‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec ..., Volume 2Chapitre 34 sur 78 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

SEGOIfDE EPOQUE DE L INQUISITION EN ESPAGNE.

Ou a dit que Philippe II fonda en Espagne une nouvelle Inquisition, plus terrible que celle des Bois Catholiques; en même temps l'Inquisition de

l'inquisition. — DEUXIÈME ÉPOQUE. 185

Ferdinand et d'Isabelle obtient une certaine indulgence que l'on refuse à celle de leur successeur. Dès le premier coup d'oeil, on découvre dans cette assertion une grave inexactitude. Philippe II ne fonda point une Inquisition nouvelle ; il soutint celle que les Rois Catholiques lui avaient léguée, et que Charles-Quint, son père et son prédécesseur, lui avait recommandée par testament d'une manière trèsparticulière. Le comité des cortès de Cadix, dans le projet pour l'abolition du tribunal de l'Inquisition, excuse la conduite des Kois Catholiques, et blâme sévèrement celle de Philippe II ; il s'attache à faire retomber sur ce prince tout Todieux et toute la faute. Un illustre écrivain français, traitant récemment cette importante question, s'est laissé entraîner aux mêmes erreurs avec cette candeur qui se trouve être quelquefoislepatrimoine du génie. «Il y a dans l'Inquisition espagnole, dit M. Lacordaire, deux moments solennels qu'il ne faut pas confondre : l'un à la fin du quinzième siècle, sous Isabelle et Ferdinand, avant que les Maures fussent chassés de Grenade, leur dernier asile; l'autre, au milieu du seizième, sous Philippe II, lorsque le Protestantisme menaçait de se propager en Espagne. Le comité des cortès a parfaitement distingué ces deux époques, et autant il flétrit l'Inquisition de Philippe II, autant il s'exprime avec modération sur l'Inquisition d'Isabelle et de Ferdinand. » A la suite de ces paroles, l'écrivain cite un texte qui affirme que Philippe II fut le véritable fondateur de l'Inquisition : si cette

186 GHAPITBB XXXVII*

institution s'éleva par la suite à un haut degré de puissance, ce fut, dit-on, grâce à la poUtique raffinée de ce prince. On lit un peu plus bas que Philippe II fut l'inventeur des auto-da-féy destinés à effirayer l'hérésie, et que le premier de ces sanglants spectacles fut donné à Séville en là59. {Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères Prêcheurs, ch. 6.)

Laissons de côté l'inexactitude historique concernant les auto-da-fé; on sait bien que ni les sam-benitos ni les bûchers ne furent de l'invention de Philippe II. De pareilles inexactitudes échappent facilement à un écrivain qui se contente de rappeler un fait par incident; si nous relevons cellwîi, c'est qu'il s'y trouve une accusation contre un monarque à qui depuis longtemps on rend trop peu de justice, Philippe Il continua l'œuvre commencée par ses prédécesseurs ; ceux-ci obtiennent-ils grâce , on ne doit pas être plus sévère envers Philippe II. Ferdinand et IsabeUe dirigèrent l'Inquisition contre les juife apostats ; pourquoi PhiUppe II ne put-il pas s'en servir contre les protestants? Mais, me dira-t-on, il abusa de son droit, et porta la rigueur à l'excès. A coup sûr on ne fut pas plus indulgent au temps de Ferdinand et d'Isabelle. A-tron oublié les exécutions nombreuses faites à Séville et en d'autres endroits ? A-t-on oubUé ce que dit le P. Mariana dans son histoire, et les mesures prises par les papes en vue de mettre une borne à des rigueurs excessives ?

Les paroles citées contre Philippe II sont tirées de

l'inQUISITIOU, -«p OÇUXIJElKf BPOQUB. |(|7

l'ouvrage qui a pour titre : La Inquisicion $in mascara {V Inquisition dévoilée)^ publié en Espagne en 1811. On pourra Juger de la valeur de ce livre, lorsqu'on saura que l'auteur s'est distingué jusqu'à sa mort par une haine profonde contre les rois d'Espagne. La couverture de l'ouvrage portait le nom de NathanaëlJomtob ; mais le véritable auteur est un Espagnol bien connu, qui dans ses derniers écrits semble avoir pris à tâche de venger et de justifier, par l'exagération même de ses invectives, tout ce qu'il avait précédemment combattu : écrivain qui attaque tout avec une insoutenable partialité, religion, pa« trie, individus et opinions ; sorte de maniaque furieux, qui n'épargne pas même les hommes de son propre parti.

Est-il étonnant que cet écrivain considérât Philippe U, ainsi que le considèrent les protestants et les philosophes, comme un monstre de cruauté et de perfidie, l'opprobre et le fléau de l'humanité?

