‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec ..., Volume 2Chapitre 4 sur 78 · DE LÀ CHEVALERIE · texte numérisé non relu

DE LÀ CHEVALERIE

de culte dans les mœurs des Germains : se fondant sur quelques expressions de Tacite, on a voulu expliquer Tamélioration sociale du sort de la femme par le respect dont les Barbares Tentouraient. M. Guizot rejette cette assertion, et la combat avec beaucoup de justesse ; selon lui, ce que nous dit Tacite des Germains n'était point exclusivement propre à ces peuples, puisque « des phrases semblables à celles de Tacite, des sentiments, des usages analogues à ceux des anciens Germains, se rencontrent dans les récits d'une foule d'observateurs des peuples sauvages ou barbares. » Cependant , en dépit de cette sage observation , on a continué de soutenir la même opinion : il est nécessaire de la combattre derechef.

Voici le passage de Tacite : » Inesse quin etiam sanctum aliqui^ et providum putant : nec aut consilia earum aspernantur, aut responsa negligunt. Yidimus, sub divo Vespasiano, Yelledam diu apud pierosque numinis loco habitam. » {De Mor. Germ.) « Ils vont jusqu'à croire qu'il y a dans les femmes quelque chose de saint et de prophétique ; ils ne méprisent point leurs conseils, ils écoutent leurs prédictions. Au temps du divin Yespasien, nous avons vu pendant longtemps la plupart d'entre eux regarder Yelléda comme une déesse. » Il me semble que c'est entendre fort mal ce passage de Tacite , que d'en étendre le sens aux mœurs domestiques, d'y voir un trait peignant les rapports conjugaux. Avec un peu d'attention on comprendra qu'une telle ex-

19 GHAPITBK XXVII.

pUcation s'éloigne beaucoup de la pensée de Thistorieu. Ses paroles ont uniquement trait à la su* perstition qui gratifiait certaines fenunes du don de prophétie. L'exemple même choisi par Tacite Tient à l'appui de notre observation : « Velléda, dit-il, était regardée comme une déesse. » £n un autre endroit de ses ouvrages, Tacite explique sa pensée; il nous dit, de la même Velléda, « que cette fille, de la nation des Bructères, jouissait d'une grande puissancCy grâce à cette vieille coutume des Germains, qui leur faisait regarder beaucoup de femmes comme prophétesses, et enfin, par un accroissement de superstition , comme de véritables divinités. » — « £a virgo uationis Bructerse late imperitabat : vetere apud Germanos more, quo plerasque fœminarum, fatidicas, et augescente superstitione arbitrantur deas. » {Histj iv.) Le texte que je viens de citer prouve jusqu à l'évidence que Tacite parle de la superstition, non de l'ordre de la famille; choses bien différentes, puisqu^il pouvait parfaitement arriver que quelques femmes fussent regardées comme des divinités, tandis que le reste de leur sexe n'occupait dans la société qu'un rang inférieur à celui qui leur appartient. Athènes accordait une grande importance aux prétresses de Gérés; Bome, aux vestales; enfin les pythonisses et l'histoire des sibylles montrent assez que ce n'était pas seulement le propre des Germains d'attribuer aux femmes le caractère fatidique. Je ne dois point expliquer en ce moment ces foits; il me suffit de les constater : peut-être la

DB LA GHBYÀLBBIB. 19

physiologie pourrait-elle, sur ce point, fonniir des lumières à la philosophie de l'histoire.

Lorsque Tacite, dans le même ouvrage, décrit la sévérité des mœurs des Germaios par rapport au mariage, il est facile de r^narquer combien l'ordre de la superstition et l'ordre de la famille, chez ces peuples, étaient différepts. Ici plus rien de ce $anctum et providum; on ne trouve plus qu'une austérité jalouse de maintenir la ligne des devoirs : la femme , loin d'être regardée comme une déesse, se voyait livrée à la vindicte du mari, si eUe venait à être infidèle. Ce passage curieux nous prouve que la puissance de l'homme sur la femme n'était pas extrêmement restreinte par les coutumes des Germains. « Accisis crinibus, dit Tacite, nudatam coram propinquis expellit domo maritus, ac p^ omnem vicum verbere agit. » — « Après lui avoir coupé les cheveux, le mari la chasse de la maison en présence des pa*rente, et la frappe de verges ignominieusement à travers tout le bourg. » Sans doute, ce châtiment donne une idée de l'infamie qui sattachait à l'adultère chez les Germains ; mais c'était aussi , il en faut convenir, une chose peu avantageuse à la considération liublique des femmes : elles auraient gagné à être lapidées.

