CHAPITRE
Origine et fondation de l'Église. — Arrivée de Jean Dubec des Essarts; son arrestation , son supplice. — Le cordclier Morel ; ses beaux commencements, sa défection. — Le colporteur Macé Moreau ; ses aventures, son supplice. — Antoine Caracciole promu a l'évéché de Troyes. — Arrivée de Michel Poncelet, dit le Picard. — Haine du cordelier contre l'évéque. — Rétractation de Caracciole dans l'église Saint-Jean. — Il reçoit la visite de Michel Poncelet, d'un libraire de Genève et de N. Pithou. — Aventures de Girardin et tortures de Jeanne Fournet, sa servante. — La statue de Notre-Dame de Pitié.
En 1539, vivait à Troyes un homme justement honoré, tant à cause de ses vastes et profondes connaissances, que pour l'intégrité de son caractère. Pierre Pithou était son nom. Il avait alors deux fils jumeaux, Jean et Nicolas, âgés de 15 ans, auxquels il faisait suivre les cours d'instruction qui se donnaient au collège, dont un nommé Jean Lange
était principal. A cette époque, il arriva dans la ville un personnage appelé Nicolas Sticler, d'origine flamande. Il était très-versé dans la latinité, et grâce aux recommandations de P. Pithou, chez lequel il demeurait en qualité de précepteur des deux jeunes gens, on lui confia la direction d'une des classes du collège.
En ce temps-là, on commençait en divers lieux à attaquer de front quelques-uns des abus les plus criants de l'Eglise romaine. Ils étaient signalés dans des écrits soit en vers, soit en prose, qu'on lisait en cachette et qu'on se prêtait mutuellement, mais en recommandant le plus profond secret.
Sticler en avait lu un grand nombre avec beaucoup d'intérêt. Jusqu'alors aucune voix ne s'était élevée dans la ville de Troyes pour protester contre le christianisme dégénéré de cette époque. Dans la crainte d'être découvert, puis révoqué de ses fonctions, livré à la justice, Sticler avait transcrit en caractères qui n'étaient connus que de lui seul, ces petits traités de polémique. Il les cachait soigneusement dans le grand coffre de ses deux élèves et profitait de leur absence pour les relire tout à son aise.
Le mystère dont il cherchait à s'entourer parut suspect aux deux espiègles. A leur tour ils épièrent l'absence de leur maître pour tâcher de surprendre son secret. Les voilà donc un jour occupés à
dérouler les manuscrits. Au premier moment ils n'y peuvent rien comprendre ; plus ils cherchent à en pénétrer le sens, et moins leurs efforts sont couronnés de succès. Cependant ils ne perdent point courage. Doués d'un esprit vif et pénétrant, ils finissent par découvrir le sens d'un mot. Qu'on juge de leur joie! Ce mot sera probablement la clé qui leur ouvrira l'intelligence des autres. En effet, à force de travail et de persévérance, tout le reste leur devient intelligible. Ils se mettent aussitôt en devoir de transcrire ces feuilles. Ils font plus; dans la crainte qu'elles ne leur soient ravies, ils s'appliquent, pour plus de sûreté, à les graver dans leur mémoire.
Sticler ignorant que son secret est découvert est de plus en plus frappé de l'intelligence précoce de ses élèves. Il leur donne un nouveau Testament en latin, ayant soin d'en souligner les passages qui doivent plus particulièrement fixer leur attention. Par ce moyen la lumière pénètre peu à peu dans leur esprit et dans leur cœur. A mesure que leurs yeux s'ouvrent à la vérité, ils voient tomber devant eux le prestige de tant de cérémonies et de vaines pratiques dans lesquelles on avait fait jusqu'alors consister toute la religion.
Frappé de l'effet produit sur de si jeunes cœurs par la lecture de l'Évangile, Sticler tâcha d'amener ses autres élèves à la connaissance des vérités du
salut. Il leur exposa la doctrine de la justification par la foi, que Luther, avec tant de raison, appelle articulum stantis mit cadentis Ecclesiœ. On vit alors combien il est vrai que la sainte parole de Dieu n'est pas faite seulement pour les esprits cultivés, mais qu'elle donne la sagesse aux plus simples et qu'elle fait que les yeux voient, comme l'a dit le Roi prophète. Ces jeunes gens, frappés de l'opposition qui existe entre certains enseignements de l'Église de Rome et ceux de l'Évangile, se sentirent de plus en plus attirés vers l'étude de la Bible. Le levain spirituel et pur avait fait fermenter la pâte; mais au lieu de parler de leurs nouvelles convictions avec mesure et discernement, il est probable qu'ils y mirent un peu trop du feu et de l'ardeur de la jeunesse. Le clergé s'en émut, et l'orage ne tarda pas à fondre sur la tête du jeune Jacques Collinet, qui était du village des Chapelles, à quelques lieues de Troyes. On l'accusa d'avoir tenu quelques propos préjudiciables à la marmite papale. Il fut arrêté, mis en prison, mais étant encore faible dans la foi et intimidé par de grandes menaces, il se rétracta, et fit amende honorable. Sticler comprit que, pour échapper à la tempête qui allait l'engloutir, il n'avait d'autre parti à prendre que de s'enfuir, et il se rendit aussitôt à Paris.
