CHAPITRE XLVII
DE l'AYJSHIR des ORDRES RELIGIEUX. — DE LEUR NÉCESSITE ACTUELLE (*).
Lorsque, après avoir fixé ses regards sur le vaste et intéressant tableau que présentent les communautés religieuses, après s'être rappelé leur origine, leurs formes variées, leurs vicissitudes de pauvreté et de richesse, d'abaissement et de prospérité, de relâchement et de réformes austères, on les voit se soutenir
(*) En tète de ces pages prophétiques , il nous semble bon de rappeler que Fou vrage entier porte la date de 1 841 et 1 843. N. deVÉdit,
348 CHÀPITBS XLYII.
encore ou surgir de nouveau de tous côtés, on se demande quel sera désormais leur avenir? Leur passé est plein d éclat; quelle influence n'ont-^lies pas exercée sur la société, sous mille aspects divers et à travers les mille phases de la société elle-même ! Mais aujourd'hui quel tableau nous offrent-elles? D'un côté, elles se sont affaiblies comme croule un vieux mur sourdement miné par le temps ; de l'autre, on les a vues disparaître tout à coup, comme une faible plantation que louragan renverse : elles semblaient d'ailleurs condamnées sans appel par l'esprit du siècle. La matière, devenue souveraine, étendait de toutes parts son empire, laissant à peine à l'esprit un instant pour se recueillir ; l'industrie et le commerce, portant leur agitation jusque sur le dernier coin de terre, confirmaient le jugement de la philosophie irréligieuse contre une classe d'hommes consacrés à la prière, au silence, à la solitude. Néanmoins, les faits démentent chaque jour ces conjectures; le cœur des chrétiens conserve encore des espérances, et ces espérances se fortifient, s'avivent de plus eu plus. La main de la Providence, qui accomplit ses hauts desseins en dépit des vaines pensées de Thomme, se montre de plus en plus admirable. Le philosophe voit s'ouvrir devant lui un large champ de méditation ; il calcule l'avenir probable des communautés religieuses ; il peut faire des conjectures sur l'influence qui leur est réservée dans l'avenir de la société.
Nous avons déjà vu quelle est la véritable origine
LBS OBDBES BBLIGIBDX SNGOBB N^CESSÀIBBS. 349
des Ordres religieux ; eelte origine se trouve dans lesprit même de la Religioa catholique, et Thistoire nous dit que ces institutions ont surgi partout où s'est établie la Religion. Elles ont présenté telle ou telle forme, ont eu telle ou telle règle ; mais le fait a été toujours le même; d'où nous pouvons inférer que, partout où le Catholicisme se conservera , les institutions religieuses reparaîtront d*une manière ou d'une autre. C'est un pronostic que Ton peut faire avec certitude; le temps ne viendra point le démentir. Nous vivons au milieu d'un siècle noyé dans un matérialisme voluptueux; les intérêts que Ion nomme positifs, ou, en termes plus clairs, Tor et les plaisirs, ont acquis un tel ascendant, qu*on pourrait craindre de voir certaines sociétés rétrograder vers les mœurs du paganisme, vers les temps où la religion pouvait se résumer dans ces mots : divinisation de la matière. Mais au milieu même de cette affliction , lorsque Tespi^it se sent près de défaillir, on peut encore reconnaître que Tàme de rhomme nest pas morte, que l'élévation des idées, la noblesse, la dignité des sentiments, ne sont pas entièrement bannies de la terre. L'esprit humain, se trouve trop grand pour se borner à de misérables objets ; il comprend qu il lui est encore donné de s'élever plus haut qu'un ballon enflé par la vapeur.
