Tome IX. — Lettres, etc
ce sont d'ancipiis protestants ». L'en(|uête devra se faire très discrèlemeni, et Ton recommande an curé de Donr la plus grande circonspection.
Enfin le Conseil est chargé d'écrire à rarchevé(|ue de Cambrai une lettre dont le Gouvernement lui fournil « les termes et la substance ». Il faudra notifier au prélat qu'on est bien décidé à « extirper le scandale », mais on doit à tout prix éviter que les catholiques hollandais subissent le contre-coup des mesures qui seraient prises dans le Haiiiaut. Il convient donc de suspendre l'exéculion des sentences rendues par TOfificial.
Les Vicaires généraux de Cambrai répondirent, au nom du Métropolitain, qu'ils étaient fort sensibles au zèle du Prince pour le mainlien de la Religion et qu'ils s'inclinaient devant son désir de voir ajourner les sentences; que cependant ils espéraient bien que des mariages contractés devant des ministres hérétiques « et suivis d'une cohabitation concubinaire, au veu et au sceu d'une nombreuse paroisse, ne seraient point réputés légitimes, surtout ayant été attentés par des personnes nées dans le sein de l'Église catholique ».
Le Conseil de Hainaut avait déjà spontanément ouvert une enquête, lorsque les onlres du Gouverneur général lui parvinrent. Il la poursuivit en se conformant aux instructions que nous venons de citer (*).
Les commissaires furent occupés depuis le 17 février jusqu'au 14 mars 1750 et entemlirent un grand nombre de témoins (2), notamment le curé de Dour et son vicaire, ainsi que le desservant de la succursale de Hennin (^) et les deux jésuites qui avaient dirigé la retraite à l'église paroissiale, puis un médecin do la localité, des ouvriers et des femmes.
Il résulte de ces déposiiions qu'une partie notable des habitanis de Dour penche vers les doctrines hérétiques ('), bien que « beaucoup font encore
(1) Voir aux Annexes, n° VIL
(2) Ibid., n" VIIL
(3) Hameau de Dour.
(■i) « Il est un tiameau enclave dans le village de Dour, appelé le Petit Hennin, où il y a dix huit familles, desquelles il n'en connaît que trois pour véritables catholiques, regardant le surplus pour n'avoir autrement île religion. » (Déposition du curé H.innoteau). — ttans le gros du village, cinquante feux sur quatre cents sont catholiques. (Annexes, n* VIll.) — « Les trois quarts des habitants sont déjà infectés. » (liapport du Conseil souverain du
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la grimace de professer la religion dans la(|uelle ils sont nés » (*). Les déposants ne soni d'ailleurs pas d'accord sur le nombre des dissidents.
L'auiorilé religieuse s'est nalurellemenl préoccupée de celle inquiétante situation, el a fait prêcher une retraite. Mais les exercices de la retraite ont donné lieu à des incidents fâcheux : nous avons déjà ciié les huées qui accueillirent les prédicateurs lorsqu'ils firent la critique des livres calvinistes (2); de |)liis, on a fait entendre des ricanements lorsqu'ils ont traité de la présence réelle dans le sacrement de l'Eucharistie, du Purgatoire, du culte de la Sainte Vierge et des saints; l'un deux a même dû descendre de la chaire, tant le tumulte était violent ('^). Des hommes et des femmes ont eu l'impudence d apporter à l'église la Profession de foi de Calvin et d'autres livres condamnés (*).
Tous sont d'accord pour dénoncer Gilles Laurent comme le plus actif des sectaires. On prétend qu'il se rend de temps à autre en Hollande, d'où il rapporte des instructions, des livres hérétiques et de l'argent destiné à séduire « les âmes faibles ». On l'accuse de se livrer à une pro|)agande passionnée, « vomissant des propositions impies dans les cabarets » ; il dit publiquement que la messe est un acte d'idolâtrie, que les commandements
Hainaut.) — « Un tiers est infecté. » (Déposition du vicaire Joiirez.) — « Soit mémoré aussi qu'il ne croyait pas, et même avec fondement, qu'il était plus d'un tiers du gros du village bon catholique. » (ttéposilion du vicaire Bever.) — « Le nonibrc [des calvinistes] dans le gros du village de Dour va au moins aux deux tiers. » (Déposition du médecin Storez.) — « On fait monter aux trois quarts du village le nombre des infectés. » (Déposition du P. Deulin, prêtre de la Compagnie de Jésus). — « Ils reconnurent que le plus grand nombre des habitants dudit lieu n'avaient guère de religion. » (Déposition du P. Carrette, prêtre de la Compagnie de Jésus.)
