FIN DU TOME SECOKB
yGooçle
Cette démangeaison de trouver chez les Barbares l'origine de Tennoblissement de la femme européenne, et de quelques autres principes de notre civilisation, doit tenir en grande partie à l'influence de la philosophie antichrétienne. En effet, dès qu'on a découvert dans les forêts de la Germanie la source de ces admirables progrès^ le Christianisme se voit dépouillé d'une portion de ses titres ; ce qui était sa gloire propre et exclusive se trouve partagé entre plusieurs. Je ne nierai pas que les Germains de Tacite ne soient assez poétiques; mais il est difficile de croire que les véritables Germains le fussent beaucoup. Certains passages qu'on a déjà lus ajoutent à notre conjecture une force extraordinaire ; mais ce qui me parait éminemment propre à dissiper toutes les illusions, c'est de lire l'histoire de l'invasion des Barbares, surtout celle qui a été écrite par les témoins oculaires. Le tableau, loin de conserver sa poésie, devient alors horrible. Cette série interminable de peuples défile, aux yeux du lecteur, comme une vision effrayante dans un mauy m rêve 3 et à coup sûr, la première idée qui s'offre à
nous, à la vue de ce tableau, n'est point de chercher dans les hordes envahissantes Torigine d'aucune des qualités de la civilisation moderne ; mais plutôt de savoir comment ce chaos a pu se débrouiller, comment il a été possible de faire surgir, du sein de cette brutalité, la civilisation la plus belle, la plus brillante qui ait jamais été vue sur la terre.
Tacite parait enthousiaste ; mais Sidoine, qui n'écrivait pas à une grande distance des Barbares, Sidoine qui les voyait, qui souffrait de leur contact, ne partage pas l'enthousiasme de Tacite : « Je me trouve, disait-il, au milieu des peuples à la longue chevelure, obligé d'entendre le langage du Germain et d'applaudir, quoi qu'il m'en coûte, à la chanson du Bourguignon ivre, aux cheveux enduits de graisse rance. Heureux vos yeux gui ne les voient points heureuses vos oreilles qui ne les entendent point/ » Si l'espace le permettait , il serait facile d'accumuler mille textes qui montreraient jusqu'à l'évidence ce qu'étaient les Barbares, et ce qu'on en pouvait espérer sous tous les rapports. Ce qui ressort plus clairement que la lumière du jour, c'est le dessein de la Providence d'employer ces peuples à détruire l'empire romain et à changer la face du monde. Les envahisseurs semblaient avoir un sentiment de leur terrible mission. Ils marchent, ils avancent, eux-mêmes ne savent pas où ils vont ; mais, ce qu'ils n'ignorent pas, c'est qu'ils vont détruire. Attila se faisait appeler le fléau de Dieu; le même Barbare dé- ISnit lui-même sa fonction formidable, par ces autres paroles : « L'étoile tombe^ la mer tremble, je suis le marteau de la terre. » — a Là'où mon cheval passe, l'herbe ne croît jamais. » Alaric, marchant vers la capitale du monde, disait : Je ne puis m^arréter; il y a quelqu'un qui me pousse^ qui m'excite à saccager Rome. Genséric
fait préparer une expédition navale; ses troupes sont à bord, lui-même s*embarque, personne ne sait le point vers lequel on dirigera les voiles ; le pilote s'approche du Barbare, et lui dit : Seigneur ^ à quels peuples voulez^ vous porter la guerre ?---^A ceux qui ont provoqué la colère de DieUy répond Genséric.
