CHAPITRE II
Les processions blanches. — Voyage de l'Évèque ii Rome. — Son passage par Genève à son retour. — Sa visite à Calvin. — Laboudevière dit Chamarin, sa conversion, son supplice. — Jean Marchant et Guillaume Fourteau. — Rixe entre les prêtres et les vicaires de Saint-Etienne. — Dangers courus par les fidèles à cette occasion. — Claude Portesaint; son massacre. — Histoire de Jean de Cannes, son arrestation. — Passage par Troyes du ministre Macart de Genève. — Visite de Belin , lieutenant particulier, à de Gannes , en prison. — Passage par Troyes du ministre Larivière. — Girard de Corlieu, pasteur à Troyes. — Suite de l'histoire de Jean de Gannes, qui reçoit en prison la visite de Mesdames de Chamgobert et de Valentigny.— Délivrance merveilleuse de de Gannes.— Triste fin de l'orfèvre Guillaume de Marisy. — Aventures de l'apothicaire Innocent de la Huproie.
En 4556, il y eut au printemps et en été une très-grande sécheresse. Depuis l'époque du carême, le ciel semblait d'airain. Il ne tomba un peu de pluie que la veille de la Fête-Dieu. Toutes les récoltes étaient dans un état languissant faute d'eau. Dans le but d'amener un changement favorable et d'obtenir d'abondantes pluies , on eut recours aux Processions blanches. Celles-ci devaient être comme on n'en avait encore jamais vu de pareilles. Tous les villages des environs de Troyes, dans un rayon de cinq à six lieues, décidèrent, d'après l'avis de leurs prêtres, que tous les enfants de l'un et
de l'autre sexe , en âge de supporter la fatigue du voyage, marcheraient deux à deux, nu-pieds, affublés d'un linceul pour tout vêtement; que l'un d'entr'eux chanterait les litanies de la Vierge et des Saints, auxquelles tous les autres répondraient par les Ora pro nobis. Ils devaient se rendre à la cathédrale de Saint-Pierre, pour y présenter leurs offrandes devant les châsses de sainte Hélène et de sainte Mabhie, les priant d'intercéder pour obtenir la pluie si nécessaire et tant désirée. Dans tous les villages par où la procession devait passer, il y avait des tables dressées et des tonneaux de vin pour nourrir et désaltérer ces jeunes pèlerins. A Troyes, il en était de même. Il y avait aussi, mais à part, des processions d'hommes et de femmes, n'ayant d'autre vêtement qu'un linceul. La chaleur étant très-intense, on profitait de la fraîcheur de la nuit pour retourner chacun chez soi, non plus en rangs, mais pêle-mêle et sans distinction d'âge ni de sexe. L'histoire rapporte qu'il se commit d'innombrables outrages à la pudeur.
En quelques lieux on joua des scènes de la Passion du Sauveur. Il arriva quelque part que celui qui était chargé de figurer Jésus-Christ , marchait tout nu, lié , garrotté et conduit par deux autres qui représentaient les bourreaux le menant au supplice, ayant en main des verges dont ils le frappnient. Ceux-ci remplirent si bien leur rôle, que le
pauvre infortuné en mourut pou de jours après. L'auteur du récit ajoute que si, dans une autre localité, proche de la ville, on eût moins épargné les coups de verges à celui qui jouait le même rôle, cela l'aurait si bien mortifié et rafraîchi, qu'on ne l'eût pas, la nuit suivante, surpris en flagrant délit d'adultère avec celîe qui représentait la vierge Marie.
Les habitants de Troyes, de toute classe et de tout rang s'empressèrent d'imiter l'exemple des gens de la campagne. A tous les coins de rue on voyait des autels avec statues et cierges allumés, devant lesquels la multitude s'agenouillait pour réciter des oraisons. On allait d'une église à une autre, dans le costume par trop simple dont nous avons parlé. C'est de là que vint le nom de processions blanches qui leur fut donné. Ces excès de fanatisme étaient portés si loin, qu'on regardait de travers et avec indignation ceux qui, attachés de cœur aux enseignements de la parole de Dieu, repoussaient de telles pratiques et cérémonies. On se moquait d'eux tout ouvertement; on les appelait des mécréants et des impies.
Les autorités de la ville craignant qu'en un temps de sécheresse aussi prolongé , il ne se trouvât des boutefeux pour causer d'aussi grands dommages que cela était arrivé à Tonnerre, décidèrent de faire garder les portes de la ville et d'établir des
gardes de nuit. Cela mit fin à toutes ces mômeries.
Les assemblées religieuses des réformés continuèrent a se faire, tantôt dans la ville, tantôt dans îa campagne, en usant de certaines précautions pour qu'elles ne fussent pas troublées. 11 arriva néanmoins qu'une réunion qui se tenait un certain jour, près du couvent des Chartreux, faillit avoir de fâcheuses suites. Quelques campagnards se rendant à Troyes, passèrent auprès du lieu où l'on était rassemblé. A la vue de cette multitude réunie dont ils ne comprenaient pas le but, la peur les prit et ils précipitèrent leur marche vers la ville. Chemin faisant, ils rencontrèrent un frère convers , Guillaume Lambinet qui était en course pour les affaires de son couvent. Ils lui firent un récit aussi exagéré que ridicule de ce qu'ils croyaient avoir vu et entendu. Le frère convers ne tarda pas à soupçonner la véritable cause de ce rassemblement, et se hâta d'aller en informer le lieutenant-criminel. Celui-ci, après avoir placé des sergents à la porte de la ville par laquelle il pensait que les membres de la réunion rentreraient, courut avec d'autres sergents à l'endroit indiqué; mais en y arrivant, il n'y trouva que le nid, chacun ayant eu le temps de regagner sa demeure par des chemins différents. Dès ce jour les Réformés redoublèrent de prudence. Revenons à l'évêque Caracciol. Le pape Marcel ÏI
étant mort le 30 avril 4555, après un règne de vingt- deux jours seulement, eut pour successeur Pierre Carrache, napolitain, appelé Paul IV. Caracciol se rappelant l'affection que ce pape avait vouée à son père, le prince de Melphe, et pensant qu'il se ferait un devoir de donner de l'avancement et des honneurs aux parents de ceux qu'il avait affectionnés, résolut d'aller lui rendre ses hommages, afin d'en obtenir le chapeau de cardinal. Il se mit donc en route pour Rome, en se faisant accompagner d'un nombreux cortège. Le Pape lui fit un assez maigre accueil, bien différent de celui auquel il s'était attendu. Péniblement désappointé, l'évêque se hâta de retourner à Troyes, le cœur plein de tristesse et de mécontentement. En revenant, il passa par Genève : c'était vers la fin de juin 1555 (1). Il désira assister à une leçon du célèbre professeur de théologie Jean Calvin. Il arriva au moment où le réformateur allait en donner une. S'étant imaginé qu'en s'y présentant en grand costume, il produirait beaucoup d'effet, l'évêque s'affubla de sa longue soutane en soie violette et de son bonnet à quatre cornes; puis, dans cet accoutrement, il se rendit à l'auditoire. Dès qu'il
(i) Nous avons suivi l'auteur dans Tordre de ses récits, bie» que les faits ne soient pas dans leur véritable ordre chronologique, puisque ceux qui précèdent sont postérieurs à celui-ci.
