CHAPITRE XXXVIII
DISS ORDRES RBIiIGlElTX. — tSXJK ESSEHGE.
Voici encore un des points sur lesquels le Protestantisme et le Catholicisme se trouvent en opposition complète : le premier abhorre les ordres religieux, le second les aime ; celui-là les détruit, celui-ci les établit et les encourage. Un des premiers actes du Protestantisme, partout où il s'introduit, est d'attaquer les ordres religieux par ses doctrines et par ses actes; il s'efforce de les faire disparaître immédiate^ ment ; on dirait que la prétendue réforme ne peut considérer sans irritation ces saintes demeures, qui lui rappellent continuellement l'apostasie de son fondateur. Les yœux religieux, particulièrement celui de chasteté, ont été l'objet des plus cruelles invecti^ ves de la part des protestants ; mais ces invectives, depuis trois siècles, ne sont autre chose que l'écho des déclamations de Luther : or, ces déclamations furent celles d'un moine apostat qui venait de ravir au fond du sanctuaire l'objet de sa flamme impudique. Tout le luxe de science déployé pour combattre un dogme sacré est insuffisant à cacher cette origine impure. Observons en passant que la même chose a eu lieu
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par rapport au célibat du clergé. Les protestants, dès le commeucement, ne purent supporter ce célibat ; ils le condamnèrent sans déguisement; ils mirent à le combattre une certaine ostentation de doctrine ; mais, au fond de toutes les déclamations, que trouve-t-on? Les clameurs d'un prêtre qui a oublié ses devoirs^ qui s'agite contre les remords de S9, conscience, et s'efforce de couvrir sa honte en diminuant rhorreur du scandale par les allégations d'une science mensongère. Si une pareille conduite eût été tenue par les catholiques, toutes les armes du ridicule auraient été employées pour la couvrir de mépris, pour la marquer, comme elle le mérite, du sceau de l'ignominie. Mais cet homme était celui qui avait déclaré une guerre à mort au Catholicisme : cela suffit pour détourner le mépris des philosophes, pour faire trouver grâce aux déclamations d'un moine dont le premier argument contre le célibat avait été de profaner ses voeux et de consommer un sacrilège. Le reste des perturbateurs de ce siècle imita l'exemple d'un si digne maître. Tous demandèrent, exigèrent de l'Écriture et de la philosophie un voile pour couvrir leur faiblesse, leur lâcheté. Juste punition ; l'aveuglianent de l'esprit fut le résultat des égarements du cœur ; l'impudence sollicitait et obtenait d'être accompagnée de l'erreur. Jamais la pensée n'est plus vile que lorsque, pour excuser une faute, elle s'en rend la complice ; l'intelligence alors ne se trompe pas, elle se prostitue.
Cette haine contre les ordres religieux a passé ei^
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héritage du Protestantisme à la philosophie. Yoilà pourquoi toutes les révolutions provoquées et dirigées par les protestants ou les philosophes se sont signalées par leur intolérance à Fégard de l'institution même, et par leur cruauté à l'égard des personnes qui s'y étaient enrôlées. Ce que la loi n'avait pu faire, le poignard et la torche le consommèrent : ce qui put échapper à la catastrophe se vit abandonné au lent supplice de la misère et de la faim. En ce point, comme en beaucoup d'autres, il est manifeste que la philosophie incrédule est fille de la réforme. Considérez de quelle façon l'une et l'autre ont procédé à la destruction des conununautés religieuses : mêmes flatteries aux rois, même exagération des droits du pouvoir civil, mêmes déclamations contre les prétendus maux causés à la société, mêmes calomnies, n n'y a que les noms et les dates à changer ; il faut encore remarquer cette particularité, que le progrès de la tolérance et de la douceur des mœurs s'est à peine fait sentir en cette occasion.