Remarquez ce qui arrive par rapport au progrès industriel. Ces machines fumantes qui sortent de nos ports avec la rapidité d'une flèche, ces chars brûlants IT. 20
SSO GH^PITRB XI.TII.
qui BillonaeDt les plaines, réalisant sous nos yeux ee qai aurait paru on songe à nos pères; ees autres machines qui communiquent leurs nioutements à des ateliers gigantesques, et élaborent avec une précision indicible les produits les plus délicats, tout cela est grand et admirable ; mais déjà cela ne nous étonne plus ; ces merveilles ne captivent pas plus notre attention que la généralité des autres objets qui nous environnent. L'bomme sent qu'il est encore plus grand que ces machines et ces chefs-d'œuvre de l'art. Son cœur est un abime que rien ne remplit. Donnez-lui le monde entier, et le vide restera le même. L'âme, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, ne peut être satisfaite que parla possession de Dieu lui-même*
La Religion catholique avive sans cesse ces hautes pensées; sans cesse elle signale ce vide immense. Au temps de la barbarie, elle se plaça parmi les peuples grossiers pour les conduire à la civilisation. Elle reste aujourd'hui parmi les peuples civilisés pour les prévenir contre la dissolution qui les menace. Peu lui importe le mépris avec lequel lui répondent l'indifférence et l'ingratitude ; elle adresse ses avertissements avec une constance infatigable, et se conserve intacte, immuable au milieu de l'agitation, de l'instabilité des choses humaines. Telles cc^s basiliques qui nous ont été léguées par les vieux siècles, restent debout, entières à travers les révolutions, les bouleversements; autour d'elles s'élèvent et disparaissent les habitations de l'homme, les palais des
LSS OBDBBS BBLI6IBUX INCOIX NEGBSSAIBBS. 851
grands et la cabane du pauvre ; Fédifice, bruni par le temps, demeure comme une mystérieuse appari* tion ; sa coupole gigantesque fait oublier tout ce qui l'entoure ; sa flècbe hardie s^élance jusqu'au ciel.
Les efforts de la Religion ne restent pas sans fruit ; les intelligences pénétrantes reconnaissent sa vérité; les hommes mêmes qui refusent de soumettre leur obéissance à la foi, confessent la beauté, Tutilité, la nécessité de cette Religion divine ; ils la regardent comme un fait historique de la plus haute importance, et conviennent que le bon ordre et la prospérité des familles, celle des États, en dépendent. Mais Dieu, qui veille à la conservation de VÉ*glise, ne se contente pas de ces ayeux de la philosophie; des torrents de grâce descendent d'en haut, TEsprit divin se répand et renouvelle la face de la terre. Du sein même de ce monde corrompu ou indifférent, s'élancent fréquemment des hommes dont les fronts ont été touchés par la flamme de l'inspiration, dont les cœurs sont embrasés par un céleste amour. Dans la retraite, en méditant les vérités éternelles, ils ont acquis cette trempe d'âme qui est nécessaire pour réaliser les entreprises ardues. Au mépris delà raillerie et de l'ingratitude, ils se consacrent à servir et consoler les infortunes humaines, à élever Tenfance, à convertir les peuples idolâtres. La Religion catholique doit subsister jusqu'à la consommation des siècles, et tant qu'elle subsistera, il y aura des hommes privilégiés que Dieu séparera de la foule pour les appeler à une sainteté eitraordi-
852 CHAPITBB XLYII.
naire. Or, ces hommes se chercheront réciproqaement, se réuniront pour prier, s'associeront pour s entr'aider dans leurs entreprises, demanderont la bénédiction du Yicaire de Jésus-Christ, et fonderont des communautés. Que ce soient des Ordres anciens modifiés, on d'autres Ordres entièrement nouveaux, peu importe : Forigine, la nature, le but seront les mêmes ; en vain les efforts de l'homme s'opposeront aux miracles de la grâce.
L'état même des sociétés actuelles réclamera Texis* tence des Instituts religieux. LorsViue Ton aura examiné plus profondément l'organisation des peuples modernes ; lorsque le temps, par des leçons amères et des expériences terribles, aura jeté un jour plus vif sur la situation réelle des choses, on reconnaîtra que des erreurs, encore plus grandes qu'on ne le croit, ont été commises par rapport à l'ordre social aussi bien que par rapport à l'ordre politique. Déjà des épreuves douloureuses ont rectifié grandement les idées ; mais cela ne suffit point encore.