Lorsque nous lisons dans Tacite la description de l'état social des Germains , il ne faut pas oublier que quelques peintures de mœurs y sont rehaussées à dessein : chose bien naturelle chez un écrivain de cette trempe. M'oublions| pas que Tacite était rem*

20 CHÀPITBB XXVII.

pli de colère et d'affliclion à la vue de répoavantable corruption qui régnait à Rome. H nous peint, il est vrai, sous des traits magnifiques, la sainteté du mariage chez les Germains; mais qui ne yoit qu'en écrivant il fixe ses r^ards sur ces dames romaines qui, comme le dit Sénèque, devaient compter les années, non par la succession des consuls, mais par les changements de maris. C'est là que s'attache son œil soucieux , tandis que sa plume trace ces ré* flexions concises : « Nemo enim illic vitia ridet, nec corrumpere et corrumpi sœculum vocatur . » — « Là, le vicenefait point rire, etlacorruptionnes'appellepoint mode. >» Trait qui peint un siècle, et nous fait comprendre la joie secrète avec laquelle Tacite présente aux regards de cette Rome si cultivée et si corrompue la pure image des mœurs des Germains. Le même spectacle qui aiguisait la raillerie de Juvénal et envenimait sa satire, excitait l'indignation de Tacite, et arrachait à sa philosophie ces réprimandes amères. D'autres renseignements que nous avons sur la barbarie prouvent que les peintures de Tacite favorisent à l'excès les Germains, que les mœurs de ces peuples étaient loin d'être aussi pures qu'on veut nous le persuader. Peut-être avaient-ils une grande délicatesse en ce qui touche le mariage; mais ce qui est certain, c'est que la polygamie ne lut pas inconnue parmi eux. César, témoin oculaire, rapporte que le roi germain Arioviste avait deux femmes {de Béllo Gall.^ lib. i,) ; et ce n'était pas là un exemple isolé, puisque Tacite lui-même avoue qu'un

DB LA CHBTALBftIE. 91

petit nombre d'entre eux possédaient à la fois plar sieurs femmes, non par sensualité, dit-il, mais par noblesse : « Exceptis admodum paucis, qui non libidine, sed ob nobilitatem, pluribus nuptiis amr biuntur. « Cette distinction, non libidine, sed ob ncbiîitateffi j ne laisse pas d'être plaisante; mais enjSn, il est cMr qae les rois et les nobles, sous un prétexte ou sous un autre, s'accordaient un peu plus de liberté que ne l'aurait voulu le sévère historien.

Qui peut savoir ce qu'était la moralité au milieu de ces forêts ? S'il est permis de raisonner par analogie, quelle idée nous formerons-nous des mœurs des Germains d'après les coutumes des Bretons? Ceux-ci réunis au nombre de dix ou douze, princi-i paiement les frères avec les frères, lés pères avec les fils, possédaient leurs femmes en commun; en sorte que les femilles n'étaient distinguées entre elles que par l'effet d'une convention, les en&nts de chaque^ femme étant attribués à l'homme qu'elle avait eu pour premier époux. C'est encore un témoin ocu-^ laire. César, qui le rapporte : « Uxores habent (Britanni) deniduodenique inter se communes, et maxime fratres cum fratnbus et parentes cum liberis ; sed si qui sunt ex bis nati, eorum habentur liberi, a quibus primum virgines quaeque ductse sunt. » {De Belle Gall., lib. v.)

: Quoi qu'il en soit, il est au moins certain que le principe de la monogamie ne fut pas respecté chez les Germains autant ,qu'on l'a supposé : il y avait

22 GHAnTRS XXVII.

une exoeptioii en faveur des nobles, c'est*à-dire des puissants, ce qui suffisait pour ôter au principe toute sa force, et en préparer la ruine. En semblable matière, établir des exceptions à la loi en faveur des plus forts, c'est à peu près abroger la loi. Mais, dirart-on, l'homme puissant a mille moyens d'enfreindre la loi. J'en conviens. Cependant il est bien différent que la loi soit enfreinte, ou qu'dle se retire elle-même , en quelque façon , laissant le chemin libre à la violence. Dans le premier cas, l'emploi de la force n'anéantit pas la loi ; le choc même qui la Tùmpt en fait sentir l'existence, et rend visible le tort et l'injustice. Dans le second cas, c'est la loi elle - même qui se prostitue , qui ouvre lâchement la porte aux passions. Dès lors la loi se trouve avilie, dégradée ; sa lâcheté a ébranlé jusqu'au principe morale qui lui sert de fondement; elle devient un objet de mépris et d'animadversion pour ceux qui restent forcés de lui rendre hommage.

