CHAPITRE V
Douloureuses épreuves de M"" de Valentigny. — Attaque et pillage de la maison de Christophe Ludot. —Arrestation du conseiller Antoine Huyart. — Mort du duc de (luise. — Massacres commis dans les prisons. — Le conseiller Huyart est envoyé comme délégué de l'Église auprès de la Cour. — Le duc de Revers lixe les assemhlees de culte, a Céant-en-Othe. — N. Pithou, en qualité de délégué de l'Église, se rend à Sens auprès du roi. — A son retour, il demande audience a la reine-mère, qui était a Troyes. — Arrivée du pasteur Bourgoin-, de Genève. — Nouvelle délégation de N. Pithou, auprès du roi, a la Rochelle. — Mort du pasteur Hourgoin. — L'avocat lierton est député auprès du roi, a Moulins. — Sa requête est rejetée. — Comment l'Église tache d'y suppléer. — Le seigneur d'Andelot se rend auprès du roi. — Troubles a l'occasion de son départ.
Nous avons déjà vu qu'un grand nombre de familles, témoins de toutes les horreurs qui se commettaient impunément dans la cité, avaient pris le parti de se retirer ailleurs, ('eux qui devaient rester en ville, n'ayant pas les ressources nécessaires pour en sortir et s'expatrier, étaient expose^ à de si grandes et continuelles vexations, que, dp guerre lasse, ils avaient fini par retourner aux (iratiques de l'Eglise romaine, en attendant des temps meilleurs.
Cependant, « au plus fort de la persécution, Dieu voulut faire éclater la puissance de sa grâce en soutenant et en fortifiant les siens contre les rigueurs de l'épreuve. On en eut un exemple bien
admirable en la personne d'une jeune dame nommée Ambroise, épouse de Claude de Marisy, seigneur 'If Valentigny, et sœur de N. Pithou. Elle était enceinte lorsque son mari dut s'enfuir comme tant d'autres pour se retirer à Genève, où il espérait être rejoint par sa femme et ses enfants. En attendant le moment de leur réunion, elle se cacha dans la maison de l'un de ses beaux-frères, à la campagne, où elle demeura jusqu'au mois d'octobre. Sentant approcher le terme de sa délivrance elle désira rentrer secrètement en ville pour y être plus à la portée des soins que réclamait sa position. Elle se rendit chez sa mère qui lui avait toujours témoigné la plus vive tendresse. Elle y fut la bien venue et put, dans les premiers jours, y servir Dieu en toute liberté, selon sa conscience. On jugeait cependant que, dans de§ circonstances aussi graves, la mère et la tille s'exposaient à de arand?^ daneers.
« Un conseiller de ville, Christophe A.ngenoust, qui avait reçu de bonnes impressions par la lecture de quelques ouvrages de Calvin, ayant appris l'arrivée de cette jeune dame chez sa mère, exprima à celle-ci les craintes qu'il éprouvait en voyant sa fille professer si ouvertement son attachement aux doctrines de la réforme. Il lui conseilla, pour éviter des désagréments, d'enjoindre à sa fille ou de retourner à la inesse ou de sortir de la maison. La
mère la supplia donc de l'accompagner aux offices de l'Église romaine. Ne pouvant parvenir à l'y décider, elle lui ferma sa porte en lui disant de s'en aller ailleurs. Ce fut pour le cœur de la jeune dame un coup affreux; mais, forte de sa foi, elle aima mieux tout souffrir que de renier son Sauveur et d'être infidèle à son devoir. Elle se retira d'abord chez une pauvre veuve qui lui avait toujours témoigné une respectueuse bienveillance; mais le lieu de sa retraite étant découvert, il lui en fallut chercher une autre. Le terme de ses couches étant près d'arriver, elle prit le parti de rentrer de nuit dans la maison qu'elle occupait avant les troubles, mais qui avait été complètement dévastée pendant le pillage, en sorte qu'il n'y avait plus que les quati e murs. Elle se procura quelques meubles strictement nécessaires, puis elle s'y installa sans bruit avec ses deux petites filles et une jeune domestique. Elle avait soin de tenir sa porte bien fermée. Une brave femme lui achetait ce qui était nécessaire à son entretien, et le lui portait quand la nuit était venue. Au bout de huit jours elle sentit le> premières douleurs de l'enfantement. Étant seule et sans secours elle fit prier sa mère de venir auprès d'elle, mais en s'entourant des plus grandes précautions pour n'éveiller aucun soupçon. La mère ne tarda pas à arriver, pourvue de tout ce qui était nécessaire pour procurer quelque bien-
être à sa fille Celle-ci mit au monde mi beau garçon. La sage- femme avait bien solennellement promis rie garder !e secret, mais néanmoins elîe le révéla en confession. Dès que le secret fut éventé, des soldats entrèrent brutalement dans la chambre* pour s'emparer de force de l'enfant nouveau-né et le faire baptiser par un prêtre. La mère ne voulant pas consentir à se dessaisir de son enfant, ils la menacèrent de la massacrer ainsi que ses deux petites filles; mais quelques parents étant survenus en ce moment donnèrent la promesse que l'enfant serait baptisé plus tard et firent retirer les soldats. « Quelques jours après, la jeune dame fit informer sa mère du profond dénuement où elle se trouvait, n'ayant plus ni pain, ni provisions, ni argent. Elle la priait instamment d'avoir pitié d'elle et de ses pauvres enfants. Sa mère lui fît répondre qu'elle ne devait s'attendre à rien recevoir de sa part, à moins qu'elle ne consentît à retourner à la messe. « Faites-lui savoir, dit-elle à la jeune servante, faites-lui bien savoir que sa sœur aînée qui a les mêmes opinions, les mêmes croyances, n'a pas fait les mêmes difficultés et ne s'est pas montrée si scrupuleuse. » — Le tait était faux; ce n'était qu'un moyen employé pour mieux la décider à faire ce qu'on exigeait d'elle. Loin de céder, la jeune dame se montra ferme et inébranlable, dûtelle mourir de faim ainsi que ses enfants. Comment
cependant pourvoir à sa subsistance'/ Que l'aire pour sortir de détresse? D'argent, elle n'en avait plus. Le seul moyen de s'en procurer, c'était de gagner sa vie par son travail. Elle envoya donc sa Jeune bonne chez une brave fille nommée Berthe qu'elle connaissait pour l'avoir vue aux saintes assemblées et qui était une excellente ouvrière en broderies. Après lui avoir tait connaître les ditïicultés de sa position et en la priant de lui donner de l'ouvrage, Berthe répondit qu'elle était heureuse de pouvoir le faire et de lui en donner autant qu'elle en demanderait, vu qu'elle en avait plus qu'il ne lui fallait. Ce fut ainsi que la jeune dame put subvenir pendant quelque temps à ses besoins et à ceux de son petit ménage.