parut, les nombreux assistants se prirent à rire si fort, que l'évêque en fut très-choqué. Rentré dans son hôtel, ses gens lui dirent que C3 n'était point sa personne, mais son costume jugé fort étrange qui avait provoqué tant d'hilarité, surtout chez un homme qui passait pour être quelque peu attaché aux enseignements de la réforme. Alors, prenant des vêtements plus convenables, il s'apprêta à faireune visite à Calvin. Il le trouva en sa demeure, et eut avec lui un long entretien. Calvin, très-bien informé de la conduite de l'évêque, lui adressa de sévères reproches sur les fluctuations de sa conduite, d'abord assez favorable, puis contraire à l'Évangile. Il lui demanda comment ayant paru comprendre et goûter la sainte parole de Dieu, il pouvait encore chanter la messe et se livrer aux pratiques superstitieuses de la papauté. L'évêque chercha à s'excuser; mais comme au lieu d'avouer franchement ses torts et de déplorer sa faiblesse et sa lâcheté, il s'obstinait à avoir le dernier mot, Calvin impatienté, rompit l'entretien et le quitta. Cependant, au moment de se séparer, Caracciol finit par promettre qu'à l'avenir il agirait avec plus de droiture, qu'il serait fidèle à la voix de Dieu et à celle de sa conscience. Il déclara qu'il renoncerait aux superstitions romaines, et qu'il prendrait à cœur l'avancement du règne de Jésus-Christ dans son évêché.
Après être sorti de la demeure du grand réformateur, l'évêque alla visiter quelques familles notables de Troyens, que le besoin de servir le Seigneur selon sa parole et en toute liberté de conscience avait attirées à Genève. Il les pria de l'accompagner le lendemain à une prédication de Calvin; mais dès le matin, s'étant ravisé et changeant de résolution, il monta h cheval et rentra en France. Peu de jours après, il était de retour à Troyes, après avoir fait des dettes considérables, tant pour son long et dispendieux voyage, que pour les tableaux de grand prix qu'il avait achetés à Venise. Ces tableaux étaient très-beaux, mais peu dignes par leur sujet do figurer dans la salle d'un évêque.
Loin de mieux tenir les promesses qu'il avait faites à Calvin, que la parole qu'il avait donnée précédemment à Michel, il reprit son ancien train de vie, en continuant à chanter la grand'messe dans sa cathédrale, et en s'efforçant de persuader à ceux qu'il édifiait tant autrefois par ses purs enseignements, qu'il n'y avait aucun mal à suivre les offices et les pratiques de l'Église romaine. Il employait tout son talent à retenir à Troyes ceux que le besoin de se nourrir de la doctrine du salut par la grâce attiraità Genève. Cependant, par une étrange contradiction, il ne cessait de déclamer avec force contre les abus de la cour de Rome, et ne pouvait cacher le mécontentement qu'il en avait rapporté.
Dieu ne permit pas que sa conduite équivoque ébranlât le zèle des fidèles. Elle put, tout au plus, retarder le moment où plusieurs devaient arriver à la connaissance de la vérité. Vers la fin de l'année suivante 1556, bon nombre de fidèles, voyant les grandes difficultés qu'ils rencontraient dans la profession de leur foi, prirent le parti d'abandonner la France et d'aller s'établir à Genève. Voici les noms de quelques-uns d'entre eux : Antoine de Villemon, procureur et notaire à Troyes; Jean André, marchand drapier; Louis de Luthel, contrepointier ; Robert Huet; Michel Peloton, potier d'étain; Pierre Courtois, tisserand de toiles. Dès que leur départ fut connu, l'autorité décida que leurs biens seraient saisis et confisqués; mais les réformés avaient si bien su prendre leurs précautions à l'avance , que ces mesures de rigueur, contraires à toute justice,, n'eurent aucun effet.
Vers la fin de cette année il se passa un fait qui mérite d'être rapporté.
