CHAPITRE III
Craintes des fidèles au sujet de leur pasteur. — Celui-ci se retire momentanément de la ville. — Grave maladie de N. Pithou. — Le pasteur de Corlieu rentre secrètement en ville pour le visiter. — Mort du roi Henri II. — Arrestation de de Corlieu. — Son admirable délivrance. — Arrivée du pasteur Paumier. — Troubles a l'occasion de la Fête-Dieu. — Arrestation du pasteur Paumier. — Délivrance de .Nicolas le charretier et de Michel le libraire. — La statue de .Notre-Dame de Pitié, a l'angle de la ruelle Chausson. — Nouvelle arrestation et délivrance merveilleuse du pasteur de Corlieu.
Le roi Henri II venait de conclure la paix avec Philippe, roi d'Espagne; mais, si d'une part cette paix était pour le royaume un grand sujet d'allégresse, de l'autre elle ouvrait de nouveau la porte à la persécution; car le roi déclara qu'il ne serait satisfait que lorsque tous les luthériens du royaume seraient exterminés, ainsi que le prouve la lettre qu'il adressa d'Écouen, le 2 juin, à tous les juges de ses provinces.
Ce qui semblait justifier les craintes que les fidèles éprouvaient de voir surgir de nouvelles persécutions, c'est que le roi avait ordonné l'incarcération de plusieurs des conseillers de la Cour de parlement, pour cause de religion, notamment celle d'Anne du Bourg, qui fut brûlé vif.
A Troyes, on faisait un grand nombre de re-
cherches contre ceux de la religion évangélique. Les fidèles étant fort inquiets au sujet de leur pasteur, le supplièrent de se dérober aux poursuites, en se retirant de la ville pour quelque temps. Il se rendit dans un château à six lieues de dislance. Il n'y demeura point oisif, car son ministère y porta de précieux fruits. Il y tint des assemblées où l'on se rendait de plusieurs lieux environnants, et il eut la joie d'en voir un bon nombre arriver à la connaissance de la vérité. Cependant il n'oubliait pas sa chère Église de Troyes; car s'il devait en vivre éloigné, il suppléait à son absence par d'excellentes lettres pastorales, afin de soutenir et de ranimer le zèle de ses amis dans l'épreuve. Si quelques membres seulement, parmi les plus influents du troupeau, dominés par une crainte exagérée, n'étaient pas d'avis de rappeler le pasteur au milieu d'eux, il n'en était pas ainsi de la grande majorité qui se lamentait de son absence et le redemandait a grands cris, disant qu'ils sauraient bien entre eux pourvoir aux frais de son entretien.
Ce fut alors que Nicolas Pithou, seigneur de Chamgobert, fut affligé d'une grave et dangereuse maladie. Rien de plus touchant que le récit qu'il nous a transmis dans ses mémoires, des regrets qu'il éprouva d'avoir, contre sa conscience et par une lâche condescendance, trop souvent cédé aux exigences du monde, en prenant part à des céré-
munies et à des pratiques réprouvées par la parole de Dieu.
Instruit du danger de son état, le fidèle de Gorlieu, qui avait pour le malade une juste et profonde vénération, se hâta de rentrer secrètement en ville pour se rendre auprès de lui. Il le veilla nuit et jour avec la plus tendre sollicitude, et fit à son àme inquiète et troublée un bien infini. Rendu à la santé contre toute espérance, cet homme si respectable, dont la loi s'était développée et affermie par l'épreuve et par la souffrance, désira se retirer en quelque lieu où il pourrait en liberté servir son Dieu. En conséquence, il se rendit à Genève avec sa digne compagne et son frère jusqu'au jour où les Églises de France purent de nouveau jouir du calme et de la paix.
Par la bonté de Dieu, ce jour ne tarda pas à luire. Le 30 juin de cette année, il y eut à la cour de fort grandes réjouissances à l'occasion du mariage de Philippe, roi d'Espagne , avec Elisabeth, fille aînée du roi Henri, et de celui de Philippe- Emmanuel, duc de Savoie, avec Marguerite de France, sœur du roi. Celui-ci courant en lice, dans la rue Saint- Antoine, contre Gabriel, fils du comte de Montgomery, reçut un coup de lance dont il mourut quelques jours après.
On avait espéré que cette mort apporterait quelque changement favorable à l'état des pauvres
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Egli>es sous la croix. Hélas ! il n'en lut point ainsi. Le nouveau roi, fils aîné du défunt, n'avait alors que quinze ou seize ans. Ceux qui s'étaient emparés de l'esprit du père, pour le diriger à leur guise et l'exciter à la haine et à la persécution des réformés, n'eurent pas de peine à entraîner le jeune roi, qui venait de monter sur le trône, dans la même voie de fureurs et d'iniquités qui avaient souillé le règne précédent. Deux mois après, savoir le 4 septembre 1559, un édit du roi, daté de Villers-Cotteret, apprit aux Églises désolées ce qu'elles pouvaient espérer et attendre du nouveau monarque, qui venait de prendre en mains les rênes du royaume. Gela ne les empêcha pas toutefois de tenir, à Paris même, un synode provincial au mois d'octobre, auquel le pasteur de Corlieu eut la joie d'assister, non sans avoir couru de grands dangers, mais auxquels la providence du Seigneur le fit échapper. A son retour de Paris, il travailla avec un nouveau zèle à établir une bonne discipline dans son Église. Elle y produisit une vie nouvelle. Son zèle ardent le portait à prêcher l'Évangile dans les lieux environnants. Il était reçu partout avec empressement, et son ministère y laissait des traces bénies.
Appelé à changer de domicile, de Corlieu eut l'imprudence de se loger chez le cabaretier Gourbelet, qui demeurait dans une petite ruelle appelée