Ce n'est pas moi qui me chargerai de justifier sur tous les points la politique de Philippe II ; assurément il se trouve des exagérations dans les éloges que quelques écrivains espagnols outaccordés à ce prince. Mais d'autre part, on ne saurait mettre en doute que les protestants et les ennemis politiques de Philippe II n'aient pris un soin constant de le dénigrer. Or, savez-vous pourquoi les protestants en veulent tant à Philippe II? C'est que ce fut lui qui empêcha le Protestantisme de pénétrer en Espagne ; ce fut lui qui, durant ce siècle si agité, soutint la cause de l'Église

188 CHAPITBB XXXYII.

catholique. Laissons de côté les grands événements du reste de l'Europe, dont chacun jugera à sa guise; bornons-nous à l'Espagne. Nous ne craignons pas d'assurer que Fintroduction du Protestantisme dans ce pays eût été imminente, inévitable, sans le système suivi par ce monarque. Philippe IT, en tel ou tel cas, ne fit-il pas servir l'Inquisition aux vues de sa politique? C'est là une question que nous n'avons point à examiner ici ; mais du moins faut-il reconnaître que l'Inquisition ne fut pas simplement un instrument appliqué à des projets ambitieux : ce fut une institution affermie et soutenue en vued'undanger menaçant.

Il résulte, des procès intentés à cette époque par rinquisition, que le Protestantisme commençait à se répandre extraordinairement en Espagne. Des ecclésiastiques éminents, des religieux, des religieuses, des séculiers de distinction, en un mot des individus des classes les plus influentes, se trouvèrent entachés des nouvelles erreurs. Les efforts des protestants pour introduire le Protestantisme en Espagne ne pouvaient rester tout à fait infructueux. Pour y faire pénétrer leurs livres, ils employaient tous les stratagèmes. Ils allaient jusqu'à renfermer ces écrits prohibés dans des tonneaux de vin de Champagne et de Boui^ogue, avec tant d'art que les douaniers ne parvenaient point à découvrir la fraude : c'est ce qu'écrivait l'ambassadeur d'Espagne à Paris.

11 suffit d'observer attentivement l'état des esprits à cette époque en Espagne pour deviner tout le danger : des faits incontestables viennent, d'ailleurs, à

l'inquisition. — DEUXIEME ÉPOQUE. 189

l'appui des conjectures. Les protestants, ayant grand soin de déclamer contre les abus, se présentèrent comme des réfonaateurs ; ils s'efforcèrent d'attirer à leur parti tous ceux qu'animait un vif désir de réforme. Depuis longtemps ce désir de réforme existait dans l'Église ; mais, chez quelques-uns, le nom spécieux de réforme cachait la véritable intention, qui était de détruire. En même temps, chez quelques catholiques sincères , ce désir, quoique pur dans son principe, allait jusqu'à une ardeur déréglée. 11 est probable qu'un pareil zèle s'imprégnait d'acrimonie chez plusieurs; de là une certaine facilité à recevoir les suggestions insidieuses des ennemis de l'Église. Peut-être bien des gens qui avaient commencé par un zèle indiscret, tombèrent-ils dans l'exagération, pour passer de là àranimosité, et finir par l'hérésie. L'Espagne n'était point exempte de cette disposition des esprits ;'le cours des événements aurait pu en tirer des fruits bien amers, pour peu que le Protestantisme eût pris pied sur notre sol. On sait que les Espagnols, au concile de Trente, se distinguèrent par leur zèle pour la réformation des abus et leur fermeté à exprimer leurs opinions ; or, une fois la discorde religieuse introduite dans un pays, les esprits s'exaltent par les disputes, s'irritent par les chocs fréquents, et parfois il arrive que des hommes respectables se précipitent dans des excès dont eux-mêmes auraient eu horreur peu de temps auparavant, n est difficile de dire avec précision ce qui serait arrivé pour peu que la rigueur se fût relâchée.

tl.

190 CIUPITU SXXTU.

Ce qa'il y a d'assoréi c'est qu'en lisant certains passages de Lois Yiyès, d'Arias Montanus, de Carranza et delaCcmsultation de Melchior Gano, on croit sentir au fond de ces esprits une sorte d'inquiétude et d'agitation qu'on ne peut mieux comparer qu'à ces mugissements qui annoncent au loin le oommencement d'une tempête.

Le fameux procès de Tarchevêque de Tolède, Fray Bartolomé de Carranza, est un des faits que l'on cite le plus fréquemment pour prouver que l'arbitraire présidait à l'Inquisition en Espagne. Certes^ on ne peut voir sans émotion une prison s'ouvrir pour enfermer, pendant de longues années, l'un des hommes les plus savants de l'Europe, archevêque de Tolède, honoré de la confiance intime de Philippe II et de h reine d'Angleterre, lié d'amitié avec les hommes le» plus distingués de l'époque, et connu dans toute la chrétienté par le rôle brillant qu'il avait joué au concile de Trente. Le procès dura dix-sept ans ; et, bien que la cause eût été évoquée à Rome, où Tarchevêque dut trouver des protecteurs puissants, on ne put obtenir en sa faveur une déclaration d'innocence.