(( Les soldats connaissant le lieu de sa retraite, elle comprit qu'il fallait redoubler de précautions pour éviter de leur pari une nouvelle irruption dans sa demeure. Pour cela, elle ferma les volets de se< croisées, comme si la maison était inoccupée. Cette innocente ruse réussit à détourner momentanément les soupçons. Jl arriva néanmoins que le maire et les échevins, informés qu'elle habitait encore ce même logement, envoyèrent auprès d'elle un nommé Robert Largentier pour lui signifier de retourner à la messe ou de sortir de la ville. « Comment! dit-il d'un ton courroucé, voici ul as de trois mois que vous ''les ici, sans avoir été
une seule fuis à lu messe .'.' » -- Vous vous trompe/ Monsieur, car je vous assure que grâces à Dieu, voilà plus de trois ans que je n'y ai mis les pieds, ce que, moyennant l'assistance du tout-puissant secours d'en- Haut, je continuerai à faire jusqu'au dernier terme de ma vie. — « Eh bien, si vous ne voulez aller à la messe, qu'est-ce qui vous empêche d'aller au sermon? » — Je le ferai bien volontiers, pourvu que ce soit à celui d'un de nos chers et fidèles pasteurs, mais non pas à celui d'un de vos conteurs de fables. » — Largentier à boni d'arguments se retira fort en colère et alla faire son rapport.
« Le conseil s'étant assemblé deux fois à ce sujet, lui lit dire de nouveau de retourner à la messe ou de quitter la ville. Alors, fondant en larmes, ''Ile répondit qu'elle ne ferait ni l'un ni l'autre. « Qu'ai-je donc lait pour être ainsi chassée? N'estce donc pas assez d'avoir vu ma maison pillée et dévastée, d'avoir été réduite à la plus affreuse misère? Tout ce que je demande, c'est qu'on me lais-e maintenant en repos. >.»
<t Les parents de la jeune dame se rassemblèrent en conseil de famille et décidèrent de la faire de nouveau supplier d'obtempérer à ce qu'on lui demandait instamment. On lui représenta le déshonneur que son refus obstiné ferait rejaillir sur toute sa parenté, le tort immense qu'elle ferait à ses
enfants; sa mère surtout insistait avec larmes et supplications. La jeune dame, persécutée de toutes parts, seule pour lutter avec les siens qu'elle aimait, -entant son couraee défaillir, fondit en larmes et dit : « Comment, ma mère, mus mavez dminé le jour, nuis m'avez nourrie de votre luit, vous m'avez élevée, et ce serait /mur me forcer à commettre un acte d'idolâtrie et perdre ainsi mon 'hue:' Vous savez bien vous-même que j'ai été ml mise à la participation à la sainte Cène dans l'Eglise de Dieu? En le faisant, j'ai solennellement promis au Seigneur de ne plus jamais prendre part aux actes d'idolâtrie et aux abominations de la papauté, et vous voudriez aujourd'hui me forcer à rompre de si sain/* engagements? Ah, mieux vaudrait alors pour moi de n être jamais née! ..
« Sa mère, voyant qu'il n'y avait rien à tain-, se borna à lui dire que. puisque telle était >a résolution, elle agirait comme bon lui semblerait, mais que s'il lui eu arrivait du mal, elle ne devrait s'en prendre qu'à elle-même.
« Vers le soir, elle retourna auprès de sa fille. Après avoir causé assez longtemps avec elle, la mère lui dit qu'elle tenait de bonne source que, si décidément elle refusait d'aller à la messe, elle serait pendue, mais que, si elle consentait seulement à raccompagner le lendemain dimanche au sermon. où elle ne ferait que s'asseoir pour quelques in--
tants, cela suffirait pour calmer l'irritation et éviter tout désaerément.
« La jeune clame, si terme jusqu'à ce moment, tut ébranlée par les sollicitations de sa mère et finit par donner son consentement. Heureuse de cette résolution inespérée et si tardive, la mère lui (it porter de suite de bons et beaux vêtements. Mais, bientôt après, se trouvant seule, honteuse dé sa lâcheté, humiliée dans le sentiment de sa faute, elle se mit à genoux devant Dieu pour en implorer le pardon et elle se promit bien de ne rien faire de contraire à sa conscience.
« Les catholiques bien décidés à lui l'aire un mauvais parti, ne la perdaient pas de vue. Dans la crainte quelle ne vînt à leur échapper, ils placèrent vers le soir et pour toute la nuit des sentinelles devant la maison d'un pâtissier proche de la sienne.
« Pour calmer son trouble et apaiser son angoisse elle ne trouvait de force et de consolation que dans la prière. Au lieu d'aller goûter les douceurs du repos, elle sentait le besoin de se faire du bien par la lecture et la méditation de la parole de Dieu. 11 était tard, minuit approchait. Brisée par tant d'émotions, elle éprouvait le besoin de respirer un air pur. Elle ouvrit doucement sa fenêtre et s'y mit pour quelques instants. Une brave femme catholique qui demeurait en face l'aperçut, et ouvrant aussi sans bruit sa fenêtre lui dit à voix basse : « Madame.
savez^vous bien ce qui doit vous arriver demain ? >• — « Oui, et je m'estime heureuse si le Seigneur
m'appelle à souffrir et même à mourir pour la confession de sou saint nom. » — « Mois, puis/pue ruiisare: eue conviction si ferme, pourquoi n'allézvoùs pas vous retirer chez quelqu'un de vos nombreux parents en ville? » — La dame répondit « qu'elle avait vainement supplié sa mère et ses parents de lui donner asile, jet-ce même dans le chenil de leurs chiens, mais quelle n'avait pu /'obtenir. » — « Hélas! dit la pauvre femme, si vous jugiez ma maison assez honorable pour vous, elle est bien à votre service, j'ai une chambre à votre disposition. Je serais bien navrée, ajouta-t-ellc eu pleurant, de vous voir mourir d'une mort aussi honteuse, après avoir été fouettée par les rues. » Touchée de reconnaissance, la dame accepta l'offre qui lui était faite de si bon cœur. Elle réveilla doucement ses deux petites filles endormies, les habilla et chargea la jeune bonne de les prendre par la main; puis tenant elle-même sur son sein son nouveau-né, elles sortirent tout doucement de la maison. Avant d'oser s'aventurer à traverser la rue étroite, elle regarda à droite et à gauche, mais que vit-elle! des soldats en assez grand nombre tout auprès de sa demeure ! Heureusement que vaincus par le sommeil ils dormaient tous profondément. Elle passa donc auprès d'eux sans qu'aucun s'en
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aperçut, puis entra heureusement dans la demeure hospitalière.