Un jeune gentilhomme champenois, nommé Laboudevière, dit Chamarin, fut constitué prisonnier pour quelque forfait qu'il avait commis. Jusqu'alors il avait été étranger aux doctrines de la véritable foi. Un jeune procureur de Troyes, nommé Jean Lejeune, qui dès longtemps était en relation avec lui, fallait voir souvent dans sa prison, étant chargé de sa défense. Ce procureur, éclairé sur la pure
doctrine du salut par les mérites de Jésus-Christ, remit au prisonnier quelques bons livres de piété, propres à l'éclairer et à toucher son cœur. Cette lecture porta ses fruits; elle remua la conscience de Laboudevière, elle en lit un homme nouveau. Le jour de son jugement étant arrivé, il fut condamné à avoir la tête tranchée. Comme on le conduisait au supplice, un Cordelier s'approcha de lui pour recevoir sa confession. Le jeune gentilhomme s'y refusa, disant qu'il sentait en son cœur la grâce et le pardon de Celui qui est mort sur la croix pour y opérer par l'effusion de son sang la rémission de nos péchés. On voulut le forcer de prendre en mains, suivant la coutume, un crucifix, ce Qu'ai-je besoin d'une image muette, répondit Laboudevière, puisque je sens Christ dans mon cœur et qu'il m'a fait grâce. » Le lieutenant criminel Jaquinet l'entendant ainsi parler, crut devoir lui adresser un certain nombre de questions sur le purgatoire, la messe, les prières pour les morts, la vertu du son des cloches, etc. Les réponses de Laboudevière furent si justes, si claires, si bien faites, que tous ceux qui les entendaient, croyaient qu'il y avait déjà longtemps que le jeune homme s'était occupé d'une étude approfondie des vérités de la religion. Jaquinet en entendit assez pour déclarer que Laboudevière était non-seulement coupable de meurtre, mais encore hérétique au dernier chef. En
conséquence, il dresse un procès- verbal, le dénonce au conseil et demande un sursis à l'exécution de la peine capitale, pour qu'on lui inflige auparavant le châtiment que mérite son impiété. Les juges, pour différentes raisons, furent d'un autre avis et déridèrent que la sentence portée devait recevoir son exécution sans délai. Le lendemain, comme Laboudevière était sur l'échafaud, le bourreau Maigret implora suivant l'usage la charité des assistants, en disant que le patient implorait des offrandes pour faire dire une messe pour le repos de son àme. c Non! non! s'écria le jeune homme, ce n'est pas là ce que je demande, mais de prier Dieu maintenant pour qu'il me reçoive en sa sainte grâce. Oui, faites-le pendant que je vis encore, car quand j'aurai trépassé, il sera trop tard, ce sera inutile. Si vous êtes dans la bonne intention de faire quelque aumône, faites-la aux pauvres prisonniers qui sont en grande nécessité : quant à moi je n'ai plus besoin de rien. » Cela dit, Laboudevière tomba à genoux et se mit à prier avec beaucoup de ferveur. Le bourreau se disposa ensuite à remplir son office ; mais, soit qu'il eût en haine ceux de la religion évangélique, soit par inexpérience ou maladresse, il manqua son premier coup, puis le second, puis le troisième. 11 en fallut plusieurs autres avant de parvenir à trancher complètement la tête de l'infortuné. Le peuple exaspéré
injuria le bourreau et lui jela des pierres. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il échappa à sa fureur, en se sauvant à toutes jambes à l'hôpital Saint-Bernard. Cette exécution eut lieu le 1er de février, et si nous avons dit tout à l'heure que c'était vers la fin de l'année, c'est parce que, jusqu'alors, celle-ci ne commençait qu'à Pâques. En réalité, on était donc déjà en 4557.
Pour étouffer les progrès de la réforme qui gagnait chaque jour du terrain, ses adversaires songèrent à établir l'inquisition en France comme elle l'était déjà en Espagne. En conséquence, ils obtinrent le 26 d'avril, au nom du Roi, un bref du pape Paul IV, par lequel Charles de Lorraine, Charles de Bourbon et Odet de Chàlillon, tous trois cardinaux, étaient institués grands inquisiteurs de la foi au royaume de France, appelés seuls à prononcer sur les cas d'hérésie. La cour de Parlement représenta au Roi que ce droit appartenait à lui seul, et que c'était porter atteinte à son autorité que de chercher à le lui enlever. Elle refusa donc de donner sa sanction à cet arrêt. L'affaire en demeura là pour un certain temps. Sur de nouvelles et de pressantes instances, la Cour l'examina de nouveau. Elle persista dans un refus clairement motivé, puis la renvoya au Roi qui, sollicité de toutes parts par le haut clergé, finit par faire publier ce déplorable édit.
Aussitôt éclata la persécution. La première eut lieu à l'occasion d'une réunion tenue dans la rue Saint-Jacques, à Paris. Dès qu'on en fut informé à Troyes, les réformes jugèrent prudent d'engager Michel le Picard à se retirer de nouveau de la ville pour quelque temps. Il y consentit à regret, il partit; mais fatigué de son inaction, il se décida à rentrer en ville. Le zèle du troupeau s'était beaucoup ralenti, grâce à l'effroi qu'inspirait la persécution. A cette vue, Michel navré de douleur, profondément affligé de ne plus trouver la même ardeur qu'auparavant, quitta Troyes; dès lors les assemblées furent interrompues, et l'Église naguère si intéressante par sa vie, tomba dans le relâchement.
L'œuvre de Dieu, cependant, pour être en souffrance, n'en continuait pas moins sa marche silencieuse, en dépit des difficultés qu'elle rencontrait sur sa route.
Trois jeunes gens de la ville, peintres de leur état et liés d'amitié, avaient l'habitude de faire le dimanche une promenade. Tout en cheminant, ils rencontrèrent deux jeunes libraires, dont l'un s'ap«pelait Jean Marchant et l'autre Guillaume Tourteau, qui voulurent les accompagner. Ils se dirigèrent du côté de Saint-Martin ès-Vignes, et prirent un petit sentier bordé de haies vives entre les jardins et les vignes. Arrivés à un endroit planté
d'arbres et se eroyant en parfaite sûreté, ils se reposèrent sur le gazon. L'un des jeunes gens tira de sa poche deux petits livres, dont l'un avait pour titre : YAnatomie de la Mette, et l'autre : Y Antithèse des faits de Jésus-Christ et du Pape, avec figures, composé par Martin Luther et traduit de l'allemand. Marchant prit l'Antithèse, Tourteau l'Anatomie, et ils se mirent à lire. Tout à coup deux sergents royaux, Claude de Chàteauroux et Guillaume Langlois, ennemis jurés des enfants de Dieu, sortirent d'une vigne où ils étaient allés pour tirer aux pigeons. Dans la crainte d'être arrêtés au sujet des livres qu'ils avaient entre les mains, Marchant et Tourteau prirent la fuite. Ce brusque et prompt départ éveilla les soupçons des sergents, qui coururent après eux et purent les atteindre. En les touillant, ils trouvèrent sur eux les livres en question. Il n'en fallut pas davantage pour les conduire immédiatement auprès du lieutenant Philippe Belin. Celui-ci les interrogea, examina les livres saisis sur leur personne et ordonna de les conduire en prison, tout en disant d'un ton plein de colère qu'ils méritaient d'être brûlés vifs, avec les perfides et dangereux livres qu'ils avaient lus. Trois ou quatre jours après, il les fit venir pour les interroger de nouveau : « Où alliez-vous, lorsque vous avez été arrêtés'! N'était-ce point peut-être à quelque prêche? En quel endroit se, fait-il? Quelles
sont les personnes que. mus avez l'habitude de fréquenter? Qui vous a prêté les livres qu'on vous a saisis? Quels sont les noms de vos camarades qui ont aussi pris la fuite? t> Les deux jeunes gens répondirent en toute simplicité qu'ils avaient ordinairement l'habitude de faire ensemble une promenade le dimanche, qu'ils n'allaient point à quelque prêche, et qu'ils ignoraient môme ce que cela voulait dire ; que s'étant assis pour se reposer, l'un de ceux qu'ils avaient rencontrés dans leur promenade et qu'ils ne connaissaient nullement, leur avait montré ces livres dont les images avaient excité leur curiosité.
