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beau talent et l'ardente piété du jeune prédicateur;
Anne de Vaudrey (cet homme si tristement célèbre dont il sera plusieurs fois fait mention dans la suite de ces récits) ayant eu connaissance de cette réunion, se hâta de s'y rendre, accompagné d'un grand nombre d'archers et de sergents. Il entra donc dans la maison, mais que vit-il? Quelques amis paisiblement assis autour d'une table sur laquelle se trouvait une frugale collation. Honteux, confus, le bailli balbutia quelque excuse et se disposait déjà à se retirer, lorsque deux des sergents lui apportèrent une mallette en cuir, fermée à cadenas, qu'ils venaient de trouver dans la vigne proche de cette habitation. Le pasteur, soudainement averti de l'arrivée du bailli et de sa bande, avait jeté sa mallette par la fenêtre. Le magistrat en ordonna l'ouverture ; il y trouva un commentaire de Calvin sur les Épitres de saint Paul, ainsi que d'autres livres de théologie. Le bailli ordonna l'arrestation de Paumier et de ses compagnons. Il lit subir un interrogatoire au pasteur, qui ne craignit pas de décliner ses noms et sa qualité, comme aussi de rendre un beau témoignage à la vérité. 0)1 l'emmena, puis on le chargea de fers aux pieds et aux mains, et on le mit dans un cachot obscur. Le bailli, homme dur et méchant, ne se donna ni trêve ni repos qu'il n'eût obtenu la condamnation des accusés dont il
avait juré la perte. Dans ce but, il multiplia ses voyages à Paris auprès de la Cour de parlement. Ses nombreux voyages l'entraînèrent dans de si grandes dépenses qu'il s'endetta, ce qui lui valut les plus sanglants reproches de sa femme.
Revenons à Nicolas le charretier et à Michel le libraire, que nous avons laissés en prison. Ils furent appelés à comparaître par devant Nicole Tartrier, officiai de Troyes. Celui-ci avait manifesté dans le temps de bons sentiments de piété; mais, soit par ambition, soit par crainte du monde, il était redevenu ce qu'il était auparavant. L'expérience démontre que lorsqu'on n'est pas droit, intègre devant Dieu et que l'on ferme son cœur à la voix de sa parole, la seconde condition de telles gens, comme le dit l'Évangile, devient pire que la première, car on finit par tomber dans l'endurcissement. L'ofticial, ayant entendu les prévenus, les exhorta à abandonner leurs damnables erreurs et à rentrer dans le giron de la sainte mère l'Église. Le bon Nicolas, affligé d'entendre ainsi parler cet apostat, lui répondit avec une sainte hardiesse, en appuyant chacune de ses paroles d'un passage bien choisi des saintes Écritures. L'ofticial, un moment troublé par les remords de sa conscience qui lui reprochait en effet son apostasie, voulut imposer silence à Nicolas, en lui disant : Tais-toi, w> souille pas le Prétoire. — « Vraiment ! repli-
qua Nicolas, c'est bien plutôt vous qui le souillez, puisque vous ne craignez pas de condamner Jésus- Christ en la personne de ses membres, au lieu de prendre en mains leur cause pour la défendre; car vous savez qu'elle est juste, puisque vous-même vous avez partagé nos saintes croyances, ce qui vous rend d'autant plus coupable maintenant. Certes ! ce n'est pas là le langage que vous teniez, il y a quelques joins seulement. »
L'official de plus en plus troublé par ce noble et courageux langage, coupa court à l'entretien, en disant au geôlier : « Que l'on conduise ces deux hérétiques obstinés à la prison de l'Évêché ! y> Cette prison était bien plus forte et plus redoutable que celle où ils étaient auparavant. Mais admirons ici les voies de la bonne et paternelle providence du Seigneur envers les siens, et comment elle sait faire tourner en bien ce que les hommes ont pensé en mal.
11 y avait dans la cellule voisine de la leur un orfèvre appelé Simonet Petit, accusé de meurtre. Comme il fallaii passer par cette chambre ou cellule pour se rendre dans celle de nos deux prisonniers, et qu'on craignait qu'ils n'eussent quelque communication, on en fit déloger l'orfèvre pour le mettre dans une autre cellule isolée. Les deux autres durent occuper celle que Petit venait de laisser vacante. Le cas de l'orfèvre était très-grave.
Quelques-uns de ses parents ou amis, craignant qu'il ne fut condamné à mort, avaient trouvé le moyen de le pourvoir secrètement d'outils et d'instruments en fer pour tenter et favoriser son évasion. 11 les avait cachés derrière quelques pierres de la muraille. Nos deux prisonniers apercevant ces pierres disjointes, n'eurent pas de peine à les sortir de leur place. Derrière se trouvait une assez large excavation, dans laquelle étaient cachés les outils dont nous venons de parler. L'un et l'autre se mettant à l'ouvrage, n'eurent pas de peine à terminer l'ouvrage déjà si fort avancé. L'ouverture étant faite, ils purent s'évader sans difficulté.
L'extrême rigueur des édits, à cette époque, excita le bailli à redoubler d'efforts pour amener la condamnation du pasteur Paumier. Celle-ci devait être incessamment prononcée. Ses amis, pleins de zèle et de courage, travaillèrent à le délivrer, et ils eurent la joie d'y réussir. Comment, par quels moyens? nous l'ignorons. Nous savons seulement que les chiens lâchés dans la cour ne firent entendre leurs aboiements que lorsque le prisonnier avait déjà franchi le mur d'enceinte, et se trouvait en lieu de sûreté.