« Pour le moment elle était sauvée, elle était en repos. Cependant, ce n'était pas tout encore. Tant de chagrins et d'angoisses avaient tari son lait. Comment l'aire alors pour allaiter son cher nourrisson? Eh bien, Dieu y pourvut dans sa bonté. Ne vous inquiétez pas, lui dit la bonne femme qui l'hébergeait : ma fille a trop de lait pour son enfant, elle soutire même de cette trop grande abondance, en sorte qu'elle en aura suffisamment et pour le sien et pour le vôtre.
«: Le jour fixé pour saisir Mme de Valentigny et la traîner de force à la messe, s'était levé. Les soldats, au nombre de quatre cents, ne manquèrent pas de se rendre dans la maison de cette dame pour l'emmener de gré ou de force. Quel ne tut pas leur désappointement, leur fureur, de n'y trouver personne! Ils allèrent de la cave au grenier, elle n'y était nulle parti Honteux et irrités d'avoir laissé leur victime s'échapper, ils se retirèrent en se promettant bien de la découvrir en quelque autre lieu. Peu de temps après, une dame catholique, touchée de tant d'infortunes, envoya sa voiture pour prendre cette jeune mère et ses trois enfants afin de les amener chez elle, à la campagne,, où elle fut en sûreté. »
La suite du récit de l'auteur met sous nos yeux
le tableau «l'un grand nombre d'atrocités qui furent commises par les soldats et par le bas peuple sur la personne inoifensive des réformés, et cela avec le tacite consentement des autorités qui ne faisaient rien pour les en empêcher. Nous n'avons pas eu le courage de les énumérer en détail ; nous n'en citerons qu'un seul exemple.
Les soldats, avons-nous dit, acharnés plus que jamais d'avoir laissé leur victime s'échapper, voulurent s'en dédommager en entrant dans la maison de Christophe Ludot, qui, dès le commencement des troubles, s'était retiré de la ville. Il y avait laissé ses deux petites tilles, l'une de dix à douze ans, l'autre née depuis peu, et de plus une servante fidèle pour en prendre soin.
Dès qu'on eut entendu dans le quartier le tapage causé par l'arrivée des soldats, chacun se mit à fermer portes et volets. Ils entrèrent chez Ludot, sous prétexte d'y chercher quelqu'un qui devait s'y être caché. Ils avaient commencé par frapper à coups redoublés à la porte pour qu'on la leur ouvrit. La petite fille avait répondu par un refus. L'hùtesse du Velit-Siiuvaye, dont lauberge était contiguë à cette demeure, fit signe à Leboudinier, chef de la bande, d'entrer avec son compagnon ^aussi exécrable que lui) par un passage donnant sur le derrière de cette habitation. Ils purent ainsi facilement pénétrer chez Ludot. Après avoir fouillé
toute la maison, sans y découvrir personne, ils montèrent au grenier où la petite fille et la servante s'étaient cachées sous un tas de fagots. Leboudinier demanda à l'enfant où était son père. 11 la fit mettre à genoux, brandissant son épée sur sa tête et la menaçait de la tuer si elle ne disait la vérité. « Faites comme vous voudrez, répondit l'enfant, si vous me tuez ce ne sera qu'une jeune fille de moins, mais vous aurez à rendre compte de sa mort devant Dieu. » — Eh bien! donne-moi les clefs du coffre de ton père. — C'est ma mère qui les a. Pendant cet entretien, le reste de la bande, impatiente d'attendre à la rue, avait enfoncé la porte et se précipitant dans la maison* brisa ou vola tout ce qui lui tombait sous la main. »
Antoine Huyart, seigneur dePresles et conseiller au siège présidial de Troyes, revenant d'Orléans où il s'était retiré pendant les troubles, passa par Chaource. Un sergent de Troyes, nommé Guillaume d'Espagne, le reconnut, l'arrêta et le conduisit aux prisons de la ville où il demeura fort longtemps. Ses ennemis auraient bien voulu en finir avec lui et hâter l'issue de son procès, mais cet homme instruit, habile et beaucoup plus versé dans la connaissance des lois que ses propres juges, trouvait moyen de susciter des incidents qui traînaient son affaire en longueur.
Les réformés étaient encore dominés par la frayeur que leur avait causée le dernier édit, en vertu duquel les biens de ceux qui s'étaient retirés de la ville étaient confisqués et vendus au profit de l'État, lorsqu'on apprit que le duc de Guise venait d'être gravement blessé. Le lendemain, la nouvelle se répandit que cette blessure n'était pas mortelle et que le duc se rétablirait, ce qui causa à tout le parti catholique une si grande allégresse, qu'il en rendit publiquement des actions de grâces à Dieu en faisant une procession solennelle et en allumant des feux de joie. Mais celle-ci ne fut pas de longue durée; car, ce jour-là ' même , le duc rendait le dernier soupir. C'était précisément une année après l'affreux massacre de Yassy dont il avait été le principal auteur.
Cette mort mit fin à la guerre et ramena la paix. Le 19 de mars fut publié un édit de pacification portant que ce en tous bailliages et autres sièges ressortissant en parlement, le roi établirait un lieu pour te prêche, à la requête île ceux de Ici province , hors du quel il ne leur serait loisible de prêcher. Outre ces lieux que Sa Majesté établirait en chacun bailliage, toutes les villes qui auraient eu cet exercice depuis le 1 mars, le pourraient continuer. Que tous nobles, ayant justice pourraient vivre en leurs maisons es les quelles ils habiteraient en toute liberté de conscience et
exercice de la religion avec leurs familles et sujets, qui librement et sans aucune contrainte s'y voudraient trouver. Et aux autres nobles, ayant simple fief, aussi en leurs maisons , pour eux et leurs familles tant seulement. Et pourrait chacun vivre et demeurer partout en sa maison librement, sans être recerché ne molesté, forcé ne contraint pour le fait de sa conscience.