Mais est-il vrai que les ordres religieux soient chose aussi méprisable qu'on a voulu le supposer ? Toutes les questions qui s'y rapportent se trouventelles résolues dès quon a prononcé emphatiquement le mot de fanatisme ? L'observateur n'y trouvera-t-il rien qui soit digne de fixer ses recherches ? Il est difficile de croire que telle soit la nullité de ces institutions dont l'histoire dans le passé a été si grande, et qui gardent encore dans leur existence tant de signes d'un long avenir. Ces institutions apparaissent
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à toutes les époques de l'histoire ecclésiastique; leurs souvenirs, leurs monuments se trouvent à chaque instant sons nos pas ; elles se perpétuent dans les régions de FAsie, dans les sables de l'Afrique, dans les cités et les solitudes de l'Amérique ; enfin, après de si rudes adversités, on les voit se conserver plus ou moins prospères, en divers pays de l'Europe, et pousser de nouveau leurs rejetons sur des terres d'où leur racine avait été extirpée. A ce spectacle, l'esprit se sent saisi d'une vive curiosité. Quelle est l'origine, quel est le génie, le caractère de ces institutions? Ceux qui aiment à descendre au cœur des questions philosophiques découvrent ici, dès le premier regard, une mine abondante de connaissances précieuses sur la religion, sur la société et l'homme. Qui a pu lire les Vies des anciens Pères du désert sans émotion, sans admiration ? Quel pied a foulé avec indifférence les ruines d'une abbaye antique.^ Celui qui, parcourant les corridors et les cellules des couvents à moitié démolis, ne se sent assailli d'aucun souvenir et n'éprouve pas même la curiosité d'examiner, celui-là peut fermer les annales de l'histoire et cesser ses études sur le domaine du beau .11 n'existe pour lui ni phénomènes historiques ni beauté morale : son intelligence est dans les ténèbres, son cœur dans la poussière.
Afin de cacher l'intime liaison qui existe entre les ordres religieux et la Religion elle-même, on a dit que la Religion pouvait vivre sans ces institutions. Vérité incontestable, mais abstraite et inutile ; asser*
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tion qui ne peut communiquer aucune lumière à la science ni servir de guide dans les voies de la pratique ; vérité insidieuse, qui tend à changer entièrement l'état de la question.
Voici un sophisme qu'on n'emploie que trop, nonseulement dans la question qui nous occupe, mais eu plusieurs autres. Ce sophisme consiste à combattre les difficultés par une proposition parfaitement vraie en soi, mais sans application directe au point débattu. Par là, on détourne l'attention : la vérité palpable qu'on présente aux esprits les fait dévier de l'objet principal; on leur lait prendre pour une solution ce qui n'est qu'une distraction. S'agit-il, par exemple, de l'entretien du clergé et du culte , on dit : « Le temporel est tout différât du spirituel. » S'agit-il de calomnier les ministres de la Religion : « Autre chose est la Beligion, dit-on, autre chose sont ses ministres. » Veut-on présenter la conduite de Rome, pendant plusieurs siècles, comme une chaîne non interrompue d'injustices et d'attentats : on repousse à l'avance toutes les observations, en disant : tt La suprématie du souverain Pontife n'a rien de Cbmmun avec les vices des papes, avec l'ambition de leur cour, v Réflexions justes, vérités palpables, assurément, et fort utiles en ceitains cas, mais au moyen desquelles l'écrivain de mauvaise foi déguise le but pervers auquel il tend. Ainsi, un joueur de gobelets attire d'un côté les regards de la multitude, tandis que son compère exécute d'un autre côté ses criminelles opérations.
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De ce qa'nne chose n'est point nécessaire à l'existence d'une autre, il ne s'ensuit pas que cette première diose n'ait point son origine dans la seconde, ne trouve pas dans l'esprit de celle-ci sa rie propre et permanente, qu'il n'existe pas entre les deux choses un système de rapports intimes et délicats. V arbre peut exister sans ses fleurs et ses fruits; fleurs et fruits peuvent certainement tomber sans que le tronc robuste perde sa vie; mais tant queTarbre existera, cessera-t-il jamais de donner des fleurs et des fruits ? Âj^liquons cette image à l'objet qui nous occupe. Il est certain que la Religion peut subsister sans les communautés religieuses, que la ruine de celles-ci n'entraîne pas nécessairement la destruction de la Religion elle-même. On a vu des pays d'où les ordres reli^eux ont été arrachés conserver longtemps la religion catholique. Mais îl n'en est pas moins certain qu'il y a dépendance nécessaire entre les communautés religieuses et la Religion : c'est-à-dire que la Religion a donné l'être à ces institutions, qu'elle les vivifie de son esprit et les nourrit de sa substance. C'est pourquoi on voit, partout où la Religion prend racine, les communautés religieuses germer aussitôt ; et si ces institutions ont été détruites en une contrée où la Religion continue de subsister, elles ne tardent point à y renaître.