Cependant la sainte semence qu'il avait répan-
due ne tomba pas inutilement en terre, mais elle y germa et porta du fruit. De proche en proche elle gagna les cœurs, et Dieu, qui voulait se former dans cette ville un peuple et une Église, y suscita de zélés serviteurs. Le premier d'entre eux ne prêcha que par son martyre ; c'était un prêtre appelé Jean Dubec, natif des Essarts, près de Sézanne, en Brie. Comment fut-il touché de la grâce de Dieu et amené à la pure connaissance de sa parole, nous l'ignorons. Nous savons seulement que sa conscience n'étant plus à l'aise, il abandonna sa cure et ses fonctions, pour se rendre à Strasbourg, où florissait alors une Église française. Étant pauvre et sans ressources, il fut contraint, au bout d'un certain temps, de se retirer en un village du comté de Montbéliard, chez un pasteur appelé Etienne Fagot, qu'il connaissait et qu'il aimait en qualité de compatriote. Malheureusement l'épouse de ce pasteur, soit qu'elle ne partageât pas complètement les convictions de son mari, soit qu'elle souffrît d'un état de gêne, puisqu' alors le salaire des pasteurs était insuffisant à leurs besoins, ne fit pas à son hôte l'accueil qu'il en avait espéré. Il quitta donc la demeure de son ami pour aller se fixer à Montbéliard chez un nommé Nicolas Brocard, qui le reçut avec beaucoup de joie. Au bout d'un certain temps, craignant d'être trop à charge à son ami, Dubec manifesta le désir de retourner en son pays
pour y recueillir quelque peu d'argent qu'on lui devait et payer ses dettes. Il pria son ami Brocard de vouloir bien l'accompagner, ce à quoi ce dernier consentit volontiers. Arrivés auprès d'un prieuré non loin de Sézanne, Dubec désira visiter le prieur, avec lequel il avait eu précédemment des entretiens édifiants, et dont il connaissait la piété. A peine était-il entré chez le prieur, qu'un prêtre de Sézanne apporta à celui-ci des lettres qui lui étaient destinées. Ce prêtre, apercevant Dubec, le fixa avec attention et crut le reconnaître. Dubec craignant d'être découvert, se sentait mal à l'aise. Il se retira pour se rendre immédiatement aux Essarts en compagnie de son ami; puis, réfléchissant qu'il valait mieux n'y arriver qu'à la nuit, il s'arrêta en chemin dans un village qui n'en est pas éloigné. De son côté, le prêtre se hâta de retourner à Sézanne, alla promptement trouver le juge, et pressa celui-ci d'envoyer ses sergents à la poursuite de Dubec. Les sergents, sur l'ordre qui leur en fut donné, se mirent aussitôt en route, et après s'être donné beaucoup de peine, ils finirent par découvrir l'homme qu'ils devaient arrêter. L'ayant saisi ainsi que son compagnon, ils les conduisirent à Sézanne où ils furent mis en prison; mais Brocard, sur les sollicitations du comte de Montbéliard, ne tarda pas à recouvrer sa liberté. Quant à Dubec, il fut traduit en cour de Parle-
ment, puis condamné à être dégradé et brûlé vif. En conséquence, il fut renvoyé par devant le bailli de TroyeSj chargé de procéder à l'exécution de cet inique arrêt. La fermeté de sa foi et la constance qu'il fit paraître en présence du supplice, ne contribuèrent pas peu à fortifier le petit noyau de fidèles qui existait déjà dans cette ville. Dubec reçut avec joie la glorieuse couronne du martyre, au mois de juin 1543, en un lieu appelé le Champ Hatiol, situé à l'entrée du chemin qui conduit au village des Noës.
Après lui, la Providence de Dieu se servit d'un moine pour éclairer et affermir le petit troupeau des fidèles. Ce moine s'appelait Morel. Il était fils d'un bouiTelier de Troyes, et demeurait au couvent des Cordeliers. Pierre Pithou, qui avait déjà reçu de pures notions de la doctrine évangélique, par le moyen du célèbre Faber d'Étaples, avec lequel il était en grande relation d'amitié, fit la connaissance de Morel. Trouvant en lui beaucoup d'intelligence, il chercha à l'éclairer sur les vérités du salut; il lui prêta quelques bons livres de piété, et eut la joie de voir le cordelier se tourner vers le pur Évangile, et le prêcher avec beaucoup de force. On était alors eu 1544. Ses prédications produisirent un immense effet et contribuèrent beaucoup à l'affermissement du troupeau naissant, qui ne perdait jamais l'occasion de les entendre.
Hélas! pourquoi faut-il ajouter que le zèle de Morel ne fut pas de longue durée? Séduit par l'orgueil et convoitant de hautes dignités ecclésiastiques, il comprit que la route dans laquelle il s'était engagé était un obstacle à ce qu'il devînt le provincial de son Ordre; aussi, dès ce moment, il mit autant d'acharnement à attaquer l'Église naissante, qu'il avait fait preuve de zèle et d'ardeur à la défendre et à l'édifier. Cette chute fut pour la jeune Eglise un grand sujet de douleurs et de scandale. On jugeait bien que c'était l'ambition qui avait été le seul mobile de sa défection. Voulant lui appliquer cet adage latin : Honores permutant mores, c'est-à-dire, les honneurs changent les mœurs, on disait communément honores permutant Morel (les honneurs ont perverti Morel). Ce pauvre homme eut une triste et déplorable fin. L'histoire de sa chute, de ses mécomptes et de son endurcissement vient confirmer cette parole du Sauveur : Celui gui met la main à la charrue et qui regarde derrière lui, n'est point propre poulie royaume de Dieu. (S. Luc, ix, 62.)
