CHAPITRE VII
Epreuves, détresses el délivrance du pasteur Thévenin.
Laissons maintenant ces horribles scènes de carnage et de meurtre pour contempler les voies de la bonne et paternelle providence du Seigneur notre Dieu envers les siens, et comment elle sait les protéger et les soutenir dans les circonstances les plus critiques.
Peu après les seconds troubles, le seigneur de Renty, homme de pieuse et. sainte mémoire, avait fondé une petite Église qui s'assemblait dans son cl »à (eau de Saint-Léger-sous-Margerie (1). Pour mieux en prendre soin et la faire prospérer en la nourrissant de la pure parole de Dieu, il avait appelé, pour en être le pasteur, Jean Thévenin, natii du comté de Beaufort, en Champagne. C'était un homme fort doux, pieux, instruit, chéri de ses paroissiens et aimé des catholiques. Ce digne serviteur de Dieu, voyant son Église dispersée par la
(1) Village du département de l'Aube, à 46 kil. de Troyes, el à 28 deVitiy-le-Fr.inçais.
persécution et les massacres qui, à la suite de la sinistre journée de la Saint-Barthélémy à Paris, s'accomplissaient dans les provinces, et apprenant que quelques fougueux adversaires en voulaient à sa vie, désira se retirer du côté de Montbéliard, où il avait laissé de bons souvenirs, y ayant exercé quelque temps son ministère. Les routes étaient alors peu sûres, à cause de la multitude de pillards et de brigands qui guettaient au passage ceux qui fuyaient à l'étranger, pour y jouir du repos et de la liberté de servir Dieu selon sa parole. Il se tint caché pendant quelque temps. De fidèles amis se faisaient une joie et un devoir de subvenir à ses besoins. Le lieu de sa retraite ayant été découvert, il ne pouvait sans danger y rester plus longtemps. 11 y avait donc nécessité pour lui à s'en aller ailleurs.
Mme de Mouy, femme très-pieuse, fuyant aussi comme tant d'autres devant la persécution, passa en cet endroit et s'y arrêta. Le jeune pasteur l'apprit et alla lui faire sa visite. Il lui exposa son embarras et les dangers de sa situation. Touchée de compassion, elle lui promit de ne point l'abandonner et de l'emmener avec elle; mais, malheureusement elle se trouvait sous l'entière dépendance d'Antoine de Bones, seigneur de Courcelles, appelé communément le capitaine Rance, qui, moyennant une forte somme, avait consenti à ta-
voriser l'évasion de cette dame et à la faire arriver en lieu de sûreté. Cet homme dur et sans entrailles ne voulut point permettre à cette dame d'emmener avec elle le pasteur Thévenin. Il demeura sourd à ses prières et à ses larmes. L'un des soldats, chargés d'escorter la voiture, déclara même que si le pasteur tentait de la suivre, il lui brûlerait la cervelle. Le bon Thévenin dut donc abandonner cette espérance de salut. Il se mit en route un peu plus tard, sous la garde et la protection de son Père céleste. Le lendemain de son départ, comme il continuait son voyage, il entendit du bruit, et se retournant, il vit de loin une cavalcade qui s'avançait de son côté. Quelle ne fut pas sa joie de reconnaître un jeune champenois, nommé Claude de Fontaine, seigneur de la Brosse, avec sa jeune épouse et le pasteur Séguier. Ils fuyaient aussi pour les mêmes raisons. Thévenin, heureux de cette rencontre, fit route avec eux jusqu'à Montreuil-sur-Saône, où ils arrivèrent le 9 septembre. Le gentilhomme et ses gens, ainsi que Thévenin, descendirent à l'hôtellerie de Jean Hariot, qui était aussi de la religion réformée. Ce village étant sous la souveraineté du seigneur de Clernant, membre de l'Église, très-considéré par ses vertus et son caractère, ils espéraient y être en sûreté plus que partout ailleurs. Ils ne tardèrent pas à voir que dans des temps aussi fâcheux, il n'y avait nulle