Sans parler des exemples que nous offriraient d'autres pays , ne voyons-nous pas ce phénomène se produire en France d'une manière admirable? Le nombre des couvents d'hommes et de femmes qui se
yGooQle
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scmt établis de nouveaa sar le sol français est déjà considérable. Qui aurait dit anx hommes de TAssemblée constituante , de T Assemblée l^islative , de la GonyentiiMi, qu'un demi-siècle ne s'écoulerait pas sans qu'on Tit les institutions religieuses renaître et prospérer en France , malgré leurs efforts pour faire disparaître jusqu'à la mémoire de ces institutions? « Si cela arrive , auraient-ils dit , c'est que la révolution que nous sommes en train de faire , ne sera point parvenue à triompher : l'Europe nous aura imposé de nouveau les chaînes du despotisme ; alors, mais seulement alors, on pourra voir en France, à Paris, dans cette capitale du monde civilisé, le rétablissement des instituts religieux , ce legs de la superstition transmis jusqu'à nous par les id^s et les mœurs d'un temps qui est passé pour ne jamais revenir. » Insensés! votre révolution a triomphé; l'Europe a été vaincue par vous ; les vieux principes de la monarchie française ont été rayés de la législation, des institutions, des mœurs; le génie de la guerre a promené en triomphe par toute l'Europe vos doctrines, dont la perversité disparaissait dans le rayonnement de la gloire. Vos principes, vos souvenirs ont prévalu de nouveau à une époque récente; ils vivent encore dans toute leur force et leur orgueil , personnifiés en quelques hommes qui se font gloire d'être les héritiers de ce qu'ils appellent euxmêmes la révolution glorieuse de 89. Et cependant, malgré tant de triomphes, les ordres religieux reparaissent ; ils s'étendent, se propagent de tous côtés.
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et reprennent une place importante dans les annales du temps où nous vivons. Pour prévenir cette renaissance, il fallait extirper la Religion; il ne suffisait pas de la persécuter. La foi était restée comme un germe précieux, couvert de pierres et d'épines; la Providence a fait descendre un rayon de Vastre qui féconde le néant; l'arbre, dans toute sa beauté, s'est élancé de nouveau, et ses rameaux se couvrent de fleurs charmantes : voilà ces communautés religieuses que vous croyiez à jamais anéanties.
L'exemple que nous venons de rappeler démontre clairement ce que nous voulons établir au sujet de l'intime liaison qui existe entre la Religion et les ordres religieux. L'histoire ecclésiastique tout entière fournit des preuves à l'appui de cette vérité. La simple connaissance de la Religion et de la nature des institutions dont nous parlons suffirait d'ailleurs pour l'établir.
La force des préjugés répandus sur cette matière est telle, qu'il ne sera pas inutile de descendre jusqu'à la racine des choses pour faire toucher au doigt la déraison de nos adversaires. Que sont les communautés religieuses , considérées de la manière la plus générale? En mettant de côté les différences qu'amène nécessairement la diversité des temps et des pays , nous dirons qu'un institut religieux est une société de chrétiens vivant réunis, sous certaines rè * gles, pour mettre en pratique les conseils de l'Évangile. Nous comprenons dans cette définition les ordres mêmes qui ne se lient par aucun vœu, laissant II. 13
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de côté ce que disent les théoLogienfi et les «anoiiistes sur les eondttions indispensables pour constituer Tessence de l'institution. D'ailleurs il ne conviait pas d'exclure de l'honorable dénomination d'insti* tuts religieux ces assodations où se trouvent réunies toutes les conditions, sauf celle des yœux. La Religion caUiolicpie est assez féconde pour produire le bien par des moyens très^vers. Dans la généralité des ordres religieux, elle a montré ce que l'homme peut faire lorsqu'il abdique par un vœu, pour toute la vie, sa volonté propre; mais elle a voulu aussi montra que^ tout en laissant à l'homme sa liberté, elle peut l'attacher et le faire persévérer jusqu'à la mort, comme s'il se fût obligé par un vœu perpétuel. La Congrégation de l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri, qui se trouve dans cette dernière catégorie, est certainement digne de figura parmi les plus belles institutions de l'Église catholique.
