‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec ..., Volume 2Chapitre 47 sur 78 · L EUROPE AU TREIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

L EUROPE AU TREIZIEME SIECLE

Peut-être le lecteur le plus opposé aux communautés religieuses s'est-il réconcilié avec les solitaires de rOrient. Accoutumer l'homme à une morale sévère, ramener lame au dedans d'elle-même, lui communiquer un vif sentiment de la dignité de son origine et de sa destinée, lui inspirer, par des exemples extraordinaires, la confiance que l'esprit aidé de la grâce peut triompher des passions brutales, voilà des bienfaits trop signalés pour qu'un noble cœur ne

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se montre pas reconnaissant envers les hommes qui les ont dispensés au monde. Quant aux monastères de rOccident, leur influence civilisatrice est trop lisible pour qu'aucun homme qui aime Thumanité puisse éprouver à leur égard un sentiment d'animadversion ; enfin , les chevaliers des Ordres militaires réalisent un idéal si poétique, si bien fait pour exciter l'admiration et l'enthousiasme, qu'à coup sûr, il y aura pour eux un respectueux hommage dans tous les cœurs capables de s'émouvoir au spectacle du beau.

Il me reste une tâche plus difficile : celle de présenter au tribunal de la philosophie, de cette philosophie iadifférenle en matière de religion, les autres communautés religieuses. Celles dont il me reste à parler ont été jugées avec une sévérité terrible ; mais en semblable matière la justice ne peut prescrire. Bien ne doit empêcher de replacer la vérité en son lieu, et de flétrir la déraison et le crime.

Le treizième siècle vient de commencer. Nous voyons paraître une nouvelle espèce d'hommes qui, sous des dénominations diverses, professent un genre de vie singulier, extraordinaire. Les uns couvrent leur corps d'une bure grossière ; ils renoncent à toutes richesses, à toute propriété ; ils se condamnent à une mendicité perpétuelle, et se dispersent de toutes parts pour gagner des ftmes à Jésus-Christ. D'autres, portant sur leurs habits le signe distinclif delà rédemption humaine, prennent pour mission de racheter les innombrables captifs tombés dans les

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chaînes musulmanes. Ceux-ci prêchent sans relâche la foi du Crucifié à des multitudes qui se pressent sur leurs traces ; ils instituent une dévotion nouyelle, un hymne continuel de louange à Jésus et à Marie. D'autres vont à la recherche des misères humaines, s'ensevelissent dans les hôpitaux, dans les divers asiles de l'infortune, pour secourir et consoler. Tous portent des étendards nouveaux; tous montrent un égal mépris du monde : ils forment tous ensemble une portion séparée du reste des hommes, mais ils ne ressemblent ni aux solitaires de l'Orient, ni aux fils de saint Benoît.

Les nouveaux religieux ne naissent plus dans le désert, mais au milieu de la société ; ils ne se proposent plus de vivre renfermés dans les monastères, mais de se répandre dans les campagnes , dans les hameaux, de pénétrer au cœur des grands centres de population, de faire résonner leur voix dans la cabane du berger et dans le palais du monarque. Ils croissent, ils se multiplient d'une manière qui tient du prodige. L'Italie, FAUemagne, la France, l'Espagne, l'Angleterre, les accueillent ; les papes les protègent, les enrichissent de mille privilèges; les princes leur accordent des faveurs éclatantes ; les peuples les contemplent avec vénération et les écoutent avecdocilité. Partout l'esprit religieux fermente; chaque jour- voit apparaître quelque rameau nouveau du même tronc. En présence de ce tableau surprenant, l'observateur se demande : Quelles sont les causes de ce phénomène extraordinaire? d'où vient

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ce mouvement? quelle en est la tendance? quels en seront les effets au sein de la société?

Un fait d'une si haute importance ne se réalise pas à la fois dans différents pays, et ne se perpétue pas pendant des siècles, s il n'existe, pour le produire, des causes très-puissantes. Peu importe qu'on méconnaisse ici les vues de la Providence ; nul ne pourra nier qu'un tel fait a dû trouver sa racine dans Tessence même des choses. Gela reconnu, le vrai philosophe ne perdra point son temps à anathématiser le fait; il lexaminera et l'analysera. Toutes les déclamations, toutes les invectives n'effaceront certainement pas l'histoire des moines : les moines ont existé durant de longs siècle»^ et on n'efface pas les siècles du tableau de l'histoire.

Laissons ici de côté les considérations que la religion suggère à tout catholique; bornons-nous à considérer les communautés religieuses des temps modernes d'un point de vue philosophique : nous pouvons montrer que ces institutions furent parfaitement adaptées à la situation où se trouvait la société; il n'entra dans ce fait ni astuce, ni méchanceté, ni vil intérêt ; ces institutions eurent un but éminemment avantageux ; elles furent en même temps un indice de grandes nécessités sociales, et une sa* tisfaction donnée à ces nécessités.

La. question vient d'elle-même se placer sur le terrain où nous voulons l'envisager ; et il est étrange qu'on n'ait pas reconnu toute l'importance des magnifiques points de vue qu'elle présente. Afin de

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mieux éclaircir cette matière, j'entrerai dans quelques considérations sur Tétat social de l'Europe à l'époque dont nous parlons. Dès le premier regard, on observe que, malgré la grossièreté des esprits, grossièreté qui devait, ce semble, tenir les peuples dans le silence de l'abjection, il existe dans ce temps* là, au fond des intelligences, une inquiétude qui les agite profondément. Ces temps sont ignorants , mais d'une ignorance qui se connaît elle-même et s'empresse vers le savoir. Un défaut d'harmonie se laisse apercevoir dans les relations et les institutions sociales, mais ce défaut se trouve senti, reconnu; une agitation incessante indique que l'harmonie est désirée avec anxiété et cherchée avec ardeur.

