‹ Le protestantisme en Champagne;Chapitre 6 sur 21 · BU · texte numérisé non relu

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la Cour-Château, et dont la maison avait pour enseigne : \)e là les Monts (i). Gourbelet, qui était membre de l'Église, ne manquait pas d'un certain zèle. Ce quartier était mal famé. On avait prié le pasteur de chercheur ailleurs un autre logement. Il ne le fit pas et eut grand tort. Cependant l'aubergiste le reçut fort bien et lui donna une chambre très-convenable et éloignée du bruit de la maison. Il l'occupait depuis peu, lorsqu'un vol tut commis dans la rue des Bûchettes, chez un moine qui était prieur ou amônier du couvent de Montier-la-Celle, et qui, pour garder sa demeure, y avait logé sa concubine. Ce moine, appelé Frère François Maret, était parvenu, grâce aux recherches de son neveu, Nicole Jaquinet, lieutenant criminel, à rentrer en possession de tout ce qu'on lui avait dérobé, sauf une longue robe fourrée qu'on disait être entre les mains d'un marchand ambulant logé dans la maison même où demeurait de Corlieu. Le 8 novembre, le lieutenant ordonna à ses sergents d'y faire des perquisitions avec le plus grand soin. Lui-même se tint à la porte pour veiller à ce que personne n'en pût sortir. Le sergent Griveau, après avoir fouillé dans toutes les chambres de la maison, voulut visiter aussi celle qu'occupait de Corlieu. Aper-

1) Probabjernenl dans la rue 1 1 «^ La Corne-ée-Cerf.

cevant sur sa table un grand nombre de papiers et de livres de religion, il voulut d'abord le constituer prisonnier. Le pasteur lui glissa dans la main six écus, en sorte qu'il ne dit mot et se retira.

De Corlieu, qui croyait en être quitte et n'avoir plus rien à craindre, se disposait à sortir pour chercher une demeure où il serait plus en sûreté à l'avenir, lorsque Jaquinet l'arrête et se l'ait conduire dans sa chambre. A la vue de ces livres et papiers, le lieutenant conçoit de forts soupçons. Il fait au jeune homme des questions sur plusieurs points de controverse. A toutes de Corlieu répond d'après la parole de Dieu, avec une franchise admirable. Il n'en fallut pas davantage pour décider le lieutenant à faire arrêter le pasteur et le conduire en prison. Là, on lui mit aux pieds des fers pesants, et on le traita fort durement. Son cachot »Hait si étroit, si sombre, si infect, qu'il ne pouvait y prendre aucun repos. Ce qui le tourmentait le , plus, c'était la crainte que le berger étant frappé, les brebis ne fussent dispersées ; aussi ne cessait-il de prier nuit et jour avec larmes, pour que son cher troupeau fût épargné Mon Dieu ! disait-il continuellement, fais retomber sur moi seul V orage de la persécution ! Ah ! je ne l'ai que trop mérité sans doute, pour n'avoir pas été assez actif, assez vigilant dans l'œuvre du saint Ministère que tu m'as

confié ! — On l'appelait deux l'ois par jour pour lui faire subir un interrogatoire. On lui demanda quelle était sa croyance, quel était le contenu des livres saisis sur sa table, et en quoi consistait sa charge. Je suis, répondit-il avec une noble assurance, je suis ministre de Jésus-Christ, chargé par lui d'appeler les àhies à la conversion, pour obtenir le sal ut ! Impossible d'obtenir de lui l'aveu du lieu où il avait reçu l'imposition des mains et du local où il exerçait son ministère. Il ne voulut jamais consentir à nommer un seul des membres de son troupeau.

L'Eglise était dans une angoisse inexprimable. Lorsque le pasteur fut arrêté chez lui, il avait en sa possession une quantité de mémoires, de lettres et de papiers de la plus haute importance, concernant non-seulement l'Église de Troves, mais encore la plupart de celles du royaume. Parmi ces livres et ces papiers se trouvaient la confession de loi des Eglises réformées de France, et les articles de la discipline ecclésiastique arrêtés en synode à Paris, le 29 du mois de mai précédent. Il y avait en outre la liste détaillée des noms et prénoms des ministres qui avaient pris part à ce synode, ainsi que la copie d'une lettre que de Corlieu avait écrite la veille de la Pentecôte à un surveillant de son Église, lettre où il donnait des règles relatives à la manière dont on devait procéder à l'adminis-

tration de la sainte Cène et sur le dos de laquelle étaient les noms de celui à qui elle était adressée. Ce personnage était influent dans l'Église. Son nom une fois connu, il pouvait être aussi immédiatement arrêté. Assurément le danger était grand, mais Dieu, dans sa bonté, permit que quelqu'un fit promptement disparaître ces papiers si compromettants, en sorte qu'ils furent dérobés aux poursuites du lieutenant criminel.