Je n'ignore pas que le vœu se trouve compris dans l'essence des ordres religieux , selon qu'on les entend communément; mais on sait que Tanathème frappe indistinctement les associations liées par un vœu , et celles qui ne résultent que de la permanente et libre adhésion des personnes qui les composent. Tout ce qui a forme de communauté religieuse est considéré avec aversion. Lorsqu'il s'est agi de proscrire les ordres religieux, la même proscription a enveloppé ceux qui faisaient un vœu et ceux qui n'en faisaient pas. Par conséqu^t, lorsqu'il s'agit de les défendre, il ne faiU point les séparer. Au surplus.
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cela ne m*cmpèchera pas d'examiner le vœu en luimême, et de présenter les observations qui le justifient au tribunal de la philosophie.
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'insister pour démontrer que l'objet des ordres religieux , c'est-^dire la mise en pratique des conseils de l'Évangile, est parfaitement conforme à l'Évangile même. Et remarquez bien que, quel que soit le nom, quelle que soit la forme des ordres religieux, ils ont pour objet quelque chose de plus que la simple observance des préceptes ; on y trouve constamment comprise l'idée de perfection, soit dans la vie d'action, soit dans la vie contemplative. Oarder les commandements divins est chose indispensable à tout chrétien qui veut avoir part à l'éternelle vie ; les ordres religieux se proposent une voie plus difficile : ils tendent à la perfection. Là se pressent les hommes qui, après avoir entendu de la bouche du divin Maître ces paroles : « Si vous voulez être parfaits, allez, vendez tous vos biens et donnez-les aux pauvres, » ne se sont point retirés avec tristesse, comme le jeune homme de l'Évangile, mais ont embrassé courageusement l'entreprise de tout quitter pour suivre Jésus-Christ.
Éclaircissons maintenant le point de savoir si l'association est le moyen le plus convenable pour nous faire atteindre un si saint objet. Il me serait facile de le démontrer en rapportant divers textes de l'Écriture qui manifestent le véritable esprit de la Religion chrétienne et la volonté du divin Maître sur ce point; mais le goût de notre siècle, et la clarté
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même des vérités qu'il s'agit de démontrer, nous conseillent d'éviter ce qui sent la discussion théologique. Je me bornerai donc à considérer la question sous les points de vue historique et philosophique : sans accumuler les citations et les textes, je prouverai que les ordres religieux sont parfaitement conformes à l'esprit de la Religion chrétienne; que, par conséquent, cet esprit a été méconnu par les protestants, lorsqu'ils ont condamné ou détruit les communautés religieuses. Que si les philosophes, tout en n'admettant pas la vérité de la Religion , avouent cependant qu'elle est utile et belle, je leur prouverai qu'ils ne peuvent condamner ces institutions, puisqu'elles sont le résultat nécessaire de la Religion même.
Dans le berceau du Christianisme, alors que les cœurs conservaient vives et pures les flammes du Cénacle; dans ces temps où les paroles et les exemples du divin Fondateur étaient encore récents, où nombre de fidèles vivaient encore qui avaient eu le bonheur de le contempler et de l'entendre , nous voyons les chrétiens , sous la direction des Apôtres eux-mêmes , se réunir, mettre leurs biens en commun, former ainsi une seule famille, dont le Père était dans le ciel , et qui n'avait qu'un seul cœur et une seule âme.
Je ne discuterai pas sur l'extension qu'eut ce /ait primitif; je m'abstiens d'analyser les diverses circonstances qui l'accompagnent, et de rechercher en quoi il ressemble aux communautés religieuses
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des temps postérieurs : il me suffit d'en constater l'existence , d'en consigner ici le souvenir pour indiquer quel est le véritable esprit de la Religion par rapport aux moyens les plus propres à réaliser la perfection évangélique. Je demande cependant à rappeler que Gassien , en racontant la naissance des communautés religieuses, leur assigne pour origine le fait même que nous venons de mentionner, et qui se trouve rapporté dans les Actes des Apôtres. Selon le même auteur, ce genre de vie ne fut jamais totalement interrompu, en sorte qu'il se trouva toujours quelques chrétiens fervents qui le continuèrent, rattachant ainsi l'existence des mmnes aux primitives associations des temps apostoliques. Après avoir décrit le genre de vie des premiers chrétiens, et retracé les altérations des temps qui suivirent, Gassien poursuit ainsi : « Geux qui conservaient la ferveur apostolique, rappelant de cette manière la perfection primitive , s'éloignèrent des villes et du commerce de ceux qui se croyaient permis un genre de vie moins sévère ; ils commencèrent à choisir des lieux secrets et retirés , où ils pussent suivre en particulier les règles qu'ils se rappelaient avoir été pratiquées par tout le corps de l'Église, sous la direction des Apôtres. Ainsi commença à se former la discipline de ceux qui s'étaient éloignés de cette contagion. Gomme ils vivaient séparés des autres fidèles, s'abstenant du mariage et se privant de communiquer avec le monde, même avec leurs propres familles, on en vint, par la suite, en consi^ra-
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tiou de leur vie ÔDgiilière et solitaire, à leur donniT le nom de moines. » {Collât. 18, cap. 5.)