Je ne sais quel caractère singulier paraît chez les peuples de l'Europe. Jamais on ne remarque chez eux un symptôme de mort. Ces peuples sont parfois barbares, ignorants, corrompus; mais, comme s'ils entendaient sans cesse une voix qui les appelle à la lumière, à la civilisation, on les voit s'agiter constamment pour sortir de l'état funeste où des circonstances malheureuses les ont plongés. Jamais ils ne dorment tranquilles dans les ténèbres, jamais ils ne vivent sans remords au sein de la corruption. Un écho de la vertu résonne continuellement à leurs oreilles , des éclairs sillonnent à chaque instant l'obscurité. Mille efforts sont tentés pour faire un pas ; mille fois les tentatives sont vaines : elles sont renouvelées autant de fois que repoussées. Différence remarquable entre les peuples européens et ceux IL 16

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chez lesquels là religion chrétienne n'a pas pénétré, ou du sein desquels on est parvenu à la bannir. L'ancienne Grèce tombe pour ne se relever janoiais; les Républiques du littoral de FAsie disparaissent et ne sortent plus de leurs ruines. L'antique civilisation de l'Egypte est mise en pièces , c'est à peine si la postérité en a conservé le souvenir. Certainement, aucun des peuples de l'Afrique ne peut nous présenter des indices qui révèlent l'ancienne patrie de saint Gjprien, de TertuIIien, de saint Augustin. Il y a plus : une partie considérable de TAsie a conservé le Christianisme, mais un Christianisme séparé deRome: ce Christianisme demeure impuissante rien rétablir. En vain la politique lui a tendu la main, la nation ainsi secondée ne peut se tenir debout : c'est un cadavre que l'on fait marcher ; ce n'est pas Lazare entendant la voix toute-puissante : Lazare^ sortez! Lazare j vent foras I

Cette inquiétude, cette agitation, cet empressement vers un avenir plus fortuné, ce désir de réforme pour les mœurs, d'agrandissement pour les idées, d'amélioration dans les institutions, caractères distinctifs des peuples européens, se faisaient vivement sentira l'époque où nous nous reportons. Je ne dirai rien de l'histoire militaire et politique de ce temps, histoire qui du reste fournirait d'abondantes preuves à l'appui de notre assertion ; je me bornerai aux faits qui présentent le plus d'analogie avec l'objet qui nous occupe. Une énergie formidable^ un grand fonds d'activité, un développement simultané

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des passions les plus fougueuses, un goût d'entreprises, une passion dindépendance, une inclination prononcée à l'emploi de moyens violents, l'ardeur du prosélytisme, Tignorance combinée avec la soif du savoir, combinée même avec l'enthousiasme pour la science, une haute estime des titres de noblesse jointe à un esprit de démocratie et à un respect pro« fond pour le mérite en quelque lieu qu'il se trouve, une candeur enfantine, une crédulité excessive, en même temps Tindocilité la plus opiniâtre, une obstination effrayante, la corruption et la licence des mœurs alliées à l'admiration pour la vertu, le goût des pratiques les plus austères uni à des inclinations extravagantes, tels sont les traits que l'histoire nous présente au sein de ces peuples.

Ce mélange semble étrange à la première vue ; cependant rien n'était plus naturel. Les sociétés se forment sous Tinfluence de certains principes , de certaines circonstances qui leur communiquent leur génie, leur caractère, et déterminent leur physionomie. Ce qui a lieu par rapport à Tindividu, a lieu par rapport à la société : l'éducation , l'instruction , le tempérament, mille autres circonstances concourent à former un ensemble d'influences d'où résultent les qualités les plus différentes , parfois les plus contradictoires. Ce concours de causes diverses s'était présenté d'une manière toute particulière chez les peuples européens : c'est pourquoi on y remarquait les effets les plus discordants. Qu'on se rappelle l'histoire de ces peuples depuis la dbute de l'^oipire ro-

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main jasqa'à la fin des Croisades; jamais nations n'avaient présenté une combinaison d'éléments plus variés et un spectacle d'événements plus gigantesques. Les principes moraux qui présidaient an développement de ces peuples se trouvaient en contradiction ouverte avec le génie et la situation de ces mêmes peuples. Les principes , purs par essence , iniariables comme Dieu qui les avait établis, éclatant^ de lumière, parce qu'ils émanaient de la source de toute lumière et de toute vie, s'appliquaient à des peuples ignorants, grossiers , et corrompus comme il appartenait à ce qui était le résultat d'un impur mélange. Une lutte terrible s'engagea entre les principes et les faits; la prépondérance alternative da bien et du mal produisit les contradictions les plus singulières.

Les peuples européens n'étaient point des peuples enfants, puisqu'ils se trouvaient environnés de viei^ les institutions. Pleins des souvenirs de la civilisation antique, ils en conservaient divers débris; eux-mêmes étaient le résultat du mélange de cent peuples différents par les lois, par les coutumes, par les mœurs. Ce n'étaient pas non plus des peuples adultes; cette dénomination ne peut s'appliquera rindividu, ni à la société, avant un certain développement dont ces peuples étaient encore fort éloignés. Il est donc difficile de trouver un mot qui exprime un pareil état social : ce n'était ni la civilisation, ni la barbarie. Si nous appelions des peuples de temps-là semi-barbares y peut-être approcherions-

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10U8 de la vérité. Au reste, peu importent les mots, pourvu que nous ayons une idée elaire des choses.