Le pasteur de Corlieu se figurant bien l'angoisse dans laquelle ses nombreux amis devaient être à son sujet, trouva moyen de leur écrire une lettre pour les tranquilliser. Il leur donnait l'assurance que rien ne serait découvert par sa faute, qu'il ne fallait pas s'inquiéter de sa personne, a Laissez faire à Dieu son œuvre, disait-il, il saura bien me venir en aide soit dans ma vie, soit dans ma mort, selon qu'il le jugera bon. Je suis reconnaissant de la grâce qu'il me fait d'être probablement appelé à souffrir pour son nom. Je me recommande instamment à vos prières. »

De Corlieu fit demander au lieutenant criminel la permission de se procurer un nouveau Testament, du papier, des plumes et de l'encre, ce qui lui fut accordé. Il s'en servit pour faire par écrit une confession détaillée de sa foi, de cette foi pour laquelle il était prêt à donner son sang et sa vie. Jl l'adressa au lieutenant criminel avec prière de

vouloir bien l'annexer au dossier de son procès. On ne tarda pas à prononcer contre lui une sentence de condamnation ; mais avant de lui en faire la lecture, les juges et conseillers du siège présidial se rendirent à la prison pour l'entendre. Son amabilité, sa douceur, la fermeté de son langage, son courage à adresser à ses juges mêmes de pressantes exhortations à se convertir au Seigneur et à fuir la colère n venir, les touchèrent tellement que plusieurs ne pouvaient cacher leur émotion et retenir leurs larmes. Il y en eut un, entre autres, appelé Danalus, qui ne put s'empêcher de dire ouvertement qu'il serait prêt à donner deux cents écus pour que ce beau et intéressant jeune homme lût mis en liberté.

Le samedi matin, Ier novembre, le greffier entra dans la prison du pasteur pour lui lire sa sentence. Elle portait qu'il était condamné à être traîné sur la claie, de sa prison à la place du Marché-à- Bléj pour être là lié au poteau, étranglé et son corps réduit en cendres. Il devait auparavant être appliqué à la question pour le contraindre à dénoncer ses adhérents. Mais, sur le conseil qui lui fut secrètement donné par un ami, il interjeta appel de la sentence.

Le prévôt de Troyes, maître François Mauroy, homme de peu de moyens, étant curieux de voir et d'entendre de Corlieu, se rendit à la prison vers

le soir. Il crut l'embarrasser par ses questions, s'estimant très -instruit et très -fort en matières Ihéologrques. Le prisonnier fut si victorieux dan? toutes ses réponses que tous ceux qui assistaient à cette discussion lurent frappés de son éclatante supériorité et se retirèrent non moins émus qu'édifiés.

Le mardi 4 novembre, de Corlieu, qui devait être finalement jugé à Paris, fut mis sur une charrette, ayant les fors aux pieds et aux mains, comme s'il eût été un assassin. Huit hommes devaient l'accompagner. L'un d'eux, bien disposé et animé de bons sentiments, aimait à se tenir à ses côtés et à l'entendre parler. « Pensez-vous, lui disait-il, que vous irez jusqu'à Paris? Quant à moi, j'espère que non. » — « Je sais, répondit de Corlieu, je sais que l'Éternel est tout-puissant et qu'il veille sur les siens. S'il a résolu de me délivrer de la main de ceux qui en veulent à ma vie, nul ne saurait l'en empêcher. Je sais aussi que, s'il juge convenable de se servir de moi pour être un témoin delà vérité par mon martyre, personne ne pourra me délivrer. Nous ne devons pas compter sur les hommes, mais placer toute notre confiance dans le Dieu vivant. »

Vers le milieu du jour, de Corlieu montrant à ses gardiens les fers dont il était garotté, en prit occasion de leur annoncer l'Évangile avec beau-

cuup de force. Ses paroles d'exhortations reçues d'abord assez froidement, finirent par les toucher et par produire sur eux une impression profonde.