Après cet interrogatoire, on les reconduisit en prison, où ils furent dans un sombre cachot tout le temps du carême. Le jour du grand samedi, on les fit venir dans la vaste salle du conseil au palais. On ordonna que les livres hérétiques fussent brûlés en leur présence, on leur défendit avec menaces de s'en procurer de pareils, puis on les mit en liberté sous la surveillance de la police. Tout cela ne servit qu'à foire naître chez eux le désir de s'éclairer sur les vérités de la foi. Pour mieux y parvenir, Tourteau, quelque temps après, se rendit à Genève, où il put jouir à son aise de la pure prédication de l'Évangile.
En 1558, les réformés coururent un fort grand danger; voici à quelle occasion. Une femme de
mauvaise vie demeurait dans la rue des Jacobins. Elle était entretenue par des prêtres. Quelques-uns d'entre eux se rendant chez elle, fort avant dans la nuit, rencontrèrent les vicaires de Saint-Étienne qui prenaient le même chemin. Une lutte très-vive, provoquée par la jalousie, s'engagea aussitôt. Les prêtres, qui étaient plus nombreux, eurent le dessus dans la mêlée. Les vicaires durent s'enfuir et leurs adversaires les poursuivirent à coups de pierres jusqu'au cimetière de Notre-Dame-aux- Nonnains. Les pierres lancées avec vigueur brisèrent plusieurs croix et statues des monuments funèbres. Le vacarme était si grand que personne n'osait se mettre à la fenêtre pour en découvrir la cause. Le lendemain chacun put voir les dégâts causés par cette scandaleuse rencontre. On ne manqua pas, cette fois encore, d'accuser les hérétiques d'en être les auteurs; aussi ne parlait-on tout ouvertement que de piller leurs demeures et d'y mettre le feu. Cependant l'orage se calma peu à peu et tout rentra dans l'ordre. Dieu voulut faire éclater l'innocence de ceux que l'on avait si injustement accusés; car, à quelque temps de là, l'un des prêtres qui avait été acteur dans la bataille tomba sérieusement malade. Se sentant près de sa fin, il fit appeler Nicole Mergey, curé de Notre-Dame et dans sa confession lui révéla les détails de la déplorable scène à laquelle il avait pris part.
Quelques jours plus tard, un orfèvre appelé Claude Portesaint, venant à passer devant le grand portail de la cathédrale, n'ôta pas son chapeau. (Il paraît qu'alors c'était l'usage de le faire.) Des prêtres le voyant lui dirent des injures : « Teigneux de Luthérien, tire donc ton chapeau en passant devant l'église. — « L'Église! leur répond Portesaint, ce n'est pas un simple amas de pierres. » Cette réponse excita la fureur et l'indignation de ces ecclésiastiques, qui poursuivirent cet homme jusqu'à sa demeure, en redoublant leurs propos offensants. Ils ameutèrent de jeunes enfants pour l'injurier aussi. La foule se rassembla, entra dans sa maison, brisa tout ce qui lui tombait sous la main, s'empara de Portesaint, le culbuta et le traîna par les pieds jusqu'au pont delà Salle dans l'intention de le noyer. L'un de ses voisins, Michel Charles, arbalétrier, courut à la rue Moyenne pour appeler quelques ouvriers amis de Portesaint, afin de venir à son aide. Ceux-ci accoururent en toute hâte et arrivèrent au moment où il allait être précipité dans la Seine. Après avoir mis en fuite les agresseurs au moyen des bâtons dont ils s'étaient pourvus, ils relevèrent l'infortuné blessé et le transportèrent dans sa demeure.
Les prêtres dont la colère n'était point encore assouvie, dénoncèrent Portesaint au lieutenant criminel. Celui-ci se présenta à minuit chez l'orfèvre
pour l'arrêter et le conduire en prison, où il fut détenu assez longtemps. Gomme on voulait !e contraindre d'aller à la messe, à 1'eîïïcacité de laquelle il ne croyait pas, on excita contre lui les autres prisonniers qui l'accablèrent tellement de coups, qu'il en mourut peu de jours après. Son corps fut jeté dans une fosse creusée dans un endroit où les immondices de la ville allaient se rendre. Il était recouvert de si peu de terre, que l'on voyait encore ses pieds. Michel Charles et quelques-uns de ses amisj allèrent de nuit le déterrer pour l'ensevelir honorablement dans le cimetière de Notre-Dame. Dans la crainte qu'une fosse récemment creusée n'éveillât des soupçons, ils déposèrent le corps sur la bière d'une personne qui avait été enterrée le jour auparavant.