On ne peut nier que les peuples européens, par l'effet d'une longue suite debouleyersementS; du mé* ange extraordinaire des races, des idées et des mœurs, [le renferment à cette époque dans leur sein une bonne iose de barbarie et un germe fécond d'agitation et de lésordre. Mais Tinfluence funeste de ces éléments se ;rouyait combattue par l'action du Christianisme, lequel était parvenu à exercer une prépondérance iécidée sur les esprits , et se voyait soutenu par ]es institutions puissantes. Le Christianisme pouvait néme consacrer au succès de son entreprise de puissants moyens de force matérielle. Les doctrines [chrétiennes, qui s'étaient infiltrées de tous côtés, tendaient à tout adoucir, à tout améliorer; mais, à chaque instant, l'esprit se heurtait contre Técueil des sens, la morale contre les passions, l'ordre contre l'anarchie, la charité contre la férocité, le droit contre le fait. De là une lutte (qui se reproduit, il est vrai, à toutes les époques et dans tous les pays, puisqu'elle tient à la nature de Thomme), mais qui se présentait ici avec un caractère de rudesse et de violence ex^ traordinaire.

Étudiez les guerres de ce siècle : vous entendrez proclamer incessamment les maximes les plus saintes ; oninvoque la légitimité, ledroit, la raison, lajustice; on en appelle sans cesse au tribunal de Dieu: voilà linfluence chrétienne. Mais, en même temps, vos regards sont affligés par le spectacle d'innombrables

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violences, de cruautés, de pillages » de rapts , de meurtres, d'incendies : voilà la barbarie. Jetez un coup d'œil sur les Croisades : vous remarquerez que des idées vraiment grandes^ de vastes plans, de belles inspirations, fermentent dans les têtes, que tous les cœurs débordent de sentiments généreux , qu'un saint enthousiasme, transportant toutes les âmes, les rend capables des actions les plus héroïques : voilà rinfluence du Christianisme. Mais examinez Texécution : vous verrez le désordre , l'imprévoyance , le défaut de discipline dans les armées; vous chercherez en vain le concert et Tharmonie entre ceux qui prennent part à la gigantesque entreprise : voilà la barbarie. Une jeunesse avide d'apprendre accourt des contrées les plus éloignées aux leçons des maîtres fameux : lltalien, rAUemand, l'Anglais, l'Espagnol, le Français, se trouvent mêlés autour des chaires d'Abailard, de Pierre Lombard, d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin : une voix puissante retentit aux oreilles de cette jeunesse, la conviant à s'élever dans les régions de la science ; l'ardeur du savoir la consume ; les plus longs voyages ne sauraient l'arrêter; Tenthousiasme pour les maîtres illustres est d'une exaltation qu'on ne peut décrire : voilà l'influence chrétienne, remuant, illuminant les esprits, les excitant sans cesse à la recherche de la vérité. lUâis regardez cett€ même jeunesse, qui inspire de si consolantes espérances ; n'est-ce pas aussi cette tourbe licencieuse, inquiète, sans cesse ferraillant dans les rues et formant au sein dès grandes cités

l'eUROPB au TBBIJSIÀMfi SIBGLB. %S%

une démocratie indocile, où Von ne peut qa*à grand'peine maintenir le bon ordre et la loi? Yoilà la barbarie.

Il est bon, il est parfaitement conforme à Tesprit de la Religion, que Thomme coupable > qui relève \ers Dieu un cœur repentant, manifeste raffliction de son àme par des actes extérieurs ; qu'il s efforce de fortifier son esprit et de mettre un frein à ses perverses inclinations, en déployant contre sa cbair les rigueurs d'une austérité évangélique ; tout cda est juste, saint, conforme aux maximes delà fieligion dirétienne, laquelle l'ordonne ainsi pour la justification du pécheur, et afin de réparer le dommage causé aux autres par le scandale d'une mauvaise vie. Mais que des pénitents, à moitié nus, s'en aillent chargés de chaînes, portant en tous lieux, par leur présence, Thorreur et Teffroi, comme il arrivait à cette époque où nous voyons Tautorité ecclésiastique obligée de réprimer cet abus ; voilà ce qui marque lesprit de dureté qui accompagne Tétat de barbarie. Bien de plus vrai , rien de plus salutaire pour la société, que de supposer Dieu toujours prêt à défendre rinnocence, à la protéger contre l'injustice et la calomnie : cette supposition est un effet de la foi dans la Providence, foi émanée des idées chrétiennes qui nous repré*sentent Dieu embrassant de son regard le monde entier, portant un œil pénétrant jusqu'au plus profond repli du cœur : mais qui ne voit la distance infinie qui sépare de ces pures croyaaces,

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les épreuves da feu, de leau, du combat singulier ? Qui ne découvre ici la grossièreté, Tesprit de yiolence s'efforçant de tout soumettre à une loi de rigueur, et prétendant, en quelque feçon , obliger Dieu de se mettre à la merci de nos caprices, pour faire intervenir ses miracles partout où il nous plalt de connaître la vérité ?

Je présente ici ces divers contrastes, je réveille les souvenirs de ceux qui ont lu Thistoire, afin d Savoir le droit d'établir en peu de mots la formule simple et générale qui résume tous ces temps : har-barie tempérée par la Religion , Religion défigurée par la barbarie.

L'étude de l'histoire présente un inconvénient qui nous rend toujours difficile et parfois impossible de la comprendre avec perfection. Nous avons le défaut de tout rapporter à nous-mêmes , aux objets qui nous environnent ; défaut excusable, puisqu'il a sa racine dans notre propre nature, mais contre lequel il faut se tenir en garde, si Ton veut éviter de déplorables méprises. Nous nous figurons les hommes des autres époques semblables à nousmêmes : sans 7 songer^ nous leur communiquons nos idées, nos mœurs, nos inclinations, jusqu'à notre tempérament ; et, après avoir façonné ainsi des gens qui n'existent que dans notre imagination, nous voulons, nous exigeons que les hommes réels agissent de la même sorte : au moindre désaccord entre les faits historiques et nos impertinentes prétentions, nous crions à l'étraogeté, à la monstruo-