Sans m'arréter aux mille incidents d'une cause si compliquée, sans insister sur le plus ou moins de motifs que les paroles et les écrits de Carranza purent fournir à l'appui des soupçons qui attaquaient sa foi, je tiens pour certain, quant à moi, que, dans sa conscience et devant Dieu, il était tout à fait innocent. En voici une preuve, qui met mon opinion

l'iNQUISITIQIH. — ]>BU:!CIÈMB ISPOQUE. 191

hors de doute. Carranza tomba malade peu de temps aprè^ le jugement du procès : on comprit que sa maladie était mortelle, on lui administra les Sacrements, Au moment de recevoir le Viatique, en présence d.*un grand concours, il déclara, de la manière la plus solennelle, que jamais il ne s'était écarté de la foi de l'Église cathoUque, que sa conscience ne lui reprochait rien au sujet des torts ou erreurs dont on l'avait accusé; il confirma sa déclaration en prenant à témoin ce Dieu qu'il allait recevoir sous les espèces sacrées et dont le tribunal terrible le verrait comparaître dans quelques instants. Cet acte pathétique fit verser des larmes à tous les assistants; les soupçons qu'on avait pu concevoir contre l'archevêque furent dissipés comme par un souffle, et une sympathie nouvelle s'ajouta à celle que sa longue infortune avait excitée. Le Souverain Pontife pe nuit point en doute la sincérité de la déclaration, puisqu'on plaça sur la tombe une magnifique épitaphe, ce qui, assurément, n'aurait point été permis, s'il fût resté la moincjre ombre sur la sincérité de ces suprêmes paroles. Certes, il serait téméraire de refuser sa confiance k une déclaration si expUcite, sortie dQ la bouche d'un homme tel que Carranza, expirant, et en présçnce de Jésus-Christ lui-même.

Ce tribut payé au savoir, aux vertus , aux malheurs de Carranza, il nous reste néanmoins à rechercher s'il est juste de dire que son procès fut une intrigue tramée par l'envie et l'inimitié. On comprend bien qu'il ne s'agit pas d'examiuer ici llm-

192 CHAPITBS XXXYII.

mense procédure de cette caase ; mais, puisqu'il est permis d'en parler avec légèreté, pour jeter à Philippe II une tache, et aux adversaires de Garranza une injure, je demande, à mon tour, à présenter quelques observations pour replacer, s'il se peut, les choses sous leur véritable point de vue. En premier lieu, ne doit-on pas s'étonner qu'un procès dénué de tout fondement ait pu durer si longtemps? Du moins dut-il y avoir quelques apparences. Si, d'ailleurs, la cause eût été suivie jusqu'au bout en Espagne , la durée du procès paraîtrait moins singulière. Mais il n'en fut point ainsi; la cause resta pendante à Bome plusieurs années durant. Les juges étaient-ils si aveugles ou si méchants, qu'il leur fiit impossible de découvrir la calomnie, ou qu'ils aient manqué de loyauté, en supposant que la calomnie fût aussi claire, aussi évidente qu'on l'a prétendu.^ On peut répondre que les intrigues de Philippe H, acharné à la perte de l'archevêque, empêchèrent la vérité de se faire jour ; à l'appui de cette explication, on alléguera les difficultés que fit le roi de laisser transférer le prisonnier à Rome. Il fallut, dit-on, que le pape Pie V fit intervenir à cet effet une menace d'excommunication. Je ne nierai pas que Philippe II n'ait cherché à aggraver la situation de l'archevêque, et désiré une sentence peu favorable à l'illustre accusé. Cependant , avant de décider que la conduite du roi fut criminelle, il faut savoir s'il agissait par l'effet d'un ressentiment personnel, ou mû par la conviction, par le soupçon que l'archevêque trempait

yGooçIe

l'inquisition. — DEUXIÈMB ÉPOQUB. 193

dans le lathéranisme. Garranza , avant sa disgrâce, avait les hautes faveurs et la considération de Philippe n, comme cela paraît par les missions qu'on lui confia en Angleterre et par son élévation à la première dignité ecclésiastique de l'Espagne. Gomment présumer qu'une si grande bienveillance se soit changée.tout à coup en haine personnelle et acharnée? Ne faut-il pas que l'histoire fournisse au moins un fait qui autorise cette conjecture? Or, je ne trouve ce fait nuUe part, et je ne sache pas que d'autres l'aient découvert. Si Philippe II adopta un parti si contraire à l'archevêque, ce fut évidemment parce qu'il croyait ou soupçonnait fortement Garranza d'être hérétique. Dans ce cas, Philippe II put être imprudent , téméraire ; mais on ne saurait dire qu'il ait été mù par un esprit de vengeance ou une basse animosité.

D'autres hommes de l'époque ont été également incriminés à cette occasion, entre autres l'insigne Melchior Gano. Garranza lui-même, à ce qu'il parait, s'en méfia; il se plaignit amèrement que Melchior Gano eût osé dire que Varchevêque était amsi hérétique que Luther. Mais Salazar de Mendoza, en rapportant le fait dans la Vie de Carranza, assure que Gano s'empressa de le démentir, assurant que jamais semblable parole n'était sortie de sa bouche. En vérité, nous inclinons facilement à le croire : des hommes d'une intelligence aussi privilégiée que celle de Melchior Gano ont, dans leur dignité, un préservatif trop puissant contre la bassesse, pour qu'il soit per-

