‹ Le protestantisme en Champagne;Chapitre 8 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Arrivée du pasteur Flanelle. — La Belle-Croix. — Envoi du pasteur Sôrel, par la classe des pasteurs de Ncuchàtel. — Regrets amers éprouvés parl'évéque Caracciol. — Ses offres de services a l'Église réformée. — Passage par Troyes de Pierre Martyr. — L'Église de Troyes délègue le pasteur Sorel auprès de celle de Vassy. —Assemblée religieuse au lîavclin. —Claude l'iuelte est nommé maire. — Heureuse évasion du pasteur Sorel. — Mauvais traitements commis par les soldats du duc de Nevers.

Nous voici maintenant arrivés à Tan 1564. Après tant d'épreuves et d'angoisses le Seigneur eut compassion de l'Église de Troyes, en lui envoyant pour pasteur Jean Franelle, dit Dupin, natif de Dreux. Charles IX, bien jeune encore, venait de monter sur le trône. Les Églises depuis si longtemps troublées commencèrent à jouir d'un peu de repos. Celle de Troyes surtout avait beaucoup souffert- Les saintes assemblées étaient interrompues depuis assez longtemps. Afin de reprendre et de poursuivre avec vigueur l'œuvre entreprise par ses pieux devanciers, Franelle convoqua une assemblée qui se trouva très-nombreuse, dans une demeure proche de l'église Saint- Pantaléon. Il y célébra le culte sans aucun empêchement, au vu et su de tout le inonde. Quelques semaines après,

les principaux chefs de l'Église décidèrent que le service, à l'avenir, aurait lieu publiquement dans un local plus vaste et mieux disposé de la rue du Temple.

Le bailli Anne de Vaudrey avait bonne envie de s'opposer par tous moyens à l'exercice du culte réformé, mais ayant appris que les fidèles avaient placé des gardes à l'entrée et qu'ils étaient résolus à faire bonne contenance, il eut peur et n'osa pas se présenter. Il forma donc un autre plan ; c'était de tendre des pièges à ceux qui sortiraient du lieu de culte pour rentrer en leurs demeures. Ses machinations furent complètement déjouées. Quand il vit que les réformés devenaient de jour en jour plus nombreux et prenaient un nouveau courage, il se tint en repos.

Les rapides progrès de l'Église réformée inspirèrent au clergé romain de si vives alarmes qu'il eut recours à un moyen souvent employé dès lois et même encore de nos jours. 11 y avait sur la place de l'Hôtel-de-Ville une grande croix de bronze, couverte d'un dôme soutenu par quatre beaux piliers. Elle était appelée la Belle-Croix. On l'avait, encore plus que tout autre, en fort grande vénération. Le Clergé imagina donc de lui faire opérer des miracles. Plusieurs boiteux, aveugles, paralytiques, venaient faire une neuvaine au pied de cette croix. Ils y étaient nuit et jour, récitant force

prières et oraisons. La neuvaine terminée, la guérison s'accomplissait. Les aveugles voyaient et les boiteux ou paralytiques jetant loin leurs béquilles s'en allaient d'un pas ferme et chantaient des Alléluia.' Un malin, soupçonnant quelque ruse dans ces prétendues guérisons, s'entendit avec quelques amis pour dévoiler la fourberie. Il s'affubla d'une peau d'ours, et muni d'une lanterne sourde il s'approcha sans bruit de ces pauvres infirmes, vers minuit, au moment où tout en chantant, ils tendaient vers la croix des mains suppliantes, lorsque tout à coup se présentant à leurs regards, en faisant entendre le grognement de l'ours, aveugles et paralytiques furent instantanément guéris et prirent de tous côtés la fuite. Dès lors cette croix perdit beaucoup de son prestige et cessa d'opérer (\c> miracles.

Voyant que les saintes assemblées devenaient de plus en plus nombreuses et qu'un seul pasteur ne pouvait suffire a la tache, les fidèles s'adressèrent à l'Église de Genève, par l'entremise de Calvin, pour demander un second pasteur. L'Eglise de Genève n'en ayant point de disponible, car elle en avait pourvu un grand nombre d'autres Eglises en France, elle s'adressa à la classe des pasteurs de Neuchâtel qui consentit à envoyer pour un certain temps l'un de ses jeunes pasteurs. Il s'appelait Jacques Sorel, originaire do Sézanne-en-Briè. Il

était fort instruit et avait comme tous ses. prédécesseurs à Troyes un grand zèle et une piété vivante. La classe de Neuchàtel l'envisageait comme étant l'un de ses membres les plus capables (4). Nous verrons dans la suite que son ministère justifia pleinement la bonne opinion qu'on avait l'ait concevoir de lui.

