CHAPITRE VIII
Évasion périlleuse de M,nc de Valentigny. — Le siège de la Kochel'e. — Triste lin du bailli Anne de Vaudrèy. — Tentative du cardinal de Guise pour entrer à Troyes et y implanter la Ligue, son échec et sa réussite. — Mort du duc de Guise et de son frère le cardinal. — Assassinat du roi par le moine Clément. — Henri [V monte sur le trône.— Son abjuration. —Tentative d'assassinat s ut sa personne, parle jésuite Ghastcl.— Peste et famine a Troyes.
On se rappelle que Mmc de Valentigny. épouse du seigneur de Marisy et sœur de N. Pithou, ayant pu s'évader de Troyes, où elle avait couru tant de dangers et éprouvé de si cruelles angoisses, s'était retirée à la campagne avec ses trois jeunes entants. Mais là, comme partout ailleurs, en ces temps si lacheux, elle était privée des secours et des consolations du culte public. Son ardent désir était de pouvoir se retirer dans un pays de paix et de liberté, où elle pourrait élever sa famille dans la connaissance et dans l'amour du Sauveur et de sa sainte parole. Ses vues se portaient sur Genève, le rendez-vous général d'un si grand nombre de familles persécutées et uù d'ailleurs son mari l'attendait.
Ayant appris un jour que plusieurs de ses amis et connaissances s'étaient rendus à Liimv en Bar-
rois, afin d'y attendre un moment propice pour aller dans la cité de Calvin, elle se proposa de les rejoindre, et se mil, en route en août 1573. La Dame douairière de Ligny, veuve de messire Antoine de Luxembourg, comte de Brienne, y était avec son (ils et sa bru. La famille de cette dame avait de grandes obligations à N. Pithou. Il semblait à sa jeune sœur que c'était là un titre suffisant à recevoir un accueil bienveillant, mais elle fut péniblement trompée dans son attente.
Mme de Brienne avait alors pour aumônier un prêtre nommé François Magot, lils d'un tisserand de Gimecourt. (Tétait un homme impérieux et trèsméchant; aussi était-il généralement redouté et détesté. Dès qu'il apprit que M1DC de Marisy était arrivée au château, il lit ouvrir de grand matin Tune des portes de la ville, au moyen d'une ciel qu'il cachait la nuit sous son oreiller, et fit chasser sans pitié cette dame, telle prit avec elle son petit garçon, laissant ses deux jeunes filles aux bons soins d'un des notables de Troyes, qui était logé audit château.
A peine s'était-elle mise en route, qu'elle rencontra un nommé d'Herbelay, l'un de ses anciens voisins de Brienne, alors qu'elle était en séjour chez son frère. Ce misérable, saisit le cheval par la bride pour le ramener à Ligny. Bouleversée de frayeur et de crainte, elle prend son enfant entre
ses bras, descend de sa modeste voilure et se met à courir du côté de Ligny, pour aller se jeter aux pieds du jeune comte et implorer son assistance. Elle ignorait que ce seigneur, d'un naturel doux et bienveillant, était tellement dominé par l'audace de l'aumônier, qu'il n'osait donner essor à ses généreux sentiments. Il arriva donc, que dès qu'elle se présenta à la porte de la ville, on lui dit brutalement de se retirer, parce qu'on ne voulait pas recevoir des chiens de huguenots. Accablée des plus grossières injures, elle dut prendre la fuite, car on la poursuivait à coups de pierres. Un peu plus tard, elle tenta de revenir sur ses pas, pour aller frapper à une autre porte de la ville. Elle n'y fut pas mieux accueillie. Accablée de douleur et de fatigue, elle éprouva le besoin de s'asseoir sur l'herbe et de prendre un peu de repos. On lui dit de s'éloigner ; elle se retira dans un champ où elle passa deux grandes heures, réfléchissant au parti qu'elle avait h prendre, lorsqu'elle vit venir à elle le méchant d'Herbelay, qui, grâce à la faveur d'un déguisement, espérait ne pas être reconnu. « Que failes-vous là/ » lui dit-il. — « J'attends de pouvoir aller auprès de M. le comte me plaindre des infamies que l'on me fait, et le prier de me faire restituer ma petite charrette qu'on m'a volée, à peu de distance du château. » — D'Herbelay faisant l'étonné, lui demanda qui avait pu commettre une semblable ac-
tion? — C'est vous, oui, vous-même, car je mu* reconnais /'ici/ sons votre travestissement. — D'Herbelay S'éloigne, puis revient avec ladite charrette et contraint cette dame d'y monter, en lui présentant un pistolet chargé. 11 la conduit ensuite du roté du bois qui n'était pas éloigné de là, jusqu'à un endroit où se trouvaient cinq à six soldais qui dirent à la dame, avec d'horribles imprécations, de se préparer à la mort. Sans se déconcerter, sans manifester aucun trouble, elle répondit qu'il serait peu honorable pour eux de tuer une pauvre femme seule et sans défense; d'ailleurs, ajoutât-elle, « que feriez-vous île nui peau? » — « Nous la ferions Humer. » — « Hélas ! n est-elle pus assez d'à née de fatigue et d'ennui? répliqua-t-elle en fixant d'Herbelay d'un regard ferme et assuré.