194 ÇHÀPITAS xxxxu,

mis de Ie$ soupçonner de rinfâmç rôle de calomma^ teors.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de chercher la cause des malheurs de Garranza dans des rancunes ou des jalousies pitrticuUères \ on la trouve dans les circonstances critiques de l'époquç et dans le caractère même de cet honune illustre. Les graves symptômes qui faisaient craindre que le luthéranisme ne fît des prosélytes en Espagne, les efforts des protestant» pour y introduire leurs livres et leurs émissaires , l'expérience de ce qui arrivait en d'autres contrées, particulièrement dans le royaume limitrophe de France, rendaient les esprits tellement défiants, que le moindre soupçon d'erreur, surtout chez les personnes élevées en dignité ou distinguées par leur science, causait de l'effroi. On sait les bruyants démêlés qui eurent Ueu au sujet de la Polyglotte d'Anvers et d'Arias Montanus; on n'ignore pas les souffrances de Fray Luis de Léon et de quelques autres hommes illustres du temps. Une autre conjoncture contribuait à pousser les choses à l'extrême : c'était la situation politique de TEs-. pagne vis-à-vis de l'étranger. La monarishie espagnole avait tant d'ennemis et de rivaux, qu'il était raisonnable de craindre que l'hérésie ne devînt aux mains de ses adversaires un moyen d'introduire dans son sein la discorde et .la guerre civile. Ces causes réunies rendaient naturellement Philippe n défiant, soupçonneux; la haine de l'hérésie se combinant dans son esprit avec le désir de sa propre

l'inquisition. «^DSUXlàllS ÉPOQUE. 19l|

Gonaervatioii, il se montrait sévère, iiiei(;t)ral)le, à Té* gard de tout ce qui pouvait altérer dans 8ou empire la pureté de la foi catholique.

D'un autre côté, il faut avouer que le caractère da Garrauza u'était pas précisément ce qu'il fallait, dans des temps si critiques , pour éviter tout dang^eux écart. On s'aperçoit, à la lecture de ses Commentai * res sur le Catéchisme, que c'était un homme d'une pénétration très-vive, d'une vaste érudition, d'une science profonde, d'un caractère sévère, d'un cœur généreux et franc. Ce qu'il pensait, il le disait sans détour, sans se laisser arrêter par le déplaisir que ses paroles pouvaient causer à telle ou telle personne. Lorsqu'il croyait découvrir un ai)us, il le si-* gnalait, il le condamnait ouvertement, en quoi il avait plus d'un trait de ressemblance avec son antagoniste supposé, Melchior Gano. Les accusations dirigées contre lui, dans son procès, étaient fondées, nou-seulement sur ses écrits, meus sur quelques-uns de ses sermons et sur ses conversations privées. Je ne sais jusqu'à quel point il lui arriva de ft*anebir les justes limites; mais ce que je n'hésiste point à affirmer, c'est qu'un homme qui écrivait du ton qui règne dans ses ouvrages , devait s'exprimer de vive voix avec une grande force, peut-être avec une excessive audace.

Pour dire toute la vérité , il faut ajouter qu'en traitant de la Jmtifkation , dans ses Commentaires sur le Catéchisme, U ne s'explique pas avec toute la clarté désirable^ U mwque de la netteté qu'ex!-

196 GHAPITRB XXXYII.

geaient les circonstances. Les hommes yersés dans cette matière savent combien certains points sont délicats. C'était sur ces points que portaient alors les erreurs de l'Allemagne ; on conçoit combien l'attention devait se fixer sur les paroles de Garranza et s'effrayer à la moindre ombre d'ambiguïté. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Borne il ne fut point absous de toutes les accusations; on l'obligea d'abjurer une série de propositions à l'égard desquelles il fut jugé suspect, et on M imposa quelques pénitences. Carranza, au lit de mort, protesta de son innocence; mais il eut soin de déclarer qu'il ne regardait pas comme injuste la sentence du pape. C'est là le mot de l'énigme : l'innocence du cœur n'est pas toujours accompagnée de la prudence des lèvres.

Je me suis arrêté quelque peu sur cette cause cé^ lèbre, parce qu'elle donne lieu à des considérations qui font vivement sentir l'esprit de l'époque. Ces considérations ont d'ailleurs l'avantage de replacer la vérité en son vrai jour : il ne faut point vouloir tout expliquer par la misérable raison de la mé^ chanceté des honunes. 11 y a malheureusement une tendance à tout résoudre de cette façon ; il est vrai que les hommes y prêtent trop souvent un juste fondement. Cependant, toutes les fois que cela n'est point évidemment nécessaire, nous devrions nous abstenir d'incriminer. Le tableau de l'histoire de l'humanité est assez sombre par lui-même; ne prenons pas plaisir à l'obscurcir en y semant des taches nouvelles. Souvent nous taxons de crime ce qui n'a

l'inquisition. — DEUXIÈME ÉPOQUE. 197

été qu'ignorance. L'homme est enclin au mal, mais il n'est pas moins sujet à l'erreur ; or Terreur n'est pas toujours coupable.