Au mois d'octobre, un nommé Jean de Garnies, dit Ràchemoht, du bailliage de Senlis, revenant de Genève en son pays, et chargé d'un ballot des saintes Écritures, passa par Troyes. Ses compagnons de voyage ayant faim, le pressèrent d'entrer avec eux dans une petite hôtellerie du faubourg Saint-Antoine. Il ne céda qu'avec peine à leur demande, parce qu'il craignait d'être découvert et arrêté, si près du terme de son voyage. Pendant les apprêts du repas, Roch de la Croix, natif d'Annemassc, en Savoie, qui était l'un de ses compagnons de voyage, n'eut rien de plus pressé que
d'aller le dénoncer au lieutenant criminel; c'était Nicole Jaquenet que nous connaissons déjà. Celui-ci fit arrêter sur-le-champ de Gannes et saisir son ballot. Il l'interrogea sur ses croyances. A toutes les questions qui lui furent faites, de Gannes répondit avec la plus noble franchise. Dès que les réformés eurent connaissance de son arrestation, ils allèrent le visiter dans sa prison, et obtinrent du geôlier, qui ne manquait pas d'humanité, de le traiter convenablement et de lui fournir tout ce dont il aurait besoin. Ils lui donnèrent pour cela une honnête rétribution, s'engageant à la renouveler pour aussi longtemps que durerait la détention du prisonnier. Les réformés n'étaient pas les seuls qui allaient visiter de Gannes; des catholiques aussi ayant appris qu'un colporteur de Bibles était en prison, désiraient le voir et s'entretenir avec lui. Les uns, le croyant dans l'erreur, s'efforçaient de l'en retirer ; mais à toutes leurs raisons, de Gannes répondait par des textes clairs et précis, tirés des saintes Écritures dont il avait une merveilleuse connaissance. Voyant qu'ils ne pouvaient réussir à le ramener aux croyances romaines, que le prisonnier leur prouvait être contraires en tant de points aux enseignements de la parole de Dieu, ils s'en allaient de mauvaise humeur et blessés de sa résistance. Ils l'appelaient un opiniâtre, un hérétique obstiné. D'autres, touchés de sa profonde piété, de son aban-
don filial à la volonté de Dieu et de la fermeté de sa foi, se retiraient tout émus et très-édifiés. Si Dieu permit que de Gannes fût arrêté et mis en prison, c'est parce que sa détention devait grandement servir à la gloire de son nom, comme nous le verrons plus tard.
A cette époque, Jean Macart, ministre de la parole de Dieu en l'Église de Genève, venant de Paris où il avait exercé quelque temps son ministère avec beaucoup de fruit, passa par Troyes, pour retourner en son pays. C'était le 20 de novembre. Sur l'instante sollicitation des fidèles, il leur fit une prédication pleine de vie, de force et d'onction. 11 adressa aux membres du troupeau les plus pressantes exhortations à s'attacher au Seigneur d'un cœur ferme et à persévérer dans la foi. Apprenant l'arrestation de de Gannes, il manifesta le vif désir de se rendre auprès de lui, afin de le fortifier et de le consoler dans son épreuve. Comme on jugea que cette démarche serait imprudente, il se borna à lui écrire une lettre pleine d'encouragements et des témoignages de la plus ardente charité.
Le lieutenant particulier du bailli de Troyes, Philippe Belin, natif de Pont-sur-Seine, était de très-basse extraction. Il avait, été promu à cette charge, laissée vacante par la mort d'Antoine Bazin. 11 était avocat, mais il n'avait aucun mérite et ne jouissait d'aucune considération. S'il avait ob-
tenu cet emploi, c'était d'abord grâce à une finance qu'il avait payée au roi, et ensuite grâce aux faveurs de la duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers, dame de la terre d'Arcis-sur-Aube , en laquelle Belin était son avocat. 11 était l'ennemi déclaré des réformés. La principale source de sa haine était son ambition , la grande envie qu'il avait de parvenir à être nommé maître des requête^ du lui. Au reste, il ne craignait pas de l'avouer. Pour arriver à son but, il voulut voir de Garnies dans sa prison et le convaincre d'erreur, car il s'était publiquement flatté que rien ne lui serait plus facile. Eh bien , dit-il au détenu, en entrant dans son cachot et en prenant un ton d'importance, es-tu toujours décidé à persévérer dans tes maudites et damnabks opinions? De Gannes sachant bien qu'il avait devant lui le lieutenant particulier, fut très-étonné de ce qu'oubliant les devoirs de sa charge et avant même de l'avoir interrogé sur ses croyances, il commençât sur un ton si tranchant. — « (Ju'entendez-vous par opinions maudites et danmables? Si vous connaissiez à fond celles que je professe, je suis persuadé que vous en parleriez tout autrement. 9 — Eh bien, voyons ! repartit Belin, que pensez-vous des prières pour les morts et de l'invocation des Saints ? — Ce que j'en pense, c'est que d'après la parole de Dieu un doit vénérer les Saints, s'efforcer d'imiter leur loi, leur perse-
vérance, leurs vertus, mais les invoquer! oh jamais, car on ne doit s'adresser qu'à Dieu seul, qui nous a dit par la bouche de son serviteur le Roi prophète : Invoque-moi au jour de ta détresse, je t'en délivrerai et tu m en glorifieras. — Comment! répliqua d'un ton courroucé le lieutenant Belin, tu nies qu'il faille invoquer les Saints? Qu'as-tu à dire contre ce passage des Psaumes : Laudate Dominant in Sanctis ejus ? c'est-à-dire : Louez le Seigneur dans la personne de ses Saints. — Ah! vous croyez, dit le prisonnier, que David nous enseigne par là le devoir de l'invocation des Saints ; mais veuillez, je vous prie, tourner le feuillet, et vous verrez qu'il est dit ensuite : Laudate enim in psalterio, in cytharâ, in Ujmpanis et in cymbalis, ce qui devrait signifier aussi qu'il faut invoquer le psaltérion, la harpe, le tambour, les cymbales et tous les autres instruments de musique nommés dans ce Psaume? Ce serait une absurdité; non! le but du Psalmiste est tout simplement d'exciter les fidèles à élever leur cœur vers Dieu en chantant ses louanges, de les porter à admirer l'œuvre de sa grâce dans le cœur de ses bien-aimés, à imiter les beaux exemples qu'ils nous ont laissés, mais il n'entend pas qu'on mette les Saints à sa place. » Cette réponse ferma la bouche au lieutenant, qui se retira tout honteux en disant à d'autres que, dans peu de jours, il lut ferait si aprement cltauf-
fer lés talons, qu'il chaulerait bien une autre chanson. Bientôt après, la procédure de de Gannes fut déposée sur le bureau pour procéder à son jugement; mais le prévenu ayant fait appel au juge de Senlis, comme étant justiciable de ce magistrat, il y eut à ce sujet des contestations entre les conseillers. Le lieutenant criminel voulut y mettre lin en prenant l'avis des gens du roi. Cet avis fut qu'on devait surseoir au jugement, jusqu'à ce que la question de l'appel fût résolue.