à ce momeut même survint l'époque des persécations, laquelle, sauf quelques interruptions qu'on peut appeler des moments de repos, se prolongea jusqu'à la conyersion de Constantin. Il j eut doue, durant ce période de temps, quelques chrétiens qui s'attachèrent à continuer le genre de vie des années apostoliques. Gassien l'indique clairement dans k passage qu'on vient de lire. 11 va sans dire que eett« vie primitive fut modifiée dans sa forme extérieure par les calamités dont l'Église était affligée. On ne doit pas chercher dans ce temps-là les chrétiens vivant eu communauté ; on les trouvera confessant Jésus-Christ avec un calme imperturbable sur le chevalet, dans les cirques où ils se laissaient mettre en {àèces par les bétes féroces, sur les échafauds où ils livraient une tête tranquille à la hache dubour* reau. Mais observez ce qui arrive durant le temps même de la persécution : les chrétiens, de qui le mande n'était pas dignes poursuivis dans les villes comme des bétes féroces, se retirent dans la solitude, di^rdheiit un refuge au fond des déserts. Les solitudes de l'Orient, les sables de l'Arabie, les lieux les plus inaccessibles de la Thébaïde, reçoivent ces troupes de fugitifs qui s'enfoncent dans les demeures des bétes sauvages, dans les sépulcres abandonnés, dans les dternes desséchées, ne demandant qu'un asUe poar méditer et prier. Savez-vous ce qui résulte ^ là ? Ces déserts se peuptesnt, comme par encbanteiMiit, d'ia-
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noiftbraUefi^ commnnautés religieuses. Là onmëdite^ on prie, on lit TÉvangile : à peine la féconde semenee a-trelle touché la terre, la plante précieuse en sort de toutes parts.
AcUmrabks desseins de la ProTidence! Le Christianisme, persécuté dans les tilles, fertilise la solitude. Le grain précieux n'a besoin, pour se développer, ta du suc de la terre , ni d'une douce atmosphère s la tempête l'emporte à travers les airs ; la semence, jetée sur le roc, n'y périt point. Dieu a fût son coursier des aquilons; le roc cesse d'être stérile lorsqu'il lui plait de le féconder. N'est-ce pas lui qui fit jaillir de la pierre une source pure, au contact df la vei^e de sonproi^ète?
Lorsque la paix fut donnée à FÉglise pai^ le Tainqueur de Maxence, les germes contenus au sein du Christianisme purent se développer en liberté : à dater de ce moment, l'Église n'a plus été tue un seul instant sans communautés religieuses. L'histoire à la main, on peut défier les ennemis des ordres religieux de signaler une époque, un court espace de temps où ces institutions aient entièrement disparu. Sous une forme ou sous une autre, dasis tel pays on dans tel autre, eUe» se sont perpétuéeei. Le fait est eons^ t«nt, on le trouve à chaque page de l'histoire ecclésnœtique; il joTie un rôle important dans tous les grands événements des 'imnales de l'Église. H s'est reprodmt dans l'Ocèident comme dans l'Orient, dans lés temps UKKlemes comme dans les temps anciens, aux époque» de la fêkUé de l'Église, comme aux
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époques de son infortune; quand la recherche de la perfection religieuse a été en honneur aux yeux du monde, et quand elle a été un objet de persécution, de railleries, de calomnies . Quelle preuve plus évidente d'un rapport intime entre ces institutions et la Religion elle-même? Faut-il autre chose pour montrer clairement que ces institutions sont un fruit spontané de la Religion ? Dans Tordre physique et dans l'ordre moral, on regarde, comme une preuve de dépendance réciproque entre deux phénomènes, l'apparition constante de l'un à la suite de lautre. Si ces phénomènes comportent, Tun vis-à-vis de l'autre, les rapports de cause et d'effet, si l'on trouve dans l'essence de l'un tous les principes qui ont dû concourir à la production de l'autre, le premier s'appelle cause, le second prend le nom d'effet. Je ne sais ce que nos adversaires peuvent répondre à une argumentation si concluante.