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site, taxant d^étrange , de monstraenx ce qui , vu l'époque, se trouvait parfaitement régulier et ordinaire. II en est de même des lois et des institutions : dès qu'elles ne se présentent pas calquées sur les types que nous avons sous les yeux, nous déclamons contre l'ignorance, contre la cruauté des hommes qui les ont conçues et établies. Veut-on se former d'une époque une idée exacte, il faut se transporter dans cette époque, faire un effort dlmagination, afin d y vivre, pour ainsi dire ; il ne suffit pas d'entendre le récit des événements, il faut en être le témoin, devenir un des spectateurs , un des acteurs, s'il est possible ; il faut évoquer du tombeau les générations^ les faire agir sous nos yeux. C'est là, me dira-t-on, une chose difficile ; j'en conviens, mais c'est une chose nécessaire. A coup sûr, on ne connaît point un individu avant de savoir quelles sont ses idées, quel est son caractère, sa conduite ; il en est de même d'une société. Si nous ignorons par quelles doctrines elle fut dirigée, de quelle manière elle considéra et sentit les choses, nous ne verrons les événements qu'à la surface, nous ne connaîtrons ni l'esprit ni le génie d'une institution. Prétend-on éviter ces défauts , l'étude de l'histoire devient la plus difficile de toutes, cela est certain ; mais il y a longtemps qu'on devrait le savoir : les secrets de l'homme, les mystères de la société sont en même temps le plus important objet qui soit proposé à l'intelligence humaine, et le plus ardu, le moins ac« cessible à la généralité des esprits.

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L*inâiviâa , aux siècles où nous nous reportons, n'était point rindiyidu d aujourd'hui ; ses idées^ sa manière de voir et de sentir n'étaient point les nôtres; son àme était trempée tout autrement que notre âme4

Au début du treizième siècle, TËurope venait d'éprouver le puissant ébranlement des Croisades ; les sciences commençaient à germer, on voyait poindre Fesprit de commerce ; le goût de l'industrie se faisait déjà sentir , Tinclination des hommes à entrer en communication avec les autres hommes, des peuples à se mêler aux autres peuples, prenait chaque jour de raccroissement. Le système féodal déjà ébranlé allait tomber en pièces, le mouvement des communes se développait, l'esprit d'affranchissement se révélait détentes parts ; enfin, grâce à l'abolition presque complète de l'esclavage et au changement apporté par les Croisades dans la situation des vassaux et des serfs, l'Europe se trouvait couverte d'une population nombreuse qui ne connaissait plus les chaînes de la servitude , et ne supportait qu'avec peine le joug de la féodalité. Cependant cette population était encore fort loin de réunir tout ce qu'il faut pour s'élever au rang qui appartient à des citoyens libres. Le regard entrevoyait , il est vrai, la démocratie moderne, avec ses avantages, ses inconvénients, et ses immenses problèmes qui nous déconcertent encore, après tant de siècles d'expérience et d'essais. Mais les seigneurs conservaient en grande partie les habitudes de barbarie par lesquelles ils

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s'étaient tristement signalés dans les temps antérieurs. Le pouvoir royal, de son côté, était loin d'avoir acquis la force nécessaire pour dominer des éléments si opposés, et s'élever, au milieu de la société, comme un symbole du respect pour tous les intérêts , un centre de réunion pour toutes les forces , une personnification sublime de la raison et delà justice.

Dans ce même siècle, les guerres acquièrent peu à peu un caractère plus populaire , par conséquent deviennent plus importantes; les agitations du peuple commencent à présenter Taspect de troubles politiques. Déjà on découvre quelque chose de plus que Tambition des empereurs prétendant imposer leur joug à l'Italie : ce ne sont plus de petits rois qui se disputent une couronne ou une province, des comtes ou des barons qui , aidés de leurs serfs , luttent les uns contre les autres ou contre les municipalités voisines : on remarque dans les mouve^ ments de cette époque quelque chose de plus grave, de plus alarmant. Des peuples nombreux se lèvent et se pressent autour d'une bannière sur laquelle, au lieu des couleurs d'un baron ou d un monarque, figure Temblème d*un système de doctrines. Sans doute les seigneurs se mêlent de la querelle, et leur puissance les élève encore fort au-dessus de la foule qui les suit ; mais la cause qui s'agite n'est plus uniquement la leur : l'humanité a étendu ses regards par delà l'horizon des châteaux. Cette agitation, ce mouvement produits par l'apparition de nouvelles doctrines religieuses et sociales, sont l'annonce et le

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prélude des révolutions qui vont faire le tour des nations européennes.

Se mettre au service des idées et refuser son dévouement aux iniques intérêts de quelques tyrans, n'était nullement une disposition blâmable chez ces peuples : c'était, au contraire, un grand pas de fait dans le chemin de la civilisation; Thomme montrait par là qu'il comprenait mieux sa dignité, qu'il embrassait du regard un cercle plus vaste. Ce progrès était naturellement amené par Tessor que prenaient chaque jour les facultés de l'esprit. Les Croisades avaient excellemment contribué h cet élan nouveau; les divers peuples de l'Europe s'étaient accoutumés à ne plus combattre pour la possession d'un étroit territoire, ou pour satisfaire tantôt Tambition, tantôt la vengeance d'un homme. Ëns'efforçantde venger l'outrage infligé à la vraie Religion, les nations combattirent pour le soutien d'un principe; elles prirent la coutume de s'émouvoir, de lutter, de mourir pour une idée grande, digne de l'homme. Ainsi on peut observer que le mouvement populaire, le mouvement des idées, commença en Espagne plus tôt que dans le reste de TEurope, parce que la guerre contre les Maures avait avancé pour TEspagne le temps des Croisades. Le mal, je le répète, n'était pas dans l'intérêt que les peuples prenaient aux idées. Mais ces peuples, à cause de leur grossièreté et de leur ignorance, couraient le danger de se laisser abuser par tel ou tel fanatique. Le sort de l'Europe dépendait de la direction qui allait être imprimée à l'activité

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universelle : si je ne me trompe , le douzième et le treizième siècle furent des époques critiques, où se résolut, en face de grandes probabilités de part et d autre , Timmense question de savoir si l'Europe, sous le double rapport social et politique, mettrait à profit les bienfaits du Christianisme, ou laisserait se dissiper, s'anéantir les promesses d un avenir meil leur.

