‹ Le protestantisme en Champagne;Chapitre 11 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tentative des fidèles de l'entrer en ville. — Pierre Milit. — Nouveaux massacres. — Origine de la Ligue. —Massacre du pasteur Sorel. — Arrivée du pasteur de la Chasse. — Mort de l'évoque pasteur. — Le cimetière des Réformes. — Les assemblées du culte au château d'Isleau-Munt. — La Saint- Barthélémy a Taris. —Aventures du conseiller Huyart. — Fuite de N. Pithou il son arrivée comme gouverneur de Tonnerre. — La Saint-Barthélemv a Troves.

Nous voici parvenus à la fin des seconds troubles, grâce à un nouvel édit du roi, donné à Paris le 23 mars 1568. Cet édit confirmait celui de pacification du 19 mars 1562, autorisait les synodes ou assemblées de pasteurs, sous la surveillance de l'autorité, et permettait l'établissement d'écoles pour les enfants des réformés partout où le culte avait été précédemment établi ou autorisé.

Cet édit décida les derniers de ceux qui jusqu'alors n'avaient pas osé rentrer en ville, à revenir s'y fixer comme autrefois. Cependant, par motif de prudence, ils voulurent commencer d'abord par s'établir dans les environs. De ce nombre fut Pierre Milet, qui, avec sa femme, quitta Saint-Mars pour se rendre à Montgueux Ce personnage étant un jour à Torvilliers, apprit que neuf arquebusiers venaient de passer pour aller cliez lui. Prenant

alors un chemin plus direct, il y courut dans la crainte de quelque outrage qui pourrait être fait à sa femme. Il rencontra quelques soldats huguenots aussi à cheval. Parmi eux était celui auquel les arquebusiers en voulaient le plus. Il leur exposa ses craintes et ses angoisses. Tous se mirent à courir et arrivèrent à point nommé. Saisis de frayeur, les arquebusiers voulurent prendre la fuite. Ils s'appelaient Colas Honnet, Géhannart, cardeur, Cropart, Desmoulins, fondeurs, Jean- Claude Naquet, de ïriport, Pierre le pâtissier, Beauniont et Lhermite. Ces deux derniers en Cuvant voulurent se cacher dans les viornes. On les découvrit et on ne leur laissa pas le temps de faire usage de leurs armes, car ils furent tués sur place. Les autres qui continuaient à fuir, prirent peur en entendant le bruit de la décharge. Ils préférèrent se rendre et demander grâce. On ne voulut pas la leur refuser.

Ce fait bientôt connu dans la ville, loin de calmer les esprits, sembla plutôt les aigrir encore davantage. Les soldats d'Apremont allèrent saisir des personnes paisibles et craintives, et les conduisirent aux prisons, après les avoir enfermées dans la halle aux Cuirs, qui leur avait servi de corps de garde dans les troubles précédents. Il leur était bien plus facile de piller ensuite les habitations quand il n'y avait plus personne pour

les garder. Au nombre des personnes ainsi arrêtées, nous nommerons la femme d'Edme Gaulard, épouse du tanneur Mathurin Savoye. Celle-ci fut traînée jusqu'au Pont-de-la-Salle, puis massacrée et jetée à l'eau, parce qu'elle avait refusé de retourner à la messe. Les soldats d'Apremont se rendirent ensuite chez Hurdouin l'espinglier qui demeurait auprès du moulin Jaillart. Ils le frappèrent à la tète et le jetèrent dans la rivière. Voyant qu'il n'était pas mort, puisqu'il joignait encore les mains vers le ciel, ils achevèrent de le tuer. Sa femme, qui le suivait en poussant de grands cris, fut outragée par ces scélérats qui la maltraitèrent ensuite tel'ement qu'elle en mourut trois jours après. Leur petite fdle eut une si grande frayeur de tout ce qu'elle venait de voir faire à ses parents quelle en perdit la tête et devint folle. De là, ils se rendirent chez les Boissonnet père et fils. Celuici voulant s'enfuir par dessus le toit de sa maison, y fut égorgé, et le père traîné jusqu'auprès de la boucherie. Là, Michel le cirier le frappa d'un coup d'arquebuse et comme cet infortuné chancelait, son meurtrier dit en riant : « Voyez l'ivrogne!» Mais Boissonnet tomba pour ne plus se relever.

La femme de Jacques Jarousseau, libraire, Dominique Tabouret, tondeur, Nicolas Camus, taillandier, Pierre Berny et beaucoup d'autres subirent le même sort. Le sang ruisselait dans les

rues, et l'on voyait ilotter sur la Seine une multitude de cadavres. La bande meurtrière ne s'en tint pas là; elle se dirigea ensuite vers les prisons. Elle s'était munie de poutres et de soliveaux pour en forcer l'entrée, mais une pluie torrentielle les força à s'en aller. Ce qu'il y a de plus triste à ajouter, c'est que l'autorité, chargée de maintenir le bon ordre, laissait tout faire et ne disait mot. A la fin, cependant, le seigneur de Barbezieux, accompagné du lieutenant criminel, du prévôt, des maréchaux et de leurs archers, fit défense de continuer à massacrer et à piller; mais que de mal avait déjà été fait impunément !

Parlons maintenant de la fameuse Ligue qui prit naissance à Dijon, sous le nom de Confrérie <ln Saint-Esprit. Son but était de cimenter une vaste alliance entre toutes les provinces du royaume pour exterminer les réformés. On devait se tenir prêt à marcher au premier signal qui serait donné par un chef que l'on ferait connaître plus tard. On envoya de Dijon un livre ou registre où l'on devait s'inscrire comme membre de l'association. A Troyes, on ne voulut pas mordre à cette amorce. Le maire, Guillaume Format, dit des Carreaux, avait toujours vu avec peine les troubles qui agitaient la ville, et voulait en empêcher le retour. Il craignait, et avec raison, que l'association projetée n'eût pour effet de plonger la France dans de nouvelles

agitations. Il était persuadé que, puisqu'elle n'était pas approuvée par le roi, c'est parce qu'elle n'avait pour but que d'ébranler son autorité, et qu'elle servait de prétexte à un vaste et dangereux complût.

Les nombreux préparatifs de guerre que l'on faisait partout, les recrues de soldats qu'on levait en masse donnèrent à penser aux réformés que quelque nouvel orage grondait au lointain, et ne tarderait pas à fondre sur eux. Ils ne se trompaient point. Sur la fin de septembre parut un édit qui leur était très-défavorable. Il fut bientôt suivi d'un autre, dans lequel le roi déclarait ne plus vouloir se servir dorénavant de ceux de ses officiers qui étaient de la nouvelle religion. Aucun d'eux ne pouvait faire partie de ses cours de Parlement, de la chambre des comptes ou du grand conseil. Ils ne pouvaient être ni trésoriers de France, ni trésoriers généraux de ses finances, ni baillifs, sénéchaux, prévôts, lieutenants ou autres officiers quelconques.

