrait se briser contre les mœurs universelles; un semblable scandale ne pourrait subsister sous les regards de la conscience publique.
II serait facile de présenter d'innombrables contrastes; je me contenterai d'en offrir un, qui, en nous rappelant un beau trait de l'histoire de l'antiquité, peint, avec les vertus d un héros, les mœurs d'une époque et le triste état de la conscience publique. Supposez qu'un général de l'Europe moderne emportant d'assaut une place, une dame distinguée, femme d'un des principaux chefs de lariiKiée ennemie, tombe aux mains de la soldatesque. La belle prisonnière est présentée «u vainqueur. Qudle sera
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la conduite de celui-ci? Personne n'hésitera à répon« dre : La prisonnière doit être traitée avec les égards les plus délicats, on doit aussitôt la Imsser libre, lui permettre même de rejoindre son époux. Cette conduite parait tellement obligatoire, si bien dans l'ordre des choses , si conforme à nos idées et à nos sentiments, qu'on n en ferait certainement point un mérite à celui qui l'aurait tenue. Le général vainqueur se serait simplement acquitté d'un devoir, dont il ne pouvait se dispenser sans se couvrir d'ignominie. L'histoire n'aurait que faire d'une action semblable; elle passerait inaperçue dans le cours ordinaire des événements. Eh bien ! ce fut la conduite de Scipion envers la fenune d'Alktius , a la prise de Garthagène, et l'histoire antique rappelle cette générosité comme un monument éternel des vertus du héros. Ce parallèle explique mieux quç toute espèce de comment£Ûre l'immense progrès des mœurs et de la conscience publique sons l'influença du Christianisme.
Or, cette conduite, considérée parmi nous comme simple, naturelle et strictement obligatoire, ne puiso pas son motif dans l'honneur monarchique, ainsi que le prétendr^ût Montesquieu, mais bien dans un ensemble d'idées plus élevées touchant la dignité de l'homme, dans une connaissance plus claire des véritables rapports sociaux , dans une morale plus pure, appuyée sur des fondements éternels. Voilà, en effet, ce qui se trouve et se fait sentir partout, ce qui règne sur les bons, ce qui impose du respect
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aux méchants eux-mêmes; voilà ce qui arrêterait l'homme immoral, qui, en uu cas comme celui que nous Tenons de présenter, oserait lâcher la bride à sa cruauté ou à ses autres passions.
Le pénétrant auteur de VEsprit des Lois aurait sans doute aperçu ces vérités, s'il n'avait été préoccupé de la distinction favorite établie dès le commencement de son livre, et qui, d'un bout à l'autre de Touvrage, assujettit l'écrivain à un système inflexible. Tel est l'effet ordinaire de ces systèmes conçus à l'avance, qui servent en quelque façon de moule à la pensée. Véritable lit de Procuste des idées et des faits, bon gré mal gré, tout doit s*accommoder au système : ce qui dépasse est retranché, ce qui manque est ajouté. Montesquieu explique aussi par des motifs politiques, fondés sur la forme républicaine, la tutelle exercée sur les femmes romaines par leurs maris. Le droit atroce accordé au père sur ses enfants, la puissance paternelle illimitée, lui paraissent également découler de raisons politiques ; comme si l'origine de ces deux dispositions de l'ancien droit romain ne devait point être rapportée à des raisons purement domestiques et sociales, indépendantes de la forme du gouverne* ment (2).