Les sociétés actuelles manquent évidemment des moyens qu'il leur faudrait pour faire face aux nécessités dont elles se trouvent pressées. La propriété se divise et se subdivise ; tous les jours elle devient plus inconstante, plus mobile. L'industrie multiplie ses produits d'une manière effrayante. Le commerce s'étend sur une échelle indéfinie. La société, touchant au terme d'une prétendue perfection, est smr le point de combler les vœux de cette école aux yeux de laquelle il n'est point de but plus utile, plus
tKS ORDRES RELIGIBUX SNGORE NBCBSSAIRBS. 353
grand à atteindre qne celui d'un déTeloppement immense des intérêts matériels. Mais il arrive que la misère s*est accrue dans la proportion même de Taugmentation des produits. Aux yeux de tout homme doué de prévoyance , il est clair comme la lumière du jour que les choses suivent une direction erronée, et que si Ton n'y peut porter remède à temps, le dénoùment sera funeste : ce vaisseau que nous voyons marcher si rapidement, vent en poupe et voiles déployées, court tout droit se briser sur un écueil. D'une part, Taccumulation des richesses, fruit de la rapidité du mouvement industriel, tend à rétablissement d'un système qui exploiterait au profit d'un petit nombre les sueurs et la vie de tous ; d'autre part, cette tendance même trouve son contre-poids dans les idées de nivellement dont une foule de têtes sont agitées, et qui, formulées en dif* férentes théories, attaquent plus ou moins ouvertement l'organisation actuelle du travail, la distribution des produits, et la propriété même. Des multitudes immenses, accablées de misère, privées d'instruction et d'éducation morale, sont disposées à soutenir la réalisation de projets non moins criminels qu'insensés, le jour où un concours funeste de circonstances rendra la tentative possible. Il est superflu d'appuyer par des faits les assertions que nous venons d'émettre ; l'expérience de chaque jour ne les confirme que trop.
A la vue d'une telle situation, nous est-il permis de demander à la société quels sont ses moyens, soit
354 GHAFITKB XLYII.
pour améliorer l'état des masse», soit pour les diri^ ger et les contenir? Il est dair que, pour améliorer les masses , il ne suffit pas de l'inspiration des intérêts privés ni de Finstinct de conseryation qui anime les classes fortunées. A proprement parler, ces classes, telles quelles existent actuellement, n'ont point le caractère qui constitue la classe ; ce n'est plus qu un ensemble de familles sorties hier de Tobscurité et de la pauvreté, et qui marchent rapidement vers Tabime duquel elles sont sorties, laissant la place à d'autres qui parcourront le même cercle. Chez elles, rien de fixe ni de stable; elles vivent an jour le jour, sans songer au lendemain : bien différentes de l'ancienne noblesse, dont le berceau se perdait dans les ténèbres de l'antiquité, et dont Torganisation et la force promettaient de longs siècles de vie. Alors on pouvait suivre un système, et, en effet, on en suivait un; car ce qui vivait aujourd'hui était assuré de vivre demain. Tout, mainte nant, est inconstant; les individus comme les familles se pressent d'accumuler, non pour fonder la richesse qui devra soutenir la grandeur d'une maison illustre, mais pour jouir aujourd'hui même de ce qui a été amassé aujourd'hui. Le pressentiment du peu de durée que doivent avoir les choses augmente le vertige de la dissipation. Le temps n'est plus où les familles opulentes s'efforçaient à l'envi de fonder quelque établissement durable, propre à perpétuer Téclat de leur nom. Les hôpitaux, les diverses maisons de bienfaisance ne sortent pfais dies
LES OflDBES RBLiaiBUI SNCOBB NÉCESSÀIBSS. 1^6
coffres du banquier, comme jadis des vieux ohAteaux. U faut Ta vouer, les classes aiséeg de la société actuelle ne remplissent pas le devoir qui leur appartient; les pauvres doivent respecter la propriété des riches, mais les riches à leur tour sont obligés de respecter la fortune des pauvres : Dieu l'a réglé ainsi.
U suit de ce que je viens d'exposer que le ressort de la bienfaisance manque à Torganisation sociale. Or, remarquez que Tadministration ne constitue pas la société : elle suppose la société déjà existante, et toute formée. Lorsque Ton demande le salut de la société aux moyens purement administratifs, on s'é*vertue à faire une chose qui est en dehors des lois de la nature. En vain imaginera-t^n des expédients nouveaux, en vain tracera-t-on des plans ingénieux { la société a besoin d'un agent plus puissant que lad'ministration. Il est de toute nécessité que le monde se soumette à la loi de l'amour, s'il ne veut passer de nouveau sous le joug de la force : Charité, ou Servitude. Tout peuple qui n'a point eu la charité n a trouvé d'autre façon de résoudre le problème social que d'assujettir le plus grand nombre à les* clavage. La raison enseigne, l'histoire prouve que l'ordre public, la propriété, la société même ne sauraient subsister, si l'on ne choisit entre ces deux extrêmes. Les sociétés modernes ne s'exempteront pas de la loi générale. Les symptômes qui s'offrent aujourd'hui même indiquent d'une manière claire les événements dont les ^éuérations qui doivent potts «uceéder seront les Iteoins.