En envisageant la question sous cet aspect, on s'explique très-naturellement la protection et la faveur que ces institutions ont toujours rencontrées chez le Souverain Pontife. Celui-ci doit agir conformément à l'esprit qui anime l'Église, dont il est sur la terre le chef suprême. Ce n'est certainement pas le Pape qui a réglé qu'un des moyens qui conviennent le plus aux hommes pour se porter à la perfection, est de se réunir en association sous certaines règles, conformément à l'enseignement du Divin Maître. L'Étemel l'avait établi ainsi dans les secrets de sa sagesse infinie, et la conduite des papes ne pou-
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vait étrecontraire à cesdesseins da Très-Haut. On a dit que des vues intéressées étaient intenrennes ; que la politiqaedes papes tronyait dans ces institutions une ressource puissante pour se soutenir et s'agrandir. Quoi ! ne verra-t-on que des instruments de politique dans les sociétés des premiers fidèles, dans les monastères des solitudes de l'Orient, dans cette foule d'institutions qui n'ont eu pour objet que la sanctification ou le soulagement de l'humanité ? Un fait si général, si bienfaisant, ne peut s'expliquer par des vues d'intérêt ou des desseins étroits ; l'origine en est plus noble, et cdui qui ne la cherchera pas dans le ciel, devra du moins la chercher dans quelque chose de plus grand que les projets d'un homme ou la politique d'une cour : à défaut de sentiments qui s'élèyent jusqu'au ciel, il faut ici des idées qui embrassent un vaste horizon ; il faut quelqu'une de ces pensées qui président aux destinées du genre humain.
Ce qui peut faire supposer des desseins particuliers chez les papes, c'est de voir leur autorité apparaître dans toutes les fondations des derniers siècles, et leur approbation constituer la validité des règles des nouveaux instituts. Mais la marche suivie à cet égard par la discipline ecclésiastique nous fait voir que l'intervention plus active des papes, loin d'émaner de vues particulières, devint nécessaire pour empêcher qu'un zèle indiscret ne multipliât à l'excès les ordres religieux : ainsi la vigilance à prévenir les abus est l'origine de cette intervention suprême. Dans
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les doaziiane et tràdèmesîèefeSy la|Hrope&sioii à créer des établiflBeoa^ito iieUTeaiix M telle^ qae les plus gFavea inconYâùents en seraient résttltég, sans use surveillance eontiniielle de la part de l'autorité eeelésiastique. Aussi voyons^nous le sôiirerain pontife Innocefit m orcfonner, dans le concile de Latr»», que quiconque voudra fcHider une noovelle maison religieuse sera tenu d'adopter une desrèg^ approiH vées. Mai&poudrsiiivons.
Si Von nie la vérité de la Beligion chrétienne, si Ton tourne «ql ridicule les conseils de l'Évangile, je eomi^fendrai qu'on n'aperçoive point le csoraetère céleste impdiBé aux eonununautéa religieuses. Mais lorsqu'on admet la vérité de la Beligion^ eomment peutHm se déclarer ennemi des ordres religieux, considéréaen eux-mêmes? Celui qui admet le pris^eÀp^y peiil*il repousser la conséquence ? Celui qui aime la cause, rejette-t-il l'e^t? De deux choses l'une : ou l'on affecte la religion avec hypocrigie, ou bien on professe une religion qu'on ne comprend pas.