L'Église évangélique qui se voyait en si peu de temps arracher successivement ses pasteurs si fidèles, avait bien de la peine à reprendre courage après de si douloureuses secousses. Elle était
presque continuellement en crainte et en alarme?: Le pins léger prétexte suffisait pour lui chercher chicane. Un nouveau t'ait arriva qui lui Causa d'horribles angoisses.
A l'angle d'une ruelle qui s'ouvre sur la rue Moyenne et sur celle de l'Hôtel-de-Ville, et qui portait le nom de Ruelle Chausson (1), était une statue de la Vierge, appelée Notre-Dame de Pitié. Elle était comme toutes les autres en fort grande vénération; aussi avait-on soin, dans les jours de solennité, de la revêtir d'une fort belle robe de soie et de faire brûler un cierge devant elle. Il arriva uii jour, de grand matin, que cette image tant honorée se trouva couverte d'ordures et de fange. On avait même attaché au cou de la statue un chat crevé. Le premier qui s'en aperçut était un membre de l'Eglise réformée. Indigné de cet ignoble procédé, il se disposait à nettoyer la statue avant qu'elle ne fût vue en ce piteux état par les catholiques. Mais réflexion laite, il s'en abstint dans la crainte qu'étant occupé à ce travail, on ne l'accusât d'être l'auteur de cet outrage. Le propriétaire de la maison, Jean Perret, savetier, était en quelque sorte le protecteur et le gardien de cette image. Étant sorti de sa demeure, il ne tarda pas à voir la grossière insulte faite à la madone. Aussitôt, il
il) Maintenant rue il»' la Vieroe,
se mit à pousser des cris de douleur et d'indignation qui furent entendus de tout le voisinage. En quelques instants la foule se rassembla dans cet endroit. Suivant la coutume, elle ne manqua pas d'accuser les hérétiques d'être les auteurs de cet exécrable attentat. Aussi ne parlait-elle que d'aller les exterminer et de piller leurs demeures. Cependant, cette fois encore, le bruit s'apaisa et se dissipa peu à peu.
Pour faire la purification de cette grande irrévérence et apaiser la colère de Dieu qui devait en être grandement offensé, on fit, le dimanche suivant, une procession générale de toutes les paroisses, ayant en tête l'évêque crosse et mitre. Elle se rendit en grande pompe devant l'image sainte. Là, après avoir chanté un salut et récité des oraisons, la procession se disposait ;'< se rendre dans la cathédrale, lorsque, tout a coup, le bruit se répandit que les Huguenots en armes étaient en marche pour fondre sur elle à l'improviste. L'épouvante sp communiqua de proche en proche, et chacun se hâta de prendre la fuite, en se sauvant de tous côtés. Il y eut, entre autres, le lieutenant Belin, (jui fut si fort effrayé, qu'il courut se réfugier dans la maison du bourcier Jean Paynot, qui demeurait dans la rue de la Bourcerie (1). Dans son
il) Cctle rue rie la Bonrceais était alors la portion <!•> la rue
trouble, il ne vit point le maître du logis qui était assis près de sa porte, et monta droit au grenier, où il se blottit dans un tas de charbon. Le propriétaire ne comprenant rien à tout ce vacarme, se rendit à son grenier, où il trouva le pauvre lieutenant à demi-mort de frayeur et tout noirci. « Oh! je vous en prie! s'écria l'infortuné Belin, suis-je bien ici en lieu de sûreté, et personne ne m'a-t-il vu entrer? Ah! si quelque huguenot venait à me découvrir en ce lieu, ce serait fait de moi ! » Le bon Paynot le calma, ie rassura; puis, après l'avoir fait débarbouiller, il le fit reconduire en sa demeure par son domestique, Antoine Lagrandfemme, originaire de Besançon.
Voyons maintenant ce qu'était devenu le pasteur de Corlieu, depuis sa merveilleuse délivrance. Il vivait à Paris dans la retraite. Les édits royaux, d'une si extrême rigueur, continuaient à inspirer aux fidèles de vives alarmes ; car il ne manquait pas de traîtres et d'espions pour remplir l'odieux rôle de délateurs. Les pasteurs de Paris étant bien connus n'osaient paraître en public sans courir les plus grands dangers. De Corlieu, que l'on n'y connaissait point encore, fut chargé de les remplacer dans quelques-unes de leurs fonctions; ce dont, il s'acquitta avec beaucoup de zèle.
actuelle . dite Urbain-Quatre, la plus rapprochée de l'église Saint' Jean.
Un jour qu'il venait de présider une assemblée de culte et qu'il passait devant le Petit-Chàtelet, il fut rencontré par un certain Hermann, flamand, chassé de son pays pour cause de voL Celui-ci le reconnut, car il faisait partie de ceux, qui raccompagnaient au moment de son évasion dans la forêt du Grand-Bois. Ce misérable, aidé de quelques compagnons, saisit de Corlieu et le conduisit au Chàtelet Le voilà donc une seconde fois en prison, pour la cause de l'Evangile! S'attendant à devoir donner sa vie pour le nom de son Sauveur, il rendit, lors de l'interrogatoire qu'on lui fit subir, un. fort beau témoignage à la vérité. L'heure de son supplice approchait. 11 la voyait venir avec calme, avec résignation, même avec joie. Le roi mourut, et de Corlieu, contre toute espérance, fut tiré de sa prison , mais condamné à sortir . du royaume dans l'espace de trois mois. Il fut appelé à desservir l'Eglise de Mondidier et ce fut là que ce vaillant serviteur de Dieu termina son honorable carrière.