part de la sécurité. À peine étaient-ils couchés, que le seigneur Rochebaron (qui avait eu de bonnes impressions religieuses et qui avait paru prendre plaisir aux saintes assemblées) arriva en ce lieu, accompagné d'un certain nombre de gens armés. Nos voyageurs fatigués dormaient profondément. Tout à coup, ils sont réveillés par le bruit des vitres qui sautent en éclats. Deux ou trois hommes de la bande armée frappent à la porte, et voyant qu'on ne la leur ouvrait pas, se mettent à l'enfoncer. A l'ouïe de cet affreux vacarme, le seigneur de la Brosse et sa jeune épouse se lèvent en toute hâte, l'un n'ayant que le temps de prendre seulement son pourpoint et ses chausses, l'autre, sa cotte et sa coiffure de nuit. lis s'esquivent par une porte secrète, abandonnant tous leurs effets à la rapacité de Rochebaron et de sa bande. Celui-ci s'accommoda fort bien des bijoux, des bagues, des vêtements et des chevaux délaissés par ceux que la peur avait fait fuir. Le pasteur Thévenin, qui était couché dans une chambre voisine, eut à peine le temps de s'habiller. Au moment où il voulait s'évader aussi,, il se vit cerné par la bande armée. Rochebaron, accompagné d'un des siens, nommé Chair moulu, saisit Thévenin, et lui présentant un pistolet chargé, lui demanda s'il était gentilhomme? « Hélas non ! répondit le pauvre homme tout tremblant et se croyant à sa dernière heure, je ne
suis qu'un serviteur de Dieu. » — « Dis-moi où sont le gentilhomme et son épouse? » — « Je l'ignore moi-même et je les cherche. » — « Ah! tu ne le sais pas, eh bien .' tu en répondras et tu mourras à leur place. » — Cela dit, on l'enferma dans une chambre, avec défense expresse d'en sortir. Là, le pasteur tombant à genoux, se mit à prier avec beaucoup de ferveur. Quelques moments après, Kochebaron revint vers lui pour lui demander où le seigneur de la Brorse avait déposé sa bourse, et si elle lui avait été confiée, de la lui remettre sur-lechamp. — Le pasteur répondit qu'il ne le savait pas davantage. Il lui présenta, en lieu et place de la bourse qu'on lui demandait et qu'il n'avait pas, la sienne propre et tout ce qu'elle contenait, à l'exception de dix écus qu'il avait eu la précaution de cacher dans la paillasse de son lit. Ces dix écus lui lurent restitués plus tard, c'est-à-dire environ huit mois après, à son passage en ce lieu.
Rochebaron et ses gens ayant fouillé partout sans rien trouver, se retirèrent, emmenant avec eux le butin et les chevaux, et ordonnant à Thévenin de les suivre. L'un de ces hommes fut chargé de le prendre par le bras et de le conduire jusqu'à l'extrémité du villaee. Là, on lui banda les veux on le fit monter sur un mauvais cheval sans bride ni harnais, qu'un jeune garçon conduisait par le licol, et on remmena au château de Thors, dont le
seigneur avait épousé la mère de Rochebaron. Arrivé en ce lieu, il fut logé dans une cave humide et obscure où il prit un affreux catarrhe, y étant resté trois jours et trois nuits.
Pendant ce temps-là, Rochebaron et sa bande rôdaient de tous côtés pour aller à la recherche des réformés fugitifs et les dévaliser. Rentré au susdit château, Rochebaron alla voir Thévenin et l'interrogea de nouveau en lui demandant qui il était et ce qu'il faisait. — « Je suis serviteur de Dieu et je prêche sa parole. » — Sachant cela, le seigneur de Thors fit venir le curé du lieu pour entrer en discussion avec le ministre, mais le curé ne voulut pas y consentir, disant qu'il n'entendait rien aux saintes Ecritures , ne les ayant jamais lacs. L'un des assistants demanda au pasteur de vouloir bien exposer ses vues sur la sainte Cène. Tout joyeux d'avoir cette belle occasion d'annoncer la parole de Dieu, il le fit avec tant de clarté et d'onction que tous les auditeurs et le. curé luimême ne purent s'empêcher d'admirer sa loi, son zèle, son ardente piété, ne trouvant rien à redire à tout ce qu'ils avaient entendu.
Rochebaron voyant son prisonnier si soutirant, le lit sortir de la cave pour le loger dans une belle chambra, avec un excellent lit. Là, il lui montra les bagues et bijoux qu'il avait dérobés au gentilhomme et à son épouse. 11 dit que, si la paix ve-
nait à se rétablir en France, iJ les restituerait à leurs légitimes propriétaires; niais c'est encore une chose à faire, dit l'auteur de ce récit.