En 1549, un nommé Macé Moreau, qui avait mené une vie fort licencieuse, eut occasion de se rendre à Genève où il reçut de salutaires impressions en apprenant à connaître la parole de Dieu. Un libraire appelé Laurent, de Normandie, s'engagea à se faire colporteur de livres saints en
France. Macé Moreau passa par Troyes; il alla voir une de ses anciennes connaissances, Jacques Cochet, qui avait reçu un grand profit des prédications de Morel, alors que celui-ci était encore fidèle. Macé lui raconta les grâces que Dieu lui avait faites à Genève et comment il avait été retiré de ses profondes ténèbres, puis amené à la pure lumière de la sainte parole. Son ami, ravi de joie et d'étonnement en apprenant ce changement si merveilleux, l'exhorta à user d'une extrême prudence pour ne point s'exposer à de graves dangers.
Le lendemain, Macé rencontra un nommé Nicolas Vautrin, dit le grand Colas, qui sortait de l'église St-Jean. Macé le connaissait de vieille date pour avoir acheté de lui des bourses, alors qu'il se livrait à un petit commerce de mercerie. Après avoir causé, tout en cheminant, Vautrin l'engagea à entrer chez lui. Là, Macé n'écoutant que son zèle et n'ayant aucune défiance de celui qui l'accueillait dans sa demeure, et qui était un papiste renforcé, lui parla de sa nouvelle profession de colporteur biblique. Il lui montra un petit livre publié en 1544 par un Picard, nommé Antoine Marcou, autrefois jacobin, et pour lors ministre de la parole de Dieu en l'église de Versoix, près de Genève. C'était un livre de controverse. Vautrin parcourut ce livre, qui excita vivement sa curiosité, et de-
manda à le garder jusqu'au lendemain. Après avoir vainement prié Macé de rester et de souper avec lui, il l'engagea à revenir le voir au plus tôt. Le colporteur s'étant retiré, Vautrin n'eut rien de plus pressé que d'aller montrer ce livre au vicaire d3 St-Jean qui, à cette lecture, s'émut de colère et d'indignation, ce 11 faut faire arrêter ce misérable •' s'écria-t-il; mais auparavant, il est nécessaire de savoir où il a placé son dangereux dépôt de livres. » Macé, fidèle à sa promesse, ne tarde pas à retourner chez l'ami qui lui a fait un si aimable accueil. Celui-ci fait semblant d'avoir été touché, convaincu par la lecture du livre qui lui a été prêté. Pendant quu l'entretien se prolonge, Vautrin fait appeler secrètement le lieutenant criminel Marc Champy, qui ne tarde pas à se présenter. Ce lieutenant, qui avait précédemment reçu de bonnes impressions religieuses, mais qui était retourné au monde, interroge le colporteur, l'oblige à lui présenter sa balle, et en déclare le contenu comme étant très-dangereux. En conséquence, il l'arrête et le fait conduire en prison. Durant les nombreux interrogatoires qu'il eut à subir, Macé rendit à la vérité le plus beau témoignage. Après une assez longue détention, survint un arrêt du Parlement, qui confirmait la première sentence de Champy, et en vertu de laquelle Macé était condamné à être brûlé vif. Comme il était en chemin pour aller su-
bir sa sentence, il éleva les yeux vers le ciel, et d'un cœur joyeux et serein, il se mit à chanter :
Quand j'ai bien à mon cas pensJ Vur chose me reconforte, Quand mon corps sera trépassé Mon âme ne sera pas morte.
C'était le commencement d'un cantique de l'époque, qui exprimait les sublimes espérances du chrétien, appelé à donner sa vie pour le nom de son Sauveur. Il le chanta en entier, montrant ainsi que loin d'en avoir honte, il était heureux de mourir pour confesser son adorable maître. Arrivé sur la place de Saint-Pierre, en face du grand portail de la cathédrale, il monta sans trouble ni frayeur sur le bûcher où son corps allait être réduit en cendres et il rendit son âme à Dieu, en implorant sa miséricorde, au nom de Jésus-Christ. C'était le 48 octobre 4549.
En 4550, Antoine Caracciole, fils de Jean, prince de Melpha, quitta l'abbaye de Saint- Victor, à Paris, pour venir occuper le siège épiscopal de Troyes. Son arrivée fut saluée avec joie par tous ceux qui prenaient plaisir à entendre la pure prédication de la parole de Dieu, parce qu'il l'annonçait non-seulement avec talent, mais encore avec beaucoup de force et de fidélité. Ses prédications attiraient un immense auditoire. On était ravi des
grâces de sa brillante éloquence; ce qui en rehaussait encore le prix, c'est qu'on n'avait pas souvenir d'avoir vu un évêque monter en chaire.