Au reste, je crois qu'il est permis d'imputer aux protestants eux-mêmes k rigueur et l'inquiète défiance que l'Inquisition d'Espagne déploya dans ces temps-là. Les protestants excitaient une révolution religieuse : c'est une loi constante que toute révolution qui ne détruit pas le pouvoir attaqué, le rend plus sévère et plus dur. Ce qui auparavant eût été estimé indifférent se trouve considéré comme suspect ; ce qui , en toute autre circonstance , n'eût paru qu'une faute, est regardé comme crime. On craint à chaque instant de voir la liberté se changer en licence; les révolutions détruisant tout en invoquant la réforme , quiconque ose parler de réforme court le risque d'être incriminé comme perturbateur. La prudence même dans la conduite se voit taxée de précaution hypocrite; un langage franc et sincère est qualifié d'insolence, de suggestion dangereuse; la réserve devient une réticence pleine d'astuce ; il n'est pas jusqu'au silence qui ne prenne une signification sinistre. De nos jours, tant d'événements instructift se sont accomplis sous nos yeux, que nous nous trouvons dans une situation incomparable pour juger des phases diverses de l'histoire.

C'est un fait indubitable, que le Protestantisme produisit en Espagne une réaction. Ses erreurs et ses excès furent cause que le pouvoir ecclésiastique, aussi bien que le pouvoir civil , restreignit infini-

198 GEUPITaS XXXYU.

ment, dans tout ce qui avait rapport à la religioD, la liberté dont on jouissait auparavant. L'Espagne se préserva des doctrines protestantes, lorsque toutes les probabilités donnaient à penser que ces doctrines finiraient par lui être communiquées d'une manière ou d'une autre. H est dair que ce résultat ne put être obtenu sans des efforts extraordinaires. L'Espagne de ces temps-là m'apparait comme une place assiégée par un ennemi puissant, dans laquelle les chefs veillent continuellement, se tenant en garde contre les attaques du dehors, et non moins inquiets sur les trahisons du dedans.

Je confirmerai ces observations par un exemple tout à fait instructif, fiappelons ce qui s'est passé par rapport aux Bibles en langue vulgaire ; ce seul fait nous enseigne tout le reste. J'ai précisément sous la main un témoignage aussi respectable que digne d'intérêt, celui de ce même Carranza de qui Je viens de parler. Voici ce qu'il dit dans le prologue de ses Commentaires sur le Catéchisme chrétien ; « Avant que les hérésies de Luther fussent venues de l'enfer à la lumière de ce monde, je ne sache pas que l'Écriture sainte en langue vulgaire fût défendue nulle part. Eu Espagne, il y avait des Bibles traduites en langue vulgaire par l'ordre des Bois Catholiques, dans }e temps où il était permis aux Maures et aux juifs de vivre selon leur foi au milieu des chrétiens. Après Texpulsion des juifs du sein de l'Espagne, les jugea de la religion trouvèrent que quelques-uns de ceux qui s'étaient convertis à notre foi instruisaient Iqirs

l'inquisition. — DE13XIÈH19 BPOQUE. 199

enfants dans le judaïsme, et leur enseignaient les cérémonies de la loi de Moïse, au moyen de ces Bil)le& vulgaires, ({u'ils eurent soin défaire imprimer parla suite en Italie, dans la ville de Ferrare. C'est la juste raison qui fit défendre les Bibles vulgaires en Espagne; mais on en permit toujours la possession et la lecture aux collèges et aux monastères, ainsi qu'aux personnes nobles, à l'abri de tout soupçon. » Carranza continue de faire en peu de mots l'histoire de ces prohibitions, en Allemagne, en France et en d'autres pays ; il ajoute : « Dans notre Espagne, qui était et qui est encore, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur, pure de zizanie, on eut soin de défendre généralement toutes traductions de l'Écriture en langue vulgaire, afin d'ôter aux étrangers l'occasion de controverser avec les personnes simples et ignorantes, et aussi parce qu'on avait et on a Vexpérience de certains cas particuliers et d'erreurs qui commençaient à naître en Espagne de la lecture incomprise de certains passages de la Bible, Ce que je viens de dire est l'histoire véritable de ce qui s'est passé : voilà ce qui a fait prohiber la Bible en langue vulgaire. »

Ce curieux passage de Garranza nous retrace, en peu de mots, la marche qu'ont suivie les choses. Il n'existe d'abord aucune prohibition; mais l'abus commis par les juifs en provoque une, bien que restreinte encore, ainsi qu'on vient de le voir. Viennent ensuite les protestants, bouleversant l'Europe au moyen de leurs bibles; l'Espagne est mesmé^ de

300 CHAPITE8 XXXVII.

voir s'introduire chez elle les nouvelles erreurs : on découvre que quelques personnes n'ont été égarées que par l'effet d'une fausse interprétation de certains passages de la Bible; on est forcé d'enlever cette arme aux étrangers qui tenteraient de s'en servir pour séduire les personnes simples : à dater de ce moment , la prohibition devient rigoureuse et générale.