Ainsi, le privilège de la polygamie, une fois reconnu chez les Germains en faveur du puissant, devait, avec le temps, s'étendre aux autres classes du peuple ; il est fort probable qu'il en serait arrivé ainsi dès que la conquête, un climat plus doux et quelque progrès dans l'état social auraient fourni plus abondamment les moyens de satisfaire aux premières nécessités de la vie. Un mal si grave ne put être prévenu queparl'inflexible sévérité de l'Église catholique. Les nobles et les rois conservèrent une forte inclination

DB LA GHBTALBKIV. 2S

ye» le priirilége dont nous arons yn que leurs prédécesseurs jouissaient avant d'embrasser la Religion chrétienne : de là, dans les premiers siècles après rirruption des Barbares, le soin extrême (pie TÉglise dut prendre pour contenir ce penchant. Ceux qui ont yoidu découvrir, chez les Germains, une si grande partie des éléments constitutifs de la civilisation moderne, auraient mieux fait de reconnattre, dans les moeurs que nous venons d'analyser, une des causes qui rendirent si fréquentes les luttes entre les princes séculiers et l'Église.

Je ne comprends pas pourquoi nous devrons cher^ cher dans les forêts des Barbares l'origine d'une des plus belles qualités dont s'honore notre dvilisation, ni pourquoi l'on attribuera à ces Barbares des vertus dont ils se sont montrés si peu pourvus, lorsqu'ils se précipitèrent sur les contrées du Midi. Sans monuments, sans histoire, presque sans indice touchant l'état social de ces peuples, il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir quelque chose de précis à l'égard de leurs mœurs; mais, je le demande, quelle devait être leur moralité au sein d'une telle ignorance, d'une telle superstition, d'une si complète barbarie ?

Le peu qui nous a été rapporté sur le compte de ces peuples a été nécessairement pris chez les historiens romains, et, malheureusemait, ce n'est pas là une source des plus pures. Presque toujours les observateurs, surtout lorsque ce sont des guerriers en train de conquérir, ne peuvent donner que certaines

34 CHAPITU XXTII.

notioiis sur Tétat poUtiqae des peuples ; ils restent à peu près muets sur ce qui a rapport à l'état social et à la famille. Pour se former une idée de l'état intime d'an peuple , il est nécessaire de se mêler, de se lier intimement à ce peuple; or, c'est une chose que la différence de civilisation ne permet pas d'ordinaire, chose plus difficile encore lorsque les observateurs et ceux qui sont observés se trouvent divisés par des haines acharnées , fruit de longues années de guerres et d'extermination. £n pareil cas, ce qui appelle surtout l'attention est ce qui peut favoriser ou contrarier les desseins des conquérants, lesquels, pour la plupart, n'accordent point une grande importance aux choses morales. On comprend donc que les peuples qui sont l'objet d'une observation de ce genre ne soient guère connus qu'à la surlace, et pourquoi il faut avoir si peu de confiance dans toute narration qui a trait à la religion et aux moeurs. Le lecteur jugera si ces réflexions sont hors de propos, quand il s'agit d'apprécier exactement ce que les Romains nous ont dit de l'état des Barbares. Il suffit de considérer ces scènes de sang et d'horreur prolongées pendant des siècles : d'un côté, l'ambition de Rome, non contente de l'empire du monde, et s'efforçant d'étendre son commandement aux confins les plus reculés du Septentrion ; de l'autre, l'indomptable esprit d'indépendance des Barbares, rompant, mettiMit en pièces les chaînes qu'on prétend leur imposer, détruisant par de vaillantes irruptions les boulevards que la stratégie des généraux de Rome

DE lA CHBVAtBElC. 35

a dressés autour de leurs forêts. Voilà ce que nous deyons penser de la société barbare, d'après les relations dues aux historiens romains. Que serait-ce si nous consultions les traits épars que les Barbares eux-mêmes nous ont laissé entreyoir, touchant leurs mœursy leurs maximes, leur état social ?

Quoi qu'il en soit, il est fort hasardeux de chercher dans la barbarie l'origine d'un des plus beaux ornements de la civilisation, d'expliquer par des sentiments superstitieux et vagues ce qui , depuis des siècles, forme l'état normal des peuples les plus avancés que l'on vit jamais sur la scène du monde. Si ces nobles sentiments qu on nous présente comme émanés des Barbares ont réellement existé parmi eux, comment ces sentiments ont-ils évité de périr au milieu des transmigrations et des bouleversemrats? Il n'est rien resté de l'état social des Barbares; pourquoi cela seul s'est-il conservé? Or, ces sentiments ne se sont point conservés dans un état rudimentaire ; on les a vus se dépouiller de tbute grossièreté , se purifier, s'ennoblir, se transformer, devenir dignes enfin de peuples civilisés. Certes de telles assertions ressemblent fort à des paradoxes. Lorsqu'il s'agit d'expliquer de grands phénomènes de l'ordre social, il est un peu plus philosophique d'en chercher l'origine dans des idées longtemps puissantes, dans les moeurs» dans les institutions éman^ de ces idées , dans des lois enfin qui ont été, pendant des siècles, reconnues et respectées comme établies par un pouvoir divin.

Page 1