En vertu de ce dernier édit, Jean Quinet, natif de Ramerupt, pauvre petit avocat sans causes et sans crédit, fut pourvu de l'office de lieutenant en lieu et place de Jean de Heurles, qui avait été l'un des plus zélés partisans des cérémonies fatales, mais qui, sur la fin de sa carrière, avait embrassé la foi de l'Église réformée. Voyant les vexations et

outrages dont on abreuvait les fidèles, il prit le parti de se retirer à Neufchatel, en Suisse. Le conseiller présidial, Antoine Huyart, fut de même remplacé par Séraphin Fanier.

On se rappelle que le digne pasteur Sorel, après sa périlleuse évasion dé la ville, ne pouvant trouver asile au château de Saint- Lyé, s'était réfugié au château de Saint-Mars, chez le seigneur Oudart, dit Pied de Fer, où il espérait pouvoir rester jusqu'à l'entier apaisement des troubles.

Le prince.de Coudé, à son départ du château de Noyères, y avait laissé un certain nombre de soldats réformés sous la conduite du capitaine Nogay. Le seigneur de Sausac qui, après la bataille de Moncontour avait, par le commandement de Monsieur, frère du roi, levé huit ou neuf cornettes et vingt-deux enseignes pour forcer la soumission des lieux que les réformés occupaient dans la Bourgogne, résolut de prendre, avec l'aide du seigneur de Barbezieux, le château et la place de Noyères. Comme les troupes étaient en marche dans ce but, deux soldats qui s'étaient détachés de la bande vinrent à Saint-Mars. L'un s'appelait Boccard, originaire de la Picardie, et l'autre, Corcelles, natif de Sézanne, en Brie, patrie de Sorel. Ils se présentèrent au seigneur Oudart, avec une fausse lettre du seigneur de Barbezieux, par laquelle il leur était enjoint de s'emparer de ce château. Oudart, par

faiblesse ou par crainte, n'osa pas faire de résistance, d'autant plus qu'ils prenaient l'engagement de ne faire aucun mal, ni à lui, ni aux siens, s'il ne résistait pas. Ils entrèrent donc au château et en laissèrent partir Oudart qui désirait emmener Sorel avec lui, mais celui-ci voulut rester. L'un des soldats, Corcelles, qui se trouvait être le propre neveu de Sorel, le pressa plus tard d'aller rejoindre le seigneur Oudart qui s'était réfugié au château de Ghanclos, chez l'un de ses cousins, ajoutant qu'il y serait plus en sûreté. Les deux soldats offrirent de l'accompagner pour lui en montrer le chemin. L'épouse de Sorel qui, après l'évasion de son mari avait été recueillie par des amis, était depuis peu de jours au château de Saint-Mars. Sorel ne l'emmena pas avec lui, sur la promesse solennelle qui lui fut faite qu'elle serait protégée ainsi que la dame du château, et qu'aucun mal ne leur arriverait. Sorel et les deux soldats se mettent en route. Arrivés près d'un champ de navettes, proche d'un grand bois taillis, Corcelles s'arrêta et dit à son oncle de se préparer à la mort. Sorel à la fois surpris, ému, indigné de cet infâme guetà-pens, comprit que sa dernière heure était venue et qu'il ne lui était possible ni de fuir, ni de résister. Il demanda quelques moments pour recommander son âme au Seigneur. Gela lui fut accordé. S'étant mis à genoux, il pria à haute voix avec une

grande ferveur. 11 implora avec larmes le pardon de ses péchés, il demanda à Dieu d'avoir pitié et compassion de son Église tant désolée. Il le supplia de prendre soin de sa chère compagne et de la consoler. Sa prière si belle et si touchante étant terminée, l'assassin le massacra et, aidé de son compagnon, l'enterra sur place. Telle fut la triste et douloureuse fin de ce bon et fidèle serviteur do Dieu, qui avait tant édifié l'Église.

On éprouve du dégoût et de l'indignation au récit des vexations et des tourments qu'ont eu à subir tant d'innocentes victimes. Nous aimerions pouvoir en abréger la liste, mais nous devons dire quelques mots des infamies de Quinet, qui avait remplacé l'honnête Jean de Heurles dans l'office de lieutenant du prévôt. Afin de pouvoir s'acquitter envers ses créanciers des dettes qu'il avait contractées pour acheter son emploi, il violentait la conscience des fidèles, pour les contraindre à se débarrasser à prix d'argent de' ses importunités. En temps de carême, il entrait dans leurs demeures, et s'il y trouvait quelques infractions aux commandements de l'Église romaine, il condamnait les délinquants à de fortes amendes, au moyen desquelles il diminuait sensiblement le chiffre de ses dettes.

Ce système d'inquisition et de tracasseries se continua jusqu'en 1570. On fit une recherche exacte de tous les enfants nouveau- nés, et l'on

força les parents de les faire rebaptiser par un prêtre. Il y en eut cependant qui préférèrent tout souffrir, plutôt que de céder à ces ordres et de manquer à leur devoir. Nous aimons à citer entre autres une personne qui déploya une inébranlable fermeté, c'est Louise Ludoî, femme d'Etienne Duchat, négociant.

Dieu eut enfin compassion de ses héritages désolés. Il voulut bien, dans sa grande bonté, accorder à son Église sous la croix un temps de relâche, par le moyen de la paix conclue le 8 août 1570, et qui mit fin à la troisième guerre civile. En vertu d'un édit royal, le libre exercice du culte était permis et autorisé dans tous les lieux fixés par Sa Majesté, ainsi que chez les seigneurs et gentilshommes ayant droit de justice. Quant à ceux qui ne jouissaient pas de ce droit, ils ne pouvaient avoir d'assemblée religieuse chez eux que pour les membres de leur famille, et y adjoindre une dizaine d'amis pour le plus; car si ce nombre était dépassé, ils pouvaient être recherchés et punis.

Les baillis et les juges étaient chargés d'assigner aux réformés des lieux pour y ensevelir leurs morts. Des sergents étaient requis pour accompagner les convois funèbres, mais ces funérailles ne pouvaient avoir lieu que de nuit et n'être accompagnées que de dix personnes pour le plus.

Cet édit, quoique favorable et avantageux sous

certains rapports, ne l'était pas sous d'autres. Quand on vit que les fidèles se rendaient à Céant, pour les assemblées de culte, malgré les difficultés du long voyage qu'il fallait faire, on voulut les astreindre à se rendre à Villenauxe, petit bourg qui est à treize lieues de la ville. Pour lors, les fidèles ne voulurent pas y consentir, jugeant que cette contrainte frisait l'absurdité. Voici donc ce qu'ils firent dans cette difficile conjoncture.

L'édit permettant aux seigneurs qui avaient droit de justice, d'ouvrir dans leur demeure un lieu de culte, les fidèles s'adressèrent au seigneur Oudart, dit Pied-de-Fer, qui était rentré en possession de son château de Saint-Mards, de les admettre aux saintes assemblées qu'il y avait présidées jusque-là, ayant été reconnu par les pasteurs comme ayant des dons suffisants pour remplir provisoirement cette charge honorable. L'Église devenant dès lors plus nombreuse, ne pouvait se passer de pasteur. On recourut à la bienveillance de la vénérable compagnie de (îenève, qui avait jusqu'alors fait tant de bien à l'Église de Troyes. Le pasteur de la Chasse étant nommé, ne tarda pas ù se rendre à son poste.