Rochebaron exigea de son prisonnier trente écus de rançon. Ne les ayant pas sur lui, ïhévenin écrivit à sa femme de les remettre au porteur de la lettre. Le lendemain, Rochebaron lui-même, muni de cette lettre, partit pour Vitry-le-Français, enjoignant au curé de Thors de garder à vue le ministre jusqu'à son retour.
L'absence de Rochebaron fut assez longue; il ne donna pas de ses nouvelles. Le curé allait voir souvent Thévenin et insistait pour l'accompagner à la promenade, mais le captif s'y refusait puisqu'on lui avait intimé l'ordre de ne pas sortir de sa chambre. Ne pouvant l'y déterminer, le curé alla jusqu'à Langres auprès de la dame de Thors qui y était en séjour, pour la prier de lui permettre de faire loger Thévenin dans quelque autre château du voisinage. Elle s'y refusa net, pour ne pas aller à l'encontre des volontés de Rochebaron qui avait même ordonné qu'en son absence on eût grand soin du prisonnier. Un jour que le curé revenait à la charge et pressait fort Thévenin de sortir avec lui, un serviteur qui était là ht signe du coin de l'œil à Thévenin de ne pas accepter la proposition qui lui était faite. Le prêtre étant parti, le serviteur dit au prisonnier : « Oh! que vous avez
bien fait de ne pas ccdcr à la demande du cure ! Tenez -vous soigneusement en garde contre cet homme si dangereux et si méchant ! Je sais qu'il a résolu de vous perdre; c'est dans ce but qu'il vous demandait de l'accompagner à la promenade du côté de la foret dans laquelle il a aposté trois scélérats avec ordre de cous massacrer ! »
En regardant aux hommes , la vie du serviteur de Dieu ne tenait qu'à un fil; mais en regardant à Dieu, elle était en parfaite sûreté. Le curé se rendit encore auprès du pasteur, et prenant un faux air d'intérêt et de compassion, il le suppliait d'aller à la messe, lui donnant l'assurance que sa vie serait à l'abri de tout danger, mais que, s'il s'y refusait, il devait se considérer comme étant a deux doigts de sa perte. Ces tentations diaboliques ébranlèrent un instant le pauvre Thévenin, mais le bon Dieu vint en aide à son serviteur au lort dç sa détresse et le releva au moment où il était près de succomber. Après cette douloureuse expérience de sa faiblesse, Thévenin, fondant en larmes, se mit à prier Dieu pendant deux heures, puis il sortit de la lutte joyeux et triomphant II sentit la paix du ciel rentrer dans son cœur abattu. Cet état de calme et de paix intérieure ne le quitta pas, et il attendit sans crainte le retour de Rochebaron, qui eut lieu le dimanche avant la Saint- Martin d'hiver.
Cependant ce retour fit naître quelques appréhensions dans le cœur du pieux captif. Ce seigneur était accompagné d'un certain nombre d'hommes qui avaient tout récemment pris part à un grand nombre de massacres. Ceux-ci, apprenant qu'un ministre était prisonnier dans le château, le cherchèrent, disant qu'il fallait le trousser connue les autres; mais l'honnête et compatissant serviteur qui avait déjà prévenu Thévenin des méchantes intentions du curé, s'efforça de calmer la fureur de ces brigands, en leur disant qu'il était un excellent homme, qu'il avait vue parenté fort honorable et qu'en épargnant sa vie, on pourrait en obtenir une bonne rançon. — « Vh bien! n'en parlons pins, dit l'un de ces hommes; nous ne voudrions pas pour mi![e écus le mettre en liberté, puisque nous savons (Tailleurs que son maître a résolu de le l'aire mourir. — Non! non! dit un autre, tenant en main son épée, celle-ci a déjà transpercé un grand nombre d'hérétiques et il faut que celui-ci y passe de même, sans plus larder. »
Le pasteur, qui entendait ces propos meurtriers, ne doutait pas que sa fin ne fût prochaine. Dans son angoisse, il pria Dieu d'avoir compassion de lui et de le recevoir en grâce. Cet état de trouble et d'incertitude dura vingt-quatre heures, pendant lesquelles il ne pouvait ni manger, ni boire, ni dormir. Sa vie n'était qu'une prière continuelle.