356 CHiPITES XLVII.
Heureusement le feu de la charité brûle encore sur la terre; mais llndifférence et les préjugés impies l'obligent à brûler sous la cendre. À la moindre étincelle qui s'en échappe, on s'alarme, comme si cette étincelle devait allumer un incendie. Qae si Ton favorisait les institutions exclusivement basées sur le principe de la charité» on toucherait bientôt du doigt les salutaires résultats, la supériorité qu elles ont sur tout ce qui a un autre fondement. Impossible de faire face aux nécessités que je viens d'indiquer, à moins d'organiser sur une vaste échelle des systèmes de bienfaisance dirigés par la charité : or cette organisation ne peut se faire que par des instituts religieux. Assurément les chrétiens qui vivent au milieu du siècle peuvent former des associations par lesquelles cet objet se trouve plus ou moins atteint : mais il reste une multitude de soios qui exigent absolument la coopération d'hommes exclusivement consacrés à les remplir. En outre, il faut un noyau qui serve de centre à tous les efforts ; noyau qui, dans sa nature propre et intime, présente une garantie de conservation, et prévienne les interruptions, les oscillations inévitables parmi un grand nombre d'agents isolés entre eux.
Ce système dont nous parlons doit s'étendre aussi à l'éducation et à Tinstruction de la classe la plus nombreuse. Les écoles resteront stériles, sinon nuisibles, si elles ne sont fondées sur la religion ; or ce fondement ne sera que d'apparence et de nom, tant que la direction des écoles n'appartiendra pas aux
LES OBDBBS HBLIGIBUX BIÏGOBB NBGBSSAIBBS. 357
ministres mêmes de ]a religion. Le clergé séculier remplira une partie de ces soins ; mais il ne suffit point à la tâcbe : d'une part le petit nombre de ses membres, de Tautre ses divers deyoirs l'empêchent d'étendre assez son action, pour porter secours à toutes les nécessités que présente l'époque. D'où il suit que la propagation des instituts religieux a, de nos jours, pour la société, une importance qu'on ne peut méconnaître, à moins de fermer les yeux à l'évidence.
En réfléchissant sur l'organisation des nations européennes, vous comprendrez que leur marche a été faussée par quelque cause funeste. Leur situation est tellement singulière, qu'elle ne peut être le résultat des principes d'où ces nations ont tiré leur origine et leur accroissement. Il est visible que cette multitude innombrable, que l'on voit au milieu de la société, disposant de toutes ses facultés avec une liberté entière, n'a pu, en l'état où elle se trouve, être comprise dans le dessein primitif de la civilisation. Lorsque l'on crée des forces, il faut savoir ce que l'on en fera, par quel moyen on leur conununiqnerale mouvement et la direction ; sans quoi on ne prépare que chocs violents , agitation sans fin, désordre, destruction. Le mécanicien, qui ne peut introduire une force dans sa machine sans briser l'harmonie des autres moteurs, se garde bien de l'y faire entrer ; il sacrifie sans peine l'accélération du mouvement, la plus grande énergie de llmpulsion, aux exigences fondamentales de la conservation de
B58 GHAPITBB XLYII.