A défaut de tout autre indiee, l'esprit antiévangé^ lique qui guida les cœ^phées de la p-étendi^ Béf((»*me nm^ serait suffisamment révélé par leur haine contre une iitôtitution si évidemment fond^sur l'Évangile. Quoi ! ces partisans de la Bible lue sans notes ni c&mmmtaires, eux qui prétendent la trouver si claire dans tous les passages, n'ont pas remarqué le sens si facile de cette multitude de textes qui recommandent l'abnégation de soi-même, le r^oneem^t à tous les biens, la privation de tous les plaisirs? Ici
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cqpendiHat leê paroles ne peuveM se prêter à une mtre s^aification; elle» ne demandetit pomt, pomr être eompriseB, l'étude profande des sciences sacrées^, ni eelle <ks langues. £€ néaoBmoins elles n'ont pms été entendues ! Nous diros» mieux , elles n'ont pas été écoutéeis. L'intelligence les saisissait, msàs la passion les repoussait.
Quafit à œs pbfloBOi^ies qui ont regardé Ym ordres religieux e(Haime une chose y aine et méprisaible, si ce n'est dai^ereuse, on Toit asses qu'ils ont peu médité sur l'espnt de rhomme, sur les sentiments profoinds du cœur. Leur cceur n'a rien éprouTé h la Tue de ces multitudes d'hommes et de iEemmes réuiâs^en Toe de se sanctifier eux-inêmes^ ou de sanctifier les autre») ou de consoler Tinfortune : il n'est que trop elair qi^ leur èimd a été desséchée par le sceptieisme. Renoncer pour toujours aux f^aisirs delà Tie, s'ensevdir dans une (temeure sdiitaire pour s'y of&ir ^1 tH>locauste sur les autds du Très^Haut, certes, Toilà un sujet d'horreur pour ceux qui n'ont jamais considéré le monde qu'à travers de gros^eri^ préjugés. Mais l'humanité a d'autres pensées ; elle se sent attirée précisément vers ces ohjets que les sceptiques trouvent si demies d'intérêt, ou si dignes é'borreur.
Mystères du cœur de l'homme! Altérés de joins"sanee», entraînés par le tourbillon des plaisirs, nous ne pouvons cependant nous défendre d'une émotion profonde en présence de l'austérité des mœurs et du recueillement de l'àme. La srfitude, la trlslessc
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même, exercent sur nous une indicible, fascination. D'où Tient cet enthousiasme qui ébranle un peuple entier, et Tentraine comme par enchantement sur les traces de l'honmie dont le front porte l'empreinte de l'austérité, dont le vêtement et les manières expriment le détachement de ce qui est terrestre et l'oubli du monde? Or, c'est un fait consigné à la fois dans l'histoire de la vraie Religion et dans celle des religions fausses. Un moyen si puissant de s'attirer le respect n'est pas resté inconnu à l'imposture ; la licence, avide de faire fortune dans le monde, a senti plus d'une fois la nécessité de se déguiser sous le manteau de la pureté.
Ce qui, au premier coup d'œil, parait le plus contraire à notre cœur et à nos goûts, cette ombre de tristesse répandue sur la vie religieuse, est précisément ce qui enchante et attire. La vie religieuse est triste : voilà pourquoi elle sera belle, et sa beauté sera sublime; rien ne sera plus propre que cette sublimité à ébranler profondément notre cœur, à y graver des impressions ineflaçables. En réalité, notre àme a le caractère d'une exilée : elle ne se sent affectée vivement que par des objets tristes; il n'est pas jusqu'à l'all^resse qui n'ait besoin d'emprunter à un habile contraste une teinte de mélancolie. La beauté u'a point revêtu son charme le plus séduisant, si une larme ne coule de ses yeux, si son firont n'es^ point voilé d'une pensée douloureuse, si ses joues n'ont pas été pâlies par un amer souvenir. Pour que la vie d'un héros excite en nous un vif intérêt, il faut que
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l'infortune soit la compagne de ses yerius. Voulezvous qu'un tableau de la nature ou de Tart appelle fortement notre attention, s'empare des puissances de notre âme, mêlez-y une pensée du néant de l'homme et une image de la mort. Notre cœur se plait dans des sentiments d'une tristesse paisible. Nous aimons un monument en ruine, la croix rappelant le séjour des morts, les grands murs couverts de mousse, indiquant la demeure des générations qui ont passé.