Le 10 de novembre, Thévenin se trouva complètement affranchi de toute crainte de la mort. Il se réjouissait même à la pensée d'être délivré des luttes et des peines de cette vie, pour se reposer dans le sein de son Dieu. Il lui recommanda par d'ardentes prières sa femme et ses enfants qui étaient à Vitry, le suppliant d'en être le père et le protecteur. Ses prières et ses méditations furent interrompues, en voyant entrer dans sa chambre les domestiques du seigneur de Thors, son secrétaire et deux autres personnages, bottés, éperonnés et prêts à monter à cheval. Ils lui apportaient beaucoup plus de nourriture qu'à l'ordinaire, ce qui lui suggéra la pensée que ce pourrait bien être son dernier repas dans ce monde et lui ôta tout appétit. Le secrétaire voyant son trouble, lui dit de ne pas avoir de crainte, qu'il ne lui serait fait aucun mal; puis, s'étant tous retirés, ils le laissèrent seul dans sa chambre. Bientôt après les serviteurs se présentèrent pour le demander de la part de leur maître. Ils le pressèrent de se jeter à ses pieds, d'implorer sa grâce et de promettre de retourner à la inesse, pour être de suite mis en liberté. Thévenin se lève et les accompagne. On le l'ait entrer dans une vaste et belle salle. Le seigneur de Thors était assis dans une espèce de chaire et entouré d'un grand nombre de personnes. 11 lui demande de déclarer d'où il est et comment
il a été amené en son château. — « Je suis, répond Thévenin, de Beaufort en Champagne, et j'ai été conduit ici par le seigneur Rochebaron. » — « Le grand diable y ait parti dit de Thors, il aurait bien dû faire a al n'aient ! » Il lui demanda ensuite quelle était sa vocation. — « .le sais ministre de la parole de Diea, ayant exercé mon ministère en l'église de Saint-Lcger-sous-Margerie, fondée et entretenue par le seigneur de Renty. » — « Voyez ! répondit de Thors, vous are: la preuve que votre religion n'est pas la bonne et quelle ne vaut rien, puisquau lieu de vous rendre heureux, elle ruas suscite tant de tourments et d'afflictions! » — Thévenin ne put s'empêcher de sourire à cet argument du seigneur-théologien, qui condamnait par là même les apôtres et les premiers chrétiens. — « Pourquoi il' ail leurs, ajouta-t-il, ne suivriezvous pas l 'exemple lia pasteur du Rosier, qui a reconnu ses erreurs et en a fait l'abjuration? Eu faisant comme lui, vous vous sauveriez la vie. » — Thévenin, qui n'avait pas encore ouï parler de cette apostasie, en fut profondément affligé, puis, levant les yeux au ciel, il déclara que, pour rien au monde, il n'abandonnerait la profession de l'Evangile qu'il avait si longtemps annoncé, que la perspective de l;i mort ne l'effrayait nullement, parce qu'il savait en qui il avait cru, et que Dieu étant son Père et son fidèle gardien, il n'avait rien à craindre!