(^) Déposition de Philippe Henquinez.
(2) a Un jour de dimanche, environ le jour des Trois-Rois dernier, le P. Deulin, mi-sioimaire prêcliant h l'église et conilamn^nl entre autres choses le livre qui a pour titre : Le Trénor iies prières, sur ce qu'il dit fi lau'litoire que ceux qui liNaieiit ou retenaient ce •livre hérétique étaient en péché mortel, il s'éleva un ris insultant et éclatant contre ladite proposition. » (Déposition du coadjuteur Bernier). - Même déposition du vicaire Jouret.
(3) Déposition du médecin Storez.
(*j Déposition du P. Carrette, missionnaire de la Compagnie de Jésus.
de Dieu ont été inventés par les prêtres; il se permet contre la mère du Sauveur des [)laisanleries « odieusement blasphématoires » ; il attaque l'autorité du Pape, noiarainent en matière de mariage; il alïîrme que la Cour de Rome « donne les mariages en admodialion » et (jue le Nonce est le fermier chargé de vendre les dispenses à prix d'argent ('). Lorsqu'un catholique se permet de lui présenter des ohjeciions, Laurent enire en fureur, menace son contradicteur de sa fourche et lui prédit qu'il mourra de la peste au cours de l'année /^),
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que l'atlention des autorités es! attirée sur ce personnage. Bien que né catholique et de parents non suspects, il a été accusé, en 1734, d'avoir mutilé un crucifix sur la voie publique. L'accusation n'a pu être prouvée, mais, au cours de l'instruction ouverte à ce sujet, il a soutenu des hérésies manifestes. Cependant il a fini par les rétracter, a fait amende honorable devant la porte de l'église de Dour et, durant plusieurs années, il s'est acquitté régulièrement de ses devoirs religieux. Après cela, il est retombé dans ses erreurs, et, lorsque les troupes hollandaises sont venues dans le pays, levant le masque, il a, en compagnie de quelques adhérents, émis la prétention de pratiquer publiquement le culte réformé.
Des assemblées se tiennent régulièrement chez lui; on y lit la Bible et l'on y chante les psaumes de Clément Marot. Laurent y prêche les doctrines protestantes et y a ajouté un dogme de sa façon : les âmes, à leur séparation d'avec les corps, entrent dans un étal d'assoupissement et doivent y demeurer jusqu'au jour du jugement dernier, après lequel elles seront éternellement heureuses ou malheureuses (^). Lorsqu'on lui objecte l'illégalité de sa conduite, il répond qu'il ne cherche à séduire personne, mais qu'il écoute ceux qui frappent à sa porte et que, d'ailleurs, nul n'a le droit de les empêcher de se réunir pour chanter les louanges du Seigneur et méditer l'Écriture sainte, « nourriture de leurs âmes » (*).
(}) Déposition du chirurgien Aupic.
(2) Déposition de Nicolas Descamps.
(3) Dépositions de Philippe Henquinez et d'Antoine Capouillet.
(*) Dépositions de Joseph Beinier et d'Anne- .Marguerite Berleniont.
Dans sa lettre d'envoi du procès- verbal (*) au prince (lliarles de Lorraine, le Conseil de llainaut ex[)()se que Tenquète a été conduite avec une grande discrétion, conformément aux instructions n^çues du Gouverneur général. Celte prudence était d'autant plus nécessaire que les témoins entendus n'en! pas caché leurs appréhensions : ils craijçnenl que les protestants se vengent si leur intervention dans la poursuite est connue. C'est même |)our cela qu'on s'est abstenu d'interroger certaines personnes sur la réserve desquelles on ne pouvait compter.
Le Conseil conclut de son instruction que la majeure partie du village est « infectée » et (|ue la plu|)art des habitants fréquentent l'église « par grimace •>.
Il s'est cependant produit récemment une amélioration : Victor Lejeune, qui s'était marié au Sas-de-Gand, et Etienne Lejeune, (|ui était un des adhérents les plus actifs de Gilles Laurent, se sont réconciliés avec l'Église. Il est vrai que Gilles Laurent se vante d'en avoir gagné d'autres et de les avoir conduits au prêche à Tournai (^).
Si l'on faisait un exemple en châtiant sévèrement Gilles Laurent et Pierre Sliévenarl, on pourrait espérer le retour des autres dissidents à l'orthodoxie, d'autant plus que le clergé paroissial, ayant été renforcé, pourra déployer à l'avenir plus de vigilance.