I/évèque Antoine Caracciol avait enfin secrètement abjuré les erreurs de son Église. Voyant que partout en France, les grands du royaume et la noblesse se prononçaient en laveur de la réforme, il avait le désir de consacrer son beau talent à la prédication en l'exerçant dans l'Église évangélique; mais ce qui peint cet homme bizarre et vaniteux. c'est que, tout en consentant à se désister du pouvoir spirituel que lui conterait sa charge, il voulait en conserver les revenus. Dans ce but, il tenta une démarche auprès de la reine-mère qui la trouva si étrange qu'il n'osa pas insister. Il s'adressa au consistoire que Sorel venait de constituer afin de maintenir le bon ordre dans son Église. Il s'humilia de ce qu'il n'avait pas jusqu'alors marché droite ment et de ce qu'il avait abandonné la sainte cause du pur Évangile pour laquelle il s'était d'a-

1 1 Voyez .1 la lin de ce volume, quatre lettres deee pasteur, adressées à la classe de Neuchàtel, lanl en s«»n nom qu'en celui de son K^lisc.

bord prononcé. Il signa la confession de foi des

Églises réformées de France et demanda à être admis au nombre des pasteurs, promettant de s'employer avec zèle et ardeur à l'œuvre du saint ministère.

La plupart des membres du consistoire applaudirent à ses bonnes intentions et l'engagèrent à prendre patience jusqu'à ce que sa proposition eût été sérieusement examinée. Celle-ci ne rencontra d'abord qu'un seul opposant, mais bien décidé; c'était un nommé Pierre Leroy, autrefois moine de l'ordre des Carmes, qui, amené à la connaissance de la vérité, avait jeté le /roc aux orties, s'était retiré h Lausanne, puis à Genève, où il avait fait de grands progrès dans l'étude et dans la connaissance des saintes Écritures. L'Église de Genève l'avait envoyé à celle de Dijon, établie depuis peu. Nous ignorons le motif pour lequel il n'y demeura pas longtemps : nous savons seulement que, mécontent de son troupeau, il le quitta pour venir à Troyes. Appréciant son zèle et ses talents, on le retint en lui accordant une pension convenable pour être l'un des collègues de Sorel et de Franelle.

Il fallait enfin donner à l'évêque une réponse. Dans ce but, le consistoire s'adjoignit quelquesuns des membres les plus éclairés et les plus influents de l'Église pour avoir leur avis. Le pasteur

Leroy, qui avait déjà nettement formulé le sien par un refus, ne voulut pas se rendre à cette assemblée. Les nombreux partisans de l'évêque firent l'éloge de ses beaux talents, de son admirable éloquence. Ils firent valoir le bien qui reviendrait à l'Église d'une si illustre acquisition. C'était à leurs yeux des motifs suffisants pour prendre sa demande en considération. L'honorable N. Pilhou était depuis peu de temps de retour de Genève. Appelé à cette assemblée, il voulut y prendre la parole. Il fit rémunération des inconséquences de l'évêque, qui, tout en déclarant qu'il est du côté des réformés, continue à chanter la messe et va même jusqu'à blâmer ceux qui s'en éloignent, disant que c'est là une chose indifférente. 11 le représenta comme étant dépourvu des qualités essentielles que doit posséder un bon pasteur. Il démontra qu'il n'agissait que par des motifs de vaine gloire, en voyant les grands seigneurs et la noblesse se tourner du côté de la réforme. Il ajoutait que la mitre et l'Évangile étaient deux choses incompatibles. Les nombreuses variations du prélat devaient faire craindre que son cœur ne fût point encore sérieusement touché de la grâce de Dieu et que sous son brillant et beau langage, il n'y eût de la légèreté et de l'hypocrisie. 11 termina en disant que, pour sa part, loin de conférer le saint ministère à l'évêque , il serait plutôt d'avis

de le révoquer de ses fonctions s'il avait déjà reçu la charge de serviteur de Dieu dans l'Église évangélique.

« Tout ce que vous venez de dire, répliqua le procureur Pierre Clérneat (qui avait déjà opiné en cette affaire) serait bon dans l'Église de Genève, mais ne saurait convenir aux Églises de France. — « Ah! plût à Dieu! répliqua Pithou, que toutes nos Églises ressemblassent à celle-là! »

La majorité des voix penchant en faveur de la demande de l'évêque, il n'y avait pas de temps à perdre pour la faire rejeter. Voyant que Pithou allait terminer son discours, le pasteur Sorel lui fit signe de continuer. L'orateur supplia donc l'assemblée de ne point se précipiter dans un cas aussi grave et qui méritait la plus sérieuse attention. En agissant avec légèreté on pourrait bien avoir lieu plus tard de s'en repentir amèrement, a C'est un cas, ajoute-t-il, qui mérite qu'on ne se fie pas à ses propres lumières, mais qu'on s'en rapporte à celles d'hommes plus instruits et plus capables. En vertu d'un des articles du dernier synode, tenu à Paris, toute décision de majeure importance exige qu'elle soit préalablement soumise à l'examen des autres Églises de la province ; car elles ont. un grand intérêt à ce que l'on n'aille pas par de fausses et d'imprudentes mesures compromettre leur honneur et leur propre sûreté. Je propose donc de

surseoir à cette affaire jusqu'à ce que l'on ait consulté les pasteurs maintenant assemblés au colloque de Poissy. »

L'avis du sage Pithou finit par prévaloir. Les pasteurs auxquels on demanda conseil, trouvèrent le cas si grave et si embarrassant, qu'ils voulurent à leur tour consulter l'opinion de Calvin.