« Le même jour Sa Majesté fit une déclaration des villes aux faux bourgs des quelles il lui avait plû ordonner que l'exercice de la religion réformée se pourrait faire librement dans les bailliages du gouvernement de Champagne.
« Pour le bailliage de Troyes, il nomma les faux bourgs de la ville. Le maire et les échevins en eurent un si grand déplaisir qu'ils mirent tout en œuvre pour faire révoquer cette décision. »
11 y avait un certain nombre de réformés qui étaient encore détenus dans les prisons. Le nouvel édit devant bientôt leur en ouvrir les portes et leur rendre la liberté, le parti catholique, de connivence avec le maire Pinette et les échevins, résolut de s'en défaire par quelque stratagème avant que redit que l'on avait tenu secret ne pût produire son effet.
Dans les prisons se trouvaient aussi cinq à six catholiques condamnés pour cause de vol. Un misérable gueux nommé Perrenet les allait visiter
souvent. Il leur dit à l'oreille qu'ils seraient mis en liberté, si, cherchant querelle aux détenus réformés, ils en venaient aux mains avec eux et qu'on les aiderait à les massacrer. Les agresseurs eurent beaucoup de peine à venir à bout de leur diabolique projet, tant étaient grandes la patience et la douceur des autres qui supportaient sans mot dire les plus irritantes provocations. Finalement, l'un des réformés, poussé à bout et perdant patience, donna un démenti à un fait qui lui était faussement reproché. Ce fut là le signal de la lutte que l'on cherchait à engager. Le geôlier Jean de Lambrusset, ayant ses clefs en mains se hâta d'accourir au vacarme qu'il entendit. Tandis qu'il traversait la cour, les auteurs de l'émeute tentèrent de lui arracher ses clefs, mais le geôlier ayant appelé au secours fut délivré de leurs mains. Les assaillants furent arrêtés et mis au cachot. On fit néanmoins courir le bruit que les Huguenots avaient cherché à s'évader en tentant d'assommer le geôlier.
Le maire Pinette, accompagné des principaux chefs de la bande armée, savoir de Perrenet, du pâtissier Margoullé, du bâtard Mergey et d'un nommé Gouast accoururent aux prisons, suivis de toute la populace. Le premier des prisonniers qu'ils virent, nommé Jacques Pullinard, écrivain, fut horriblement massacré par eux. Jean Collot, menuisier, et Jean Viard, coutelier, eurent la gorge
coupée et leur cadavre fut jeté sur un fumier. C'était à Huyart le conseiller qu'on en voulait le plus ; niais on ne put le découvrir. Le geôlier bien disposé en sa laveur l'avait placé dans une petite chambre au-dessus de la porte d'entrée. Ce fut par ce moyen qu'il échappa à la mort.
Peu de jours après, on vit passer à Troyes le corps du duc de Guise que l'on conduisait à Joinville pour y être enterré dans le tombeau de sa famille. On le transporta à la cathédrale où Ton célébra en grande pompe un office funèbre. Cette circonstance eut pour effet de raviver la haine et la fureur du parti catholique qui voulait, disait-il, se venger de la mort du duc sur la personne des réformés. La première maison où entrèrent ses émissaires fut celle de Gaulard l'apothicaire qu'ils dévastèrent de fond en comble, en brisant tous les vases qui contenaient des huiles et des drogues. Le lieutenant Coifïart, témoin de cette scène de dévastation, ne faisait que d'en rire.
Plusieurs de ceux qui pendant les troubles s'étaient retirés de la ville, voulurent y rentrer quand ils eurent connaissance de l'édit de pacification qui devait mettre fin aux désordres et aux vexations de tout genre. Le premier qui revint, ayant en sa poche un exemplaire de l'édit qu'il rapportait de Paris où il s'était réfugié, était un nommé Nicolas Mugart. Quand il se présenta ta la porte de Belfroy,
il fut incontinent arrêté, pillé et massacré par l'orfèvre Simon et-Petit. — Deux autres émigrés, Ynon Honnet, sergent royal, et Regnault Jaquelot, tentèrent aussi de rentrer à Troyes, pour y vivre en paix au bénéfice de Pédit. Avertis de la fin tragique de Mugart, ils crurent devoir s'arrêter au hameau de la Rivière-de-Corps, près de Sainte-Savine, pour y attendre d'ultérieures nouvelles de leurs amis et suivre leurs conseils. Le pâtissier Margoullé et Claude Jaunart, peigneur de laines, ayant eu vent de leur séjour en ce lieu, s'y rendirent immédiatement. Ils les trouvèrent tous deux endormis sur de la paille dans une grange ; il ne leur fut donc pas difficile de les massacrer. Rentrés en ville, les assassins se vantèrent partout de leurs brillants exploits.
Il fallut bien cependant que Pédit fût enfin officiellement publié. D'autres émigrés , reprenant courage à la lecture de Pédit, se décidèrent à rentrer en ville. Ils ne s'attendaient guère à ce qui leur arriva. Une bande de soldats les conduisaient d'abord vers le seigneur de Barbezieux, puis vers le maire Pinette, puis vers celui-ci, puis vers tel autre. On les faisait passer le long des rues où la populace rassemblée leur prodiguait les plus dégoûtantes injures et des malédictions.
Ces atrocités engagèrent les principaux membres de l'Église à poursuivre à toute outrance la recon-
naissance et la possession légitime des droits octroyés par Tédit, avant de relever leur Église désolée. Ils envoyèrent, en conséquence, à Paris, le conseiller Huyart (qui venait de sortir de prison en vertu de l'édit) pour aller demander en cour de parlement l'expédition des lettres delà déclaration du roi qui désignait les faubourgs de Troyes, pour la célébration du culte. Il n'eut pas de peine à les obtenir. Il ne restait plus qu'à les l'aire parvenir aux principaux membres de l'Eglise, qui devaient les présenter aux autorités et en demander l'exécution. Pour paralyser l'effet que cette démarche devait nécessairement produire, le maire et les échevins extorquèrent, par voie de menaces, une déclaration de quelques fidèles craintifs et peureux qui disaient vouloir se contenter de l'état de choses existant et ne demandaient nullement le libre exercice du culte dans les faubourgs. Le maire et les échevins adressèrent cette pièce à Paris, en ajoutant que les émigrés ne rentraient qu'en trèspetit nombre et que ceux qui étaient restés en ville, s'étant passés d'assemblées religieuses depuis assez longtemps, ne sentaient nullement le besoin de demander l'autorisation d'en reprendre l'exercice. On trompa en un mot la religion de l'autorité supérieure par d'odieux mensonges et d'abominables faussetés ; cette perfide ruse atteignit son but. Il en résulta que l'affaire demeura en suspens pour un evtain temps.