Le Conseil estime qu'il faudrait « se faire quitte »> de Gilles Laurent. >i ce perturbateur était banni, ses sectateurs feraient de sérieuses réflexions, et, si cela ne suffirait pas à les faire rentrer dans la bonne voie, tout au njoins s'abstiendraient ils de donner du scandale.
Quant à Pierre Sliévenarl, son mariage contracté avec Jeanne Laurent à Tournai, devant un ministre réformé, est évidemment nul. Les intéressés objectent que les mariages de l'espèce sont valables dans les Provinces- Unies. Le Conseil ne s'arrête pas à cet argument, car les États généraux de la Républiqutî ne peuvent légiférer en matière de mariage — comme en toute matière d'ailleurs — qu'à l'égard de leurs sujets. Or, les deux personnes en question n'ont pas l'intention de quitter les Pays-Bas pour
(1) Voir aux Annexes, n" VtlI.
(2) tbid., n« XI.
s'établir sur le territoire hollandais; elles sont donc régies, comnoe tous les Belges, par les canons du Concile de Trente {*).
Le Conseil, à cette occasion, proteste contre les agissements des minisires de Tournai (-) et du Sas-de-Gand (^). Ce dernier, d'ailleurs, parait bien se douter de l'illégalité commise, car il n'a jamais voulu délivrer aux prétendus époux l'acte de leur mariage.
Le 20 avril, le prince Charles de Lorraine transmit le dossier de l'affaire au Conseil privé.
La consulte (*) fournie par ce collège est datée du 8 mai. Elle constate que si des troubles se sont produits dans l'église paroissiale de Dour, les témoins déclarent ne pouvoir désigner aucun des perturbateurs, « ce qui est au moins sitjgulier ».
Sans s'arrêter aux témoignages des ecclésiastiques révélant une situation très grave, le Conseil estime qu'il n'y a pas à Dour plus de cinq ou six personnes professant ouvertement les doctrines de la « prétendue » Réforme.
Le principal fauteur de l'hérésie est cerlainement Gilles Laurent; il est établi que, dans nombre d'occasions, « il a tenu des discours impies, irréligieux, scandaleux, tant dans les cabarets que dans d'autres endroits publics et particuliers ».
La législation du pays condamne formellement celte conduite, car les anciennes ordonnances sur l'hérésie sont toujours en vigueur (^).
Sans doute, on pourrait fermer les yeux, s'il s'agissait de protestants descendant de ceux du XVI* siècle, ou du moins de familles attachées à l'erreur depuis longtemps, mais les personnes en cause sont nées dans la
(•i) Placards de Flandre, t. III, pp. 2 6.
(2) Voir Le Protestantisme à Tournai pendant le XVIII' siècle, pp. 28, 4S.
(3) Voir Les Pays-Bas espagnols et la République des Provinces- Unies depuis la Paix de Munster jusqu'au traité d'Utrecht, pp. 130, 143, 161, 16o.
(*) Voir aux Annexes, n° XII.
(S) Cette législation date de Charles Quint et n'a jamais été abrogée formellement, c'est vrai; mais, dans la pratique, nous l'avons vu plus haut, une certaine tolérance s'est introduite aux Pays-Bas, depuis le règne des archiducs Albert et Labelle.
religion catholique el roiil abaiiHontiép réccmiiK-nt; il n'y a pas lieu d'user de inénageineiils en faveur d'apostats.
Si on les punissait rigoureusi-nient, ils n'auraient que ce qu'ils méritent; inais, d'autre part, « Taffaire pourrait devenir extrêmement bruyante et attirer de mauvais traitements aux catholiques qui demeurent dans les pays voisins, sous la domination des puissances })roleslMntes ». Il serait donc sage d'éviter une poursuite générale, mais il ne semble pas possible de laisser impuni un « séducteur » qui profère des discours scandaleux et impies et tient chez lui des conveniicules, au vu et au su de toute la population; c'est un perturbateur du repos public, et l'intérêt de la société s'oppose à ce qu'on tolère sa conduite séditieuse. On pourrait le condamner au bannissement, et il est permis d'espérer qu'une mesure sévère appliquée à Gilles Laurent fera réfléchir Sliévenarl el le décidera à quitter son épouse prétendue.