Avant d'aller plus loin, voyons ce qu'était devenu l'ex-évêque Garacciol. Depuis qu'il avait obtenu d'être nommé pasteur, sa conduite avait été si équivoque et si inconséquente, qu'il avait perdu la

confiance de l'Église. On avait dû renoncer à l'employer dans le ministère évangélique. On se rappelle avec combien de vives instances le prudent et sage N. Pithou, ainsi que les pasteurs Sorel et Leroy avaient demandé qu'on ne procédât pas, sans y mûrement réfléchir, à son admission au pastorat, ne trouvant pas en cet homme les qualités requises pour être un serviteur de Dieu fidèle et dévoué. Néanmoins, sur l'avis de Pierre Martyr, qui s'était laissé prendre à ses belles paroles, l'Eglise avait commis la faute de l'admettre à l'exercice du saint ministère. L'Église, ainsi que Pithou le lui avait prédit, ne tarda pas à s'en repentir. L'évêque pasteur fut donc délaissé et sans emploi. Se voyant rebuté par sa faute, il prit le parti de se retirer à Châteauneuf, près d'Orléans, dans une demeure qu'il tenait des bontés du roi. Peu de temps avant le dernier édit, après être sérieusement rentré en lui-même et avoir fait de bonnes réflexions, il avait pris la résolution, s'il arrivait enfin des temps meilleurs, d'offrir de nouveau ses services à l'Église de Troyes, avec prière de les accepter, promettant de s'y employer à la satisfaction du troupeau. Tout porte à croire qu'il eût tenu sa promesse, si la mort ne l'en eût empêché.

Depuis quelque temps déjà, sa santé était altérée. Mécontent de lui-même, troublé par les reproches qu'il avait à se faire, il était tombé dans

un état de noire mélancolie. Mme Renée, duchesse de Ferrare, qui demeurait à Montargis, l'entourait cependant des soins les plus touchants. Le voyant gravement malade, elle envoya auprès de lui un médecin italien de grande renommée. Malgré ses soins, l'état du malade allait chaque jour en empirant. Il était tombé dans un affreux état de marasme et de dépérissement. Il n'y avait personne auprès de lui pour faire du bien à son àme, qui avait tant besoin de force et de consolation. La bonne et pieuse duchesse ayant compassion de sa solitude et de son isolement, désira lui procurer la visite du digne et savant Matthieu Béroald, professeur d'hébreu et de philosophie, qu'elle avait eu quelque temps auprès d'elle. Pendant les derniers troubles qui avaient aussi agité la ville de Montargis, Béroald avait dû quitter le manoir de la duchesse, pour se retirer momentanément à Sancerre. Elle lui écrivit pour le prier d'aller auprès de Caracciol si seul et si malade. La paix étant faite, Béroald s'embarqua le 25 août au port de Saint- Thibaud, sur la Loire, pour se rendre à Orléans avec sa famille. Étant descendu à Jargeau, il se promenait sur les bords de la rivière, avec quelques notables du lieu qui faisaient aussi profession de l'Evangile. Des pêcheurs le voyant causer avec eux, soupçonnèrent qu'il était pasteur. Ils formèrent aussitôt le projet de le jeter à l'eau. Quelques

propos sinistres, quoique prononcés à voix basse, avaient frappé son oreille. Il jugea donc prudent de s'éloigner, et sans prendre congé de ses amis, comme aussi sans témoigner ni trouble ni frayeur, il s'acbemina avec son fils François, âgé d'environ treize ans, du côté de Châteauneuf. Arrivé chez Caracciol qu'il connaissait beaucoup, il le trouva bien plus sérieusement malade qu'il ne se l'était imaginé. Le pauvre moribond témoigna la plus vive joie d'avoir enfin auprès de lui un si bon, un si fidèle serviteur de Dieu, n'étant entouré, disait-il, que de mercenaires. AToyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, Béroald adressa de touchantes exhortations au malade, malgré la défense du médecin, qui était incrédule. Le professeur, qui avait aussi étudié la médecine sous le savant Sylvius, crut devoir avertir le malade de ne point se faire illusion sur le danger de son état, et de se préparer à son prochain délogement. Il lui exposa la consolante doctrine du salut par grâce, par la foi aux seuls mérites de Jésus-Christ; il l'engagea à faire à Dieu la confession de tous ses péchés et à se reposer pleinement sur l'infinie miséricorde du Père en son Fils bien-aimé. 11 termina par une onctueuse et fervente prière. Les excellentes paroles de Béroald amenèrent le moribond à de précieux sentiments de foi et de repentance. Il fit une fort belle et touchante confession de ses péchés, il

s'en humilia profondément devant Dieu, il déplora sa lâcheté au sein de l'Eglise évangélique, et recourut à Jésus-Christ comme étant son seul et bienaimé Sauveur. La nuit suivante, 29 août, il s'endormit en paix entre les bras de son ami, qui n'avait pas voulu le quitter un seul instant. Il avait fait la veille son testament, par lequel il demandait que son enterrement eût lieu selon le rite de l'Église évangélique, dont il se déclarait membre. Il nomma Béroald son exécuteur testamentaire. Le fidèle ami ne s'en alla point qu'il n'eût rendu les derniers devoirs à Tex-évèque, selon qu'il l'avait demandé, et cela au grand déplaisir des catholiques de la localité.

Reprenons maintenant le fil de notre histoire.

Les protestants de Troyes désiraient se pourvoir d'un cimetière qui leur appartint en propre. Ils achetèrent le jardin de la veuve Dulac, hôtelière du Porte-Enseigne, situé derrière l'hôpital du Saint-Esprit, lieu dit en Bourberccm. La veuve ne voulait d'abord ni céder, ni vendre sa propriété. Elle dut se soumettre à une décision du lieutenant général, qui nomma deux experts pour taxer la valeur de son jardin.

Les assemblées religieuses continuaient de se faire à Saint-Mards. On y allait, mais en gémissant sur la fatigue et les ennuis de ce long et pénible trajet. En 1572, les fidèles eurent la bonne idée

de s'adresser à la marquise Marie de Clèves, pour lui demander l'autorisation de célébrer le culte dans son château d'Isle-au-Mont, qui n'est qu'à trois petites lieues de la ville. Cette digne femme qui, plus tard, épousa Henri de Bourbon, prince de Condé, accéda avec plaisir à la demande qui lui était faite. Malgré l'opposition des notables et du clergé qui voyaient avec peine les réformés avoir leurs assemblées si proches de la ville, le culte eut lieu là, et se lit pour la première fois sur la fin de juillet, dans cette agréable localité. Vivement irrité, le parti catholique se rassembla à l'hôtel de ville, et décida d'envoyer à Paris deux députés, pour prier le roi de faire annuler l'autorisation donnée par la marquise, se fondant sur ce qu'elle n'en avait pas le droit, étant encore mineure. Pierre Belin et Nicolas Laferté acceptèrent avec empressement la mission qui leur était confiée. Ils se mirent en voyage vers le milieu du mois d'août. En attendant, les assemblées religieuses continuaient à se faire audit endroit, à la grande joie des fidèles qui pouvaient s'y rendre en foule, vu la proximité. Des baptêmes et des mariages en grand nombre y furent célébrés.