la machine, de Tordre et de l'utilité de ges fonctions. On remarque, dans la société actuelle, cette force qui ne se trouve point en harmonie avec les autres, et les hommes chargés de diriger la machine s'occupent fort peu d'établir l'harmonie qui manque. Rien n'agit sur la masse du peuple, si ce n'est la soif ardente d'améliorer sa situation, de trouver des aises, d'obtenir les jouissances dont les classes riches sont en pos^ session. Bien qui incline les classes pauvres à se résigner aux rigueurs du sort; rien pour les consoler dans leur infortune ; rien pour leur rendre les maux présents supportables, en vue d' une espérance meilleure ; rien pour leur inspirer le respect de la propriété, l'obéissance aux lois, la soumission au gouverne* ment ; rien pour faire naître en eux la reconnaissance envers les classes puissantes ; rien pour tempérer leurs haines, diminuer leur envie, adoucir leur colère; rien pour élever leurs pensées, pour détacher leurs désirs des plaisirs sensuels ; rien pour former dans leur cœur une moralité solide, capable de les contenir sur le penchant du vice et du crime. Si Ton y fait attention , les hommes de ce siècle, pour mettre un frein aux masses, comptent sur trois moyens, qu'ils regardent comme suffisants. Ces moyens, les voici : Tintérêt privé bien entendu, la force publique bien employée, ramollissement des corps, suivi de l'affaiblissement de l'esprit. Ils regardent ces moyens comme suffisants ; mais la raison et l'expérience montrent assez que, loin d'être efficaces y ils sont dangereux.
LES OBDRES BELIDIECX BNCOBE NECESSAIRES. 359
« Faisons entendre au pauvre, dit la philosophie, qu'il a aussi intérêt à respecter la propriété du riche ; que ses facultés et son travail sont une propriété véritable, laquelle à son tour demande du respect ; maintenons une force publique imposante, toujours prête à se porter sur les points menacés et à étouffer dès leur naissance les tentatives de désordre ; organisons une police qui s'étende comme un immense filet sur la société, et au regard de laquelle rien ne puisse échapper ; rassasions le peuple de jouissances à bon marché ; fournissons-lui les moyens dlmiter les plaisirs raffinés de nos salons et de nos théâtres ; par là, ses mœurs s'adouciront, c'est-à-dire s'éner-r veront; le peuple deviendra impuissant à opérer de grands bouleversements, ne sentant que faiblesse dans son bras et lâcheté dans son cœur. » Ainsi peut se formuler le système qui prétend diriger la société et mettre un frein aux passions perturbatrices, sans se servir de la Religion.
Arrètons-nous un instant à examiner ces moyens. Il est facile d'écrire, dans de belles pages, que le pauvre est intéressé à respecter la propriété du riche, qu'il doit, par cette seule considération, rester soumis à Tordre établi; cela, sans dire un mot des principes de morale, et en laissant de côté tout ce qui s'éloigne de Tintérêt purement matériel. Il est facile de remplir des livres entiers de cette doctrine ; mais la difficulté consiste à la faire entendre au malheureux père de famille qui, enchaîné au plus rude travail, gagne à peine sa subsistance ou
360 CHAPITBE XLYII.
celle de sa famille, et qai, le soir, rentrant dans sa fangeuse demeure, au lien de repos et de soulagement , n*y trouve que gémissements et pleurs. En yérité, est-il étrange qu'une semblable théorie ne soit point accueillie par ces misérables , dont l'intelligence ne peut s'élever jusqu'à saisir la parité entre le pauvre et le riche, lorsqu'il s'agit d intérêts matériels? Nous le dirons sans détour : si l'on bannit du monde les principes moraux, si Ton veut fonder exclusivement sur Vintérèt le respect dû à la propriété , les paroles adressées ici au pauvre ne sont qu'une imposture ; il est faux que son intérêt privé soit d'accord avec l'intérêt du riche.