Il y avait auprès de lui un personnage nommé Antoine Marie, qu'on appelait communément le capitaine Driguet, qui était au service du comte de Brienne. S'adressant à ces deux hommes, la dame leur dit : « Si vous étiez mariés, souffririez- vous qu'on traitât vos épouses d'une manière aussi indigne que vous le faites à mon égard? Réfléchissez bien que j'ai un mari et îles parents haut placés qui sauront apprécier le bien que vous pourrez me faire, comme aussi vous faire repentir du mal qui m'arrivera. » — c C'est égal, dit d'Herbelay, préparez-vous à mourir; car tels sont le> ordres que
nous avons reçus. Si nous ne les exécutons pas, c'est nous qu'on fera mourir. — En ce cas, répondit la jeune dame, il vaut mieux qu'une femme meure que deux hommes. Cependant dites-moi pourquoi vous voulez me faire mourir? Quel mal vous ai-je fait? » — « Eh ! n'avez-vous pas dit à Mrae Guillemette de la Marche, épouse de M. le comte, que la messe était contraire aux saintes Écritures, et que, pour cette raison, vous ne vouliez plus y aller? » — « Ah! dit-elle, si tel est le sujet de ma mort, je m'estime heureuse de mourir, et je bénis mon Dieu Sauveur de ce qu'il m'appelle à sceller de mon san^; ia sainte vérité de sa parole. Mais, laissez-moi du moins quelques moments pour me recueillir par la prière, puis vous disposerez de ma vie comme vous l'entendrez. Ah ! je suis bien persuadée que, si vous aviez un ennemi qui vous eût fait autant de mal que la messe m'en a fait, vousnepourriez^plus supportersa vue. iYest-ee pas uniquement parce que j'ai dit, ce dont je suis convaincue, que la messe n'est qu'une grossière idolâtrie, en opposition formelle avec l'Evangile? et que je n'y retournerai plus jamais, «pic vous voulez nia mort? Ah! si déjà lorsque je lins le propos qu'on me reproche, je n'aimais pas la messe3 j'ai eu des raisons dii^ lors de la détester bien davantage )> — « Mais voyons! quel mal la messe vous a-i-eile donc fait? — & Le mal qu'elle m'a
l'ait! Eli! n'est-elle pas l'unique cause des grandes persécutions qu'endurent les fidèles? N'est-ce pas à cause d'elle que je suis depuis si longtemps séparée de mon mari qui a dû, pour sauver sa vie, se retirer à l'étranger? N'est-ce pas à cause d'elle, que je dois m'enfuir aussi, me séparer de mes deux petites filles, de mes parents, de mes amis, de mon pays? N'est-ce pas à cause d'elle que je me vois maintenant entre vos mains, si près de mon dernier moment? Non ! non ! la messe, source amère de tant de maux et de larmes pour les fidèles (pu ne veulent suivre que l'Évangile, est pour moi une abomination, je l'ai en horreur, comment donc pourrais-je l'aimer? »
— Mes amis! s'écria Driguet d'un ton ému, quelle fermeté! quelle constance! Ce langage que nous venons d'entendre est-il bien celui d'une femme? Voyez! au lieu de se troubler à la pensée de la mort dont on la menace, elle ne verse pas môme une larme! » — « Messieurs! dit ia jeune daine, ce langage et cette fermeté qui vous étonnenl ne viennent pas de moi, pauvre femme pécheresse, mais de la pure et sainte grâce de mon Dieu qui me soutient, me fortifie et me console. » — « Par la mort! dit Driguet à d'Herlelay, dussé-je ètro pendu, je ne souillerai point mes mains du sang de cette dame! » — « Eh bien! répondit-elle, je loue, j'adore et je bénis mon Dieu qui se sert de
vous en ce jour, pour me sauver la vie. Je suis peinée de n'avoir pas en ce moment les moyens de vous témoigner ma vive et profonde reconnaissance. Je n'ai sur moi qu'une soixantaine d'écus, je vous les offre de bon cœur. Veuillez les accepter, en me laissant seulement ce dont j'ai besoin pour continuer mon voyage. » — Driguet ne voulut pas les accepter, et lui présenta à son tour sa propre bourse, qui contenait cent écus, priant celte dame de vouloir bien les prendre, mais elle refusa cette offre généreuse.
Qui aurait cru que cette scène, qui s'annonçait comme devant finir d'une manière sinistre et sanglante, se terminerait au contraire par des assaut? réciproques de bienveillance et de générosité? Dieu, qui tant de lois déjà avait soutenu, fortifié, sauvé son humble et fidèle servante au milieu des plus imminents dangers, voulait accomplir son œuvre de grâce, en l'accompagnant de son puissant secours jusqu'au dernier terme de sa carrière, afin de montrer à tous les âges que quiconque croit et espère en lui ne sera point coït fus.
Pendant ce temps-là, le bon et noble comte de Brienne, averti des dangers que courait Mme de Valentigny, avait envoyé en hâte auprès d'elle un jeune M. de Marisy, parent de cette dame, pour la délivrer et la protéger. 11 arriva à cheval, portant en croupe les deux tiîles restées au château, et il
ne se retira que lorsque la mère et ses trois enfants furent bien installés dans leur charrette, et après avoir donné des ordres pour les faire accompagner par des hommes sûrs jusqu'à Saint-Aubin. Au moment de son dépari, d'Herbelay et Driguet se confondirent en excuses sur la peine et les angoisses que Mme de Marisy avait éprouvées et dont ils avaient été involontairement la cause, mais en la priant de croire que c'était bien à contre cœur et pour obéir aux hommes qui avaient puissance et domination sur eux. Ils dirent ensuite à l'homme qui avait accompagné le jeune de Marisy : « Si Maifame et surtout l'aumônier te demandent ce que tu as fait de la dam a que celui-ci a fait renvoyer da château, tu répondras que sept ou huit hommes masqués que lu as rencontrés en chemin, l'ont contraint à la conduire au bois où nous sommes, et se sont chargés de la mener à Phalsbourg, à l'enseigne du Cheval-Blanc, pour y attendre l'arrivée de son mari, puis, qu'étant sorti du bois, tu as entendu tirer des coups de pistolet, que la peur l'a pris, que tu t'es sauvé, et lu n'en sais pas davantage. » — Ce mensonge de d'Herbelay et de son compagnon, comme il est facile de le comprendre, n'avait d'autre but que de les disculper et leur éviter les reproches qui auraient pu leur être adressés.