Le parti opposé donna essor à sa colère en excitant le peuple à faire de méchants coups. Quelques mauvais sujets se tinrent en embuscade près de Bréviandes, et, au moment où deux réformés

revenaient d'Isle-au-Mont, longtemps après le corps de l'assemblée, ils se ruèrent sur eux et les frappèrent à coups d'épée. Pantaléon Bon, menuisier, fut gravement blessé. On dut le transporter en ville pour y recevoir les soins qu'exigeait son état. Le

lieutenant criminel fit arrêter qui? les deux

agresseurs catholiques? — Non, ils lurent laissés en pleine liberté, mais ce fut le blesse lui-même qui, devenu convalescent, fut envoyé en prison. Ceux qui en assez grand nombre étaient en avant et près de rentrer en ville, reçurent un semblable accueil à la porte Croncels. Les coups de pierres et les insultes ne leur étaient pas ménagés. Un pauvre enfant, qui venait de recevoir le baptême, lut tué entre les bras de sa nourrice II appartenait à Nicolas Pourille, joueur de luth et lorrain de nation.

Les membres de l'Église portèrent plainte au roi, par l'entremise de l'amiral. Le maire qui en lut secrètement informé, prit peur. Pour se justifier de n'avoir pas rempli son devoir, il crut parer le coup en écrivant aux deux députés Belin et Laferté qui étaient encore à Paris, que le fait du meurtre de l'enfant était faux et que cet enfant était mort, même avant d'avoir reçu le baptême ! Cette lettre du maire, Pierre Nevelet, fut surprise et tomba entre les mains de l'amiral. Cette affaire, selon toute apparence, aurait pu avoir de fâcheuses

suites pour les délinquants, mais elle devint nulle par la mort tragique de l'amiral que nous aurons à raconter bientôt.

Les deux députés envoyés à Paris échouèrent dans leurs démarches. Laferté en eut un si grand dépit, qu'il tomba malade et mourut avant de pouvoir rentrer chez lui. Son corps, ainsi qu'il en avait manifesté le désir, lut ramené à Troyes où son enterrement eut lieu avec une grande solennité. Les catholiques se rendirent en grand nombre à son convoi, afin d'honorer, disaient-ils, la mémoire d'un homme mort pour la sainte cause de la foi et l'honneur de leur religion. Quant à Belin, il resta à Paris, curieux d'y voir les fêtes magnifiques données en l'honneur de la célébration des noces du roi de Navarre. Ce mariage faisait renaître au calme, à l'espérance, à la joie les pauvres Églises depuis si longtemps affligées. L'avenir paraissait leur sourire. Hélas ! elles ne se doutaient pas du coup de foudre qui allait les frapper sans avoir le temps d'apercevoir l'éclair qui l'annonce.

On était à la cour au milieu des fêtes et des réjouissances, lorsque le vendredi 22 août, au matin, l'amiral Coligny retournant chez lui, accompagné de plusieurs gentilshommes, fut frappé de deux balles au moment où il lisait une requête qu'on lui présentait. La maison d'où partit le coup, n'était qu'à cent pas du Louvre. L'une des balles lui

enleva l'un des doiets de la main droite et l'autre l'atteignit au bras gauche. On le transporta chez lui, pour y recevoir les soins de son chirurgien. Deux jours après, le dimanche 24 août, jour de la Saint-Barthélémy, des scélérats entrèrent de force dans sa demeure et le massacrèrent impitoyablement. Son corps fut jeté par les fenêtres dans la rue, où, après avoir été reconnu par la populace, il fut en butte aux plus honteux outrages. Pendant trois jours on le traîna de place en place, puis on le transporta à Montfaucon où il fut suspendu par les pieds à un gibet.

L'élite de la noblesse française, qui était de la religion réformée, s'était empressée de répondre à l'invitation qui lui avait été faite d'assister aux fêtes royales. Elle n'avait pas vu dans le calice de la fleur qu'on lui présentait, le poison qui devait la détruire. Dans la nuit, sur le matin, elle fut partout massacrée , au signal convenu et donné par la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le conseiller Huyart, que l'Église avait député à Paris, s'y trouvait encore quand arriva cette fatale journée. Il courut lui-même les plus grands dangers. Il s'était logé, ainsi que d'autres réformés, dans l'hôtel d'un nommé Jean Gros, derrière Suii/t- Pierre-aux-Bœufs. Belin avait pris à gages un certain caporal pour suivre de près Huyart dans toutes ses démarches Dès le matin, il s'était rendu

auprès de l'hôtelier pour lui recommander de s'assurer de la personne de Huyart, jusqu'à plus ample information sur ce qu'il aurait à faire. Conformément à cet ordre, l'hôtelier retint sou? clef Iluyart et ses trois amis qui étaient le seigneur de Mussy, le seigneur de Villiers et Georges Capitain. S'attendant à quelque méchante affaire, ils gagnèrent à prix d'argent et à force de supplications ' l'hôtelier qui se laissa fléchir et les fit conduire secrètement chez l'une de ses parentes. Étant en chemin pour s'y rendre, de Mussy et de Villiers jugèrent plus prudent de prendre la fuite, non sans courir de grands dangers. Finalement ils parvinrent en lieu de sûreté. Quant à Huyart et à Capitain, ils arrivèrent chez ladite parente qui devait les cacher chez elle. L'hôtelier, effrayé par les menaces de l'adversaire de Huyart, retourna quelques jours après chez sa parente pour lui redemander les deux personnes qu'elle avait à loger. La brave femme ne consentant pas à les trahir, et voulant se délivrer des importunités de l'hôtelier, affirma qu'ils s'étaient évadés de chez elle. L'hôtelier insistant plus fortement et la menaçant de faire saccager sa maison, elle trouva moyen de les avertir de sortir de chez elle par une secrète issue. Huyart se rendit en hâte chez le conseiller de Mesgrigny, fils du défunt président de Troyes, qui était son parent. Pour ne pas s'exposer à des désagréments,

peut-être même à de graves dangers, de Mesgrigny ne voulut pas le recevoir chez lui. Huyart désappointé, se dirigea chez l'un de ses amis, gentilhomme champenois, nommé Desbouïs, seigneur de Contenant. 11 y fut fort bien accueilli du maître de la maison, mais non des deux serviteurs qui lui firent même des menaces. Il chercha à les apaiser par de l'argent. S'apercevant néanmoins qu'il était espionné par eux et qu'ils pouvaient le dénoncer, il s'esquiva de nuit. Étant déjà sur l'âge et ayant la vue très-basse, il lui arriva de se diriger précisément où il n'aurait pas dû le faire, savoir du côté d'un corps de garde qui était sous le Chàtelet. Il ne manqua pas d'y être arrêté; on lui demanda quels étaient ses nom, prénoms et qualités, ainsi que son lieu d'origine. Il répondit avec assurance qu'il se nommait Pierre Clinier, procureur au bailliage de Chaumont, venu à Paris pour quelque atfaire de procédure. L'un de ces hommes l'examinant de près, s'écria : « C'est le ministre de la Roche-Foucauld que je reconnais parfaitement ! » Huyart lui affirma qu'il était dans l'erreur. Jl fut néanmoins conduit aux prisons du Chàtelet. Là, il eut pour compagnon de captivité un personnage de qualité qui, reconnaissant en lui un de ses frères en la foi, lui dit à l'oreille : « Mon ami, nous sommes ici en fort grand danger. C'est horrible de voir toutes les tortures que l'on inflige à nos