L'Église réformée de Troyes était en ce moment dans un bien triste état. Les saintes assemblées étaient suspendues : mais Dieu, qui veillait sur les siens, ne les abandonna pas. Un digne serviteur de Christ, Jean le Maçon, dit la Rivière (1), nati1
iii Nous lisons daiis l'Annuaire ou Répertoire ecclésiastique, à l'usage des Églises réformées et protestantes de 1,'Empire Français (de !7N7a IsiiT;. par Rabaut le Jeune, ex-législateur, membre de la Légion-d'Honneur ei l'onseiller de préfecture au département de l'Hérault, ce qui suil en parlant de l'Église de Paris.
Cette Église naissante fut plus solidement établie en 1555, par le ministère de .Jean lé Maçon, dit la Rivière, Ris du procureur ilu roi d'Angers, qui, ayant étudié à Genève, et riant persécuté par son père (qui était zélé catholique), se sauva à Paris, où le sieur de la Ferrièrc, gentilhomme du Maine, le reçnl et lui prêta sa maison pour tenir de petites asseml I es : p*u a peu elles devinrent plus nombreuses; l'on établit des anciens el <li - diacres.
d'Angers, qui dès Tau 1555 avait travaillé à fonder l'Eglise de Paris et en avait été pasteur, passa par ïroyes en revenant de Genève, où quelques affaires importantes l'avaient appelé. Dès son arrivée, on le pria de tenir une assemblé»'; ce à quoi il consentit avec joie. Cette assemblée fut nombreuse et très-édifiante. Le pasteur prit pour texte de ses exhortations le Psaume lxxxiv. Il montra les précieux avantages des saintes assemblées, la nécessité de s'y rendre, dût-on s'exposer par là aux plus rudes persécutions. Son éloquence fut si vive, si entraînante, qu'il ranima le zèle et le courage de ses auditeurs. 11 les exhorta à ne pas demeurer plus longtemps sans culte régulier, et leur dit que, retournant à Paris pour continuer d'y prendre soin de son Église, il ferait des efforts pour découvrir quelque pasteur fidèle et dévoué, afin de l'envoyer au milieu d'eux. Il y eut bien quelques trembleurs qui, dans la crainte de la persécution, voulurent temporiser, mais la majorité l'emportant, supplia le Maçon de ne pas les abandonner, et de leur procurer sans retard un vrai serviteur de Dieu, pour relever son Église et l'affermir dans la voie du salut.
Parmi les nombreux jeunes gens, pleins de foi, de courage, de zèle et de piété qui faisaient alors leurs études à Paris pour se dévouer à l'œuvre du ministère évangélique, se trouvait un nommé Gi-
rard de Corlieu, natif d'Àngoulème, issu d'une des plus anciennes et des plus notables familles de cette ville. Agé de vingt-deux ans seulement, ce jeune homme, d'une conduite exemplaire et d'un caractère fort aimable, avait déjà beaucoup d'instruction. Le w2 janvier, les pasteurs de Paris s'étant assemblés, furent unanimes à le choisir pour l'envoyer à Troyes. Dès son arrivée, il s'empressa d'établir un bon ordre dans son Église et d'aviser aux movens de tenir des assemblées dans le plus grand secret. Il se logea chez un peintre nommé Claude de Saint-Loup. La maison qu'il habitait était proche du couvent des Cordeliers (4), et dans une rue habitée par un grand nombre de dévotes, mais hélas, faisant de la religion et de ses pratiques un vrai métier. Sa chambre était en face de la bibliothèque du couvent, d'où l'on pouvait voir tout ce qui se faisait chez lui. Des Cordeliers l'ayant aperçu maintes fois lisant ou écrivant, engagèrent ses voisines à tâcher de découvrir qui il était et ce qu'il faisait en ville. Elles furent assez longtemps sans pouvoir recueillir des informations précises. Il est probable que de Corlieu, «'apercevant qu'on l'épiait, prit soin de bien fermer sa fenêtre. Malgré ses précautions, les Cordeliers l'ayant encore vu lire
(1) A l'entrée de la rue du Paon.
ou écrire, recoururent à d'autres informations.
Col;) étant venu à la connaissance de quelques-uns des principaux membres de l'Eglise, ils jugèrent prudent de le faire déloger, pour entrer dans la demeure d'un apothicaire, Innocent de la Huproie. très-connu comme étant l'un des membres les plus zélés de l'Église réformée. L'époque du carême étant venue, plusieurs ecclésiastiques tonnèrent du haut de la chaire contre les assemblées secrètes qui se faisaient dans la ville. Cela ne ralentit point le zèle, grâce à l'esprit d'ordre et de prudence que le pasteur avait introduit au sein de sa congrégation.
Mais revenons à de (Tannes dans sa prison. .Nous avons déjà dit qu'il n'était point délaissé et qu'on allait souvent le voir. Deux jeunes dames, dont l'une était l'épouse de Nicolas Pithou de Chaingobert, et l'autre de Claude de Marisy, seigneur de Valentigny, .sa belle-sœur, revenant d'une visite à la prison et passant par devant la porte de derrière du couvent des Cordeliers, lurent accablées des plus sales, des plus grossières insultes par une femme grosse et grasse, qui était l'épouse d'un marchand nommé Jean Saillait. Elle y était excitée par un frère convers du couvent. N'étant point habituées à entendre un pareil langage, elles doublèrent le pas pour échapper aux invectives de cette mégère; mais celle-ci, prenant un chemin
plus direct, retrouva ces dames près du cimetière de Notre-Dame-aux-Nonnams, et recommença de plus belle ses vociférations et ses injures. Elle les poursuivit de la sorte jusqu'à l'entrée de la rue de la Poulaillerie (4), où elles se hâtèrent d'entrer dans la demeure de l'un de leurs parents. C'est ainsi qu'elles purent se soustraire aux dégoûtantes clameurs de cette furie échevelée.