La situation des réformés était alors partout
dans le plus fâcheux état. Los principaux chefs de la noblesse étaient ou massacrés on en fuite. Un nombre considérable de fidèles appartenant aux classe? inférieurs avaient subi le même sort. D'autres (et la liste en était fort longue) avaient faibli en présence des horreurs de la persécution. Ne se sentant pas le courage de la supporter, ils avaient abjuré leur foi, non pas du cœur, mais des lèvres. Ceux qui avaient persévéré dans leurs convictions religieuses, étant bien résolus à tout souffrir plutôt que d'être infidèles à Dieu et à leur conscience, étaient en petit nombre. Errants, dispersés en divers lieux, ils n'osaient se montrer; leur vie se passait dans une angoisse continuelle. Le parti catholique était au contraire joyeux et triomphant. A vues humaines, il semblait que c'en était fait pour toujours de ces belles et nombreuses Églises qui, naguère, étaient dans un état si prospère. Mais l'Éternel voulut rabaisser l'orgueil des ennemis de son peuple, lors du siège de La Rochelle. Cette ville se défendit avec tant d'énergie, que les catholiques furent contraints de lever le siège avec une perte considérable des leurs. Un grand nombre de capitaines, de gentilshommes et de soldats renommés perdirent la vie dans cette lutte sanglante, de même que plusieurs de ceux qui s'étaient illustrés dans les massacres précédents. Outre le duc d'Aumale, qui, le 2 mars, vers les six heures du soir, mourut
frappé d'une balle, il y eut encore l'infâme Penvnet, qui, comme on s'en souvient, avait été le principal chef de la bande qui avait égorgé dans les prisons de Troyes un si grand nombre de victimes innocentes. Etant au bas du fossé qui entourait extérieurement les remparts de La Rochelle, il se vit tout à coup enveloppé du feu artificiel qu'on lançait du haut des murailles; ce feu s'attachant à sa personne, sans qu'il lût possible de l'en délivrer, il fut brûlé, grillé, rôti, jetant des cris affreux de douleur et d'angoisse. Ainsi finit ce scélérat qui ne devait pas tarder à recevoir le juste châtiment des crimes qu'il avait commis neuf mois auparavant.
Le roi étant au château de Boulogne, fit en juillet un édit qui ne fut publié que le 2 août, en vertu duquel le libre exercice de la religion était octroyé aux villes de La Rochelle, de Nîmes et de Montauban. Quant aux réformés établis en d'autres lieux, ils pouvaient remplir leurs devoirs religieux, mais dans leurs propres maisons et au nombre de dix personnes seulement. Ce léger palliatif, aux rigueurs des précédents édits, n'exerça qu'une bien faible influence sur l'amélioration du sort des victimes de la persécution.
Nous omettons ici une foule de faits intéressants, mais qui ne se rapportent pas au but que nous nous proposons ici.
Nous dirons seulement que trois ans plus tard,
savoir, en 1570, parut un autre cdit royal qui semblait devoir assurer une liberté religieuse moins insuffisante. Les entraves apportées par les édits précédents semblaient tombées en désuétude. On recommençait partout à reconstruire des temples, sauf à Paris et dans un circuit de deux lieues. Cet édït causa une vive joie aux réformés. De toutes parts on demandait des pasteurs pour rétablir les saintes assemblées, depuis longtemps suspendues» Mais cette joie ne fut pas de longue durée; car cet édit qui avait été promulgué comme devant être perpétuel ci irrévocable , reçut déjà de fortes atteintes avant que l'année même qui lui avait donné le jour ne fût complètement écoulée. La vie que l'on voyait se ranimer dans les Églises (que leurs adversaires avaient cru pour toujours anéanties) réveilla l'ardeur du parti catholique dans le rétablissement de la Ligue. Cependant celle-ci ne reçut pas d'abord àTroyes un accueil favorable. Ln 1577, un petit opuscule intitulé : Avertissement très-salutaire à Messieurs de Troycs et autres villes du pays, circula de main en main. Son but était d'éclairer le public sur la nature et les tendances de cette funeste association. Elle promettait le rétablissement de la paix et de l'union, tandis qu'en réalité elle ne devait produire que le trouble et l'anarchie. Le prince de Condé publia une protestation contre les prétendus avantages et l'utilité de
la Ligue. Le duc de Guise, à sou tour, mettait tout eu œuvre pour y enrôler les habitants de Troyes. A force île ruses et d'intrigues, il finit pur gagner à sou parti !a noblesse et le clergé.
L'année 4 578 n'offrit rien de bien remarquable, mais celle qui suivit fut témoin d'un l'ait qu'il est utile de l'apporter, parce qu'il nous montre que, tôt ou lard, ceux qui l'ont la guerre à Dieu, en la personne de ses serviteurs, reçoivent le juste châtiment de leur méchanceté.