Si le Christianisme, au milieu de cette catastrophe, ne s*é(ait pas trouvé en Europe, la civilisation était perdue, anéantie, peut-être pour toujours. Mais une Religion de lumière et d* amour devait triompher de l'ignorance et de la violence. Durant le temps même des calamités de l'invasion, cette Religion écarta de nombreux désastres , grâce à l'ascendant qu'elle commença d'exercer sur les Barbares : l'instant le plus critique étant passé, les con« quérants ayant pris quelque assiette, elle déploya aussitôt un système d'action si vaste, si efficace, si décisif, que les vainqueurs se trouvèrent vaincus, non par la force des armes, mais par la charité. Il n'était pas au pouvoir de l'Église de prévenir l'invasion; Dieu l'avait décrétée, son décret devait s'accomplir. Ainsi le moine pieux qui sortit à la rencontre d'Âlaric, se dirigeant vers Rome, ne put l'arrêter dans sa marche, parce que le Barbare lui répondit qu'il ne pouvait s'arrêter, qu'il y avait quelqu'un qui le poussait^ et qu'il avançait contre sa propre volonté. Mais l'Église attendait les Barbares après la conquête, sachant que la Providence n'abandonnerait point son œuvre, que l'avenir des peuples reposait entre les mains de l'épouse de Jésus-Clirist. Voilà pourquoi Alaric marche sur Rome, la saccage, la démoUt ; mais se trouvant tout à coup en face de la Religion, il s'arrête, s'adoucit et désigne pour lieux d'asile les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Faitremarquable, admirable symbole de la Religion chrétienne préservant l'univers de sa ruine totale.
Cette conquête des sociétés modernes, cette droite et pure conscience publique, acquerrait à nos yeux un prix extraordinairey si nous comparions nos idées morales avec celles de tous les autres peuples antiques et modernes : le résultat de cette comparaison serait de démontrer à quel point les bons principes se corrompent lorsqu'ils restent confiés à la raison de Thomme. Je me contenterai de dire deux mots touchant les anciens^ on verra combien j'ai eu raison d'avancer que nos mœurs, quelle que soit leur corruption, auraient paru aux Gentils un modèle de moralité et de dignité. Les temples consacrés à Vénus dans Babylone et dans Gorinthe rappellent des abominations qui ne sont pas même compréhensibles. La passion divinisée exigeait des sacriûces dignes d'elle; à une divinité sans pudeur il fallait le sacrifice de la pudeur, et le saint nom de Temple s'appliquait à des asiles de la licence la plus effrénée. Les plus grands attentats se c(»nmettaient sans voile. On sait comment les filles de Chypre gagnaient une dot pour leur mariage ; personne n'ignore les mystères d'Adonis, de Priape, et d'autres divinités immondes. Tels vices chez les modernés manquent, pour ainsi dire, de nom; s'ils en ont un, ce nom se trouve accompagné du souvenir d'un châtiment terrible infligé à des villes criminelles. Lisez les historiens de l'antiquité peignant les mceurs de leur temps, le livre tomt)e des mains. Sur ce sujet, il faut se cmitenter de quelques indications propres à réveiller dans l'esprit des lecteurs la mémoire de ce qui les a mille fois mdignés à la lecture de l'histoire et de la littérature de l'antiquité païenne. L'écrivain ici doit s'abstenir de peindre.
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Il est aujourd'hui tellement ordinaire d'exalter outre mesure la puissance des idées, qu'on pourra trouver exagéré ce que je viens de dire touchant leur faiblesse, nonseulement pour influer sur la société, mais encore pour se conserver elles-mêmes, toutes les fois que, restant dans la sphère de la théorie, elles ne parviennent point à se réaliser dans des institutions qui soient leur organe et en même temps leur rempart et leur défense. Je suis bien loin, comme je l'ai dit clairement dans le texte, de nier ou de mettre en doute ce qu'on appelle la force des idées; je me propose uniquement de montrer que, par elles-mêmes et toutes seules, les idées ont peu de pouvoir, que la science proprement dite, en ce qui concerne l'organisation de la société, est une chose plus mince qu'on ne croit généralement. Cette doctrine a un rapport intime avec le système suivi par l'Église catholique, laquelle, tout en s'efforçant de développer l'esprit humain, par le moyen des sciences, a néanmoins assigné aux sciences un rôle secondaire dans l'ordonnance de la société. Si jamais la Religion n'a été hostile à la vraie science, jamais, d'un autre côté, elle n'a cessé de montrer une certaine défiance à l'égard de tout ce qui est exclusivement le produit de la pensée de Thomme; et remarquez bien que c'est là une des différences capitales entre la Religion et la philosophie du siècle dernier; ou, pour mieux dire, c'a été le motif de leur antipathie violente. La Religion ne condamnait point la science, elle Taimait, au contraire, la protégeait^ la fomentait; mais en même temps elle lui marquait ses limites, l'avertissait qu'en certains points elle était aveugle, lui annonçait qu'elle resterait impuissante Hans quelques-unes de ses