En fixant ses regards sur cette époque, on découvre, en différents endroits de TEurope, je ne sais quel germe et quel indice de désastres. Des doctrines horribles agitent les masses; des désordres effroya* blés se produisent. Jusqu'alors on n'avait découvert que rois et seigneurs ; les peuples, à ce moment, se présentent sur la scène. Quelques rayons de lumière et de chaleur ont pénétré déjà cette masse informe ; à cette vue, le cœur pressentie nouvel avenir réservé à rhumanité. Mais en même temps l'observateur tremble deffroi, car il comprend que cette chaleur pourra produire une fermentation excessive et engendrer la corruption.

Les extravagances de Tesprit humain se présentaient à cette époque avec un tel caractère , que les craintes en apparence les plus exagérées devenaient des probabilités effrayantes. Qu'on me permette de rappeler quelques-uns de ces faits, dans lesquels se peint vivement Tétat des esprits. Au commencement du douzième siècle se montre le fameux Tanquelin. A Anvers, dans la Zélande, dans le pays d'Utrecht et en beaucoup d'autres villes des mêmes contrées, il en- IT. 17

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traîne après lui une foule nombreuse. Ce misérable avance qu'il est plus digne du culte suprême que Jésus-Christ lui-même, car, dit-il, si Jésus-Christ avait reçu FEsprit saint, lui, Tanquelin , a reçu la plénitude de ce même Esprit. 11 ajoute que TÉglise est contenue tout entière dans sa personne et dans ses disciples. Le pontificat, Tépiscopat, le sacerdoce sont, selon lui, de pures chimères. Son enseignement et ses discours s'adressent d'une manière particulière aux femmes ; le résultat de sa doctrine et de son commerce est la corruption la plus révoltante. Cependant le fanatisme qui s'attache à cet homme abominable va jusqu'au point que les malades boivent avec empressement l'eau dans laquelle il s'est baigné, croyant y trouver Je plus salutaire remède pour le corps et pour l'âme. Les femmes se tiennent heureuses d'avoir pu obtenir les faveurs du monstre, les mères s'honorent que leurs filles aient été choisies ^ar lui, les époux s'offensent que leurs épouses ne soient pas souillées de la même ignominie. Tanquelin exploite de toute façon le fenatisme de ses sectaires; une des principales vertus qu'il s'efforce de leur inspirer, est la libéralité en sa faveur.

Un jour qu'il se trouve environné d'un grand concours de peuple; il se fait apporter un tableau de la Vierge. Touchant de sa main sacrilège la main de l'image, il déclare prendre la Vierge pour épouse. Puis, se tournant vers les spectateurs, il ajoute que c'est à eux d apporter les présents de noce. Aussitôt

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il dispose deux troncs, F un à droite, lautre à gauche du tableau, pour recevoir d'un côté les offrandes des hommes , de l'autre celles des femmes , afin , dit-il , de connaître quel est celui des deux sexes qui a pour lui le plus d'affection. Cet artifice ne semblait propre qu'à exciter Tindignation des assistants; mais les résultats répondent aux prévisions de l'imposteur. De riches offrandes arrivent en abondance; les femmes, toujours jalouses de la tendresse de Tanquelin, l'emportent en libéralités; elles se dépouiU lent , avec une véritable frénésie , de leurs colliers , de leurs boucles d'oreilles, de leurs joyaux les plus précieux.

Dès qu'il se sent assez fort , Tanquelin ne se contente plus de la prédication : il s'entoure d'une troupe armée propre à lui donner aux yeux du monde une autre apparence que celle d'un apôtre. Trois mille hommes lui forment une garde. Environné de cette escorte , couvert de vêtements magnifiques, précédé de son étendard, il marche avec la pompe d'un roi. Lorsqu'il s'arrête pour prêcher, les trois mille satellites se tiennent rangés autour de lui, l'épée nue et haute. Déjà, comme l'on voit, se dessine le caractère d'agression violente qui distinguera les sectes hérétiques des siècles suivants.

Personne n'ignore les nombreux partisans qu'eut Éon. La tête de ce malheureux s'était exaltée à ces paroles : « Per eum qui judicaturus est vivos et mortuos; » il en vint à se persuader et à prétendre qu'il était lui-même ce juge auquel était dévolu le rôle de

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juger les yivantsi et les morts. On connaît aussi les troubles excités par Arnaud de Brescia, le fanatisme iconoclaste de Pierre de Bruy s etd^Henri.Si jene crai« gnais de fatiguer le lecteur, il me serait facile de rapporter ici des scènes révoltantes, dans lesquelles se retrace la prédisposition funeste qui entraînait les esprits vers je ne sais quel vertige fatal. Je dois du moins dire quelques mots des Cathares, des Yaudois, des Patarins d^Àrras, des Albigeois, des Pauvres de Lyon. Ces sectes, outre Tinfluence qu'elles ont eue sur les temps dont nous parlons et sur les événements postérieurs de l'histoire , nous aideront à approfondir de plus eu plus la question qui nous occupe.