On se rappelle le rôle exécrable du bailli Anne de Vaudrey à l'époque du massacre de la Saint- Barthélémy. Sept ans après, il tomba gravement malade, et pendant les huit jours que dura sa maladie, il fut assailli d'inexprimables frayeurs et d'horribles angoisses. Son cerveau en était tellement troublé qu'il était dans un délire presque continuel La nuit, veille de sa mort, il croyait entendre à chaque instant des bruits lugubres qui le glaçaient de crainte et d'effroi. Son je-jne domestique qui couchait dans une chambre voisine de la sienne, était si épouvanté des cris du moribond, qu'il se sauva de la maison et risqua d'en perdre la tète. Le bailli, se fiant plus au secours des hommes qu'à celui de Dieu, eut recours à son apothicaire nommé Jean qui venait le soigner; il le pria de venir coucher dans sa chambre, près de son lit; mais, de toute la nuit, Jean ne put fermer les
yeux, tant il était effrayé des cris déchirants et pleins d'angoisse du pauvre bailli mourant. Atout moment, celui-ci lui disait : « Jean! mon pauvre Jean, ri entends-tu rien? Pour moi /'entend* des bruits affreux, accompagnés de eris et d'horribles hurlements! » — Jean croyait que tout cela n'était que l'effet de l'imagination délirante du malade; cependant, il entendit lui-même un bruit sourd et qui allait toujours en augmentant. La peur le prit aussi; il descendit à la cuisine pour appeler les domestiques. Ceux-ci dormaient si profondément qu'ils n'entendaient pas sa voix. A la fin, Jean, armé d'un gros bâton, se mit à frapper si fort que les serviteurs se réveillèrent. Il les pria de prêter l'oreille et leur demanda s'ils n'entendaient pas aussi des bruits sinistres qui remplissaient toute la maison. Ils écoutèrent attentivement, et eux aussi entendirent distinctement ce bruit. Pendant ce temps, le malade, tout éperdu, s'était traîné jusqu'à la porte pour appeler Jean et lui reprocher de l'avoir laissé seul dans son angoisse et sa terreur. Le bruit parut un moment diminuer, mais un moment après, il recommença et devint encore plus effrayant. Alors le bailli au paroxisme de sa détresse, redoubla ses cris, jusqu'à ce qu'enfin étant épuisé et ses forces à bout, il rendit le dernier soupir.
Bien que la ville de Troyes eût sain ta hem en t
profil,' de l'avertissement très-salutaire, en repoussant, dès son origine, l'établissement de la Ligue, celle-ci n'en avait pas moins des partisans secrets. Ceux du parti du roi, naturellement appelés Royaux, se composaient essentiellement de l'élite de la population, tandis que les Ligueurs, à part un petit nombre provenant de la noblesse et du clergé, étaient tous de la lie du peuple; car le peuple n'était alors, comme au reste il l'a été de tout temps, que le polichinelle dont ses chefs tiraiens le fil pour le faire mouvoir. Cette Ligue se donnait une peine infinie pour tâcher de se faufiler à Troyes, puis de s'y implanter et d'y avoir la haute main.
Il y avait alors un personnage nommé Nicolas de Hault, natif de Sonimevoir, village dépendant de l'abbaye de Montier-en-Der. Ce de Hault tenait cette abbaye par amodiation. Le cardinal de Guise en était l'abbé. De Hault, d'abord trésorier du cardinal, en était le favori, parce que la bourse de celui-ci lui était toujours ouverte et que l'abbé y puisait si abondamment, qu'il lui devait des sommes considérables. C'était pour s'acquitter de ses dettes, que le cardinal lui avait donné cette abbaye en amodiation. De Hault ayant pris femme à Troyes en secondes noces vint s'y fixer. Jusqu'alors il s'était toujours montré doux, poli, affable; aussi, étant le bienvenu de tous, on le nomma conseiller de
ville. Il avait deux gendres, dont l'un s'appelait Hennequin et l'autre Mauroy. Ils portaient tous deux le titre de capitaine qui leur avait été donné lors des précédents troubles. Hennequin ne jouissait pas d'une bonne réputation; il était fainéant, libertin, impie et fort insolent. Mauroy valait mieux, mais il avait peu d'esprit. Ils s'entendirent si bien pour effrayer leur beau-père, en lui persuadant que, s'il n'embrassait pas le parti de la Ligue, il perdrait tout l'argent qu'il avait prêté au cardinal, qu'à la fin il se laissa gagner et leur promit de s'employer aussi à livrer la ville au duc de Guise.
A force d'argent et de belles promesses, ils réussirent à se créer dans le bas peuple un parti qui s'accroissait de jour en jour. Informé de ce succès, le duc remit à son frère le cardinal le soin d'amener cette affaire à bonne fin. Celui-ci ne demandait pas mieux et fit tout ce qui était en son pouvoir pour arrivera une pleine réussite. En conséquence, déposant son costumede cardinal, pour prendre celui d'un marchand ambulant,il se présenta à la porte Saint- Jacques, accompagné de Philippe de Verd, avocat, de Thomas Maillet et d'Etienne Paris. Ces deuxderniers étaient négociants. Le maire et les échevins avaient reçu tout récemment l'ordre de ne laisser pénétrer dans la ville aucun membre de la famille et de la maison des Guise.