Plusieurs honnêtes artisans, témoins indignés de l'outrage qui avait été fait à ces daines si respectables, et voyant que l'odieuse conduite de cette femme demeurait impunie, engagèrent Nicolas Pithou à porter plainte, afin d'inspirer de la crainte aux méchants. Il s'adressa donc au procureur du Roi, qui ordonna aussitôt l'incarcération de cette femme, et exigea que dans toutes les paroisses de la ville on publiât contre elle une excommunication. Plusieurs prêtres ou vicaires s'y refusèrent formellement. Il y en eut même qui recommandèrent de ne faire aucune déposition à charge contre elle, quand ils y seraient appelés, leur donnant l'assurance, sur le 'péril et lu damnation de leur âme, que leur conscience n'en serait nullement chargée devant Dieu. Ils ajoutaient que cela serait fait à bonne intention et pour sauver la vie à une pauvre
! 1 1 Rue de l;i Monlv.'e-di^-Cliaiij'rs.
femme qui soutirait pour avoir fait preuve de son zèle en laveur de la religion catholique.
Le cordelier Morel se donnait une peine infinie pour obtenir l'élargissement de cette femme. Dans ce but, il allait souvent auprès des gens du roi; niais voyant que ses démarches n'aboutissaient à rien, il espéra de mieux réussir en soulevant la populace. Connue il prêchait pendant le carême dans l'église Saint-Jean, il tonna contre l'injustice des juges qui poursuivaient les innocents et laissaient en liberté les coupables. Comment ! s'écriat-il, il ij a danc les prisons un chien de luthérien dont on n'a pas encore fait le procès, et qui a mérité vent fois d'etre brûlé vif. Il est gros, gras, bien portant. Ses amis ne le laissent manquer de rien, taudis que les frères de notre couvent meurent de faim, bien qu'ils travaillent nuit et jour à prier Dieu et à prêcher sa sainte parole. Oh le méchant ' l'infâme! Depuis sou arrestation, if a plus infecté, plus empoisonné de monde en un jour pur ses damna blés hérésies qae je ne pourrais eu édifier pendu// 1 mi mois par mes sermons. An lieu d'être séquestré dans un cachot, il // pleine liberté de converser avec foies ceux qui le visitent. Taudis que, dans la même prison, se trouve u ne pauvre femme, détenue pour le soutien de la sainte foi catholique, et qui est tellement mise au secret, qu'il n'est pas même permis à sonmari de communiquer avec elle'
On ferait bien de se ruer sur ceux qui la retiennent si injustement captive. Je m'étonne que la foudre du ciel ne tombe pas sur leurs têtes coupables pour les écraser et les anéantir!
Hélas, Morcl avait beau dire. On avait généralement tant d'estime et de respect pour les familles si honorables que le Cordelier avait en vue, qu'on le laissa elabauder tout à son aise. A la fin. voyant qu'il y perdait ses peines, il se tut et demeura en repos, ce qu'il aurait dû faire beaucoup plus tôt.
Il y eut cependant un certain nombre de dévotes qui n'oublièrent point leur chère et sainte sœur Saillart. Bonaventure Taf trier, femme de Claude Chicolot, et Barbe Mosle, femme de Pierre Nevelet. tous deux marchands, allaient de maison en maison faire des quêtes en faveur de l'intéressante prisonnière. On alla même jusqu'à présenter aux chanoines du chapitre de Saint-Pierre nue requête sortant de la forge du cordelier More/, pour les prier de subvenir aux besoins de l'infortunée captive, ajoutant que l'unique cause de son injuste détention provenait du zèle qu'elle avait manifesté en supposant aux erreurs des luthériens et en soutenant ainsi la foi de ia sainte Église catholique, apostolique et romaine.
A l'ouïe de cette requête, un chanoine extrêmement âgé, Jean Vend, s'éleva avec indignation contre les considérants de celte réclame, les re-
poussant comme étant entièrement faux, et disant que si cette femme avait été mise en arrestation, c'était parce qu'elle avait tenté d'émouvoir une sédition populaire, que ioin d'exciter de l'intérêt, elle méritait au contraire un sévère châtiment, et qu'il n'était nullement d'avis qu'où s'intéressât à son sort. Toutefois, à la pluralité des voix, on lui fit délivrer cent sols. Après une détention de huit à neuf semaines, elle fut mise en liberté, grâce au crédit et à la protection de l'un de ses parents éloignés, qui était conseiller au siège présidial.
Quant à Jean de Gannes, il continuait à être sous les verroux. Craignant que le cordelier Morel, si fort exaspéré contre lui, ne réussit enfin à lui faire un mauvais parti eu excitant la populace, il prémédita les moyens de s'évader. Il réussit à se délivrer des fers qu'on lui avait mis aux pieds, et s'élant procuré une corde, il s'en servit pour descendre dans la rue par une fenêtre du grenier de la prison. Ayant hâte de sortir de la ville, il se dirigea vers la porte Saint-Jacques. Par malheur il se trouva là un catholique romain qui, l'ayant reconnu pour l'avoir vu à la prison, se mil. à crier de toutes ses forces : Voilà mi prisonnier luthérien qui s'cnl'uil! Les habitants du quartier accoururent aussitôt pour s'emparer de sa personne. Le lieutenant Belin, averti sur l'heure, s'empressa d'envoyer une troupe de sergents pour emmener de Gannes, au-
quel la foule prodiguait les coups et les plus dégouttants outrages. Beliu ne jugeant pas prudent de le réintégrer dans sa prison, le fit conduire à celle de l'abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains. Il y demeura seulement trois jours, pendant lesquels il s'efforçait de démontrer à ceux qui le visitaient son entière innocence, et leur annonçait les vérités du salut. La pauvre abbesse craignant que cette brebis galeuse ne vînt à infecter le couvent du poison de ses hérésies, supplia qu'on le mit ailleurs. Belin ordonna donc qu'on amenât le chariot qui servait à enlever les immondices de la ville, et que de Gannes lût reconduit de plein joui" dans la prison d'où il s'était évadé, alin que chacun le voyant passer par les rues, pût l'insulter et l'outrager tout à sun aise. En effet, la populace l'accabla de coups de pierres, d'ordures et de boue. Rentré dans sa prison, on lui mit aux pieds des liens plus lourds et plus forts, puis on le lit descendre dans un cachot obscur, humide et fort étroit, sous la garde de quatre sergents durs et sans compassion. 11 n'y avait plus moyen de le voir ni de communiquer avec lui, pour lui tendre des secours, et alléger ainsi le fardeau de sa dure captivité. Toutefois, Dieu ne l'abandonna point dans sa détresse. Nicolas Pithou, qui était de longue robe, fit au nom du malheureux prisonnier une requête à la Cour du Parlement, par laquelle il demandait d'être ren-
voyé par devant le bailli de Vitry, d'Auxerre ou de Senlis, ce dernier étant son juge ordinaire. Jean Thénard, procureur en Cour de Parlement, grand ami de Pithou et très-attaché à la religion évangélique, fit tous ses efforts pour que la requête fût favorablement accueillie. Malgré les innombrables difficultés suscitées par les juges de Troyes, qui se montraient fort mal disposés en cette affaire, il fut décidé que de Garnies serait reconduit à Senlis. Peu de jours après, il en prenait le chemin, sous la garde du sergent Honnet.