Dès les premiers siècles de rÉglise, les manichéens se firent remarquer entre tous les novateurs par leurs extravagances. Sous différents titres, cette secte se perpétua de siècle en siècle jusqu'au onzième, où elle finit par jeter la perturbation en France. Dans ce siècle, Héribert et Lisoy se rendirent célèbres par leur obstination et leur fanatisme. An temps de saint Bernard, les sectaires, appelés apostoliqueSj se distinguaient par leur horreur du mariage, tandis qu'on les voyait se livrer à la licence la plus effrénée. Cependant, tous ces égarements trouvaient faveur dans Tignorance et la corruption des peuples. En veut-on une preuve, il suffit de considérer la rapidité avec laquelle ces égarements gagnent et s étendent, semblables à une contagion. L'hypocrisie est commune à toutes les sectes; celle

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des manichéens imagina Tartifice le plus propre à séduire des peuples ignorants et grossiers,* elle se présenta sous les formes de l'austérité, elle revêtit des habits misérables. Avant Tannée 1181, les manichéens sont déjà assez hardis pour s'aventurer hors de leurs conciliabules et répandre leurs doctrines à la lumière du jour. Us s'associent avec les célèbres bandits appelés Cottereaux^ et commettent toute sorte d'excès. Comme ils avaient séduit quelques chcTaliers et s'étaient assuré la protection de certains seigneurs du pays de Toulouse, ils réussirent à faire éclater un soulèvement formidable, qui ne put être réprimé que par la force des armes. Un témoin oculaire, Etienne, abbé de Sainte-Geneviève, envoyé à cette époque par le roi à Toulouse, décrit eu peu de mots les violences commises par ces sectaires : « J'ai vu, dit-il, de tous côtés, les églises brûlées et ruinées jusqu'en leurs fondements; j*ai vu les demeures des hommes changées en repaires d'animaux. »

Vers le même temps, les Vaudois, ou Pauvres de Lyon, se rendirent fameux. Ce dernier nom leur fut donné à cause de leur pauvreté extrême, de leur mépris pour toutes les richesses et des haillons dont ils se couvraient; leur chaussure leur fit aussi donner le nom de Sabatathes. Ces Vaudois étaient des imitateurs pervers d'une autre espèce de pauvres célèbres dans ce temps-là, qui se distinguèrent par leurs vertus, en particulier par leur esprit d'humilité et de désintéressement : ceux-ci, qui formaient une sorte d'association où entraient clercs et laï-

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ques , s'attirèrent le respect des vrais chrétiens, et obtinrent de la protection des Papes la permission de donner des instructions en public. Les disciples de Valdo, au contraire, se firent connaître par un profond mépris de Tautorité ecclésiastique ; ils formèrent un assemblage d'erreurs monstrueuses; ils finirent par devenir une secte contraire à la religion, à la morale, et incompatible avec la tranquillité publique.

Ces erreurs , germe de tant de calamités et d'agitations, n'avaient pu être extirpées ; elles s'étaient, avec le temps, enracinées dans diverses contrées. Au commencement du treizième siècle, le temps des séditions passagères, des troubles isolés était déjà loin : Terreur se présentait dans la lice avec des ressources formidables. Déjà le midi de la France, agité par la discorde civile, était précipité dans une guerre effrayante.

Dans l'organisation politique de ce temps-là, le trône n'avait point assez de force pour exercer laction d'un frein puissant ; les seigneurs se trouvaient encore en mesure de résister aux rois et de violenter les peuples. Lorsqu'un esprit d'indocilité se répandait de toutes parts dans les masses, il n'existait qu'un moyen de le contenir, la Religion. Mais, précisément, l'ascendant qu'exerçaient les idées religieuses était mis à profit par les fanatiques et les mécbants ; on égarait la multitude par des déclamations violentes, où la Religion et la politique formaient un confus mélange : l'esprit d'aus-

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térité, de désintéressement était devenu un objet d affectation hypocrite. Les erreurs ne se bornaient plus à des attaques subtiles contre tel ou tel dogme ; elles s'en prenaient aux idées fondamentales de la Religion, pénétraient jusqu'au sanctuaire de la famille, condamnant, d'un côté, le mariage, de l'autre, provoquant des abominations infâmes. Enfin, le mal ne se trouvait pas circonscrit dans les pays qui, par une initiation trop tardive aux doctrines du Christianisme, ou pour toute autre raison, n'avaient point participé pleinement au mouvement européen ; l'arène principale était le Midi, c'est-àdire les contrées où l'esprit humain se développait avec le plus de vivacité et de promptitude.

Au milieu d'un tel concours de circonstances funestes, toutes mises hors de doute par l'histoire, l'avenir de l'Europe ne se présentait-il pas bien chargé de tempêtes? Les idées et les mœurs se trou-, valent en un imminent péril de prendre une direction erronée ; les liens de l'autorité, les nœuds de la famille, semblaient près de se rompre; l'Europe courait le risque de se voir replongée dans le chaos d'où elle se dégageait avec tant de peine. Or, dans ces mêmes temps, le croissant brillait sur l'Espagne; il régnait en Afrique; il triomphait en Asie. Fallaitil que l'Europe, en un pareil moment, perdit son unité religieuse, vit s'introduire dans son sein le schisme, et avec le schisme la discorde et la guerre? Fallait-il que les éléments de civilisation et de culture créés par le Christianisme fussent dispersés

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OU frappés de stérilité? Devait-on voir les lois et les institutions, imprégnées de cette religion divine, se corrompre et périr par l'altération des croyances? Enfin, le cours de la civilisation européenne devaitil être violemment détourné ; les nations qui s élançaient déjà vers un avenir prospère, devaientelles être condamnées à voir leurs espérances dissipées, et à rétrograder vers la barbarie?

Tel était, dans ce temps-là, Vimmense problème posé devant la société. Je ne crains pas de rassurer, le mouvement religieux qui se déploya à cette époque, et les nouvelles institutions monastiques, si légèrement accusées d'extravagance, furent un puisi sant moyen employé par la Providence pour sauver la Religion et avec elle la société. Si rillustre Espagnol saint Dominique de Guzman, si l'homme admirable d'Assise, n'occupaient pas une place sur les autels, ils mériteraient que des statues leur fussent dressées par la société et Thumanité reconnaissantes.