Vincent Dautruy, qui était chargé de la garde de
cette porte, demanda à l'inconnu qui il était? — « Je suis, dit-il, de Besançon, je me nomme Franco/s Boucher. » — Et comme il s'avançait pour
passer outre, il fut reconnu par d'autres gardiens qui dirent : « Mais vous ne voyez donc pas que c'est le cardinal de Guise que ruas laisse: passer ! » Aussitôt on l'arrête et on lui barre le passage. On lui cite la défense que le roi vient de l'aire aux autorités de la ville. Honteux, confus de son insuccès, le cardinal se retira et s'en alla à la chapelle Saint- Luc, qui n'est pas éloignée de la ville. Irrité de l'affront qui lui était fait, le cardinal se promit de s'en venger. Jl jura qu'il mettrait le feu à toutes les maisons de campagne des habitants de Troycs. Quelques jours après, il lit mander les échevins qui s'empressèrent de se rendre auprès de lui. Ils s'excusèrent, en disant qu'ils étaient désolés de n'avoir pu lui permettre d'entrer dans la ville, parce que le roi l'avait formellement défendu; puis, pour apaiseï1 sou courroux, ils lui présentèrent quelques bouteilles d'excellent vin, des confitures et d'autres choses encore. Au lieu d'accueillir ces présents avec reconnaissance, il leur parla connue à des vaches. Il prit les bouteilles et les brisa contre la muraille; il jeta parla fenêtre les confitures et tout ce qu'on lui avait apporté, disant qu'il ne savait qu'en faire, et il les menaça de les faire tous brûler en leurs maisons. Transporté de fureur, il les constitua
prisonniers; niais, quelques moments après, honteux de ses excès de colère et d'emportement, il leur permit de se retirer.
Blesses de cet échec, les chauds partisans de la Ligue ne se tinrent cependant pas pour battus. Ils surent si bien dresser leurs batteries que, quelques jours après, ils réussirent dans leur entreprise. Le 10 juin 1588 Jean Mégard était placé comme surveillant à la porte Croncels, et Ladresse, marchand, était au corps de garde, devant l'hôpital du Saint-Esprit, qui était proche de cette porte. Mégard était royal, et Ladresse ligueur. Celui-ci, gêné par la présence de Mégard, qui n'aurait sans doute pas manqué de s'opposer à ses desseins, alla, vers les deux heures du matin, lui chercher chicane. Il s'empara des clefs de la porte, le chassa de sa place et lui intima l'ordre d'aller le remplacer au corps de garde. Ladresse lia et arrêta les chaînes du pont-levis, puis fit dire au cardinal qui était à Saint-Sépulcre, de venir sans plus tarder. En attendant son arrivée, il trouva moyen de distraire les autres gardiens en les faisant jouer aux quilics. Le cardinal ne se présenta qu'à six heures du soir. En le voyant arriver, M égard et sa carde arrivèrent pour lever le pont, mais le duc d'Esclarolles qui accompagnait Son Eminence, s'avança, l'épée à la main, et ordonna de laisser entrer le cardinal. Un personnage appelé Bossancourt, voyant un homme
qui fermait la petite porte du pont, le saisit au collet avec menace de le tuer. Au même instant les Mignard, chapeliers, les Faucon, parcheminiers, accompagnés d'IIennequin, lesquels s'étaient tenus cachés dans le voisinage, s'avancèrent en armes et servirent d'escorte au cardinal en l'accompagnant jusqu'à Févêché. Comme ils passaient par la rue de Y Epicerie (I), et qu'ils étaient devant celle du Sauvage, ils rencontrèrent ceux qui, revenant de garder la porte Saint-Jacques, en apportaient les clefs au maire. A la vue de la troupe qui escortait le cardinal, ils se mirent en devoir de l'arrêter. Peu s'en fallut que le cardinal ne lût tué d'un coup d'arquebuse dirigé contre lui. Mais, comme cette bande menaçait de mettre le l'eu à la ville, si on s'opposait au passage de Son Eminence, on les laissa passer. Arrivé à l'évèché, le cardinal se lit accompagne]' avec des flambeaux à la cathédrale, pour y rendre grâces à Dieu et y l'aire chanter un Te Devin.
On commit une bien grande faute, en ne prenant pas de mesures sullisantes pour s'opposer plus énergiquement à l'entrée du cardinal. Celui-ci ne tarda pas à user de son autorité pour favoriser ses
(1) Actuellement cl depuis peu (Tannies, rue Notre-Dame, ('.elle du Sauvage, rue Saint-Vincent-de-Paul.
plans. 11 commença par destituer le maire Daubeterre et mit à sa place sou cher trésorier de Hault. Des vingt- quatre conseillers de ville, il en révoqua dix-sept qui lui déplaisaient, pour leur substituer des hommes de sou parti. Il ameriti de si grands bouleversements en destituant des hommes honorables, pour les remplacer par des gens immoraux et sans aveu, que les riches, craignant pour leur fortune et leurs intérêts, prirent le parti de quitter la ville et de s'expatrier. On évalue à trois cents le nombre des familles qui préférèrent s'en aller, plutôt que de rester à la merci de ces brouillons qui occupaient la plupart des charges et des emplois publics. Tous ceux qui durent pour ce motif, aller sur la terre étrangère, purent alors se faire une idée deb soullrances et ik> saciïliees auxquels avaient été appelés ceux que la persécution avait forcés à quitter le royaume.