pauvres frères. Si, à 'minuit vous prêtez l'oreille, vous n'entendrez que les cris et les gémissements étouffés des pauvres infortunés que l'on égorge, pour jeter ensuite leurs cadavres dans la Seine. » Huyart s'attendait donc à entendre bientôt sonner sa dernière heure; mais le Seigneur eut pitié de lui et lui accorda la délivrance. Il trouva moyen de s'échapper, et, après avoir été errant de tous côtés, couchant en plein air, il se souvint d'un certain moine avec lequel il avait eu de bonnes relations. Ce moine l'accueillit avec affection, il le pria seulement de vouloir bien l'accompagner à la messe, pour éloigner tout làcheux soupçon. Peu de jours après, Huyart put heureusement rentrer à Troyes.

La nouvelle du massacre de Paris arriva déjà à Troyes le mardi 26 août. Quel ne fut pas l'effroi des fidèles! Ils s'attendaient aune extermination prochaine. Les uns se hâtèrent de se retirer secrètement de la ville; d'autres se tinrent renfermés chez eux sans oser en sortir.

Au nombre de ceux qui purent échapper au massacre était N. Pithou. Il venait d'arriver à Tonnerre avec son frère jumeau et un plus jeune frère, lorsque le bruit .le l'horrible carnage de Paris arriva dans celte ville où il s'était rendu pour prendre possession de l'office de bailli et de gouverneur auquel il venait d'être appelé par le

comte de Tonnerre. Il se mit aussitôt en route pour Brienne, où il s'était fixé depuis un certain temps. Il lui tardait d'y arriver afin que sa femme, qu'il y avait laissée, ne courût aucun danger. Il était dix heures du soir, quand il fut devant sa demeure. Il fit prévenir sa femme de son arrivée. Le serviteur revint sur-le-champ avertir son maître de la part de Madame de bien se garder d'aller droit chez M. le comte Charles de Luxembourg, car ayant appris aussi les fatales nouvelles, il était venu chez elle, il y avait peu d'instants, pour que son cher ami Pilhou ne vînt pas au château, parce qu'il n'était pas sûr de ses propres domestiques dans un temps aussi fâcheux. Pithou entra donc dans sa demeure et s'y tint trois jours sans en sortir; puis un soir, à minuit, il partit, accompagné de son épouse et de ses frères, pour se rendre à Montier-en-Der, chez un proche parent qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'affection, il y arriva au point du jour. Peu d'instants après, le tocsin se fit entendre. Une compagnie de soldats du duc de Guise, établie dans les environs, semait partout l'alarme et la douleur. Un plus long séjour dans ce lieu lui paraissant présenter des dangers, il en partit le soir même, pour se rendre à Bar-le- Duc. Quoique les guides connussent parfaitement les chemins, néanmoins, trompés par l'obscurité de la nuit, il leur arriva de se fourvoyer. Aperce-

vant au loin une lumière, ils se dirigèrent de ce côté , et frappant à la porte de cette maison , ils apprirent que cette route les conduisait à Lignyen-Barrois, d'un côté tout opposé. La bonne Providence du Seigneur avait permis qu'ils vinssent à s'éloigner de la route directe (qu'il ne leur fut pas difficile de rejoindre plus loin), parce qu'en la suivant, ils seraient tombés entre les mains de soldats fanatiques qui occupaient un village par lequel il fallait nécessairement passer. Ils avaient déjà arrêté, massacré, pillé un grand nombre de ceux qui, fuyant la persécution , se rendaient à Bar-le- Duc.

Pithou et ses compagnons de route échappèrent encore à un autre danger. Un des chefs de la bande pillarde et meurtrière, appelé le capitaine Péré, le guettait au passage, ne doutant point qu'il n'emportât de fortes sommes avec lui. Au moment où il se disposait à le surprendre, ce capitaine qui revenait de Paris où il avait commis le lâche assassinat de l'amiral, reçut de Besme l'ordre d'aller avec sa troupe dans un antre endroit où il y avait à faire quelque riche et bonne capture. On sut depuis que le but de cette expédition était de massacrer et de piller les fidèles de Vitry-le-Français. Péré et sa troupe renoncèrent avec dépit à la capture qu'ils se disposaient à faire, quand ils reçurent l'ordre de se rendre au camp auprès de Besme. lis

lui racontèrent le sujet de leur dépit. A cette nouvelle, Le cœur de Besme s'enflamma et, pour ne point lâcher une si bonne capture, ils courent tous à Sanointres, espérant y arriver à temps, pour s'y trouver au passage de Pithou ; mais, ô regrets ! ô douleurs ! l'hôtelière leur apprit que ceux qu'ils cherchaient pour les dévaliser avaient déjà passé, et n'étaient pas éloignés d'arriver à Ligny. Cette expédition manquée fît échouer aussi celle de Vitry; car les fidèles de cette ville, ne perdant pas un moment dans des circonstances si critiques, s'étaient hâtés de mettre ordre à leurs affaires, pour se retirer en lieu de sûreté. Ils étaient tous partis, quand la bande d'assassins et de voleurs y arriva.

Le samedi 30 août, les juges et officiers du roi, à Troyes, lurent envoyés par ordre du bailli Anne de Vaudrey, pour saisir tous les réformés et les conduire à la prison. Dans ce but, ils se partagèrent les divers quartiers de la ville. Le nouveau prévôt, Claude Jaquot, se dirigea de bon matin vers la demeure de Christophe Ludot. Au bruit qui se faisait à sa porte, Ludot se hâta de se lever et de courir par un passage dérobé chez son voisin qui tenait l'auberge du Petit-Sauvage. Il espérait y trouver un abri sûr, l'hôtelier Pierre d'Aubeterre étant son cousin; mais cette parenté ne le sauva pas du péril. Jacquot continuait de frapper à coups