La joie ne nous satisfait pas, elle ne remplit pas notre cœur ; elle l'enivre, le dissipe quelques instants : mais l'homme n'y trouve point son bonheur. La joie de la terre est frivole ; elle ne saurait attacher le voyageur qoi chemine péniblement loin de sa patrie. De là vient que, tandis que la tristesse et les pleurs sont recherchés par l'art, toutes les fois qu'il s'agit de produire dans Vàme une impression profonde, la joie et jusqu'au sourire sont inexorablement bannis. L'art oratoire, la poésie, la sculpture, la peinture, la musique, ont suivi constamment la même règle, ou, pour mieux dire, ont été dominés par le même instinct. Il fallait certainement un grand esprit et un cœur brûlant pour dire que Vâme est naturellement chrétienne. Dans ce peu de mots, un penseur illustre a su exprimer les ineffables rapports qui unissent le dogme, la morale et les conseils de cette fieligiou divin#avec ce qu'il y a de plus intime, de plus délicat et de plus noble dans notre cœur. La tristesse chrétienne, ce sentiment élevé qui se peint sur le front du fidèle, comme un souvenir de douleur sur
yC^ogle
le front d'un proecrit ; ce seatineidi qui mûdère les jouissanees de la vie par Tiioage de la tonbe, et illomine la profondeur do^ sépulcre par les rayons de Fespémce; cette tristesse^ si natur^le et si com^ lante^ si grande et si sévère, qui lait fouler aux pieds les diadèmes c<»nme une vile poussitee^ et mépriser la splendeur de ce monde comme une pcussi^re illutsion; cette trist^se, portée à sa perfection, YiTÎfiée et fécondée par la grâce, assujettie à une sainte règle, est ce qui préside à la fondation; deainatitnts religieux, et leur reste inhérent tant qu'ils eonservent leur ferveur priBÛtiye^ Oui, cette sainte tristesse, qui p(Nrte avec soi le détachemeirt de toutes les cboses terrestres, est le sentUnent que TÉgUse yeut inspirer et conserver aux ordres religieux, lorsqu'elle environne de recueillement et de iaéditati(»i leurs silencieuses demeures.
L'Homme-Dieu n'avait où reposer sa tète , et, comme un obscur voyageur, il s'asseyait pthi d'un puits sur le chemin : son i^^MurtticMi fet annoncée aux peuples par une voix mystérieuse venue du désert, par la voix d'un homme dont le vêtement était de poil de chameau, dont le» reins étaient entourés d'une ceinture de cuir, et qui ne se ncfirnssaît que de sauterelles et de miel sauvage : tant que durera une religion ainsi fondée, rien ne sera plus saint, rien ne sera plus digne de notre respect que cm imh titutions dont l'objet est de réaliser ce que le eiel se I^oposait d'enseigner aux hommes par de si éloquentes et si sublimes leçons. Les tempe sueoéderont awi
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DBS afti>Ms mieiivx. m
tempSy ks vîOASUifâea aux tieMitudei : Tiiistitttlioii ehaogera de forme, suImt a de» altératioz» ^ [elle se ressentira plus ou moin» de la faiblesse des hommai et de l'aetkxn eorrosive des sièeles; nues elle eonti^ nuera de subsister. Si une société la repousse^ elle cherchera asile daxis une amlxe seeiétë; dbassée des villes, elle fixera sa demeure dams les forêts; poursuivie jusque-Ià,^ elle ira se réfugieF dans Fhorreur des désert». Il y aura toii^rs,. daw ^elqu^ Goeurs privilégiési, un écho pour ees paroles : « Veillez et priez, de peur qiie tous n'entriez en teniatîcHi i réunissez-Yous pour prier,, le Seigneur serai an mifieu de TOUS. »
On nous demandera p&mqm les fldèitô ne pomv raient pas praticpier Ta perfection érangé lique m yU vaut au milieu de leur famîlte, sims se réunir en communaux. ?kms ne prétendons BuUement qve cette pratique soit impossible,^ mènse aia mîtiea du monde; nous reconnaissons avec bosèeur qu'un grand nombre de cfaorétiens ont agi ainsi dans toiM les temps, agissent mcore ainsi aujourd'hui. Mads eela n'empêche pas que le moyen le plus sàr et le plus facile ne soit celui de ta vie en eommun, avec d'autres personnes appliquées au même objet, ^ dan^l'éloi^ gnement des choses du monde. Meltons^ de côté, pour un instant, toute considérât»» religieuse; ne savoDS^nous pas l'ascendant qu^exerccnt sur Fesprit les exenq)les répétés de ceux avec qui nous vivom ? Ignorons-nous combien notre esprit défaille aisément lorsqu'il s'engage seul dans une entreprise dif-