Rien de plus ignoble que la vie du cardinal pendant son séjour àTroycs. Peu après son arrivée, il lit venir vingt-cinq muidsde vin de Beaune, d'une excellente qualité, pour régaler tous ceux qui avaient favorisé son entrée dans la ville. On voyait constamment sur sa table des bouteilles et des verres à l'usage de tous ceux qui voulaient en profiter. « Mon prince! disaient ces gentilshommes roturiers tenant le verre en main, mon prince, à vos nobles maisons! » — Les couvreurs, chape-
liers, rondeur.-, vitriers, tanneurs, bimbelottiers et autres, ne manquaient pas de se rendre journellement chez le cardinal. Cela finit cependant par l'ennuyer et lui inspirer du dégoût, ne voyant, disait-il, à sa table que (/eus à ongles jaune* et tenant le plus grossier langage, l'our le contenter, on voulut iui l'aire voir meilleure compagnie. Maître Jean Coiffart, seigneur de Vermoise, voulut bien l'honorer de sa visite. Il était suivi de quelques avocats el procureurs Après avoir bu immodérément, Coiffart frappant sur sa poitrine, dit au cardinal : « Monseigneur, les paroles que vous m'avez dites sou! entrées bien avant dans mon cœur et n'en sortiront jamais! »
Enfin, le prélat ayant mis tout sens dessus dessous dans la ville, partit pour se rendre aux Elats de Blois, après avoir assouvi /ouïes ses voluptés el page ses I/o/es île la même monnaie que l'hirondelle îi sou départ.
Le roi, par ses édits et déclarations en laveur du duc de Guise et de ses partisans, mais au grand détriment du roi de Navarre et des réformés, ne pouvait cependant parvenir à contenter le dur. Entouré de courtisans habiles et rusés, qui avaient sur lui un «grand pouvoir, le roi finit par donner au duc carte blanche, pour l'aire tout ce que bon lui semblerait.
Les lettres du roi, qui accordaient ainsi au due
une autorisation pleine et entière, turent lues et enregistrées en cour de bailliage le 12 août; puis on dressa une profession de foi qui devait être jurée par tous les bourgeois et habitants de Troycs et des faubourgs. Cette pièce curieuse a été conservée; l'auteur de ces récits l'a transcrite en entier, niais nous ne la reproduisons pas, parce qu'elle est étrangère à notre but.
L'assemblée des États de Blois venait de se dissoudre Les résolutions les plus graves et les plus préjudiciables aux Églises de la réforme y avaient été prises. Sa Majesté, avec les reines, princes, princesses, cardinaux, prélats et députés des trois Étals, se rendit à. l'église Saint-Sauveur pour y chanter un Te Deum. La population tout entière, transportée de joie et d'allégresse, au sujet des résolutions votées par l'assemblée, ne cessait de crier: Vive le roi!
A la vue de ce spectacle, on aurait pu croire que c'en était fait du roi de Navarre et de toutes les Églises réformées du royaume. Le complot qui avait pour but leur ruine et leur extermination était habilement tramé. Les principaux rôles de ceux qui devaient le mettre à exécution étaient déjà distribués. Il semblait que d'un moment à l'autre on allait entendre le bruit lugubre du tocsin appelant à courir aux armes. De toutes parts on faisait d'immenses préparatifs, avec rage et achar-
nement pour achever de détruire les pauvres réformés. A vue humaine, leur ruine paraissait imminente. Mais celui qui règne dans les cicux et qui se rit des complots des méchants, sut bien rabaisser leur criminelle audace. Au moment où le duc de Guise, enivré de ses succès et de ses triomphes croyait déjà être sur le point de tremper ses mains dans le sang des huguenots, on le trouva étendu mort sur le pavé; c'était vers les dix heures du matin, le 23 mai 1588. Le lendemain, son frère le cardinal eut un sort pareil. Quelle effroyable leçon pour les ennemis du peuple de Dieu! Pendant un temps ils ont l'air de triompher, tout semble réussir au gré de leurs désirs. Mais celui qui met un frein à la fureur des flots, sait aussi opposer une barrière à la méchanceté de ses adversaires, et confondre leurs coupables desseins. On le vit alors d'uni' manière bien frappante.
La nouvelle de ce double meurtre ne tarda pas à arriver à Troyes. Dès qu'elle fut répandue, ies ['lus mauvais sujets en prirent prétexte pour recommencer leurs scènes de carnage et de spoliation. L'apothicaire Fillet qui demeurait devant l'auberge du Sativage-d'Or, fut tué dans s:i propre demeure, il en fut de môme de Cousin, dit Belle* ville, et de Tourtat. Lescot fut plus heureux; il avait réussi à s'évader avec sa femme, mais leur maison fut pillée de fond en comble.
La mort du duc de Guise et de son frère le cardinal excita au plus haut degvé la rage du parti catholique. Ce fut, pour s'en venger, qu'il complota de faire assassiner le roi, qui était accusé d'en eue le principal auteur. Un moine jacobin de Sens, nommé frère Clément, avant demandé audience à Sa Majesté, fut introduit dans sa chambre. Au moment où il lui présentait une requête, ce scélérat lui plongea son poignard dans le ventre. Au prenne]- moment la blessure, quoique fort grave, ne semblait pas devoir être mortelle eî laissait que'que espoir de sauver sa vie, mais cette espérance ne lut pas de longue durée. Sa Majesté rendit le dernier soupir vers la fin du même jour, 1er aoûtl589.
La mort du roi lut pour le parti des Ligueur:: le sujet d'une grande joie. I ls pensaient que les chefs de l'année, ayant l'ait précédemment une guerre acharnée au roi de .Navarre, ne consentiraient jamais à le recevoir comme leur prince légitime, puisqu'il était hérétique Malgré ces apparences défavorables, il arriva au trône sans difficulté. Son avènement à la royauté causa même une allégresse générale.