redoublés à la porte de Ludot. D'Aubeterre, sans la moindre compassion pour son parent, se mit à la fenêtre et dit au prévôt et à ceux qui l'accompagnaient : Venez ici, vous y trouverez celui que vous cherchez. Ils entrèrent, et saisissant l'infortuné Ludot, ils le conduisirent en prison. Claude Lagneule, cordonnier, fut arrêté quelques moments après, mais il ne put aller jusqu'aux prisons; car, chemin faisant, la populace se rua sur lui, l'accabla des plus indignes traitements et le massacra. Ludot, arrivé au lieu de sa détention, y trouva déjà un nombre assez considérable de ses amis et de ses frères en. la foi, entre autres Thibault de Meures, Jean Lejeune, procureur, Claude Gaillard, Claude Petiton, Antoine de Villemar, Guillaume Bourcier, Denis Marguin, marchand, Jean Hanart, marchand, Henri Chevry, orfèvre, François Mauféré, orfèvre, Jean Garnier, Nicolas Robinet, drapier, Jean Gobin, drapier, Pierre Lambert, Nicolas du Gué, François Bourgeois, Edmond Artillot, un jeune garçon, François Sobstrot, serviteur du peintre Pierre Thais, le petit Pierre, Pierre de Goix, Guillaume Branchié, Thomas Chollon, menuisier, Etienne Charpentier, Nicolas Poterat, serrurier, Jean Gopillot, fabricant de chandelles, Regnault Lespine, maçon, Jacques Leschicault, contrepointier, Janson, cordonnier, Jean Niot, savetier, François Prouvoyeur, taillandier, Pierre Veillard, épinglier, etc. Ils furent

mis sous la garde du fameux Perrenet, fabricant de feutres à faire le papier, et de Jean Mergey, dit le Bâtard, parce qu'il était fils naturel de Nicole Mergey, curé de Notre-Dame, lequel était lui-même fils bâtard d'un chanoine. On leur adjoignit Martin de Cures, peintre, Nicolas Martin, praticien (1), Nicolas Régnier, dit Aillefou, Nicolas Fer, chaussetier, Laurent Hillet, dit le Doreur, Poinsot, Boutengent, bimblottier. Ils étaient tous dignes du vil emploi pour lequel on les avait nommés.

Le mardi suivant, le bâtard Mergey et Nicolas Régnier allèrent prendre chez lui Jean Rousselot, aiguilletier. Ils le conduisirent auprès du bailli qui, avec un certain clignement des yeux, leur fit signe de le mener en prison. Faisant semblant d'exécuter cet ordre, ils entraînèrent ce pauvre homme dans une petite ruelle entre la tour du chapitre et la maison épiscopale. Voyant qu'ils prenaient une direction opposée, Rousselot leur dit avec douceur: Où doue me eondeisez-rons? Le bâtard Mergey répondit qu'ils allaient chez la Verte, au cabaret, et que, s'il consentait à leur donner six écus, ils lui rendraient la liberté. — Six écus! s'écria le prisonnier avec un sourire empreint de tristesse, où les prendrais-je? car je, mis bien loin de les posséder.

il) On appelail de ce nom les géomètres el arpenteurs.

En effet, il n'en avait qu'un seul qu'il glissa dans la main de Mergey, espérant attendrir son cœur. Ces deux brigands, sans compassion et sans humanité, le massacrèrent sur place, le dépouillèrent de ses vêtements et laissèrent là son cadavre.

Le lendemain, Jean Robert, négociant, homme fort pieux, d'un caractère doux et aimable, qui pendant les troubles était paisiblement resté chez lui, fut dénoncé par son neveu Jean Simon. Les sergents ne tardèrent pas à l'arrêter pour le conduire aux prisons, mais, comme c'était de grand jour, Robert les pria d'attendre jusqu'à la nuit, afin de ne pas être exposé aux fureurs de la populace. Il leur donna une assez forte somme pour obtenir cette faveur. Malgré ce don et ses sollicitations pressantes, ils l'emmenèrent immédiatement. La foule ameutée l'accabla en effet des plus indignes traitements. Les serments le vovant entre les mains de ces méchants, le leur abandonnèrent. Pour parer les coups qu'on lui donnait, il s'enveloppa de son manteau et chercha à se sauver du côté des prisons, espérant y être plus en sûreté. La populace le poursuivit à coups de pierres. Sa pauvre femme, qui le suivait de loin, était dans une angoisse inexprimable. Elle courut auprès du bailli, pour le supplier d'interposer son autorité et de protéger son mari. Elle se prosterna à ses pieds en fondant en larmes; mais el'e y perdit ses peines,

car, pendant ce temps-là, cette même multitude enragée continuant à poursuivre l'infortuné Robert, avait fini par l'atteindre au bout du pont de la Girotiardc (1), où elle le massacra sans pitié et le dépouilla de l'argent qu'il avait dans sa poche. Le bailli, importuné par les larmes et les sanglots de cette femme éplorée, se rendit à l'endroit où le meurtre venait d'être commis. En voyant le cadavre étendu par terre, il dit aux assassins : Eh! vous arc: en bientôt fait! Puis il retourna chez lui, sans même ordonner que ce cadavre fût enlevé et porté au cimetière.

Il y avait alors à Troyes un prêtre, chanoine de Saint-Etienne, nommé Tubœuf, fils d'un boucher de Saint-Liébaud (2). Cet homme était la terreur fin public, à cause de ses crimes et de ses brigandages. Il avait, entre autres, assommé le bourreau Maigret dans une querelle au sujet d'une lille de mauvaise vie. Le bailli Anne de Vaudrey, connaissant le naturel brutal de cet homme, résolut de s'en servir pour le mettre à la tète d'une compagnie qui serait chargée d'aller à îa recherche de tous ceux de la religion réformée qui étaient dans

il) A l'entive de la rue de la CiUî, était la porte de la <>i rouarde ri toul auprès le pont de ce nom. (2) Maintenant Estissae.

les villes ou villages de son bailliage. Tubœuf, qui ne demandait pas mieux, s'empressa d'accéder à la demande du magistrat. Il alla jusqu'à quinze lieues aux environs, semant partout la crainte et la terreur par ses pillages et ses atrocités. Un tel monstre devait enfin recevoir le juste châtiment de ses crimes. L'armée des réformés était aux environs de Troyes, en mai 4577. Tubœuf, espérant lui faire quelque méchant coup et se signaler par de nouveaux exploits, s'était mis en embuscade dans la forêt de Saint-Liébaud. Le seigneur du lieu, de Méru, connaissant l'extrême dépravation de cet homme, donna des ordres pour le lui amener mort ou vivant, ajoutant que, si en parvenait à le saisir, il le ferait punir selon la ligueur des lois. On découvrit le lieu de sa retraite ; on alla s'emparer de sa personne, mais après une lutte si vive et si acharnée qu'il tomba mort baigné dans son sang.

Un autre ecclésiastique de Troyes, impatient d'attendre l'issue des complots sanguinaires tramés contre les réformés, rassembla dans s;i demeure quelques personnes ejusdem farina'. Il leur exposa la nécessité de se défaire, le plus promptement possible, de tous les huguenots en les faisant assassiner dans la nuit, vu que les temps, disait-il, riaient favorables pour cela. Dans ce but, ils convoquèrent secrètement tous les plus ma a rak garnements

de la ville. Ils devaient se rendre à neuf heures du soir chez un nommé Dégalié, qui, toute sa vie avait hanté les chanoines, faisant marchandise du corps de sa femme. Cet internai dessein fut déjoué pour le moment; mais Dieu permit que, peu de jours après, il fût exécuté par d'autres.

