CHAPITRE XXX
DE L INFLUENCE DEVERSE DU PROTESTANTISME ET DU CATHOLICISME SUR LA CONSCIENCE PUBLIQUE.
Nous avons défini la nature de la conscience publique ; nous en avons signalé l'origine et indiqué les effets. Maintenant il nous reste à savoir si le Protestantisme a contribué en quelque chose à former cette conscience, si l'on peut lui attribuer la gloire d'avoir sur ce point servi de quelque manière la civilisation européenne.
On a déjà démontré que l'origine de cette conscience publique se trouvait dans le Christianisme. Or, le Christianisme peut être considéré sous deux aspects : en tant que doctrine, en tant qu'institution destinée à réaliser cette doctrine; c'est-à-dire que la morale chrétienne peut être envisagée en elle-même, ou en tant qu'enseignée et inculquée par l'Église. Pour former la conscience publique et y faire prévaloir la morale chrétienne, l'apparition de cette doctrine ne suffisait pas ; il fallait encore une société qui non -seulement conservât cette morale dans toute sa pureté pour la transmettre de génération en génération, mais qui sût aussi la prêcher incessamment
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aux hommes et en faire une application continaelle à tous les actes de la \ie. Observons que les idées, quelle que soit leur force, n'ont jamais qu une existence précaire, jusqu'au motnent oft elles arrivent à se réaliser, à se rendre sensibles, pour ainsi dire, dans une institution qui, tout en recevant d elles la vie, le mouvement, la direction, leur sert en retour de rempart contre les attaques des autres idées et des autres intérêts. L'homme se trouve formé de corps et d'âme; le monde entier est un ensemble d'être» spirituels et corporels, un système de rapports moraux et physiques; toute idée, même la plnsgrande^ la plus élevée, eommenee à tomber dans Toubli dès l'instant qu'elle n'a plus une expression sensible, un organe au moyen duquel elle puisse se fiûre entendre et respecter. £Ilè se trouve bientôt étouffée par le tumulte du monde; elle finit peir dis^ paraître. C'est pourquoi toute idée qui veut c^ir sur la société et prétend s'assurer un ayenir, tend nécessairement à eréer une institution qui la représente, dans laquelle elle se personnifie : non contente de s'adresser aux intelligences et d'agir ainsi par des moyen» indirects sur le terrain de la pratiqué, elle demande à la matière ses formes ; elle fait en sorte d^se présenter d'une manière palpable aux regarete de rbumanité.
€e$ réflexions, que je soumets avec confiance au jugement des hommes sensés, renferment la condamnation du système protestant. Loin que la prétendue Béfome puisse s'attribuer aueune part dans le phé*
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nomène que nous tâchons d'expliquer, on doit dire que par ses principes et sa conduite elle Faurait empêché de se produire, si l'Europe au treizième siècle, déjà adulte, ne se fût trouvée en quelque sorte dans une heureuse impossibilité de perdre les doctrines, les sentiments, les habitudes, les tendances que lui avait communiqués l'Église catholique, pendant une éducation qui avait duré tant de siècles.
En effet, la première chose que fit le Protestantisme fut d'attaquer l'autorité, non par un simple acte de résistance, mais en proclamant la résistance comme un véritable droit, en présentant comme dogmes l'examen privé et l'esprit particulier. Dès cet instant, la morale chrétienne demeurait sans appui ; car il n'existait plus une société qui pût prétendre au droit de l'expliquer et de l'enseigner : cette morale restait reléguée au rang de ces idées qui, n'étant représentées ni soutenues par aucune institution, n'ayant aucun organe autorisé pour se fefre entendre, manquent de moyens directs pour influer sur la société et ne savent où trouver un abri lorsque l'on vient à les combattre.