Supposez une révolution effroyable ; figurez- vous que l'ordre établi est bouleversé, que le pouvoir succombe, que toutes les institutions disparaissent, que les propriétés se partagent ou restent abandonnées au premier occupant : à linstant le riche perd, il n'y a pas de doute ; voyons ce qui arrive ou peut arriver au pauvre. Lui volera-t-on son misérable avoir? nul n'y songera ; la misère ne tente point la cupidité. Vous me direz que le travail lui manquera et que la faim viendra par suite ; cela est certain : mais ne voyez-vous pa3, néanmoins, que le pauvre, dans ce cas, est un joueur pour qui la chance de perte est compensée par les probabilités d'un riche butin? Ce butin, dites- vous, il ne lui sera pas permis de le garder? Qu'en savez-vous? Si le sort vient à changer sa pauvreté en richesse, le pauvre ne manquera pas d'imaginer aussitôt un ordre nouveau, ungouver-
yGooçIe
LBS OBDRES BBLIGIEUX SNGOBE NECBSSÀIBES. 361
nement qui lui garantira les droits acquis et empêchera de détruire les faits accomplis. Lui manquerait-il, par hasard, quelque exemple à suivre eu cette occurrence ? Des exemples récents se sont-ils si facilement oubliés? Le pauvre voit bien qu'un grand nombre de ses semblables souffrira des maux sans fin et sans compensation ; il n*ignore pas qu'il peut lui arriver à lui-même de retomber au nombre des malheureux. Mais supposez qu'il n'ait d'autre guide que l'intérêt, supposez que les infortunes nouvelles, dans leur dernier excès, ne puissent lui apporter que la faim et la nudité, à quoi il se trouve si bien accoutumé, vous ne pourrez taxer de témérité l'audace ayec laquelle il se précipitera en avant, au risque d'augmenter peut-être ses privations, mais avec l'espérance de s'en délivrer peut-être pour toujours. C'est une question de calcul; or, lorsqu'il s'agit de l'intérêt privée on ne saurait reconnaître à la philosophie le droit de régler elle-même les comptes du pauvre.
La force publique et la vigilance de la police sont les principales ressources sur lesquelles se fonde l'espérance, et à coup sûr, non sans raison; car, si à l'heure qu'il est, le monde n'est pas bouleversé de fond en comble, c'est à l'une et à l'autre qu'on le doit. De nos jours, on ne voit plus, comme dans les temps antiques, des troupes d'esclaves liés de chaînes ; mais on voit des armées entières, l'arme au bras, garder les capitales. Si l'on y réfléchit, après tant de discussions, tant d'essais, tant de change- IL 21
862 QHAPITBI XLVII.
ments, les questions de goaveroement, d'ordre publie ont fini par se résoudre en des questions de force. La classe riche a les armes en main pour résister aux tentatives de la classe pauvre; et au-dessus de Tune et de l'autre sont les armées qui maintiennent, lorsqu'il en est besoin , la tranquillité à coups de canon. Certes, ce tableau qai s'offre à nous chez les nations européennes, est digne de notre attention. Depuis la chute de Napoléon, les grandes puissances ont joui d'une paix octavienne ; les petits événements qui de temps en temps ont troublé cette paix universelle, Toccupation d'Ancône, le siège d'Anvers, la guerre de Pologne ne peuvent être considérés comme des guerres européennes^, et quant à l'Espagne, circonscrite dans un étroit théâtre, elle ne pouvait traverser les mers, ni franchir les Pyrénées. Eh bien ! nonobstant ces circonstances, la statistique de l'Europe nous présente des aimées énormes; les budgets nécessaires pour les entretenir épuisent et écrasent les peuples. A quoi sert cet appareil? Croyez-vous que des forces si gigantesques soient uniquement tenues sur pied pour empêcher que les gouvernements ne se trouvent pris à l'improviste, le jour de cette guerre générale qui menace toujours et n'éclate jamais, guerre que les peuples ni les gouvernements eux-mêmes ne redoutent? Non, ces armées sont destinées à suppléer les moyens moraux, dont le défaut se fait sentir partout, mais surtout dans ces pays où les mots de justice et de liber U ont été employés avec le plus d'ostentation.
LES OBDBES BBLIGIBUX ENGORB NBCBSSAIRBS. 363
L'amollissement des classes nombreuses au moyen d'un travail monotone et d'un abandon complet au plaisir, peut être considéré par quelques hommes comme un élément d'ordre, puisque par là on brise, ou du moins on affaiblit le bras qui pourrait porter les coups. Les prolétaires de notre siècle, en effet, ne sont point capables de déployer Ténergie terrible des anciens champions des communes, de ces hommes qui, secouant le joug des seigneurs, luttaient corps à corps contre ces formidables guerriers dont les noms s'étaient immortalisés dans les champs de la Palestine. Les nouveaux révolutionnaires manqueraient d'ailleurs de ce courage, de cet enthousiasme que des idées grandes et généreuses communiquent à l'âme. L'homme qui combat uniquement pour se procurer des jouissances , ne sera point capable de sacrifices héroïques. Les sacrifices demandent Tabnégation; or, la soif des plaisirs n'est que l'égoïsme porté au dernier degré de raffinement. Et cependant, il faut observer qu'un genre de vie purement matériel finit par éteindre ses sentiments, et plonge Fâme dans une sorte de stupidité, dans un oubli de soi-même qui peut en certains cas remplacer la valeur. Le soldat qui marche tranquillement à la mort au sortir d'une orgie brutale, l'homme qui se tue lui-même avec calme, sans inquiétude sur son avenir, se trouvent précisément dans cette situation : l'audace de l'un et la fermeté de l'autre témoignent du mépris de la vie. De même, si Ton suppose les passions publiques excitées, on