Pour en revenir à PliiUppe II, ne perdons jamais de vue que ce monarque fut un des plus fermes défenseurs de l'Église catholique, et qu'en lui se personnifia la politique des siècles fidèles, au milieu du vertige qui, sous l'impulsion du Protestantisme, s'était emparé de la politique européenne. Si l'Église, au milieu de ces grands bouleversements, put compter sur une protection puissante de la part des princes , ce fut en grande partie à Philippe II qu'elle le dut. L'époque de Philippe n a été critique, décisive pour l'Europe : s'il est vrai que ce prince fut malheureux dans les affaires de Flandre, il n'en est pas moins hors de doute que sa puissance et son habileté opposèrent à la puissance protestante un contre-poids qui l'empêcha de se rendre maîtresse de l'Europe. En supposant même que les efforts de Philippe II n'aient eu d'autre résultat que de faire gagner du temps, en brisant le premier élan de la politique protestante, ce ne fut pas un mince service rendu à l'Église catholique, combattue à cette époque de tant de côtés. Que serait-il advenu de l'Europe, si le Protestantisme se fût introduit en Espagne

L*INQIII8ITI0N. — BKUXIBMB EPOQUE. 301

comme en France, si les huguenots eussent pu compter sur le secours de la Péninsule? Et quel sort aurait eu l'Italie, si le pouvoir de Philippe II ne Pavait tenue en respect? Les sectaires de l'Allemagne n'auraient-ils pas réussi à y introduire leurs doctrines ? J'en appelle à tous les hommes qui connaissent l'histoire : si Philippe II eût abandonné sa politique tant décriée, la religion catholique ne courait-elle pas le risque de se trouver, au commencement du dix-septième siècle, dans la dure nécessité de vivre uniquement comme religion tolérée, dans la généralité des royaumes de PEurope? Or, on sait ce que vaut cette tolérance, quand il s'agit de PÉglise catholique; l'Angleterre nous le dit depuis des siècles ; la Prusse nous le fait entendre en ce moment même , et la Russie y ajoute son témoignage d'une manière encore plus lamentable.

Tel est le point de vue sous lequel il faut considérer Philippe II. On est forcé de convenir qu'envisagé de cette manière, ce prince reste un grand personnage historique, un des hommes qui ont marqué de l'empreinte la plus profonde la politique des siècles qui les ont suivis, un de ceux dont l'influence s'est le mieux fait sentir après eux sur le cours des événements.

Espagnols qui jetez Panathème au fondateur de l'Escurial, avez-vous oublié notre histoire? Vous imputez à Philippe II une tyrannie odieuse. Mais vous ne songez donc pas qu'en lui contestant sa gloire, vous effacez notre propre gloire, vous

)d2 CïnAPlTAB xXtVtt.

oonvrez de fange le diadème qui ceignit le front de Ferdinand et d'Isabelle ? Si vous ne pouvez pardonner à Philippe II d*aVoir soutenu Tlnquisilion, si cette seule raison vous contraint de charger son nom d'exécration, faites-en de même à l'égard de son illustre père, Charles- Quint; et, remontant jusqu'à Isabelle de Gastille , écrivez aussi sur la liste des tyrans ce nom qui fut vénéré des deux mondes, et qui est l'emblème de la gloire, de la puissance de la monarchie espagnole. Les uns et les autres ont eu part au fait qui soulève votre indignation. Si vous maudissez les uns, n'accordez pas aux autres une indulgence hypocrite. Mais le sentiment de la nationalité qui vit dans votre cœur vous oblige à la partialité, à l'inconséquence : vous reculez lorsqu'il s'agit de rayer d'un trait de plume les gloires de l'Espagne, de flétrir tous ses lauriers, de renier votre patrie. H ne nous reste, malheureusement, que de grands souvenirs ; gardons-nous du moins de les mépriser : ces souvenirs sont, chez une nation, comme les titres d'une antique noblesse dans une famille déchue ; ils élèvent l'esprit, fortifient l'âme dans l'adversité, et, alimentant l'espérance au fond du cœur, servent à préparer un avenir nouveau.

Le résultat immédiat de l'introduction du Protestantisme en Espagne aurait été, comme dans les autres pays, la guerre civile ; et cette guerre nous eût été plus fatale qu'à tout autre peuple, car les circonstances se trouvaient pour nous infiniment plus criti-

L^INQUISITtON. *^ BfiDtlÈMS EPOQUE. 203

qties. L'unité de la monatHïhie espagnole n'aurait pu résister aux perturbations, aux secousses d'une dissension intestine ; ses diverses parties étaient tellement hétérogènes entre elles, et tenaient si peu les unes aux autres, que le moindre coup en eût brisé la liaison. Les lois, les mœurs des royaumes de Navarre et d'Aragon différaient extrêmement de celles de la Castille ; un vif sentiment d'indépendance, entretenu par les fréquentes réunions de leurs cortès particulières, s'abritait dans le cœur de ces peuples indomptés ; ils atrraient certainement mis à profit la première occasion de secouer un joug peu accepté. Dans les autres provinces, des factions n'auraient pas manqué de déchirer les entrailles du pays. Le monarchie se serait vue misérablement fractionnée, en un temps où il lui fallait mener les affaires de l'Europe, de rAfrique et de l'Amérique. Nous nous trouvions encore en présence des Maures ; les juifs n'avaient pas eu le temps d'oublier l'Espagne ; certainement, les uns et les autres, pour se relever, auraient profité de nos discordes. De la politique de Philippe II dépendait, non-seulement la tranquillité, mais peut-être l'existence de la monarchie espagnole. On accuse maintenant ce prince de tyrannie ; s'il eût tenu une autre conduite, on le taxerait d'incapacité.