Cette réponse franche et courageuse lit froncer les sourcils du diàlelain qui dit encore : « Pensez-y bien! est-ce là votre dernier mot? » — Thévenin répéta avec la même assurance, « qu'il était prêt à (hunier se vie en témoignage de la vérité de l'Evangile qu'il avait prêché aux autres. »
Ce noble et ferme langage étonna et toucha si profondément les auditeurs, que la plupart se mirent à fondre en larmes et prièrent Dieu de venir en aide à cet homme qui les intéressait si vivement. Finalement le seigneur de Thors lui dit qu'ayant terminé son interrogatoire, il l'adressait au juge royal pour examiner plus à fond son affaire ; puis il ajouta : « Vous ave: encore deux jours pour prendre une résolution définitive qui peut vues perdre ou vous sauver. » — Cela dit, il remit de l'argent à sou secrétaire pour conduire Thévenin à Chaînent, en Bassigny. — Celui-ci étant mal vêtu et le froid étant très intense, le seigneur lui fit donner un chapeau et un manteau Le pasteur l'en remercia du fond de son cœur et le pria d'avoir, en outre, la bonté de le recommander à ceux qui étaient chargés de le conduire. — « Si nuis marchez donie nient, il ne vous sera fait aucun mal ; niais si VOUS faites la moindre résistance, ordre est donné éle vous casser la tête. »
On fit monter Thévenin à cheval. On lui attacha les jambes aux étriers et on lui défendit expressé-
ment, sous peine de perdre la vie, de regarder à droite et à gauche, pour étudier le pays. C'était une erreur, car il avait plusieurs fois parcouru ces contrées pour y annoncer la parole de Dieu. Enfin, apercevant de loin sur la hauteur le noir et antique donjon de Chaumont, séjour de tant de soupirs et de larmes, Thévenin éprouva un frémissement de crainte et d'émotion. Ils y arrivèrent vers le milieu du jour. Le secrétaire se montra à son égard d'une bienveillance toute particulière, car il ne voulut pas le remettre entre les mains de la justice, avant de l'avoir fait auparavant bien dîner. Après le repas, le secrétaire se rendit seul auprès des officiers du roi. Le lieutenant criminel fit conduire Thévenin aux prisons du donjon. Le lendemain, il le fit appeler pour l'interroger. Il lui demanda s'il avait fait partie de la conjuration d'Amboise, à la suite de laquelle l'amiral Coligny avait été massacré. Thévenin répondit qu'il ne savait pas ce que cela voulait dire et qu'il n'en avait pas même ouï parler. Le lieutenant lui demanda ensuite s'il voulait promettre de vivre dans la foi de ses pères, en s'attachant de nouveau à la sainte Église catholique, apostolique et romaine"? — Fatigué de son voyage et désirant faire une réponse propre à éclairer son juge, sur la question qui lui était adressée, il le pria de lui donner un peu de temps de repos et de réflexion. Le lieutenant v consentit et se re-
lira, mais en lui défendant de dogmatiser et de chanter des psaumes dans sa prison. Il le laissa là pendant trois semaines.
Le geôlier était un homme dur. Le pauvre Thévenin n'avait plus un seul denier dans sa bourse. Les prisonniers n'avaient alors pour toute ressource que les aumônes qui leur étaient faites par les âmes charitables qui allaient les visiter deux lois par semaine. Sachant qu'il était ministre huguenot, ces âmes charitables se gardaient de rien lui donner et s'en détournaient même avec horreur. Privé du nécessaire, l'infortuné avait faim. Deux prisonniers, détenus pour meurtre et pour vols, éprouvèrent un sentiment de honte et de remords à la pensée qu'on leur tendait des aumônes, à eux si grandement coupables, tandis que les dévots les refusaient à un homme honorable, qui n'avait commis d'autre crime que d'avoir enseigné la parole de Dieu. Ils vinrent à lui avec bonté et lui dirent de ne point s'inquiéter. Ils s'empressèrent de lui faire part des aumônes qu'ils recevaient. Ce fut ainsi que le pauvre pasteur fut alimenté et secouru pendant l'espace de dix jours.
Le bruit ne tarda pas à se répandre en ville qu'un ministre huguenot était détenu au donjon. On sut son nom, ses épreuves, ses douloureuses aventures. L'Église évangélique de ce lieu avait beaucoup souffert ; ses faibles débris se tenaient
cachés dons leurs demeures. S'ils ne pouvaient, plus se réunir publiquement, ils le taisaient en secret, pour se fortifier et se consoler par de bons entretiens et par la prière. Dès qu'ils furent informés de l'arrestation d'un fidèle pasteur, ils éprouvèrent le besoin de lui faire du bien et de le consoler aussi. Pour cela, il fallait beaucoup de prudence et de précautions. Ils firent entre eux une collecte, et chargèrent une sœur d'aller lui en remettre le produit. Elle se rendit au donjon, jeta ses regards sur les nombreux prisonniers, espérant bien y découvrir celui qu'elle cherchait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu. Elle ne tarda pas à apercevoir, appuyé contre un pilier, un homme dont l'air et la figure commandaient le respect. Il avait les yeux levés au ciel et paraissait être en prière et en recueillement. Nul doute, c'est bien lui! Je suis sûre que je ne me trompe point, dit en elle-même la bonne sœur, et l'abordant tout doucement, elle lui dit à l'oreille : « Dites-moi, n'êtes-vous pas le pasteur de Saint-Léger? » — « Oui, répond avec joie le prisonnier, je le suis! » — « Oh! cher monsieur, combien nos pauvres frères de cette ville sont attristés en pensant à votre épreuve et à toutes les soutfrances que vous avez endurées pour l'amour de notre Dieu Sauveur! Ils ne vous oublient point dans votre captivité, et m'ont chargée de vous transmettre le fruit de leur libéralité et de leur
charité chrétienne. » — Gela dit, elle lui glissa secrètement dans la main une honne petite somme d'argent. Elle revint quelques jours après, lui apportant une chemise, des chausses, des souliers et une bonne camisole en laine. Elle l'avait vu à demi-vêtu et grelottant de froid, car l'hiver était fort rude. Son état de souffrance et de pauvreté l'avait émue. Elle en fit part à quelques amis qui furent tout joyeux de pouvoir alléger les maux de leur vénéré frère. Grâce à ces bons secours, qui arrivèrent si à propos, le bon serviteur de Dieu put achevé]', sans trop souffrir, le reste de ses jours de détention.