864 CHAPITBB XLVII.
pourra voir les classes nombreuses déployer une énergie dont elles paraissent incapables. La vue de leur multitude relèverait leur courage ; d astucieux tribuns, se mettant à leur tète, achèveraient de les rendre terribles.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : c'est que la société actuelle ne peut se soutenir privée du secours des moyens moraux. Restreints comme ils le sont aujourd'hui, ces moyens ne suffisent pas; par conséquent, il est indispensable de fomenter des institutions propres à exercer réellement et efficacement une influence morale. Les livres ne sont point assez; l'instruction n'est qu'un moyen insuffisant , lequel même peut devenir funeste si on ne l'appuie sur de solides idées religieuses. Un sentiment religieux vague^ indéfini, sans dogme ni culte, ne servira qu'à propager des superstitions grossières parmi les masses, à former une religion de poésie et de roman dans les classes cultivées : vains remèdes qui n'arrêtent point le cours du mal, et qui, redoublant le vertige du malade, précipitent sa mort.
Éducation, instruction, moralisation du peuple, ces mots qui sont dans la bouche de jkout le monde, prouvent combien vive et généralement sentie est la plaie du corps social, combien urgente est la nécessité d'apporter un remède. Voilà pourquoi des projets de bienfaisance fermentent dans tant de tètes ; pourquoi on essaye tant d'écoles d'enfants, d'adultes, et autres semblables institutions. Mais tout demeurera inutile si l'œuvre n'est confiée à la charité
LES OBDBES BBLIGIBUX ENGOBE NÉGBftSAIBBS. 365
chrétienne. Du reste, qu'on mette à profit les connaissances acquises en cette matière par Texpérience; qu afin de mieux atteindre le but, on utilise les progrès administratifs ; que les établissements soient accommodés aux nécessités, aux exigences actuelles; que la charité n'embarrasse jamais l'action du pouvoir, que le pouvoir de son côté n'apporte jamais d'obstacle à Faction de la charité : tout cela sera bien ; rien de tout cela n'est incompatible avec le système qui restitue à la Religion catholique Tinfluence qui lui appartient; car on peut dire d'elle, avec une entière vérité, qu'elle se fait toute à tous pour gagner tout le monde.
Les petits esprits qui ne portent point leurs vues au delà d'un horizon borné, les cœurs méchants qui ne se nourrissent que de rancunes, les partisans fanatiques d'une civilisation purement matérielle et sensuelle, n'attacheront qu'une médiocre importance aux réflexions que je viens d'émettre. Pour eux, le développement moral de l'individu et de la société n'est rien; ils n'aperçoivent pas même ce qui se passe sous leurs yeux ; l'histoire est muette, l'expérience stérile, l'avenir un pur néant. Heureusement d'autres hommes, et en grand nombre, estiment leur esprit plus noble que le métal, et trop grand, trop sublime pour se trouver satisfait d'un plaisir passager. Aux yeux de ceux-ci , l'humanité n'est point un être qui vive au hasard, un être sans destinées meilleures et sans obligations. Si le monde physique est soumis aux lois du Créateur, le monde moral
8ê€ CHiPITlB XtYII.
n'y est pas moins assujetti. Faites que la foi dans une autre vie, la charité descendue du sein même de Dieo, viennent féconder les sentiments, éclairer et diriger les pensées : tous verrez alors manifestement que la matière na pas de titres à être la reine du monde. Mais si vous prétendez bâtir sur un autre fondement que celui même qui a été établi de Dieu, votre édifice sera la maison construite sur le sable : les pluies sont survenues, les vents ont soufflé, l'édifice s'est renversé avec fracas sur le sol (10).