Le conseiller Huyart étant tombé malade à Paris, voulut profiter d'une occasion qu'il croyait sûre pour envoyer à Troyes les lettres qu'il avait obtenues. La personne qui s'en était chargée ne les remit point. Il paraît qu'elle fut gagnée à prix d'argent pour cela et elle prétendit, pour se justifier, qu'elle les avait perdues dans le cours, de son voyage. Cette perte causa à l'Église un immense dommage.
Quelque temps après, le duc d'Aumale, Claude de Lorraine, chargé du gouvernement de Champagne et Brie, au nom du duc de Guise, son neveu encore mineur, s'en vint à Troyes. Les émigrés continuaient, grâce à l'édit, à rentrer en assez grand nombre, avec sécurité. Cela contrariait singulièrement le maire et les échevins. Ils tentèrent de demander au duc, qu'il voulût bien rendre une ordonnance abolissant toutes les garanties de l'édit, et ils espérèrent l'obtenir en lui présentant une assez forte somme qui avait été, disait-on, puisée dans les colfres du cardinal.
Les réformés réclamèrent auprès du duc, qui était à Joinville. Malgré leurs vives, instances pour que les assemblées du culte eussent lieu dans les faubourgs, selon que le voulait l'ordonnance, le duc désigna le lieu d'Aix-en-Othe ; mais, comme on lui fit observer que cette localité était une des terres de i'évêque qui n'y souffrirait point l'exercice
du culte réformé, le duc fixa l'endroit de Céant-en- Othe, disant que c'était par une erreur de son secrétaire que Aix avait été désigné. Les réformés ne voulurent point y consentir, parce que le lieu en question était d'un abord très-difficile, les chemins pour s'y rendre étant impraticables. Il n'était pas possible d'ailleurs d'y loger le tiers des membres de l'Église; puis, les habitants, ignorants et grossiers, étant fort hostiles à ceux de la religion réformée, leur susciteraient une multitude de tracasseries et de chicanes, et enfin, on ne pouvait sérieusement songer à établir le culte en ce lieu parce qu'il était trop éloigné de la ville, puisqu'il fallait faire huit grandes lieues de chemin pour s'y rendre.
On apprit que le roi en personne devait arriver à Troyes. De part et d'autre on fit de grands préparatifs pour fêter sa venue. Les fidèles principalement en avaient une grande joie, parce qu'on leur avait dit que le roi tenait à voir de ses yeux le véritable état des choses dans la province. En conséquence, les réformés dressèrent un tableau fidèle des crimes, des meurtres, des spoliations et des iniquités de tout genre qui avaient été commis impunément à leur égard. Les adversaires, de leur côté , se disposaient à lui adresser des plaintes, mais tous furent trompés dans leur attente, car le roi ne vint pas. On apprit qu'il était
allé à Sens. Le Consistoire jugea nécessaire de charger N. Pithou de se rendre auprès de Sa Majesté. Là, le prince de Condé lui dit que le roi ne prolongerait pas son séjour et que son intention était de se rendre à Troyes, où il pourrait examiner tout à son aise les réclamations que l'on aurait à lui adresser. En eiï'et, le roi quitta Sens et se rendit le 29 de mars 4563 au château de Tévêque, à Saint-Lyé. Toutes les autorités et les notables de la ville allèrent à sa rencontre. Étant près d'arriver à Troyes, le roi aperçut les Cordeliers, les Jacobins, les Capucins et beaucoup d'autres qui l'attendaient avec la croix et l'eau bénite. Au moment où ils s'avançaient, lui présentant la croix pour la baiser, Sa Majesté se prit à rire et leur dit : C'est bon ! c'est bon , n'approchez pas davantage pour ne pas effaroucher mon cheval. Le roi se rendit au palais épiscopal, où il était attendu. Le seigneur de Chamgobert et quelques autres notables délégués de l'Église demandèrent à être admis dans la chambre du conseil. Le maire et les échevins qui y étaient déjà, avaient inspiré de fortes préventions contre les réformés aux seigneurs chargés d'introduire ceux qui avaient à parler à Sa Majesté, en sorte qu'ils eurent de grandes mortifications à essuyer. Le duc d'Aumale, entre autres , fut envers eux d'une grande insolence. « Que venez-vous demander :' dit-il à Pithou;
sitôt après la publication de ledit de pacification,
je me suis transporté dans votre ville pour y régler les affaire*. Là, on m'a présenté vue demande, signée par 1 rente ou quarante des vôtres, déclarant qu'ils ne demandaient point de prêches et se contentaient de pouvoir vivre eu toute liberté de conscience eu leurs demeures : vous n'êtes qu'un fondu et un pelé de cette opinion nouvelle qui demande qu'il soit établi un lieu de culte aux faux bourgs. Pensez-vous que le roi l'accorde pour un si petit nombre? »
Pithou, prenant à son tour la parole, répliqua d'un ton calme et assuré : <r Monseigneur ! trente ou quarante est un chiffre trop inégal à celui de quatre à cinq mille; car quoique pendant ces troubles soulevés par la méchanceté de nos adversaires , nous ayons perdu beaucoup des nôtres, il en reste encore tout autant que je viens de le dire. » — « Comment! dit le duc, d'un ton colère, quatre mille! Vous mentez, misérable! (Ici nous adoucissons l'épithète qu'une bouche honnête n'oserait prononcer) et je vous ferai pendre ù eette fenêtre, car votre religion vous défend de mentir! Pithou répondit qu'avant les troubles le nombre des réformés était bien plus considérable et que rien n'était plus facile à prouver par une taille imposée sur eux pendant les troubles et sur laquelle se trouvaient inscrits quatre cent
cinquante chefs de maison, tous de la ville. Le duc, déplus en plus furieux, lui donna un démenti et mettant la main à sa dague, comme s'il eût voulu le frapper, lui répéta qu'il le ferait pendre! — Pithou, sans se déconcerter, lui répondit qu'on n'avait pas coutume de procéder ainsi envers des gens d'honneur, qu'il s'estimait être un honnête homme et sans reproche et que, s'il venait à recevoir un pareil traitement, ce serait une bien pauvre récompense pour tous les grands services que son père lui avait rendus. » Eh bien ! répliqua le duc, puisque vous êtes aussi nombreux que vous le prétendez, je proposerai au roi de vous faire tous demain ranger en bataille contre les catholiques, et nous verrons bien lesquels seront les plus forts. » — « Monseigneur! quand il plaira au roi de rétablir notre Eglise au lieu accoutumé ou bien en celui qu'il aura désigné, alors on pourra voir si je ne vous ai pas dit l'exacte vérité. »
Les seigneurs et gentilshommes protestants qui étaient là et qui avaient entendu la conversation, indignés de la brutale insolence du duc, l'engageaient fortement à se rendre au conseil pour y déposer plainte. Ils s'offraient tous à l'accompagner pour soutenir et défendre son honneur attaqué. Pithou les en remercia, mais ne voulut pas y consentir.