Mais quoi ! nos paroles sont un sujet de scandale pour vous, qui n'avez lu et n'avez considéré l'histoire qu'à travers le prisme des préjugés protestants et philosophiques. Dites-nous donc ce que vous trouvez de répréhensible chez ces hommes. Leurs doctrines sont celles de l'Évangile ; ce sont ces mêmes doctrines à l'élévation, à la sainteté desquelles vous avez été forcés de rendre hommage ; et la vie de ces hommes est pure, sainte, héroïque, conforme en tout à leur enseignement. Demandez-leur quel objet ils se proposent : celui de prêcher à tous les

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hommes la vérité catholique; d'employer leurs efforts, leur énergie, à la destruction de Terreur, à la réforme des mœurs; d'inspirer aux peuples le respect dû à toute autorité légitime, ecclésiastique et civile. Eu un mot^ ces hommes ont résolu de consacrer leur vie au soulagement des maui de l'Église et de l'État.

Ils ne se contentent pas de velléités stériles. Quelques discours, quelques efforts passagers ne leur suffisent pas. Ils fondent des institutions dont les membres pourront se répandre sur toute la surface de la terre, et transmettre aux générations futures l'esprit apostolique qui leur a inspiré leurs grandes pensées. La pauvreté à laquelle ils se condamnent est extrême ; les habits dont ils se couvrent sont misérables ; mais rappelez-vous qu'ils se proposent de renouveler l'esprit évangélique, si fort oublié de leur temps ; rappelez-vous qu'ils vont se trouver en face des émissaires de sectes corrompues, lesquels, s'efforçant de parodier l'humilité chrétienne, et affectant un désintéressement absolu, font parade de se présenter en public sous des habits de mendiants ; rappelez- vous, enfin, qu'ils vont prêcher des peuples semi-barbares, et que, pour sauver ces peuples du vertige de Terreur, il ne suffit plus de paroles, même accompagnées d'une régularité commune : il faut des exemples extraordinaires, une manière de vivre qui soit, à elle seule, un sujet puissant d'édification : il faut la sainteté revêtue d'un extérieur propre à frapper vivement l'imagination.

298 CHAPITBE XLIII.

Le nombre des nouveaux religieux est considérable ; leur foule s*augmente sans mesure dans les pays où ils s'établissent : on ne les trouve plus seulement dans les campagnes et dans les hameaux ; ils pénètrent au milieu des cités les plus populeuses. Faites attention que l'Europe n'est plus formée seulement d'un amas de bourgs et de chaumières pressées autour d'un château féodal ; elle ne se compose plus uniquement de quelques villages groupés à l'entour d'opulentes abbayes. Un grand nombre de vassaux ont déjà secoué le joug des seigneurs ; des municipalités puissantes paraissent de toutes parts, et la féodalité tremblante se voit fréquemment forcée de s'humilier. Les villes deviennent plus populeuses; chaque jour, par l'effet de l'émancipation qui s'opère dans les campagnes, elles recueillent de nouvelles familles. L'industrie et le commerce, faisant entrevoir des moyens nouveaux de subsistance, excitent l'accroissement de la population : il résulte de tout cela que l'action religieuse et morale doit s'exercer sur une plus vaste échelle ; que des moyens plus généraux, partant d'un centre commun, et affranchis des entraves ordinaire^, sont devenus nécessaires. Ainsi s'expliquent les institutions monastiques à l'époque dont nous parlons ; tel est le secret de leur multiplicité étonnante, de leurs nombreux privilèges et de cette disposition remarquable qui les place sous la dépendance immédiate de l'autorité du pape.

Le caractère même dont ces institutions sont empreintes (caractère quelque peu démocratique, non

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seulement parce que des hommes de toutes les classes ysont reunis, mais à cause de Torganisation spéciale de leur gouvernement), est éminemment propre à rendre efficace leur influence sur une démocratie turbulente, fière, enorgueillie de sa récente liberté, peu disposée , par conséquent , à sympathiser avec ce qui aurait présenté des formes aristocratiques et exclusives. Cette démocratie trouve dans les nouvelles institutions monastiques une certaine analogie avec sa propre existence et sa propre origine. Ces hommes sont sortis du peuple, vivent continuellement en communication avec le peuple, sont vêtus, comme le peuple, d'habits grossiers, sont pauvres comme le peuple ; et de même que le peuple a ses assemblées dans lesquelles il nomme ses magistrats, de même les religieux tiennent leur chapitre où ils nomment leurs prieurs et leurs provinciaux. Les nouveaux religieux ne sont point des anachorètes vivant dans des déserts lointains, ni des moines abrités dans de riches abbayes , ni des ecclésiastiques dont les fonctions et la tâche soient circonscrites à un pays déterminé. Ce sont des hommes sans demeure fixe, que Ion trouve tantôt dans une cité populeuse, tantôt dans un hameau misérable ; aujourd'hui au centre du vieux continent, demain sur un navire qui les porte dans les contrées les plus reculées du globe ; tantôt dans le palais des monarques, prenant part aux plus hautes affaires de l'État; tantôt au foyer dune famille obscure, qu'ils consolent dans Tinfortune. Ces mêmes hommes, qui

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se sont couverts d'éclat dans les chaires des universités, enseignent le catéchisme aux enfants dans la plus humble bourgade ; les orateurs illustres qui ont prêché devant les rois et les grands vont expliquer rÉvangile dans une paroisse inconnue. Le peuple les rencontre continuellement sur ses pas, soit dans ses jours de félicité, soit dans ses heures de tristesse et de larmes.