En '1590, quelques Troyens qui s'étaient retirés à Châlons-sur-Marne pour se soustraire aux fureurs de la Ligue, tentèrent une entreprise dans le but de ramener leur bonne ville de Troyes sous l'obéissance du nouveau roi et de l'affranchir ainsi
de l'insolente tyrannie des Ligueurs. Leur tentative mal calculée eut une issue malheureuse, car elle échoua, ce qui leur suscita bien des ennuis et des peines.
Deux années s'étaient écoulées depuis que Henri IV était monté sur le trône, sans que la position des fidèles persécutés se fût améliorée. Enfin, parut un édit royal qui amena un favorable changement. Mais, comme on devait s'y attendre, le parti catholique ne cessait de harceler le roi pour l'amener à faire l'abjuration de ses prétendues erreurs et le ramener dans le sein de l'Eglise romaine qui se dit sainte, infaillible, seule véritable et hors de laquelle il n'y a point de salut. En 1593, le roi fit convoquer à Saint-Denis un certain nombre de prélats et de théologiens qui étaient chargés de l'éclairer, leur promettant de se rendre à ce qu'on exigeait de lui, si on parvenait à le convaincre qu'il n'était pas dans la vérité. Cette conversion, fruit de sa légèreté et du désir qu'il avait de plaire au plus grand nombre, lut bientôt opérée. Elle pénétra (Tune douleur profonde ceux qui étaient attachés de cœur à l'Evangile, mais elle fut pour le parti catholique le sujet d'une joie et d'un triomphe qui se conçoivent aisément. Cette prétendue conversion fut si lestement opérée que le pape lui-même, Clément VIII, ne voulut pas d'abord croire à sa sincérité, bien que
le roi eût envoyé auprès de lui le duc de Nevers, pour lui annoncer cette nouvelle. En refusant d'ajouter foi au changement réel des convictions religieuses du monarque, le pape donnait en cela la preuve d'un grand bon sens.
Enfin cependant, la ville de Troyes secoua le joug de la Ligue. Certes, il en était bien temps. Elle avait amené un tel débordement, une si grande immoralité qu'elle entraînait cette ville à sa ruine. Après être rentrée dans l'ordre, les autorités du lieu s'adressèrent par écrit à la ville de Reims, pour l'engager à suivre son exemple, en s'affranchissant aussi de l'odieuse tyrannie de la Ligue qui produisait partout des maux incalculables.
Si le pape Clément. VIII avait paru douter de la réelle conversion du roi, les Jésuites n'y croyaient pas davantage. Ils craignaient même que ce ne fût une adroite ruse pour favoriser d'autant plus le parti de la réforme. Ils résolurent donc de se débarrasser de ce frère équivoque en le faisant assassiner. Dans ce but, un de leurs acolytes, Jean Chastel, trouvant moyen de pénétrer dans la chambre du roi, le frappa de son poignard, mais le coup manqua son effet, car la blessure ne fut pas mortelle. Après avoir fait le procès du meurtrier, la Cour rendit un arrêt contre les Jésuites, ordonnant leur expulsion; mais on a chaque jour In preuve quelle n'y a pas réussi.
En 1594, une horrible peste fit d'innombrables victimes dans la ville de Troyes. Toutes les nuits on entendait le lugubre roulement de la charrette qui emmenait les cadavres au cimetière. Peu après, il y eut une grande famine causée par l'excessive cherté des vivres. Il ne manquait pris alors d'orateurs populaires pour exciter 1rs pauvres contre les riches qui fermaient leurs greniers, se gorgeant dans l'abondance et laissant mourir de faim les pauvres habitants. Cette accusation était fausse et dénuée de fondement ; aussi le conseil de ville fit publier partout que si ces prôneurs de trouble et de désordre étaient arrêtés, on les ferait jeter à la rivière.
Ici se termine le manuscrit de N. Pithou. L'àçe et les infirmités ne lui permirent pas, sans doute, de continuer ces intéressants récits pendant les trois années qui précédèrent sa mort, survenue en juin 1598. Bien que l'Église réformée ait été abîmée par le massacre de la Saint-Barthélémy, on a lieu de croire que ses faibles débris purent se reconstituer, mais nous manquons de documents sur les temps qui ont précédé le ministère de Charles Dclforterie. Celui-ci était pasteur de l'Église qui s'assemblait alors àSaint-MardSjdèsdCSS. Grâce à l'obligeance de M. Boutiol, nous avons été heureux de retrouver aux archives du Palais de Justice les registres de la susdite Église tenus par
le pasteur que nous avons nommé; ils embrassent, la période de 1664 à 1G85, époque de la révocation de redit de Nantes. Ces registres que nous avons copiés pour les déposer dans les archives de notre Eglise, indiquent un ceitain nombre de paroissiens dans les nombreuses localités suivantes : à Trêves, à Saint-Mards , au Grand ei au Petit- Dierrey, ùBœurs, à Saint-Maurice-aux-Riches- Hommes, à Mesnil-Sainl-Loup, à Estissac, à Aixcn-Othe, à Vaudeur, Villemoiron, Savières, Saint- Lyé, Vosnon, Villeneuve-l'Archevéque, Arté, les Loges près de Vaudeur, la Molhe- Saint -Loup, Ghenegy, A.uxon, Nailly, Yiliemore, Rigny-le-Ferron et Neuville-sur-Vanne;
Quand le 7 d'avril 1685, le pasteur Delforterie reçut l'acte, signé Guillaume de Ghavaudon, par lequel le culte était supprimé et interdit par ordre du roi, le temple devait être démoli, les biens de l'Eglise confisqués au profit de l'hospice de Troyes, avec quelle profonde douleur l'honorable pasteur de Saint-Mards dut s'éloigner de son troupeau, désormais délaissé, et prendre le chemin de l'exil. Nous savons qu'il put se retirer en Hollande avec sa nombreuse famille, car nous voyons son nom figurer parmi les pasteurs qui assistèrent au synode de Dordrect. Courtalon-Delaitre, curé de Sainte-Savine, qui a écrit une histoire de Troyes, dit en parlant de ce pasteur, qu'il n'avait rien de mauvais que sa religion !