Aussitôt après les scènes sanglantes de Paris, le roi se hâta d'envoyer des courriers dans toutes ses provinces. Ils étaient porteurs de lettres dans lesquelles il déplorait le lâche attentat commis sur la personne de l'amiral, ainsi que sur tant d'autres de haut rang. 11 en rejetait toute la faute sur les fJuise et leurs complices. Deux jours plus tard, le 2(3, le roi tenait un langage tout opposé; car il déclarait en pleine Cour de parlement que tout ce qui était arrivé l'avait été suivant ses ordres et pour de hautes raisons d'État, dont il avait reconnu la nécessité. Mais, sur les vives remontrances du seigneur de Pibrac, le roi lit immédiatement publier la défense de continuer les massacres et les pillages. Il déclara, en outre, qu'il n'entendait point déroger à ses édits de pacification, assurant aux réformés le libre exercice de leur culte, mais leur enjoignant d'en suspendre les assemblées jusqu'à ce que l'exaltation des esprits fût apaisée. Enfin, Sa Majesté ordonnait que tous ceux qui pourraient être détenus dans les prisons, pour cause de religion, lussent aussitôt mis en liberté.

Celui qui le premier en apporta la nouvelle à Troyes, était un abbé étranger arrivant de Paris. Les fidèles, tant effrayés jusqu'alors, commencèrent à concevoir de l'espoir et à reprendre courage; mais, hélas ! leur joie ne fut pas de longue durée. Belin n'était pas encore de retour à Troyes. Après avoir mis tout en œuvre pour faire arrêter Huyart et ses amis, et voyant qu'ils avaient pu se soustraire à ses machinations, il quitta Paris le 30 d'août et arriva chez lui le 3 de septembre. Dès qu'il fut entré en ville, il s'informa si l'on avait fait, comme à Paris et en tant d'autres lieux, la chasse aux Huguenots. Quelques catholiques honorables, amis de la paix et du bon ordre, allèrent s'enquérir auprès de lui, si les bruits qui circulaient concernant une récente défense de Sa Majesté de continuer à se livrer au massacre des huguenots, étaient fondés. Belin, d'un ton résolu, affirma avec serments et imprécations que ce bruit était faux et que celui qui l'avait répandu était un menteur. Et cependant, ce misérable avait entendu de ses propres oreilles la défense promulguée à son de trompe dans tous les quartiers de Paris. Il avait même été chargé de remettre cette défense au bailli de Troyes, avec ordre de la faire publier. ils s'entendirent ensemble pour agir, avant que la défense lut tellement connue, qu'il ne lût plus possible de la tenir secrète. Le bailli fit immédiate-

ment assembler le conseil. Il y présenta Belin (qu'il avait convoque) comme chargé d'un message verbal, en vertu duquel on devait procéder sans retard à l'extermination des hérétiques, ainsi qu'on venait de le faire à Paris et dans un grand nombre de lieux. Belin ne lut pas seul à propager cette exécrable fausseté. Un évoque fut envoyé à Troyes pour la faire accroire au maire, aux cchevins et aux conseillers. Il leur dit que la nuit du samedi suivant était fixée, pour mettre à mort tous les huguenots, sans distinction de rang, d'âge ou de sexe, qu'on exposerait leurs cadavres, placés en rang sur le pavé, avec un écriteau attaché à leur col, portant ces mots : Les séditieux et rebelles au roi et qui ont conspiré contre Sa Majesté, afin qu'ils lussent bien vus de tous ceux qui assisteraient à la processif ci solennelle qu'on ferait le lendemain dimanche.

Trois cents scélérats, l'écume de la population, fuient en conséquence nommés pour accomplir celte œuvre infernale. Il est bon que les noms de ceux qui se chargèrent de l'exécution de ce plan sanguinaire soient transmis à la postérité et voués à son plus profond mépris. C'étaient Thomas Bazin, lieutenant général, Philippe Belin, lieutenant particulier, et Leuot, ^diul vicaire de l'évoque. Os misérables, n'osant pus se mettre trop en évident e, remirent l'affaire au bourreau Chai les, mais cet

homme honnête et loyal recula d'horreur à cette proposition. 11 répondit que cela n'entrait nullement dans les devoirs de sa charge, et qu'il ne consentirait à l'accomplir que lorsque les formes judiciaires auraient été régulièrement suivies.

Cette réponse si noble et si digne d'admiration aurait dû les déconcerter et les couvrir de honte; mais ils n'en lurent point émus. A son départ, ils liront appeler Perrenet, mais il était malade et atteint de la lièvre. Ce lut Martin de Bures qui fut choisi à sa place. Le bailli lui signifia l'ordre de se mettre promptement en mesure pour massacrer tous les hérétiques qui encombraient les prisons. 11 ajouta que, dès que 'Perrenet se sentirait mieux et en état de l'aider à cette besogne, il lui prêterait son secours; qu'en attendant, il fallait se hâter de creuser un fossé aboutissant à la rivière qui passe au moulin de la Tour, pour recevoir le sang de ceux qui devaient être égorgés, afin que la vue de ce sang ne donnât pas l'éveil au public, en ruisselant dans la rue. De Bures, dans le fond moins féroce que le bailli, prétexta qu'il ne pouvait rien taire ce même jour. 11 espérait qu'en différant un peu et en gagnant du temps, la défense du roi arriverait et se répandrait dans la ville. 11 se retira, mais sans dire mot à personne de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le magistral.

Le lendemain, jeudi 4 septembre, le bailli lit

appeler Perrenet : Eh bien, lui dit-il avec un rire satanique, la besogne est-elle terminée?-- J'ignore de quoi vous voulez parler. — Humilient ! reprit le bailli, tous ces gueux ne sont pas encore dépêchés? Ah! c'est ainsi que Von se moque de mai ri de mes ordres/ Puis, mettant la main à son épée, il menaça Perrenet de l'en frapper. Celui-ci tâcha de l'apaiser. Le bailli lui répéta de point en point ce qu'il avait dit à de Bures. Perrenet, quoique profondément cruel et méchant, éprouva cependant de l'émotion et du remords à la pensée d'égorger tant d'innocents, sur la conduite desquels il n'y avait rien à dire, étant tous réputés probes et honnêtes. Il fit des représentations au bailli sur le danger auquel il s'exposait, en accomplissant cet ordre sanguinaire, puisqu'il pouvait être recherché plus tard en justice par les parents ou les amis des défunts. — N'ayez aucune peur, lui dit le bailli, je vous le garantis, je sais de bonne part que non? serons approuvés m haut Heu (1). Le roi nest-il pas moitié de son royaume? Puisque telle est sa volonté, il faut bien quelle s'accomplisse. Messieurs Bazin, lieutenant général, Belin, lieutenant particulier, et d'autres membres de la justice par-

(I) Ce qui donnerait lieu de penser que le bailli disait vrai,

p'esl qu ■ ni lui , ni aucun des assassins n'oul ,;i ; mis en jugeiii. 'M.: cuinuie il- auraient dû l'être.

tagent ma manière de voir et d'agir. Si d'ailleurs mus ne voulez pus cous en rapporter à moi, tenez, dit-il, en tirant un papier de sa puehe, voici un acte bien en règle ci signé des lieutenants Bazin et Belin. Que voudriez-vous de plus? Gardez-le soigneusement pour votre décharge. Retournez donc de ce pas aux prisons et accomplisse: mes oeil ces. — Il me faut doue le faire! dit Perrenet. Morbleu! cela devrait déjà être fait, répliqua le bailli. — Eh bien, dit l'autre en se retirant, dans tî'ois heures, il n'y en aura plus un seul qui soi/ en vie! il remit le papier signé au bâtard Mergey, qui le perdit plus tard, en tirant son mouchoir de poche, il fut retrouve et tomba entre les mains de personnes honorables qui lurent indignées des criminelles menées du bailli et de ses acolytes.