Quelques mois après l'arrivée de l'évêque, un nommé Michel Poncelet, dit le Picard, cardeur de laine, homme simple et sans instruction, mais éclairé par l'étude de la sainte parole de Dieu, vint à Troyes. Il s'arrêta d'abord à Bré viandes qui n'en est pas éloigné , parce qu'il tenait à y visiter des amis qu'il savait fort bien disposés en faveur de l'Évangile. Nicolas Pithou ayant ouï parler des bénédictions spirituelles que cet humble serviteur de Dieu avait reçues, alla le voir en ce lieu. Les amis de Michel avaient tant de joie à l'entendre leur expliquer les Écritures, qu'ils prièrent Pithou de l'engager à se fixer à Troyes, afin de prendre soin de l'Église naissante en attendant qu'elle fût pourvue d'un Pasteur. Michel s'élait d'abord proposé de retourner à Genève où il s'était développé et affermi dans la connaissance des vérités du salut. Cependant, sur les instances qui lui furent faites, il se décida à aller chercher son ménage à Meaux, en Brie, pour s'établir à Troyes. Dès son arrivée, il s'occupa à tenir des réunions d'édification par le moyen desquelles il fit beaucoup de bien. Il fut un instrument béni de Dieu pour le salut et la conversion d'un grand nombre d'âmes. On peut citer entr'autres le cordonnier Martin Fournet qui
fut en grande édification par sa foi et par sa vie. Quand plus tard, il ne fut plus permis de jouir de la liberté de conscience et de culte, Fournet, malgré son âge avancé et ses infirmités, se décida à aller se fixer à Genève, avec sa famille. Il y mourut peu de temps après dans la paix de son Sauveur. Le cordelier Morel qui était devenu l'un des plus fougueux adversaires des nouveaux réformés, après en avoir été l'ami et le soutien, saisissait toutes les occasions d'entraver le ministère de l'évêque et de lui nuire. Dans ce but, il anima contre lui le clergé alors fort nombreux et l'invita à le dénoncer à l'archevêque de Sens comme étant suspect et entaché d'hérésie. Caracciole, voyant l'orage gronder sur sa tête, prit conseil de deux moines en qui il avait grande confiance. L'un était Nicolas Boucherat, abbé de Citeaux, et l'autre La Ferté, abbé de la Ghallade, en Lorraine. Le premier est d'avis que l'évêque tienne tête à Morel et à son parti ; l'autre, au contraire veut que Caracciole use de certains ménagements pour conserver son évêché. Michel Fartrier, curé de Saint-Jean, homme peu honorable, finit par engager l'évêque à faire une rétractation publique de ses erreurs. Il serait trop long de rappeler ici les ignobles motifs qu'il mit en avant pour l'y décider. Cette rétractation devait avoir lieu le soir du dimanche suivant, dans l'église Saint-Jean.
Quand ce jour fut arrivé, l'évêque se trouva dans une très-grande perplexité. Durant tout son repas, il ne fit que gémir et soupirer, se sentant mal à l'aise avec sa conscience qui lui reprochait l'infidélité dont il allait se rendre coupable. N. Pithou, affligé du scandale que cette défection allait causer à l'Église évangélique, se rendit auprès de lui pour l'exhorter à ne point' commettre une faute si grave. Il crut un moment, ainsi que beaucoup d'autres, que l'évêque ne faiblirait point, et que, loin d'abjurer les saintes vérités de la foi, il les soutiendrait avec force , en s'appuyant sur les saintes Ecritures.
Garacciole paraissant touché de ses exhortations exprima le désir que les réformés vinssent l'entendre en grand nombre et prissent note des idées qu'il se proposait de développer dans sa prédication. Plein de joie et d'espérance, Nicolas Pithou et ses amis ne manquèrent pas de se rendre à l'église Saint-Jean à l'heure convenue. L'église ne tarda pas à se remplir d'auditeurs, plus ou moins bien disposés en faveur de l'orateur qui allait se faire entendre. L'évêque. monta en chaire ; mais quelle ne fut pas la consternation, la douleur de ses véritables amis en l'entendant se mettre en opposition avec tout ce qu'il avait précédemment prêché avec tant de force et de courage. L'étonnement des fidèles fut si grand, leur douleur si vive et si profonde, que la plupart d'entr'eux quittèrent leurs
places, retournèrent dans leurs demeures et dès ce moment rompirent toutes relations avec l'évoque apostat.
Le pauvre évèque était néanmoins fort à plaindre. Il était souvent agité par d'affreux remords. Jl regrettait de n'avoir plus à sa portée certains bons livres de piété qu'on lui prêtait auparavant. Sur ces entrefaites arriva à Troyes un libraire de Genève abondamment pourvu de tous les excellents livres qui se publiaient dans cette ville. Pithou crut devoir en donner avis à l'évêque en lui envoyant le catalogue de ces livres. Caracciole en désigna un certain nombre et désira être mis en communication avec ce libraire. Celui-ci, informé de la conduite de l'évêque et affligé de son infidélité, hésita à se rendre auprès de lui; mais comme Michel le Picard désirait avoir une occasion favorable de conférer avec l'évêque, sans être connu ni remarqué, il pressa tant le libraire, qu'il le décida à se rendre à l'évêché en lui offrant de l'accompagner. Nicolas Pithou voulut aussi aller avec eux auprès de Monseigneur. Quand ils furent introduits, l'évêque prenant Michel pour le libraire, entra en conversation avec lui. De propos en propos, le fidèle Michel en vint à reprocher à l'évêque sa faiblesse et sa lâcheté. Il lui montra combien il avait été un grand sujet de scandale et d'affliction pour ceux qu'auparavant il avait tant édifiés.