Quelques pièces intéressantes que nous avons pu nous procurer prouvent que les fidèles, privés de pasteurs, sont néamoins demeurés fidèles à leurs convictions religieuses. Des personnes âgées se rappellent avoir vu dans leur jeunesse à Dierreyle-Grand et Dierrey-Saint-Julien, où les protestants étaient le plus nombreux, des enterrements qui se faisaient de nuit. Depuis un demi-siècle, il n'était plus question de réformés dans tout le département. Un jeune pasteur, M. Gerber, de Sainte- Marie-aux-Mines , après avoir entrepris à Troyes, dès 1834, une œuvre d'évangélisation et rassemblé les protestants venus de divers lieux que leur vocation ou profession avait attirés dans cette ville, a obtenu du gouvernement la création d'une place de pasteur, alliliée à la consistoriale de Meaux. L'ordonnance royale est du 6 septembre 1840. Jusqu'en 1845 le culte a été célébré dans un local privé et loué à cet eifet; dès lors et jusqu'en 1848, il l'a été dans les bâtiments de l'ancien Petit-Séminaire, rue du Flacon. En 1846, M. Gerber quitte son Église pour aller desservir celle d'Osse, dans les Basses-Pyrénées. Par ordonnance royale du 12 août de ladite année, M. Cabanis, ancien pasteur de Lezay (Deux -Sèvres), le remplace et reste à Troyes jusqu'en avril 1848, pour occuper le poste de pasteur à Meyrueis (Cantal). Par ordonnance du 15 juillet 1848, signée du général Gavaignac, pré-
sident de la République, le pasteur actuel Gh. L.-B. Recordon est appelé à desservir l'Église de Troyes. Le local du Petit -Séminaire qui servait aux assemblées du culte, ayant été retiré par la ville pour en faire une caserne provisoire, le culte est célébré dans une vaste salle, au rez-de-chaussée du no 35 de la rue de la Monnaie. En 1857, au mois de décembre, on creusa les fondations du temple actuel et la dédicace en eut lieu le 19 mai 1859. Ce temple, agréablement situé dans un des plus beaux quartiers de la ville, est au fond d'un jardin par lequel on passe pour s'y rendre. A côté est le presbytère. Nous croyons faire plaisir aux personnes qui portent de l'intérêt aux Églises protestantes, de reproduire ici une petite vignette de ce temple et de son presbytère.
Il nous a paru utile de faire un relevé de la liste des serviteurs de Dieu qui ont édifié l'ancienne Église de Troyes, dès l'époque de son origine jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, d'après les indications que nous avons pu recueillir soit dans le manuscrit de N. Pithou, soit ailleurs. Cette liste est sans doute incomplète ; peut-être, avec le temps et moyennant d'autres recherches, parviendra-t-on à combler les lacunes. En attendant, la voici telle que nous la connaissons :
Girard de Curlieu, natif d'Angoulême, dès 1558 à 1560.
l'aumier, Béarnais, dès mars 1560, à la lin de, l'année.
Jean Franelle, dit Dupin, de Dreux, dès 1561, à Noël.
Jacques Sorel, de Sezanne, envoyé par la classe des pasteurs de Neufchàtel en Suisse, en 1561, assassiné à Sainl- Mards en 1568.
Pierre Leroy, ancien moine carmélite, dès 1561 jusqu'en.. .
Antoine Carracciol, évèque du diocèse de Troyes, et pasteur dès le mois d'octobre 1561... jusqu'en... II meurt à Chàteauneuf, le 29 août 1570.
François Bourgoin, de Genève, dès le 30 avril 1563, mort à Céant-en-Othe, le 23 novembre 1565.
De la ('-liasse, de Genève, arrivé en 1570 et probablement pasteur jusqu'à la Saint-Barthélémy.
Dès lors, et jusqu'en 1633, nous manquons de renseignements.
Charles Delforterie, pasteur à Saint-Mards, jusqu'en 1685.
Toute personne sérieuse qui étudiera l'histoire il*1 nos pères, telle qu'elle nous a été transmise par
l'un de ses membres les> plus dévoués, se sentira pressée de bénir Dieu pour le calme dont nous jouissons après tant de sombres orages. Puisse l'esprit des pères revivre dans le cœur de leurs enfants ! Que Dieu, dans sa bonté, daigne accorder à l'Église actuelle, de marcher, comme celle qui l'a précédée, dans les voies de la piété, du zèle et du renoncement, sous le regard et la bénédiction de son divin Chef! Puisse-t-elle comprendre combien elle serait coupable de ne pas profiter de toutes les grâces dont elle jouit maintenant, sous la bienveillante administration des autorités qui nous régissent !
Troyes, le iP1 août 186-2.
Ch. recordon,
Pasteur,
13 Octobre 1851.— Wss, Ncocomens,