Le samedi, -15 de novembre, ils allèrent à Brie- Comte-Robert et s'y arrêtèrent pour dîner. Ils n'étaient plus qu'à six lieues de Paris. Celui des gardiens qui avait bonne espérance qu'un secours inattendu viendrait délivrer le prisonnier, commençait à en douter. L'après-midi s'étant remis en route et traversant la vallée du Gros-Bois, lieu assez dangereux pour les voyageurs, voici tout à coup huit hommes masqués , armés et à cheval, qui se présentent et ordonnent qu'on leur remette à l'instant même les clefs des cadenas des menottes et des chaînes. Ils s'emparent du prisonnier et de son procès, puis s'en vont au grand galop. Tout cela se lit sans la moindre résistance de la part des gardiens, tant ils étaient troublés ft saisis de crainte. De Corlieu n'eut que le temps de conjurer ses gardiens de bien prendre garde aux sérieuses paroles qu'il leur avait dites pendant le voyage, puis il leur dit un touchant adieu.

Privée de son pasteur, l'Église fit une bien grande perte. En le conservant, elle serait devenue l'une des plus florissantes du royaume; car, eu peu de temps, elle s'était accrue de trois cent dix personnes. Aussi longtemps que de Corlieu fut à Troyes, c'est-à-dire pendant une année, pas une

seule assemblée de culte ne lut découverte, tant il avait pris de sages précautions pour les tenir secrètes. Il allait et venait librement par la ville, sans éveiller aucun soupçon, ce qui étonne beaucoup, dit L'auteur du récit, quand on connaît l'esprit de curiosité des habitants de Troyes.

La persécution, au lieu de s'apaiser, allait plutôt en augmentant. Un édit du roi , daté de Blois et publié en Cour de parlement le 24 novembre, renchérissait encore sur les rigueurs de ceux qui l'avaient précédé.

De Corlieu, si providentiellement arraché aux mains de ses ennemis, profita de sa liberté pour adresser aux membres de sa chère Église une lettre qui a été conservée et que nous regrettons, vu sa longueur, de ne pouvoir transcrire ici. On comprend qu'elle n'avait d'autre but que de fortifier et d'encouraser le zèle des fidèles. Cette lettre, si bonne, si touchante, respire un vrai parfum apostolique; aussi fut-elle en grande édification à tout le troupeau. A cette lettre était jointe un billet en latin à fadresse de son vénérable ami, N. Pithou: voici quel en était le contenu : c Et vous, mon très -cher frère en Jésus -Christ, poursuivez toujours ardemment la charge en laquelle Dieu vous a appelé. Tâchez, par de bons et sains moyens, de contenir ce petit troupeau en son devoir. Que votre ardeur de zèle et d'affection ne diminue en rien.

mais qu'elle aille en augmentant., espérant que Dieu vous en fera la grâce. J'ai espoir de vous voir quelque jour, s'il plaît au Seigneur; je pourrai alors librement vous découvrir ma situation présente. »

Fidèle à sa promesse de ne point abandonner ses frères dans l'épreuve et de s'intéresser à leurs progrès, de Corlieu obtint de l'Église de Paris qu'elle envoyât à Troyes, pour lui succéder dans l'œuvre du ministère évangélique, un jeune pasteur béarnais, nommé Paumier. Celui-ci arriva au commencement de mars 1560. On venait d'apprendre la conspiration d'Amboise. Le bailli de Troyes reçut l'ordre d'arrêter tous ceux qu'on pourrait soupçonner d'avoir pris part à ce tumulte et qui rentraient dans leurs foyers. A cet effet, le lieutenant Jaquinet faisait bonne garde aux abords de la ville. 11 vit un jour deux hommes (qui appartenaient au parti réformé) dont l'un se nommait Nicolas le charretier et l'autre Michel le libraire. Ils conduisaient à Genève des hardes et des effets appartenant au procureur du roi à Melun, nommé Chabouillé, gendre de Jacques Spifane, jadis évêque de Nevers, qui depuis un certain temps s'était retiré à Genève. Les ayant abordés, Je lieutenant vit qu'ils n'étaient pas du nombre de ceux qu'il devait arrêter et les laissa continuer leur route. La crainte qu'ils avaient

s'étant peu à peu dissipée, ils voulurent aller plus vite. Le sergent Claude Chatourup, homme rusé et méchant, en conçut des soupçons et courant après eux leur donna l'ordre de s'arrêter. Reconnus pour appartenir l'un et l'autre à l'Église réformée, ils furent conduits en prison. Ce fait inspira de vives craintes au petit troupeau qui ne jugea pas prudent que son nouveau pasteur commençât son ministère en de telles occurrences, et le pria de se tenir pour quelque temps encore caché dans sa maison. Un nouvel incident survint, qui les affermit dans cette résolution; voici à quel sujet:

La rue Urbain-Quatre, alors appelée (et jusqu'à ces dernières années) rue Moyenne, était presque en entier habitée par des artisans et des marchands de la religion réformée, ce qui lui fit donner le surnom de Petite-Genève.

Le clergé, irrité contre ceux qui s'étaient séparés de lui et de son culte, complota de soulever une sédition populaire , afin d'avoir l'occasion de tomber sur eux et de les détruire. Ils étaient cependant connus et estimés comme étant honnêtes, laborieux, inoffensifs et de bonnes mœurs. Pour atteindre le but inique qu'il s'était proposé, ïe clergé décida que le dimanche après Pâques, la procession passerait dans cette rue, bien que ce ne fût pas l'usage. On avait espéré que cette innovation provoquerait de la part des réformés quel-

ques malins et outrageants propos contre cette procession passant devant la porte de leurs demeures, et qu'on aurait ainsi un juste et bon motif de leur chercher querelle. Le vicaire de Saint- Jean, François Pcrard , surnommé le Rossignol, engagea les enfants et jeunes gens à se munir de pierres, pour les lancer au besoin contre ces mavdits Luthériens, Ceux-ei se tinrent prudemment renfermés dans leurs demeures. Arrivée à l'extrémité de cette rue, la procession s'en retourna par le même chemin. Cherchant un prétexte à l'agitation et au trouble , mais n'en trouvant pas l'occasion, elle fit semblant d'être entravée dans sa marche et s'arrêta. Ceux qui la suivaient, croyant à quelque attaque inopinée, lancèrent des pierres qui brisèrent les vitres des paisibles habitants du quartier. N'étant point encore satisfaits, ils rompirent leurs rangs et enfoncèrent la porte d'un pauvre serrurier nommé Benoit Borgnicart, brisèrent ses meubles et jetèrent au vent la plume de ses lits. Ceux du voisinage, redoutant le même sort, se barricadèrent en leur demeure contre les assauts de cette troupe en furie. Voyant qu'on essayait de pénétrer aussi chez eux, les assiégés se réfugièrent dans leurs greniers et jusque sur leurs toits. De là ils firent, pour leur défense, tomber sur la tête de leurs agresseurs une pluie de tuiles qui ne pouvait manquer de frapper juste,

tant la foule des assaillants était compacte. Un jeune homme, Claudin Collot, menuisier, grand et tort, s'était caché avec bon nombre de ses amis dans l'intérieur de sa maison. Pour se délivrer des méchants qui tentaient d'en enfoncer la porte, il aurait fait usage de son arme à feu , s'il n'en eût été retenu par la crainte de verser le sang de son prochain. Cependant, apercevant l'un de ces forcenés, l'épée à la main, sur le point d'entrer dans sa chambre, Collot se décida à faire feu, et l'agresseur fut étendu par terre. Aussitôt la foule prit peur et se dispersa. Dans sa fuite précipitée, plusieurs graves accidents survinrent qui firent regretter amèrement à plusieurs de s'être mêlés à ce tumulte. Le lendemain, l'autorité judiciaire fit une sérieuse enquête sur la cause et l'origine de cette émeute populaire. Elle amena des charges très-graves contre le vicaire qui avait engagé les enfants à se munir de pierres avant la procession. Finalement, cette affaire s'apaisa, et le vicaire coupable demeura impuni.

Le ministre Paumier, plein de zèle et d'ardeur, souffrait de son inaction forcée. Impatient de commencer son ministère, il engagea quelques-uns des membres de l'Église à se rendre avec lui dans une campagne des environs, appartenant à un nommé Pierre André qui était aussi de leurs amis. La réunion, qui eut lieu chez lui, manifesta le

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