Mais, me dira-t-on, le Protestantisme a conservé aussi cette institution qui réalise Tidée; il a conservé ses ministres, son culte, sa prédication, en un mot, tout ce dont la vérité a besoin pour parvenir jusqu'à l'homme et se tenir en communication constante avec lui. Je ne nierai pas que ceci ne soit vrai à quelques égards ; je n'ai pas hésité à affirmer, dans le chapitre XIV de cet ouvrage, « qu'on doit regarder comme un
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grand bien que les premiers protestants, en dépit de leur envie de renverser toutes les pratiques de l'Église, aient néanmoins conservé celle de la prédication.» J'ajoutais au même endroit : « Il nest pas nécessaire de méconnaître pour cela les maux produits, à certaines époques, parles déclamations de quelques ministres, ou factieux, ou fanatiques ; mais, une fois Tunité rompue, une fois les peuples précipités dans la périlleuse voie du schisme, nous disons qu'il a dû être d'une extrême utilité pour la conservation des idées les plus importantes sur Dieu et sur l'homme, et des maximes fondamentales de la morale, que de semblables vérités aient été fréquemment expliquées aux peuples par les hommes qui les avaient dès longtemps étudiées dans la sainte Écriture.» Oui, sans doute, la prédication conservée chez les protestants doit avoir eu parmi eux les plus heureux résultats ; mais cela se réduit à dire que le Protestantisme, malgré tout le mal qu'il a fait, n'a pas fait tout celui qu'on devait craindre. Sur ce point, on le peut comparer à ces hommes dont les opinions sont perverties, lesquels néanmoins ne sont point aussi pervers qu'ils le seraient si leur cœur se trouvait d'accord avec leur intelligence, lis ont le bonheur d'être inconséquents. Le Protestantisme avait proclamé l'abolition de l'autorité, le droit illimité d'examen; il avait érigé en règle de foi et de conduite l'inspiration privée : mais dans la pratique, il s'écarta quelque peu de ces doctrines. Ainsi, il se livra avec ardeur à ce qu'il nom-
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mait la prédication éyangélique, et ses ministres furent appelés Ministres du saint Évangile. £n sorte qu'au moment où Ton venait d'établir que chaqae iBdiTidu, affranchi de toute autorité extérieure, se devait diriger par les seulis conseÛs de sa raison ou de son inspiration privée, on voyait les ministres protestants se répandre de toutes parts, se présentant comme les légitimes organes de la parole divine.
Pour faire encore mieux comprendre letraugeté d'une semblable doctrine, rappelons les maximes de Luther par rapport au sacerdoce. L'hérésiarque, embarrassé de la hiérarchie qui constitue le ministère de l'Église, prétendit renverser cette hiérarchie d'un seul coup ; il soutint que tous les chrétiens sont prêtres, et qu'il n'est besoin, pour exercer le sacré ministère, que d'une simple présentation, laquelle n'ajoute rien d'essentiel ni de caractéristique à la qualité de prêtre, universel patrimoine de tous les chrétiens. 11 suit de cette doctrine que le prédicateur protestant, manquant de mission, n'est distingué des autres chrétiens par aucun caractère; il ne peut, par conséquent, exercer sur eux la moindre autorité ; il lui est défendu de parler, à l'imitation de Jésus-Christ, quasi potesiatem habens : ce n'est plus qu'un orateur qui devant un auditoire prend la parole, sans autre droit que celui qu'il puise dans son instruction, sa faconde, ou son éloquence.
Cette prédication sans autorité, prédication qui, dans le fond et d'après les principes mêmes du prédicateur, était simplement humaine, bien que, par II. 4
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une incoiMéqtience choquante, elle prétendit être ditine, pouTait consenrer qaelqne peu les principes moraux lorsque ces principeis se trouvaient établis partout ; mais elle aurait été certainement impuissante à les établir dans une société oâ ils auraient été inconnus, surtout si elle avait eu à lutter contre d'autres principes directementopposés, soutenus par des préjugés invétérés, par des passious enracinées, par des intérêts vivaces. Oui, disons-nons, cette prédication serait restée impuissante à introduire les principes moraux dans une semblable société ; impuissante à les y conserver intacts au milieu des révolutions les plus effroyables, des bouleversements lés plus inouïs ; impuissante à les communiquer à des peuples barbares enorgueillis de leurs triompher, et n'écoutant que leur instinct féroce ; impuissante à faire plier devant ces principes les vainqueurs et les vaincus, à fondre les peuples les plus divers en un seul peuple ; impuissante à imprimer aux lois, aux institutions, aux mœurs, un même sceau pour en former cette admirable société, cet ensemble de nations, ou, pour mieux dire, cette grande nation qu'on appelle l'Europe. En un mot, le Protestantisme, par sa constitution même, eût été incapable de réaliser ce qu'a réalisé l'Église catholique.
Il y a plus : ce simulacre de prédication, conservé par le Protestantisme, est, dans le fond, un effort pour imiter l'Église et ne point rester désarmé en présence d'un adversaire si redoutable. II fallait au Protestantisme un moyen d'influence sur I0 peuple.