Il le mit en présence du jugement de Dieu qui ne saurait laisser impunie une faute si grave, une chute si affligeante. Il lui rappela les tendres bontés du Seigneur pour tous ceux qui reviennent à lui avec douleur et avec larmes. Il somma l'évèque de rentrer sérieusement en lui-même et de confesser publiquement ses torts, afin de lever le scandale qu'il avait causé dans l'Église.
L'évoque fut tout surpris d'entendre un homme du peuple lui parler avec autant d'énergie. Ce langage empreint d'onction et de charité lui toucha le cœur au point de lui faire verser des larmes. Il s'excusa, s'humilia, reconnut franchement sa faute, et exprima le désir de la réparer à l'avenir.
Au commencement de l'année \ 554, Pierre Pithou, le père, tomba gravement malade. Ce digne homme connaissait depuis un certain nombre d'années les vérités du salut. Le point si important de la justification par la foi aux seuls mérites de Jésus-Christ lui était clair et familier. Néanmoins il continuait encore à aller à la messe, grâce à un certain livre faussement attribué à Martin Luther, et qui avait pour titre : Le Calendrier qui dispense l'homme fidèle et lui permet de se trouver à la messe et aux vêpres des catholiques, à cause des Psaumes, des Prières, de l'Évangile, de l'Oraison dominicale et autres telles choses bonnes qu'on y dit et chante, quoiqu'il y ait du vice mêlé. Son fils
Nicolas ayant vu ce livre entre les mains de son frère jumeau, le prit et le jeta au feu, afin qu'il ne fût plus à leur digne père une pierre d'achoppement. Il y avait un point sur lequel le vieillard n'avait pas encore d'idée nette et précise, c'était celui de la sainte Cène. Son fils Nicolas eut la joie de le lui faire bien saisir, en lui exposant les passages des saintes Écritures qui en déterminent le sens. Dès ce moment, ce digne homme demeura ferme en la profession de l'Évangile, et ne voulut plus prendre part aux pratiques et aux cérémonies de l'Église romaine. Quelques parentes qui y étaient très-attachées, le voyant en grand danger de mort, tentèrent vainement de l'engager à se confesser à un prêtre. 11 repoussa leurs instances, parce qu'il avait, disait-il, le bonheur de connaître et de posséder dans son cœur Celui qui seul a le pouvoir de perdre et de sauver, et qui a dit dans sa parole : Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés; je vous soulagerai, et vous trouverez le repos de vos âmes. (Math, xi, 28.)
Son médecin, Barthélémy Allion, membre zélé de l'Église évangélique, voyant que le malade approchait de sa fin, crut devoir en prévenir ses fils et son gendre Nevelet. Ceux-ci firent venir le fidèle Michel que le vieillard connaissait pour l'avoir vu plusieurs fois chez ses fils. Il l'avait même entendu dans des réunions d'édification qui avaient lieu dans
la maison du docteur. Dès que Michel parut, le malade le reconnut, sa face s'illumina, la joie brilla dans ses yeux, et lui tendant affectueusement la main, il lui exprima le bonheur qu'il éprouvait à le voir, en lui disant : Eh, vous voilà, mon ami/ Michel s'approcha du lit, se mit à genoux et pria à haute voix avec beaucoup de ferveur. Il interrogea le malade sur sa foi et sur ses espérances, lui parla du Seigneur Jésus, l'unique sauveur des pécheurs et du bonheur qu'il y a à le connaître et à l'aimer.
Les paroles de Michel furent tellement bénies d'en haut, que le vieillard prouva par ses dernières paroles qu'il avait bien la paix et la joie de son salut; puis, joignant les mains, il entra dans une courte agonie, et remit paisiblement son âme entre les mains de son fidèle Créateur, le 17 avril 1554. Ayant eu des soupçons sur la cause de sa mort, on fit l'autopsie du cadavre, et l'on crut avoir la triste preuve que le poison avait abrégé ses jours. Dans quel but et par quel motif une main criminelle avait-elle travaillé à hâter sa fin? C'est ce qui ne sera révélé que dans le grand jour, où tout sera mis en évidence, et où les secrets des cœurs seront manifestés.
L'état de l'Église évangélique était pour lors assez prospère et paisible, mais peu s'en fallut qu'il ne fût tout à coup troublé. On était en 1555. Un nommé Pierre Girardin, natif d'Ervy, enquê-
teur au bailliage de Troyes, rencontra un jour devant sa porte un prêtre de l'hospice de Saint-Bernard (1), nommé messire Pierre, qui demeurait dans la maison attenant à la sienne. Ce prêtre était un homme très-méchant et fort dangereux. On disait qu'il avait été contraint de quitter son pays pour un meurtre qu'il avait commis. Bien que Girardin connût l'Evangile et en fit profession, il avait le grand défaut d'être caustique et railleur. En l'entendant, quelqu'un qui ne l'aurait pas connu aurait eu de la peine à découvrir son sentiment en fait de religion. C'était pour lui un moyen de ne pas se compromettre et d'éviter des désagréments. Girardin aborde le prêtre et le met si mal à l'aise par ses malins propos, que celui-ci n'y voit qu'une intention de l'olfenser. Il s'en plaint à quelques personnes qui lui conseillent de profiter de la première et bonne occasion qui se présentera pour le punir de sa malignité et s'en venger. En conséquence, il combine un plan avec messire Biaise Drouyneau, vicaire de la Madelaine, et ne tarde pas
(1) Le centre de son emplacement est représenté aujourd'hui par l'hôtel de France, n° 20, de la place de la Bonneterie, t.'t n° 55 de la rue de la Monnaie.