De Gannes, qui avait beaucoup de foi et de confiance en Dieu, croyait fermement que le Seigneur lui viendrait en aide pour opérer sa délivrance. Son espérance ne fut point, trompée. Chemin faisant, le pauvre captif portait ses regards à* droite et à gauche vers la forêt qu'il traversait, pour voir si quelqu'un ne viendrait pas à son secours. Hélas ! il n'y apercevait personne. Il y avait déjà plusieurs jours qu'il était en voyage, et il n'était plus qu'à quatre ou cinq lieues de Senlis. Il commençait à désespérer de toute assistance, quand il vit tout à coup sur le haut de la colline une troupe de gens armés et à cheval. A cette vue, le sergent et ceux qui l'accompagnaient prirent peur et s'enfuirent vers le village le plus voisin, en emmenant de Gannes avec eux. Le sergent dépêcha l'un des siens auprès de la Dame du lieu, pour lui exposer le cas et la
supplier de recevoir chez elle, sous bonne escorte, le prisonnier confié à sa garde. Cette dame, voulant être bien renseignée, ordonna à son secrétaire d'aller aux informations sur ce fait. A son retour, il rendit compte de sa mission, et quand elle eut appris le motif de l'arrestation du prisonnier, elle fit dire aussitôt au sergent que son château n'étant pas une prison, il n'avait qu'à s'en aller ailleurs. Le pauvre sergent, transi de frayeur, n'osa sortir de la misérable auberge où il s'était réfugié. Le lendemain, de grand matin, il fit explorer la route et ses environs. Cette route paraissant sûre et sans aucun danger, il ordonna à sa troupe de se remettre en marche. Quelques heures après, étant entrés dans un vallon, ils aperçurent de nouveau la banMe armée et à cheval qui se dirigeait, bride abattue, de leur côté. La frayeur les saisit de plus belle, et, dans leur trouble, ils ne songèrent plus qu'à sauver leur vie en se dirigeant vers un moulin à vent, qui était sur le haut de la colline, du côté opposé. Pour y arriver plus vite, ils abandonnèrent le prisonnier lié dans sa charrette avec son procès. Aussitôt la troupe armée s'approcha de de Gammes, brisa ses iiens, et le mit en liberté. Cela se passa au commencement du mois d'avril 1559, le dimanche après la Quasimodo.
Vers le même temps, l'orfèvre Guillaume de Marisv perdit misérablement la vie. C'était un
homme doux, paisible, et justement honoré de tous. Le dernier dimanche d'avril, étant tranquillement assis devant sa demeure avec quelques-uns de ses voisins, il chantait un psaume, quand un tonnelier, nommé Jean de Piney, trop fervent catholique, vint à passer par là. A l'ouïe de ce chant, il entra en fureur, et ne pouvant plus se contenir, il frappa avec sa doloire >uv la tête de l'orfèvre, et l'assomma sur le coup. Le lieutenant criminel fit arrêter le meurtrier, qui lut ensuite condamné aux galères, ainsi qu'à payer une certaine somme à la pauvre veuve. 1! fut en conséquence livré au maître des galères, mais à la première étape, il fut relâché et rentra en ville, où il put se promener avec autant de liberté qu'auparavant. Il fit plus, il alla auprès de la malheureuse veuve et la contraignit, avec menaces, de lui remettre la sentence en vertu de laquelle il avait été condamné à l'indemniser de l'immense et douloureuse perte qu'elle avait faite en la personne de son mari.
Nous savons déjà que le pasteur de Corlieu demeurait chez l'apothicaire Innocent de la Huproie. On élait proche de la Fête-Dieu, fête, dit l'auteur du récit, qui fut forgée en la boutique du pape Urbain IV, et pur conséquent originaire de Troyes. Cette fête, en laquelle on fait par les rues une procession solennelle, est réputée l'une des plus importantes de la religion romaine. Toutes les mai-
sons devant lesquelles passe la procession étaient alors comme elles le sont encore de nos joins, tendues de toiles ou de tapisseries.
De Corlieu, voyant approcher ce jour de fête, fit comprendre à son hôte qu'il y avait infidélité à se conformer à cet usage. L'apothicaire fut de cet avis. La veille, il sortit de la ville avec toute sa famille, abandonnant sa maison fermée en laquelle de Corlieu était seul dans sa chambre. La procession venant à passer, on remarqua que la maison de l'apothicaire faisait exception à la coutume générale. La foule irritée parla d'enfoncer la porte et de la dévaster. Il tint à fort peu de chose que cela n'eût lieu. De Corlieu courut donc un grand danger; car s'il eût été découvert en sa retraite, il aurait probablement payé de sa vie l'acte de prétendue irrévérence dont en faisait un crime à l'apothicaire. Mais Dieu veillait sur son jeune et fidèle serviteur; car les menaces qui furent laites ne reçurent pas d'exécution.
En cette année '1559, les ministres de l'Église réformée de France tinrent au mois de mai, à Pari<, un synode général dont les actes sont connus. Le pasteur de Corlieu n'ayant pas été averti à temps, ne put s'y rendre.