Thévenin, étant un jour à se promener dans la cour au milieu de cette multitude de malfaiteurs avec lesquels il était confondu, rencontra le procureur du roi Jean Bounot. C'était un homme dur et hautain. S'adressant à lui, ce procureur lui dit d'un ton plein d'arrogance : « Comment ! vous vous dites ministre de la parole de Dieu, mais de qui donc avez-vous reçu l'imposition des mains? » — <>, De plusieurs pasteurs assemblés pour cela à Vitry-le- Français. » — « Dites plutôt de la main des diables! » — Thévenin répondit avec douceur, mais aussi avec fermeté : « Je n'ai rien de commua avec le diable et je l'ai m horreur, pais/pie c'est lui qui me fait souffrir tous les maux que j'endure, parce que tous mes efforts tendent à
faire crouler son règne et sa puissance, en prêchant la pure parole de Dieu qu'il ne peut souffrir. J'honore, f adore le Seigneur mon Dieu, le Dieu vivant et vrai, car c'est lui qui me donne lu forer <lc tout souffre avec joie pour l'amour de son saint nom. » — Bounot se retira. Il était accompagné de quelques procureurs et officiers du lieu, qui, ayant entendu cette conversation, en conçurent de l'estime et du respect pour ce témoin de Jésus- Christ. Ils se montrèrent dès lois pleins de bienveillance à son égard, le saluant même avec considération et lui donnant, d'une manière pleine de délicatesse, quelques pièces d'argent.
Quelque temps après, le duc de Guise étant à Joinville, fit appeler les juges et officiers de Chaumont pour lui remettre les procédures faites contre ceux de la religion réformée. Celle de Thévenin n'étant pas achevée, il ndlut la terminer. Pour cela, un lui demanda de rechef s'il voulait se décidera rentrer dans IVglise catholique, apostolique et romaine? 11 répondit qu'il était prêt a mourir dans la religion catholique et apostolique. — « Pas d'ambiguilé, dit le lieutenant criminel, voulez-vous oui ou non retourner à la messe? » — « Non, Monsieur, jamais ! » — « Je m'attendais à celte réponse, et en eussiez-vous fait une contraire, je n'aurais pas cru à la sincérité de votre déclara' tion. » — Cela dit, le lieutenant relut l'interroga-
toire, le lui présenta à signer, et ajouta qu'il l'enverrait au duc de Guise, qui en déciderait comme bon lui semblerait. Le pasteur répondit que les juges de Chaumont étaient connus comme étant justes et sans passions baineusos, et qu'il espérait bien que cette bonne réputation ne serait pas démentie à son sujet. « Je suis ministre de l'Evangile et connu de beaucoup de personnes. Que l'on veuille bien prendre des informations à mon égard dans tous les lieux où j'ai exercé mes fonctions pastorales, notamment à Montbéliard où j'ai demeuré assez longtemps, et j'ose me flatter que ces informations ne me seront point défavorables. J'ai l'assurance que si vous me faites obtenir la liberté, bon nombre de personnes honorables et haut placées vous en témoigneront leur reconnaissance. » — Le lieutenant criminel, ému, touché, répondit qu'il n'avait jamais fait mourir personne sans l'avoir mérité, et qu'assurément il ne commencerait pas par celui auquel il adressait la parole. 11 le fit reconduire à la prison par un petit garçon si léger, si distrait, que le prisonnier aurait facilement pu s'évader s'il l'eût voulu.