Cette note topographique et les suivantes sont puisées dans la Bévue étymologique et historique de M. Corrard de Breban, intitulée : Us Rues de Troyes, anciennes et modernes.
à le mettre à exécution. Ce plan, c'était de gagner le jeune domestique de Girardin, nommé Antoine Varoclé, bien connu pour papiste, et de le charger de veiller avec soin sur tout ce qui se passerait dans la maison de son maître.
Michel Poncelet allait souvent dans cette maison, pour y tenir des assemblées d'édification. Quand celles-ci devaient avoir lieu, Girardin avait soin d'envoyer son domestique faire des commissions, pour ne pas être décelé par lui. Comme cela revenait assez souvent, le rusé serviteur soupçonna qu'en son absence il se passait des choses qu'on tenait à lui cacher. Or, comme le jour de Pâques, son maître l'avait envoyé quelque part, Varoclé fit semblant de partir, puis, revenant sur ses pas, s'introduisit tout doucement et sans bruit dans la maison, et se blottit dans une chambre attenante à celle de son maître. Celui-ci se croyant en lieu de sûreté, puisque les portes étaient bien fermées, prêia l'oreille aux discours de Michel, qui parlait à voix basse. Le serviteur étant sorti de sa retraite, alla raconter le fait à l'un de ses amis qui était clerc au greffe. Ce clerc, à son tour, en parla à un autre qui, charitablement, crut devoir en informer Girardin. Pour éviter à l'avenir l'espionnage de Varoclé, car à cette époque une délation de cette nature pouvait avoir les plus graves conséquences, Girardin comprit qu'il devait se débarras-
ser de son domestique, en cherchant quelque prétexte pour le renvoyer de son service. Celui-ci ayant commis une faute, Girardin profita de l'occasion pour le tancer vivement... et le frapper. Yarcclé, transporté de colère, sort, s'en va et court chez le vicaire Drouyneau. Il lui raconta qu'un certain petit homme venait assez souvent chez son maître, que la domestique, nommée Jeanne Fournet, avait ordre de l'aller chercher; qu'une fois entré dans la maison, on en fermait soigneusement les portes, puis, que cet inconnu lisait, priait, prêchait, mais à voix basse. Il ajouta que Girardin avait coutume de le faire soriir de la maison, lui Varoclé, en se servant pour cela tantôt d'un prétexte, tantôt d'un autre.
Le vicaire enchanté de ces révélations, conduil Varoclé chez le lieutenant criminel pour y faire sa déposition, et lui-même dépose à sou tour que, portant un jour le saint Sacrement à la femme de Girardin malade, il rencontra sur l'escalier le mari qui se montra plein d'irrévérence envers la sainte hostie; car, en voyant le saint calice, il dit avec mépris, en le montrant du doigt : Qu'est-ce que cela ? sans s'agenouiller ni donner aucune marque de respect et d'adoration. Au même instant arrive messire de Saint-Bernard, qui vient aussi déposer sa plainte. Il dit qu'il a vu entre les mains de la servante Jeanne Fournet un nouveau Testament
en français, qu'il l'a entendu plusieurs fois chanter des Psaumes de Marot, et qu'il l'a vue jetant dans la rue, en temps de carême, des plumes de volailles. Sur ces dépositions, prise de corps est décrétée contre Girardin, sa femme et Jeanne Fournet. Girardin informé à temps prit la fuite ; les deux autres se cachèrent chez des amis.
Girardin fut ajourné à trois jours pour répondre aux charges et accusations portées contre lui. Il fut décidé que ses biens seraient saisis après en avoir fait l'inventaire. En conséquence, le lieutenant criminel Jacquinet, accompagné de ses serments, se rendit à la demeure de Girardin, pour procéder à ce dit inventaire. A peine y était-il entré, que Jeanne Fournet se disposait à y entrer aussi pour prendre quelque meuble, quand un voisin, parent de la femme de Girardin, nommé Simon d'Estambert, se hâta d'accourir et lui dit : Eh, pauvre fille, arrête, tu vas te perdre! puis il in rouvrit de son manteau et l'emmena chez lui. C'est ainsi qu'elle échappa aux poursuites du lieutenant criminel, par un effet de la bonté de Dieu qui veillait sur elle. Craignant d'être à charge à son hôte, elle ne voulut pas séjourner plus longtemps chez lui. Son frère Guillaume, qui était libraire et qui avait la crainte de Dieu, voulut l'engager à se rendre chez leur père; mais comme le bruit courait qu'elle avait été arrêtée et mise en
prison, elle jugea plus prudent de se retirer chez Michel Àngenoust, qui était marchand drapier. Bien qu'il lut catholique zélé, il la reçut chez lui avec empressement et s'intéressa vivement à elle, parce qu'il était fort lié d'amitié avec le père de Jeanne. Il plaida sa cause auprès du lieutenant criminel, qui répondit qu'on n'avait qu'à la lui présenter, en ajoutant avec serment, qu'il ne lui serait fait aucun mal. Angenoust se fiant à cette parole, la conduisit auprès de lui, mais aussitôt, le lieutenant foulant aux pieds sa promesse, fit jeter Jeanne en prison.