On conçoit sans peine l'ascendant de pareilles institutions. Leur influence isur l'esprit des peuples dut être incalculable ; les nouvelles sectes qui tendaient à égarer la multitude se trouvèrent en face d'un adversaire infiniment supérieur. On voulait séduire les simples par Tostentation d'une grande austérité, d'un merveilleux désintéressement ; on voulait tromper les imaginations par la vue d'un extérieur mortifié, de vêtements pauvres et grossiers : les nouvelles institutions monastiques se présentaient avec ce même appareil ; la doctrine de vérité était suivie du cortège dont l'erreur se faisait accompagner. Du sein des classes populaires sortent des déclamateurs qui captent l'attention et s'emparent des esprits par une éloquence fougueuse ; sur tous les points de l'Europe paraissent, des orateurs qui plaident pour la cause de la vérité, et font servir à la défense de la Eeligion ce que d'autres prétendent utiliser pour la combattre. Ils accourent, on les trouve partout où il est besoin de résister aux efforts d'une secte. Libres de tout lieu avec le monde, n'appartenant à aucune église particulière, à aucune province, à aucun

l'buropb au treizième siècle. soi

royaume, ils ont la mobilité nécessaire pour passer rapidement d'un point à un autre et se trouver partout où leur présence est réclamée par quelque nécessité urgente.

I.a force de l'association, connue des sectaires et employée par eux avec tant de succès, se trouve ^à un degré admirable dans ces nouvelles institutions. L'individu y est sans volonté propre ; un vœu d'obéissance perpétuelle la soumis à la volonté d'autrui, et cette dernière volonté se trouve à son tour assujettie à celle d'un autre : il se forme ainsi une chaîne dont le premier anneau repose entre les mains du pape. La force de l'association et celle de l'unité se trouvent réunies : le même pouvoir renferme tout le mouvement , toute la chaleur d'une démocratie ; toute la vigueur, toute la promptitude de la monarchie.

On a dit que ces institutions furent un puissant soutien pour Tautorité des papes : cela est certain ; on peut ajouter que, si elles ne se fussent formées^ le schisme de Luther se serait réalisé peut-être trois siècles plus tôt. Mais, d'un autre côté, on devra convenir que l'établissement de ces institutions ne fut point dû à des projets de la papauté. Ce ne furent pas les souverains pontifes qui en conçurent la pensée : des individus isolés , guidés par une inspiration supérieure, en formèrent le dessein, en tracèrent le plan, et, soumettant ce plan au jugement du siège apostolique, vinrent demander l'autorisation de réaliser leur entreprise.

802 GHAPITRB XL1II.

Les institutions qui se fondent en vue de consolider et d'agrandir le pouvoir des rois émanent soit des monarques eux-mêmes, soit de quelqu'un de leurs ministres qui, s'identifiant avec les intérêts du pouvoir royal, a formulé et exécuté la pensée du trône. 11 n'en est point ainsi du pouvoir des papes : lappui des nouveaux instituts contribue à soutenir ce pouvoir contre les attaques des sectes dissidentes, mais la pensée de fonder ces instituts mêmes n'est venue ni des papes ni de leurs ministres. Des hommes inconnus se sont levés tout à coup du milieu de la foule ; dans leurs antécédents on ne trouve rien qui les rende suspects de s'être entendus au préalable avec Rome; leur vie entière atteste qu'ils ont agi en vertu d'une inspiration descendue sur eux, inspiration qui ne leur a permis aucun repos jusqu'à ce qu'ils aient exécuté ce qui leur était prescrit. Dans tout cela, il n'entra rien, il ne put entrer rien des desseins particuliers de Rome ; l'ambition n'eut là aucune part.

De cela, tout homme sensé doit tirer une des deux conséquences que voici : ou bien l'apparition des nouvelles institutions monastiques fut l'œuvre de Dieu , qui voulut sauver son Église en la soutenant ainsi contre les attaques nouvelles , en protégeant l'autorité du pontife romain ; ou bien le Catholicisme lui-même contenait dans son sein un instinct sauveur qui le conduisit à créer ces institutions, c'est-à-dire ce qu'il lui fallait pour sortir triomphant de la crise où il était engagé. Pour les catholiques, ces deux propositions sont identiques ; dans

l'eubopb au TRBIZIÈMB SIÈCLB. 303

l'une et dans l'autre, nous ne voyons que Taccomplissement de cette promesse : Sur cette pierre je bâtirai mon Église , et les portes de V enfer ne prévaudront point contre elle. Les philosophes, qui ne considèrent point les choses à la lumière de la foi, expliqueront ce phénomène de la manière qui leur plaira : mais ils seront forcés d'avouer qu*une admirable sagesse et la plus haute prévision apparaissent ici au fond des faits. Que s'ils persistent à ne point reconnaître le doigt de Dieu dans ces événements, à n'y voir que le fruit de plans bien concertés, ou le résultat d'une organisation combinée avec art, du moins leur est-il impossible de refuser à ces plans, à cette organisation, une sorte d'hommage. En effet, puisqu'ils confessent que le pouvoir du pontife romain, même considéré sous le rapport purement philosophique, est le plus admirable de tous les pouvoirs qui aient paru sur la terre , n'est-il pas évident que cette société appelée l'Église catholique montre dans sa conduite, dans l'esprit de vie qui l'anime, dans l'instinct qui la fait résister à ses ennemis, le phénomène le plus incompréhensible qui se soit jamais vu en aucune société? Appelez cela instinct ^ esprit^ peu importe à la vérité. Le Catholicisme met au défi toutes les sociétés, toutes les sectes, toutes les écoles, de réaliser ce qu'il a réalisé, de triompher des obstacles dont il a triomphé, de traverser sans périr les crises qu'il a traversées. On alléguera tels exemples qui montrent l'œuvre de Dieu parodiée plus ou moins par la fourberie; mais les magiciens de l'É-

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gypte, mis en présence de Moïse, auront bientôt atteint le terme de leurs artifices; l'Envoyé divin opérera des prodiges auxquels ils ne pourront réassir, et ils seront contraints de dire : Digitus Dei est hiCy le doigt de Dieu est ici !

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