Une des plus grandes injustices des ennemis de la religion, envers ceux qui l'ont défendue, est de les supposer de mauvaise foi, de les accuser d'avoir eu en toutes choses des intentions doubles, des Vues tortueuses et intéressées. Parle-t-on du machiavélisme

yGooçle

304 CHAP1TBB XXXVII.

de Philippe II, on suppose que rinquisition, sous l'apparence d*une institution purement religieuse, n'était qu'un instrument de politique aux mains du monarque. Bien de plus spécieux pour les honunes qui ne voient dans l'histoire qu'une matière à de piquantes observations ; mais rien de plus faux en présence des faits.

Quelques personnes n'ont pu concevoir l'existence du tribunal de l'Inquisition sans supposer, dans le monarque qui le soutenait et l'encourageait, de profondes raisons d'État, des vues portées beaucoup plus loin que ce qui parait à la surface. On n'a pas voulu voir que chaque époque a son esprit, sa manière particulière d'envisager les choses, son système particulier d'action, soit pour opérer le bien, soit pour écarter le mal. Dans un temps où toutes les nations de l'Europe en appelaient au fer et au feu pour trancher les questions religieuses, où protestants et catholiques brûlaient leurs adversaires, où l'Angleterre, la France, l'Allemagne assistaient aux scènes les plus sanglantes, faire monter un hérétique sur l'échafaud était une chose naturelle, qui ne choquait en rien les idées communes. Pour nous, nos cheveux se dressent sur notre tète à la seule idée de brûler un homme vif. Placés dans une société au sein de laquelle le sentiment religieux s'est considérablement amoindri, accoutumés à vivre parmi des hommes qui ont une religion différente de la nôtre, ou qui n'en ont aucune, nous ne parvenons point à comprendre que ce pût être une chose ordinaire de voir

L'iNQUlSmON*-^ DttXlfclCS BPOQUB. 205

conduire au supplice des hérétiques ou des impies. Mais qu'on lise les auteurs du temps ; ou verra Fimmense différence qui existe sur ce point entre nos mœurs et les leurs : notre langage de modération et de tolérance n'aurait pas même été compris des honunes du seizième siècle. Savez-vous ce que Carranza lui-même, qui eut tant à souffrir de l'Inquisition, pensait sur cette matière ? Chaque fois que l'occasion s'en présente dans l'ouvrage que j'ai cité, il émet sur ce point les idées de son temps, sans s'arrêter même à les prouver ; il les donne comme des principes hors de doute. En Angleterre, auprès de la reine Marie, il ne craignait pas d'exposer son opinion touchant la rigueur avec laquelle on devait traiter les hérétiques, et, à coup sûr, il était loin de soupçonner que son nom dût servir un jour à attaquer cette intolérance même.

Bois et peuples, ecclésiastiques et séculiers, tous se trouvaient d'accord sur ce point. Que dirait-on aujourd'hui d'un roi qui apporterait de ses propres mains le bois pour brûler les hérétiques, et qui condamnerait les blasphémateurs à avoir la langue percée d'un fer rouge ? Or, ou raconte de saint Ferdinand la première de ces choses, la seconde est de saint Louis. Nous nous récrions à la vue de Philippe II assistant à un auio^a-fé; mais si nous considérons que la cour, les grands, toute l'élite de la société entourait le roi dans ces occasions, nous comprendrons que si ce spectacle est à nos yeux horrible, insupportable, il ne l'était point aux yeux de ces hommes, II. 12

306 CHIPITAB XXXVII.

trè&-diffërente de ncfim par leurs idées et par leurs sentiments. Et qu'on ne dise pas qu'on était forcé, par la volonté du monarque, d'assister à ce spectade : ce n'était nullement l'effet delà volonté du monarque, mais simplement une conséquence de l'esprit de l'époque. Nul monarque n'eût été assez puissant pour faire accomplir une semblable cérémonie, si l'esprit du temps s'y fût opposé ; d'ailleurs nul monarque n'est assez dur, assez insensible, pour ne pas éprouver l'influence du temps dans lequel il règne. Supposez le despote le plus absolu de notre temps , Napoléon à l'apogée de sa puissance, l'empereur actuel de Russie, et demandez-vous si toute leur volonté parviendrait à faire violence jusqu'à ce point aux mœurs de leur siècle.