Le lieutenant Jacquinet procédant à l'inventaire du mobilier de Girardin, trouva en son étude, un cahier de papier blanc, à la fin duquel était la liste des membres de l'Église. Tout joyeux de cette découverte, qui devait amener l'arrestation et l'emprisonnement d'un si grand nombre de Huguenots, comme on les appelait alors, Jacquinet en fit part à quelques-uns de ses amis zélés papistes. Cette nouvelle ne tarda pas à transpirer; aussitôt bon nombre de fidèles se hâtèrent de prendre la fuite. Le lieutenant, qui ne demandait que charrette brisée (bien qu'il eût autrefois paru goûter les sentiments de la réformé), résolut d'aller, avec la liste qu'il avait entre les mains, faire une enquête secrète dans les maisons des réformés, espérant y découvrir des livres de piété qui, pour lors, étaient
si sévèrement prohibés. Il aurait ainsi sujet de verbaliser contre eux et de les traduire en jugement ; mais, pour ne pas paraître agir avec trop de précipitation, il fit cette enquête sous prétexte de découvrir la retraite de Michel Poncelet. En conséquence, suivi d'un grand nombre de sergents, il se mit en devoir de faire partout de minutieuses perquisitions. Peine inutile! Les réformés, agissant avec prudence, avaient placé en lieu de sûreté tout ce qui aurait pu les compromettre. Il y eut cependant un peintre, nommé Claude de Saint-Loup, qui courut un grand danger. Il demeurait en face des Cordeliers, à l'entrée de la rue du Paon. Le lieutenant et les sergents montaient déjà l'escalier de la maison, quand le peintre, qui n'avait pas été averti assez à temps, courut en toute hâte porter ses livres au grenier. Les sergents ayant fouillé, visité partout, dans le bas de la maison, voulurent monter au grenier, mais Dieu permit qu'ils n'aperçussent point ces livres, bien qu'ils fussent épars sur le plancher. Michel Poncelet ne fut point découvert. Le bon Dieu fit éclater la merveilleuse protection dont il le couvrait, car un jour que les sergents entraient dans une maison et qu'il en sortait, lui, ignorant qu'on venait l'y chercher, passa à côté d'eux, et ils se saluèrent fort poliment.
Dans la crainte que la pauvre Jeanne Fournet, toujours prisonnière, pressée par les tourments
qu'on devait lui faire subir, ne vint à nommer ceux qui assistaient aux réunions d'édification qui se faisaient chez son maître, il fut résolu qu'en attendant l'issue de cette affaire, Michel Poncelet sortirait de la ville et s'en retirerait pour quelque temps.
Le lieutenant criminel ne tarda pas à procéder à l'interrogatoire de Jeanne, en employant tous les moyens possibles pour l'engager à faire de compromettants aveux. « Viens! lui disait-il, approche! tu es une belle fille; voudrais-tu te perdre par ta faute? Je sais que ton intention est de te retirer à Genève; eh bien, si tu le veux, je te ferai accompagner jusqu'à cinquante lieues d'ici, et conduire en toute sûreté. Je te donnerai l'argent nécessaire pour ton voyage, mais à une condition! c'est que tu m'avoues qu'il s'est fait des réunions chez ton maître, c'est que tu me fasses connaître les noms de ceux qui avaient coutume de s'y rendre. Quel est le nom de celui qui prêchait dans ces réunions et chez qui se tient-il caché? » Ces instances et ces promesses ne firent point fléchir la pauvre Jeanne qui, pour rien au monde, n'aurait consenti à trahir son secret. Nous nous garderons bien de rapporter ici les sales et dégoûtants propos que ce vil misérable adressait à cette jeune fille en l'interrogeant. Voyant qu'il n'en pouvait obtenir aucun aveu, il la fit mettre à la torture. L'exécution de
celte horrible sentence fut confiée à un conseiller du juge présidial, nommé Pierre Feloux. Cet homme irascible et barbare fit preuve d'une grande cruauté. La question lui fut donnée avec autant d'inhumanité que pour les brigands et les assassins. Vaincue par l'excès de la souffrance, cette pauvre fille jetait des cris lamentables, mais ce juge brutal et sans entrailles n'en paraissait point ému. 0 mon Dieu, disait-elle en fondant en larmes, mon Dieu! assiste-moi ! soutiens-moi par la vertu de ton Saint-Esprit/ Tu as dit dans ta parole : « Invoque-moi dans ta 'détresse, je t'en délivrerai et tu m'en glorifieras. » (Ps. l, 15.) Seigneur, je te réclame, je t'appelle à mon aide! Alors Feloux lui cria : Prie plutôt la bonne Vierge Marie! — Eh, répondit la pauvre fille , elle est maintenant bienheureuse, car elle est au Paradis. Sur cette réponse, Feloux s'adressant à ceux qui la torturaient, leur dit : Vous le voyez! elle en est, elle en est, tirez plus fort ! Deux sergents de la religion romaine, dont l'un nommé Jean Deverd et l'autre Claude Tisserand, qui assistaient à cet aifreux spectacle, furent contraints de se retirer, vaincus par la douleur et par les larmes. Dieu soutint tellement le courage héroïque de sa fidèle servante, qu'il ne fut décidément pas possible de lui arracher le moindre aveu. Elle aimait mieux mourir que de i ompromettre un seul de ses frères en la foi. Après
avoir été ainsi brisée et torturée, elle ne pouvait plus porter ses mains à sa bouche. Elle demeura impotente pendant le reste de ses jours.