Le Ministre plénipotentiaire, marquis de Botta-.Adorno, approuva le* propositions du (lonseil privé et, le IG mai i7oO, donna l'ordre au Conseil de Hainaut de faire comparaître Gilles Laurent, du chef de scandale, « donné tant par des discours irréligieux que par des assemblées illicites, tenues chez lui, et par d'autres procédez également repréhensibles ».
Quant à Stiévenart, on lui signifiera la sentence de rolïicialité de Cambrai, et l'on attendra huit jours pour constater si la séparation prescrite a été effectuée (').
Le 20 du même mois, Botta, avisant Charles de Lorraine de sa décision, lui écrivait : « la vieille maxime principiis obsia doit avoir lieu ici, car, si l'on craignait de l'éclat dans le châtiment d'un seul, comment oserait-on, à la fin, en venir à punir ou dissiper tout un village? » (-).
Par une dépêche du 10 juin 1730, l'Impératrice manifesta son approbation « des sages et prudentes dispositions prises pour parvenir sans éclat à étouffer des erreurs dans leur naissance ». .Marie-Thérèse manifestait
("1) Voir aux Annexes, n° Xltl.
(2) Lettre conservée à Milan, dans les aretiives de la famille de Botta-Adorno, cilée par J. Laenen. Le Ministère dt ButloAdorno dans les Pays-Bas autrichiens pendant te règne de Marie-Thérèse, p. 2:2(3.
U LE PROTESTANTISME l>ANS LE HAINAUT
l'espoir qu'il n'en résullerail aucun préjudice pour les callioliques hollandais, attendu qu'il ne s'agissait pas d'une condamnalion capitale, mais tout au plus d'une sentence de i)annissenient (*).
Gilles Laurent avait été arrêté le 24 mai, et enfermé dans la prison de la Châlellenie de Mons. L'arrêt du Conseil, prononcé le 13 juin (-), le condamna « comme rrlaps, séducteur, et ayant tenu chez lui des convenlicules, à être banni à perpétuité des Pays-Bas de Tobéissance de Sa Majpsté » .
Nous lisons dans une lettre écrite à rinifiéralrice, le i9 septembre 1763, par TÂvocal fiscal du Hainaut, de Zomber^'he, (jue Gilles Laurent mourut à Blalon, « après avoir reconnu ses erreurs, a'.lministré des sacrements d'Eucharistie et d'Exirème-Onction » (^).
De son côté, Stiévenart avait reçu, le 27 mai 1750, signification de la sentence rendue contre lui et Jeanne Laurent par rOlficial de Cambrai. Il déclara que sa femme, enceinte, s'était retirée chez sa mère et ne rentrerait au domicile conjugal « (m'apiès s'être mariée en face de l'Eglise ». Le 2 août, tous deux firent profession df foi dans l'église paroissiale, furent, en conséquence, relevés de l'excommunication et « mariés selon le rite du diocèse » (^).
Le Conseil, dans son rapport adressé au Gouverneur général, le 4 août 1750, déclare que tout est rentré dans l'ordre : « ]| n'y a plus à
(1) « De ces mesures, il paraît qu'il ne peut guère résulter de conséquences préjudiciables pour les caltioliques qui se trouvent dans les pays voisins de nos provinces belgiques sous la domination des puissances pratestar»tes, puisque, indépendamment des précautions que vous avez employées, il parait, selon la consulte du Conseil privé, qu'il ne sera question de peine de mort contre aucun des coupables et que la punition du principal auteur des sentiments pernicieux qui s'étaient glissés en celte province se réduira à un bannissement perpétuel. » (Dépêche adressée par l'impératrice Marie-Thérèse au marquis de Botta-Adorno, le 10 juin 1750. Archives du Royaume à Bruxelles. Chancellerie autrichienne des Pays-Bas, reg. CVIll, fol. 103.)
(2) Nous avons publié, en 18(S2, le texte de cette sentence dans VÉtude sur la condition des Protestants en Belgique depuis Charles-Quint jusqu'à Joseph II, pp. 192-193.
(3; Voir aux Annexes, n° XVL — Celte affaire est rappelée par le comte de Neny, en 1781, dans son Rapport à l'Empereur sur la tolérance des sectaires. (Archives du Royaume à Bruxelles. Conseil privé, cart. 708-l'293 ancien.)
(+) Ibid., n° XV.
Dour de prolestant connu (|u'Anne Défrise, du retour de laquelle on ne désespère point » (*). Et de fait, pendant bien longtemps aucun habitant du village de Dour n'osa plus professer ouverlenienl le culte calviniste.