A son arrivée aux prisons, Perrenet trouva les pauvres captifs se promenant dans la cour pour respirer un air plus pur que celui des cachots. 11 leur annonça la prochaine visite des juges et leur ordonna de rentrer dans leurs cellules. Les prisonniers commencèrent à avoir les plus sinistres pressentiments, ils obéirent, mais en élevant leur âme à Dieu, pour la lui recommander et le prier d'avoir compassion d'eux en les assistant par sa grâce.

Perrenet fit ensuite venir auprès de lui tous ceux qui devaient l'assister dans son œuvre de sang et de carnage, il les instruisit des prétendues vo-

lontês du roi. Tous jurèrent qu'ils rempliraient courageusement leur tâche; mais, quand arriva le moment d'agir, le courage leur manqua, ils sentirent leurs forces défaillir, un frisson d'horreur les saisit. Ils restaient là immobiles et sans mot dire, la tête baissée de honte et de remords. Avant de se mettre à l'œuvre, ils retournèrent dans la chambre du geôlier, mais au lieu d'écouter la voix de Dieu qui parlait à leurs consciences et leur reprochait le rôle odieux dont ils avaient consenti à se charger, ils tachèrent plutôt de s'étourdir par d'abondantes libations, en faisant chercher une ample provision d'un vin fort capiteux. Quand ils eurent bu à satiété, ils dressèrent la liste des victimes qui devaient se présenter l'une après l'autre à l'appel.

Le premier qu'on fit venir était Jean Lejeune, procureur. Perrenet lui fit lecture de l'écrit mensonger, par lequel Sa Majesté ordonnait le massacre de tous les hérétiques. Lejeune, d'abord saisi d'effroi, se mit à genoux pour implorer la compassion de son bourreau. Tu implores ma pitié, dit Perrenet, eh bien, je vais te la montrer. Puis, le transperçant de son épée, l'infortuné se débattit, chancela et roula à terre.

Vint ensuite le tour de Ludot. Il se présenta avec calme, en invoquant le nom du Seigneur Jésus, en qui il mettait toute sa confiance. 11 s'approcha des

meurtriers, les pria d'attendre qu'il eût tiré son pourpoint. C'était le vêtement qu'il avait accoutumé de porter en ville, en temps de troubles, pour se garantir des coups de dague ou d'épée. S'étant ensuite découvert la poitrine et indiquant la place du cœur, il la présenta à ses bourreaux, en leur disant : C'est là qu'il finit frapper. Un grand coup d'épée le transperça, et il tomba mort au même instant. Ludot était un homme très-instruit et versé dans la connaissance des langues grecque et latine. 11 était généralement aimé et respecté à cause de ses vertus et de la douceur de son caractère.

Thibault de Meures n'en fut pas quitte à si bon compte que Ludot. Ses meurtriers le voyant venir de loin, lui crièrent en faisant allusion à son nom : de Meures, mort demeuré. Arrivé devant eux, l'un de ces brigands le frappa d'un coup de hallebarde, puis d'un second, puis d'un troisième, sans parvenir à lui donner la mort. Pour abréger ses horribles souffrances, de Meures saisit l'arme de son adversaire et se découvrant la place du cœur, lui dit d'enfoncer son arme. Ainsi mourut celui que son meurtrier, en d'autres temps, n'eût jamais osé toucher, tant cet homme commandait le respect par ses vertus, par son caractère intègre, par sa taille imposante et son air distingué.

Tous ceux qui furent appelés ensuite, et ils étaient nombreux, montrèrent le même calme, la

même résignation chrétienne, la même sérénité d'âme, se laissant égorger comme des agneaux sans opposer la moindre résistance. Il n'y en eut qu'un qui, voyant la multitude de cadavres étendus sur la terre, fut saisi d'un profond sentiment d'horreur et d'indignation. C'était un beau, grand et vigoureux jeune homme, nommé de Villemar, négociant. Ne pouvant se contenir à la vue de ces atrocités, il s'élança sur l'un des meurtriers, le saisit à la gorge avec une telle violence, qu'il était sur le point de l'étouffer ; mais les autres, l'assaillant de coups d'épée sur les bras et sur tout le corps, lui firent lâcher prise, et le pauvre de Villemar alla rejoindre ses nombreux compagnons qui étaient couchés à ses pieds.

Il y avait aussi dans les prisons un nommé Pierre Ancelin, teinturier, détenu pour dettes. 11 avait autrefois fait partie de l'Église, et après s'en être retiré, il en était devenu l'adversaire. Pendant qu'on massacrait les pauvres prisonniers, il se tenait à une fenêtre pour se repaître de cet horrible spectacle, dont il paraissait beaucoup jouir. Il tenait d'odieux propos, disant de l'un qu'il voyait nu et étendu par terre, qu'il était bien gras et de tel autre qu'il était maigre. A peine avait-il dépassé le seuil de sa cellule pour y rentier, que le nommé Jean Ilasle lui passa son épée au travers du corps. Un autre, appelé Jean de Compiègne, lui donna

aussi un coup de dague, et comme Aneelin respirait encore, d'autres le frappèrent de tant de coups, qu'il expira. Après l'avoir dépouillé de ses vêtements, ils jetèrent son cadavre dans un bourbier infect.

Le lendemain de cette effroyable journée, les assassins se rassemblèrent de grand matin chez Laurent Billet, dit le Doreur, où ils se partagèrent les vêtements des infortunées victimes, et où ils restèrent jusque fort avant dans la nuit.

Enfin le bailli, qui jusqu'alors avait gardé par devers lui la défense du roi de continuer à massacrer et à piller, voyant que l'œuvre de destruction était accomplie, fit publier la défense par toute la ville. Peu de jours après, Dieu montra qu'il ne tient point le coupable pour innocent. Jean Hillet, l'un des assassins, s'était emparé d'une bague en or qu'il avait prise au doigt de Bourgeois, après l'avoir tué. Poinsot, qui connaissait cette bague, chercha chicane à Hillet. Le rencontrant un soir dans une rue détournée, il le frappa sur la tête d'un si grand coup d'épée, que Hillet en mourut au même instant. Ce malheureux portait l'habit qu'il avait enlevé à Bourgeois, et sur le dos duquel on voyait encore le trou fait par l'épée qui, après l'avoir transpercé, lui avait donné la mort.

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