(iirardin fut condamné par défaut à être brûlé en effigie, et Jeanne, d'assister à l'exécution de la sentence. La femme de Girardin fut condamnée à assister à une petite messe qu'elle ferait dire dans l'église de la Madelaine. Ces arrêts furent ponctuellement exécutés; mais comme la pauvre Jeanne était perdue de tous ses membres et incapable de se mouvoir, on la traîna à l'endroit où la sentence devait recevoir son exécution. Dès qu'elle eut un peu recouvré ses forces, elle prit le parti d'accompagner son vieux père à Genève, où elle put terminer sa vie en paix.
Girardin ayant pris connaissance du jugement qui le condamnait, en appela à la cour du Parlement. Celle-ci le renvoya par devant le bailli de Vitry, en Pertois, ou son lieutenant-criminel. Là on entendit les témoins à charge, mais leurs dépositions ne s'accordaient pas ; celles de messire Pierre et du vicaire Drouyneau étaient si peu satisfaisantes, que peu s'en fallut qu'ils ne fussent arrêtés eux-mêmes, comme faux témoins , guidés uniquement par la haine et par la passion. Girardin fut libéré, réintégré dans tous ses droits et rentra en possession de tous ses biens; mais on lui donna dès lors le sobriquet de Maubrulé. Ce
jugement équitable ranima le zèle et le courage des fidèles. Ils recommencèrent à tenir leurs petites et modestes assemblées avec un peu moins de crainte qu'auparavant.
À peine cette tourmente était-elle passée qu'il en survint une autre dont les suites furent graves.
Il y avait sur le portail de l'IIôtel-Dieu, du côté où jadis était le Palais (maintenant place du Préau», une statue en pierre, appelée Notre-Dame de Pitié. Elle était en fort grande vénération à cause des guérisons et des miracles qu'on lui attribuait: aussi bon nombre de femmes dévotes venaient s'agenouiller devant elle et implorer son assistance. Le 9 septembre 1555, jour de la Conception de Notre- Dame, l'une de ces dévotes arriva devant ledit portail, se mit à genoux et récita ses oraisons; puis, jetant un regard suppliant vers la statue, que vitelle ! ô surprise, ô douleur, la sainte n'avait plus de tête. Elle poussa aussitôt de grands cris de douleur et d'indignation à cause de l'outrage qui avait été fait à cette image vénérée, en la privant de son chef. Le bruit de cet horrible attentat ne tarda pas à se répandre dans la ville. La foule s<.' rassembla et ne manqua pas d'accuser les Huguenots d'être les auteurs de cet odieux forfait. Cependant, un peu plus tard on retrouva la tête, au pied du mur, dans la cour de l'hospice. On la remit en place, mais en secret, et quand le peuple la vit de
nouveau, il se mit à crier au miracle. Cette tête étant en craie et ayant séjourné dans l'humidité, on prétendit qu'elle pleurait et demandait ainsi réparation de l'outrage qui lui avait été fait. Les prêtres se rassemblèrent et firent une procession solennelle. L'irritation du peuple était grande et il ne manquait pas de fanatiques pour l'exciter encore davantage en le poussant à se ruer sur les huguenots. Ceux-ci étaient cependant parfaitement innocents, comme l'événement ne tarda pas à le prouver. Ils n'en étaient pas moins dans d'horribles angoisses, car ils s'attendaient à chaque instant aux plus grands malheurs. Ils se hâtaient de mettre en sûreté leurs effets les plus précieux dans la crainte d'un pillage. Cependant, Dieu dans sa bonté, eut compassion d'eux, en contenant cette multitude effrénée; puis l'orage s'apaisa peu à peu et Ton rentra dans le calme. Une dame pieuse fit faire à ses frais une autre statue qui fut même en plus grande vénération que la précédente. L'opinion publique n'en persistait pas moins à affirmer qu'il n'y avait que les huguenots assez impies et audacieux pour avoir pu commettre un si grand sacrilège.
A quelque temps de là, un moine de l'Hôtel- Dieu, nommé messire Fiacre, tomba grièvement malade. Se voyant en grand danger de mort et près de s'en aller rendre compte devant Dieu ,
touché de crainte et de remords, il fit appeler un prêtre, de même que les principaux notables de la ville. Quand ils furent tous auprès de son lit, ils fit- l'aveu d'être le seul auteur de l'attentat qui avait causé tant d'émotion. 11 ne craignit pas de reconnaître qu'il ne l'avait fait que par un zèle, sans doute mal entendu, afin d'en faire accuser les huguenots et amener ainsi leur complète extermination.