On rapporte certaine anecdote peu propre à confirmer l'opinion de ceux qui assurent que l'Inquisition fut un moyen de politique entre les mains de Philippe n : cette anecdote peint d'une manière curieuse les moeurs et les idées de ce temps; la voici. Philippe II tenait sa cour à Madrid; certain prédicateur, dans un sermon prononcé en présence du monarque, avança que les souverains avaient un pouvoir absolu sur la personne de leurs sujets, ainsi que sur kurê biens. La proposition n'était pas de nature à déplaire à un roi ; elle débarrassait les princes, d'un seul coup, de toutes les entraves qui s'opposent à l'ex^cice du pouvoir. Or, il parait que tout le monde, en Ei^agne, n'était point courbé sous le despotisme aussi servilement qu'on l'a supposé; quel-

yGooçIe

l'INQUISITIOH . — DBUXIBM B ÉPOQUE. 207

qu'un dénonça à Flnquisition les paroles du prédicateur. Certes, celui-ci, pour se mettre à couvert, avait choisi un asile assez sûr , et nos lecteurs peuvent bien supposer que l'Inquisition n'avait qu'à garder un prudent silence. Il n'en fut pas ainsi. L'Inquisition instruisit l'affaire, trouva la proposition contraire aux saines doctrines : diverses pénitences furent imposées au prédicateur, qui se vit en outre condamné à rétracter publiquement sa proposition dans le lieu même où il l'avait avancée. La rétractation eut lieu avec toutes les cérémonies d'un acte juridique; le prédicateur déclara qu'il retirait sa proposition comme erronée ; il expliqua les motife de sa rétractation, et lut, ainsi qu'il lui avait été ordonné, les paroles suivantes, bien dignes de remarque : « En effet , Messieurs , les rois fCont sut leurs sujets d'autre pouvoir qus celui qui leur est accordé par le droit divin et le droit humain; ils n'en ont point qui procède de leur libre et absolue t?o* lonté. » Cela nous est raconté par Antonio Ferez, ainsi qu'on peut le voir dans la note qui correspond au présent chapitre. Or, on sait qu'Antonio Ferez n'était point un partisan fanatique de l'Inquisition. Voilà ce qui se passait à une époque dont certaines personnes ne parlent jamais sans essayer de la flé* trir. Je doute qu'à une époque plus rapprochée de nous, celle, par exemple, où Ton prétend que l'aurore de la liberté et des lumières commença de briller sur l'Espagne, sous le règne de Charles III, une condamnation publique et solennelle du despotisme

:I08 (' GHAPITAB XXXVII.

eût été poussée aussi loin. Cette condamnatioii, du temps de Philippe n, fait autant d'honneur au tribunal qui l'ordonna, qu'au monarque qui j prêta son consentement.

S'agit-il des lumières, c'est encore une calomnie de dire qu'il y eût un dessein formé d'établir et de perpétuer l'ignorance. Assurément la conduite de Philippe II n'indique point un pareil dessein. On Tmt ce prince, non content de favoriser la grande entreprise de la Polyglotte d'Anvers, recommander à Arias Montanus de consacrer à l'achat de livres d'élite, itnprimés ou manuscrits, l'argent qui rentrerait aui mains de l'imprimeur Plantin, à qui le roi avait fourni une forte somme pour aider à l'entreprise. Cette collection choisie devait être placée dans h bibliothèque du monastère de l'Escurial, que l'on bâtissait alors. Le monarque avait également chargé, comme il le dit lui-même dans sa lettre à Arias Montanus, D. Francés de Alaba^ son ambassadeur en France, de recueilUr dans ce royaume les meilleurs livres qu'il lui serait possible.

Non, l'histoire d'Espagne, au point de vue de l'intolérance en matière religieuse, n'est pioint aussi noire qu'on s'est plu à le supposer. Les étrangers nous reprocheront - ils notre cruauté? Nous leur répondrons que , tandis que l'Europe se voyait arrosée de sang par les guerres religieuses, l'Espagne demeura en paix. Quant au nombre des personnes qui périrent sur les échafauds ou moururent dans l'exil, nous mettons au défi les deux nations qui

l'inquisition. — DEUXlÈlfB iPOQUE* 209

prétendent être à la tête de la civilisation, la France et l'Angleterre , de montrer leur statistique de ces temps-là , et de la comparer avec la nôtre : nous ne craignons rien du parallèle.

A mesure que le danger de l'introduction du Protestantisme diminuait en Espagne, la rigueur de rinquisition diminuait également. Nous pouvons d'ailleurs observer que la procédure de ce tribunal alla toujours s'adoucissant, suivant l'esprit qui domina dans la législation criminelle des autres pays de TEurope. Ainsi les auto-da-fé deviennent plus rares à mesure que les temps se rapprochent du nôtre, de sorte qu'à la fin du dernier siècle, l'Inquisition n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été. Il est inutile d'insister là-dessus : nous nous trouvons d'accord, sur ce point, avec les plus ardents ennemis de ce tribunal ; ce qui, à nos yeux, prouve, de la manière la plus convaincante, qu'il convient d'éclaircir, en étudiant les idées et les mœurs du temps, ce qu'on a prétendu expliquer par la cruauté, par la méchanceté ou l'ambition des hommes. Si les doctrines de ceux qui plaident pour Tabolition de la peine de mort venaient un jour à passer dans la pratique, la postérité, en lisant les exécutions de notre temps, serait saisie de la même horreur que nous au spectacle des supplices du. temps passé ; et la potence, la fourche, la guillotine figureraient au même rang que les anciens Quemaderos (9).

310 cBAPixas xxxvni.

Page 1