Thévenin avait un cousin qui l'aimait tendrement. 11 était au service d'une dame très-respectable, épouse d'un des juges et officiers du roi. Son nom était Louise de Rochechouart, veuve de feu Guillaume de Dinteville, seigneur d'Eschenay et de
Poîisy. On vantail beaucoup sa grande piété et ses vertus.
Sachant qu'elle jouissait d'une certaine autorité, Thévenin fit prier son cousin d'intercéder en sa laveur auprès de sa maîtresse, ce dont il s'acquitta avec empressement. Cette dame fit remettre à Thévenin des lettres qui devaient lui être très-utiles, en lui taisant dire de ne point s'inquiéter sur son sort. En effet, ces lettres ayant été remises aux juges amenèrent un bon résultat, car le lendemain le lieutenant criminel se rendit à la prison; il fit venir le prisonnier dans la cour et lui parla avec beaucoup d'affabilité. Il poussa même la politesse jusqu'à se découvrir, tenant son chapeau à la main. Sur le conseil qui lui fut donné, Thévenin adressa une requête à ses juges, dans laquelle il exposait les détails de son arrestation et de sa longue détention, ajoutant qu'il n'avait jamais contrevenu aux édits du roi, et qu'il réclamait le bénéfice de ces édits en vertu desquels on devait lui rendre la liberté. On le fit appeler dans la chambre du conseil où tous les juges étaient rassemblés; là on l'interrogea encore, et après qu'il eût défendu sa cause, on lui ouvrit les portes de la prison.
C'est ainsi que ce bon serviteur de Dieu, qui avait tant de fois échappé au danger de la mort, eut une occasion de plus de reconnaître que ce que Dieu garde est bien gardé. Avec quelle joie, avec
quelle reconnaissance envers son libérateur céleste il put continuer son voyage pour se rendre à Montbéliard, terre de paix et de liberté, où il fut accueilli par de précieux amis.
Reprenons maintenant l'histoire de l'Église de Troyes. Après le grand nombre de massacres et d'horreurs qui avaient eu lieu, on comprend l'angoisse continuelle de ceux qui étaient restés dans la ville. Tout moyen d'évasion leur étant rendu impossible, ils devaient s'enfermer chez eux sans oser en sortir.
Un brave et honnête homme, Christophe de Vassan, ne sachant où aller pour y être plus en sûreté, se retira chez l'avocat Morille, homme assez peu aimable et qui ne voyait pas de bon œil les réformés. Néanmoins, parce qu'ils se connaissaient de longue date, Morille consentit à le recevoir dans sa maison pour quelque temps. La femme de l'avocat, autrefois assez peu dévote, mais qui l'était devenue par crainte des méchants, ayant invité un Cordelier à diner, lui demanda si l'on pouvait loger et recevoir chez soi un hérétique. Le Cordelier îépondit qu'on le pouvait en toute bonne conscience; mais qu'en le recevant, ce n'était assurément pas pour ensuite le dénoncer. Cette réponse satisfit et tranquillisa le bon de Vassan. Ne voulant pas néanmoins abuser de l'hospitalité qu'on lui accordait, il se retira pour s'en aller ailleurs.
La suite de cette histoire présente des faits si tristes et si affligeants, que nous ne nous sentons pas le courage d'en donner les détails. Nous dirons seulement qu'à force de menaces, on contraignit tous ceux qui n'avaient pu s'enfuir, de retourner à la messe et à toutes les pratiques de l'Eglise romaine. Or, comme la contrainte n'a jamais produit que l'hypocrisie et qu'elle détruit la foi au lieu de la faire naître, les nombreuses familles dont la conscience a été ainsi violentée ont transmis à leurs descendants une telle indifférence pour la religion, qu'elle se réduit à l'observation de quelques formes et pratiques purement extérieures. On peut remarquer ce fait, non-seulement à Troyes, mais dans plusieurs communes du déparlement, d'où le protestantisme a été arraché par la violence et la persécution.