Enfin, les délégués furent reçus en audience.
Ils exposèrent fort en détail tout ce qu'on leur avait fait souffrir, ayant en mains les preuves de tout ce qu'ils avançaient. Le chancelier de l'Hôpital se tournant alors vers le maire et les échevins, leur demanda ce qu'ils avaient à répondre pour leur justification. Le lieutenant Goiffart prenant la parole, fut tellement dans l'embarras, qu'il ne savait où il en était, balbutiant de pauvres raisons, se contredisant, se répétant ou ne sachant plus que dire. 11 suait sang et eau, lorsque Philippe Belin, lieutenant particulier, voulut le tirer de ce mauvais pas. Il prit donc la parole, mais pour débiter d'un ton d'assurance les plus grossières faussetés, cherchant à excuser et à justifier tous les crimes qui avaient été commis. Il en rejetait toute la faute sur les pauvres victimes. — A la fin, les seigneurs du conseil renvoyèrent à la reine-mère la demande concernant l'établissement d'un lieu de culte et appelèrent le seigneur de Morvilliers, maître des requêtes, à être juge de tous les différends concernant la police et les affaires de la religion.
Le jour de Pâques approchant, Pithou fut encore chargé d'aller parler à la reine-mère. Il s'y rendit le jour du Vendredi saint et put la voir au moment où elle venait d'assister aux ténèbres, dans la chapelle de l'évêché. 11 lui exposa le grand désir qu'ils avaient tous de pouvoir célébrer la
Pâque, l'une des plus grandes solennités chrétiennes, et l'impossibilité où ils étaient de prendre les mesures nécessaires pour pouvoir la célébrer à Céant-en-Othe. Il ajouta qu'ils seraient profondément reconnaissants si, en cette circonstance, elle voulait bien consentir à ce qu'ils la célébrassent dans quelque autre lieu plus rapproché de la ville. — La reine se tournant vers le comte de Grussol, son chevalier d'honneur, répondit, après avoir murmuré quelques paroles entre ses dents, que cela ne se pouvait pas, parce que l'édit du roi s'y opposait.
Quand le jour de Pâques fut passé, il ne fut plus question en cour que de festins, de jeux, de fêtes et de réjouissances. Le maire et les échevins firent dresser derrière le couvent des Jacobins une petite terrasse attaquée et défendue tour à tour par des soldats; c'était le 3 d'avril 4564. Quelques pages et laquais se mirent de la partie. 11 y eut assaut à coups de pierres. Plusieurs furent blessés, et, nonobstant leurs cris et leurs larmes, la lutte dura assez longtemps.
Le roi étant sur son départ et les fidèles ayant fait d'infructueuses tentatives pour lui faire entendre la vérité et en obtenir justice, résolurent d'employer encore un dernier moyen ; c'était d'envoyer auprès de la reine-mère une députation de dames appartenant aux famillesles plus honorables,
espérant qu'elle serait d'un abord plus facile et plus gracieux pour elles qu'envers leurs maris. Elles s'adressèrent, pour être introduites et présentées, à la princesse de Condé, Éléonore de Roye, femme d'une profonde et solide piété Elle accepta leur demande avec un gracieux empressement. Mais il arriva qu'au moment, où ces dames se mettaient en marche pour aller vers la reine, on apprit que le roi de Navarre, courant aux barres dans la salle du roi, venait d'être blessé. Toute la cour fut en émoi, en sorte que les dames ne purent se présenter et être admises en audience.
Nous avons déjà dit que le roi était sur son départ; il était déjà tout botté et prêt à monter à cheval, lorsqu'on voulut l'égayer par un spectacle d'un genre nouveau. On le conduisit dans un jardin où de jeunes personnes, d'une grande beauté et entièrement nues, exécutaient des danses d'une obscénité repoussante. Ce qui étonne le plus, c'est de savoir quels personnages n'avaient pas frémi d'horreur à la pensée de souiller le cœur et l'imagination d'un jeune roi à peine adolescent. Puisqu'il faut les nommer, c'étaient le cardinal de Bourbon et le cardinal de Guise ! ! !
Les réformés voyant qu'ils n'avaient rien pu obtenir, malgré les peines infinies qu'ils s'étaient données, furent d'avis que, tout bien considéré, le lieu de Géant-en-Othe, qui leur avait été assigné
pour y tenir les assemblées religieuses, valait mieux que de n'en point avoir. Ils finirent donc par l'accepter en attendant mieux, malgré les graves et nombreux inconvénients qu'il présentait. Cette acceptation désappointa leurs adversaires, qui s'étaient imaginés que l'Église réformée ne pourrait plus se relever des coups terribles qu'on lui avait portés.
Ceux d'entre les fidèles qui s'étaient retirés à Genève ne cessaient de prendre le plus tendre intérêt à leurs frères persécutés et si à plaindre. Ils plaidèrent leur cause auprès de la vénérable compagnie des pasteurs qui leur envoya un de ses jeunes ministres, nommé François Bourgoin. Il vint à Troyes avec Jacques Sorel, qui s'était aussi retiré à Genève pendant les troubles et où les fidèles avaient pourvu à son entretien, comme s'il fût resté au milieu d'eux. Arrivés à Céant, ces deux dignes serviteurs de Dieu s'employèrent avec beaucoup de zèle à rétablir l'Église depuis si longtemps en souffrance. Le 30 d'avril, le pasteur Bourgoin fit le service. Il s'y trouva une assemblée infiniment plus nombreuse qu'on n'avait osé l'espérer. On rétablit un consistoire et des diacres pour le service de l'Église. Et pour ne pas s'exposer à donner la Cène à tout venant, c'est-à-dire à quiconque était bien ou mal préparé à la recevoir, ceux qui étaient jugés en état d'y participer rece-
vaient un merremt qui devait être remis à l'un des surveillants établis près de la table sainte. Ce merreau en métal avait pour devise une palme au-dessus de laquelle était la lettre T, pour la distinguer de celle des autres bailliages, qui portait aussi la lettre initiale du lieu de leur Eglise. Ce fut à N. Pithou que l'on confia la garde de ces merreaux.
Il est aisé de comprendre quelle difficulté il y avait pour toute une Église à franchir chaque semaine l'espace de huit grandes lieues pour se rendre aux saintes assemblées qui se faisaient à Géant. Cependant, les fidèles y allaient en grand nombre, quoiqu'ils ne manquassent pas, au moment de rentrer en ville, d'être assaillis de coups de pierres et de grossières injures par la vile populace qui les attendait à la porte de Belfroy. Ils voulurent porter plainte au lieutenant Coiffart, mais il n'y fit guère attention. Cependant, ces scènes de désordre, loin de diminuer, allant en augmentant, on arrêta sur de nouvelles plaintes quelquesuns des délinquants qui en furent quittes pour un léger châtiment.
Une Église qui a le bonheur de jouir du calme et de la paix, qui peut célébrer son culte en pleine liberté, est loin d'en être assez reconnaissante envers Dieu. Il faut avoir une foi bien affermie, des convictions religieuses bien profondes pour être
en mesure de résister à l'orage de la persécution. Notre faiblesse est si grande, notre attachement à la vie et au monde si tenace, que nous pouvons facilement (à moins du secours tout-puissant de la grâce divine), céder à la frayeur de la mort, trembler en présence des plus terribles menaces, et trahir ainsi par notre lâcheté la sainte cause du Seigneur. Si la douloureuse histoire des persécutions nous montre un certain nombre de fidèles fermes et persévérants, elle nous en fait voir aussi qui, après avoir plus ou moins longtemps résisté, ont fini par succomber. Ceux qui avaient ce malheur, étaient troublés on leur conscience; car, comment auraient-ils pu être heureux en pensant à leur faute? Gomment auraient- ils pu s'attacher de cœur à une Eglise qui persécutait et n'avait de puissance qu'en s'appuyant sur le bras de la chair? Ceux donc qui avaient cédé aux menaces et qui étaient retournés à l'Église romaine, éprouvaient le besoin de se relever de leur chute, surtout en voyant le rétablissement des saintes assemblées, qui avait pour effet de ranimer le zèle et de développer la vie religieuse au sein du troupeau. Aussi plusieurs de ceux qui avaient faibli en cédant à une abjuration forcée demandèrent avec humilité, avec componction et avec larmes, la grâce d'être réintégrés dans l'Kglise. On se garda bien de les repousser; mais, pour effacer le scan-
dale de leur défection , on les obligea à faire amende honorable en pleine assemblée, comme l'exigeait d'ailleurs la discipline ecclésiastique. Ils s'y soumirent de bon cœur. Le dimanche 7 de mai, l'assemblée présenta un si émouvant spectacle que tous les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes.
N. Pithou, qui ne reculait jamais quand on le chargeait de quelque importante et délicate mission, lut envoyé de nouveau auprès du roi, qui était à la Rochelle. Il ne lui fut pas possible d'être admis en sa présence, il ne put voir que la reine-mère.
De retour à Troyes, on l'engagea à se rendre auprès du seigneur d'Andelot qui était alors en sa demeure à Tanlay, lequel désirait savoir ce qui avait été résolu par le roi. Ce seigneur pria Pithou de faire venir en son château le pasteur Bonrgoin pour lui soumettre une dilliculté survenue dans l'Église de Bar-sur-Seine. -Cette difficulté était relative à des promesses de mariage qu'on disait avoir été faites par un jeune homme nommé Chevalier, natif de Sefont, près de Moutier-en-Der, à une jeune fdle de Bar-sur-Seine, appelée Isabeau Signier, fille de feu le procureur du roi, et sans le consentement de son tuteur. Le pasteur examina cette affaire et donna son avis, puis se hâta de partir pour être le lendemain dimanche onze de novembre, à Géant, où il devait fonctionner. Étant
fort replet, il s'échauffa dans son voyage. A peine arrivé chez lui, il fut saisi d'une fièvre ardente. On envoya de suite à Troyes chercher le médecin Drouynet, qu'on ne trouva pas. A son défaut, on eut recours à François Lardot, qui monta à cheval et courut à Géant. Malgré les soins les plus assidus qui lui furent prodigués, Bourgoin fut rappelé par le Seigneur, le vendredi soir 23 novembre 4565. L'Église perdit en lui un excellent pasteur, un homme de foi, de zèle et de dévouement. Il savait unir la bonté, la douceur à la fermeté nécessaire pour tenir tête aux méchants. Sa perte fut vivement sentie et son souvenir demeura gravé au fond des cœurs.
En 1566, le roi alla faire un assez long séjour à Moulins. Considérant les difficultés nombreuses des fidèles à se rendre à Géant pour le culte, les fidèles députèrent auprès de Sa Majesté le jeune avocat François Berton,*pour solliciter la levée de l'interdiction faite aux ministres, dans le dernier édit, de sortir du lieu de leur résidence. Il devait demander que les pasteurs eussent la liberté de pouvoir entrer dans la ville pour y visiter et consoler les malades. Il était porteur de la déclaration royale de 4562 qui avait fixé les faubourgs de Troyes pour la célébration du culte. Il la présenta à Sa Majesté en disant que jusqu'à ce jour elle n'avait point reçu son exécution et qu'on les avait
relégués à l'extrémité du bailliage dans un lieu fort incommode et de pénible abord, il exposa que, pendant. les plus grands froids, plusieurs enfants que l'on portait pour recevoir le saint baptême étaient morts en chemin et qu'il était bien difficile, pour ne pas dire impossible, surtout aux pauvres femmes d'artisans et d'ouvriers, de pouvoir faire chaque dimanche un voyage si Ion", si pénible et si coûteux.
Il lui fut répondu que Sa Majesté n'entendait pus changer quoi que ce soit à ce qui avait été fait et décidé.
Trompée dans son attente si raisonnable et si juste, la pauvre Église, toujours opprimée, eut recours à un autre moyen.
Pour remplacer les pasteurs, auxquels il n'était pas permis d'entrer en ville, on choisit des hommes instruits, pieux, prudents pour visiter les malades et les affligés, comme aussi pour donner l'instruction religieuse à la jeunesse et la mettre en état de participer à la sainte Cène, après un examen subi en présence des pasteurs. Pithou et Robert Lebet, négociant, furent adjoints pour cet office aux membres du consistoire. Quelques familles d'artisans allèrent s'établir à Céant, pour envoyer leurs enfants à l'école de Julien Pingot, qui y avait été établie par l'Église pour l'instruction de la jeunesse.
L'année 1507 amena de nouvelles épreuves que nous avons la pénible tache de raconter. Le roi avait fait une levée de six mille Suisses pour les envoyer garder la frontière contre une invasion d'Espagnols que le duc d'Albe conduisait en France. Ils arrivèrent trop tard, le duc étant déjà dans le royaume. Au lieu de rappeler ces Suisses, dont la présence aux frontières n'était plus nécessaire, on leur adjoignit encore vingt-deux compagnies de gendarmerie. Le prince de Condé et d'autres seigneurs se plaignirent de ce qu'étant en pleine paix, on mettait sur pied et sans nul besoin une aussi nombreuse armée. Ils croyaient y voir la trame de quelque sourde menée contre l'Église réformée. Inquiets et mécontents, le prince et l'amiral, accompagnés de gentilshommes leurs parents ou amis au nombre de cent vingt, se rendirent auprès du roi. Le seigneur d'Andelot, qui était à sa campagne de Tanlay, à neuf ou dix lieues deTroyes, partit pour les rejoindre. La nouvelle de son départ fut bientôt répandue, grâce à un gentilhomme qui lui était hostile et qui épiait toutes ses démarches. On fit courir le bruit que le but de leur voyage était d'attenter aux jours de Sa Majesté. Il y eut à Troyes une si grande agitation qu'on fit garder les portes et les fortifications. Les adversaires s'emparant de ces stupides rumeurs, en profitèrent pour effrayer le roi. Us y réussirent si bien
que la Fiance tout entière ne tarda pus à être sous les armes.
La troupe de soldats qui avait commis tant d'atrocités, se retrouva bientôt sur pied. Elle eut cette fois pour chef Jean Bréhen, qui se faisait appeler le capitaine Apreniont. Il était natif de Montfey, près d'Ervy. Le bailli le fit venir de Chessy où il demeurait. Sitôt après son arrivée à Troyes, il alla avec sa troupe forcer et piller les maisons de ceux qui, ayant quitté la ville, n'y étaient pas rentrés. Pithou, qui avait abandonné la sienne depuis peu, dans la crainte d'être assailli par ces scélérats, fut le premier chez qui on pénétra. On avait espéré trouver chez lui des papiers d'une haute importante, parce que le prince de Condé venait de l'appeler à être au nombre des gentilshommes chargés de le servir. On connaissait d'ailleurs son grand zèle pour l'Église. Us eurent beau chercher partout, ils ne découvrirent quoi que ce soit, sinon un coin de fer destiné à frapper des merreaux. Cette découverte, qui paraissait être celle d'un vaste et dangereux complot, engagea la troupe à renouveler quelques jours après ses perquisitions. Margoullé et Perrenet, avec d'autres de leur espèce, étant un soir à souper à la Verte (c'était le nom d'un cabaret), menaient joyeuse vie et faisaient bonne chère, comptant payer leur écot avec le revenu des pillages qu'ils se proposaient de
commettre. Ils tirent entre eux le partage des maisons qu'il s'agissait de dévaliser. Celle de l'élu Nevelet, homme riche et considéré, fut dévolue à Margoullé qui était son plus proche voisin. Pour mieux en connaître l'intérieur, il y alla de jour, en l'absence du propriétaire, sous prétexte d'y chercher une de ses poules qu'il disait y avoir vu entrer.
Les réformés, soupçonnant avec raison que l'on tramait contre eux, dans l'ombre, quelque criminelle tentative, décidèrent que les plus habiles à manier les armes se réuniraient au premier bruit, en un lieu fixé, et qu'on déposerait un certain nombre d'arquebuses dans les maisons voisines de ce lieu ; c'étaient celles de Pithou, du greffier Venel et du conseiller Postel. Or, il arriva que, quand les soldats recommencèrent leurs perquisitions dans la demeure de Pithou, ils y trouvèrent six de ces arquebuses. Ils se mirent aussitôt à crier à la trahison, et dans leur fureur se livrèrent au pillage de la cave et du grenier où ils n'avaient pas encore pénétré. Ils prirent le blé, le vin, le foin, le bois dont cette maison était abondamment fournie. A force de recherches, ils finirent encore par découvrir une retraite secrète où Pithou avait soigneusement resserré ses livres rares et précieux, ainsi que de nombreux manuscrits, fruit de ses veilles, et laborieusement rassemblés depuis plus
de vingt ans. 11 attachait à ce dépôt un très-grand prix. Cette trouvaille fut portée chez François Manroy, dont la femme était parente de la sienne. On la déposa au milieu de la cour et on en fit un l'eu de joie. On put en retirer seulement quelques titres et papiers précieux qui passèrent, on ne sait comment, entre les mains de Anne de Vaudrey, seigneur de Saint-Phalle et bailli de Troves, sans qu'il fût possible à Pithou de les faire rentrer en sa possession légitime. Le bailli fit même enlever certains beaux meubles dont il orna son château. Après avoir dévasté la maison .de Pithou, on en brûla les planchers et les solives. On l'aurait même démolie sans la crainte d'entraîner la chute de deux maisons adjacentes. Ce ne fut pas tant la dévastation entière de sa demeure qui navra profondément l'honnête Pithou comme les bruits infâmes que l'on fit courir sur son compte. Plusieurs de ceux qui avaient été ses intimes amis se tournèrent contre lui. Il en éprouva une si vive peine, qu'il résolut de s'absenter pour longtemps. En effet, son absence dura dix-huit ans.