Sur ces entrefaites, Pierre Martyr, revenant du colloque de Poissy et s'en retournant à Zurich où il était professeur en théologie, passa par Troyes, le 5 octobre 1561. Il alla d'abord faire visite à l'évêque qui le reçut à son palais avec le plus aimable empressement. — Garacciol lui parla du vif désir qu'il avait de se dévouer aux progrès de l'Église évangélique et de la demande qu'il avait adressée au consistoire pour être reçu au nombre des pasteurs de Troyes, si toutefois il en était jugé digne. Il ajoutait que, dans le cas contraire, toute son ambition était, après avoir résigné son évêché, de pouvoir vivre comme simple fidèle, au sein de l'Église réformée, conformément aux lois et à la discipline de l'Évangile. Martyr lui donna bon espoir et lui promit d'en parler aux anciens de l'Église. Rentré en son logis, il reçut la visite du pasteur Sorel et des principaux notables de l'Église qui venaient le complimenter sur sa bonne arrivée parmi eux. Après avoir longtemps examiné tous ensemble les raisons pour et contre la demande

de l'évêque, Pierre Martyr finit par les décider à admettre Garacciol au nombre des pasteurs, mais seulement quand il aurait accompli la promesse qu'il avait faite de résigner son évêché.

Une Église évangélique venait de se former à Vassy. N'ayant pas encore pu se pourvoir d'un pasteur, elle eut recours à l'Église de Troyes, qui lui envoya provisoirement le pasteur Frasnelle. Il s'y rendit le 12 octobre, et après y avoir mis tout en très-bon ordre, il rentra à Troyes le 20 du même mois.

On ne tarda pas à recevoir une réponse de Calvin sur la question qui lui avait été soumise. Conçue en termes généraux, la question y était traitée, non pas pour le cas spécial, mais pour tous les cas analogues qui pourraient se présenter dans la suite. Il y déterminait avec beaucoup de sagesse et de prudence les règles à suivre, pour ne pas admettre à la légère des hommes non dûment qualifiés pour la charge si importante de conducteurs des Églises et de pasteurs des âmes.

Depuis l'arrivée du pasteur Sorel, l'Église avait fait de si grands progrès, qu'on dut songer à se pourvoir d'un autre local pour y tenir les assemblées du culte. Dans ce but, on loua dans la rue du Bois une maison assez vaste pour y contenir la foule. Ce fut le dimanche 41 novembre que l'on y célébra pour la première fois le culte publiquement

et de plein jour. La grande extension du troupeau suggéra l'heureuse idée de former de bonne heure au ministère évangélique des jeunes gens pieux et bien doués sous le rapport de l'intelligence et de l'aptitude au travail. Jacques Douynet, médecin très-docte en son art, Claude Girardin, avocat, natif d'Ervy-le-Chàtel , Jean Lefèvre, Piccard, et d'autres, furent admis à faire leurs études.

Sur la fin du mois de novembre, le comte d'Eu, duc du Nivernois, vint à Troyes. Le parti catholique se réjouissait beaucoup de son arrivée, espérant que, grâce à ses doléances, le duc susciterait des entraves aux progrès de l'Église évangélique. Le clergé tit tout ce qui était en son pouvoir pour l'y déterminer, mais ses efforts n'aboutirent pas. Ce fut alors que Caracciol, qui venait tout récemment d'être admis comme pasteur, voulut prêcher dans l'église Saint- Jean, suivant le rite des Églises réformées. Le jour fixé pour cela était le dimanche 23 novembre, dans l'après-midi, après les Vêpres. Le parti catholique, on le comprend sans peine, et il était dans son droit, s'en émut vivement. 11 résolut d'aller porter plainte au duc, et de le supplier d'interposer son autorité pour empêcher un si grand scandale. Le maire, Denis Cléré, porta la parole. Il fit au duc un sombre tableau de la fermentation qui agitait le peuple, et lui représenta l'impossibilité absolue qu'il y avait à

vouioir être simultanément minisire de Dieu et du diable.

C'était principalement sur les vives instances du bailli Anne de Vaudrey et du clergé que le maire parlait ainsi. 11 s'en liillut de peu qu'il ne fût désavoué et contredit par de notables bourgeois qui l'avaient accompagné, quand il se présenta comme exprimant l'opinion et les vœux de l'immense majorité de la population; car cela était complètement taux. Le duc lit appeler sur-le-champ l'évèque, qui était en train de se préparer pour sa prédication. Il lui exposa le sujet de la plainte qu'on venait de lui adresser. Le bailli voulut se mêler de cette aiïàire et dire aussi son mot. Caracciol, passablement altier el plus habitué à commander qu'à obéir, foudroya tellement le pauvre bailli, qu'il n'osa plus ouvrir la bouche. Nous avons déjà dit précédemment que l'évèque avait un très-grand don d'éloquence, une parole facile et de la grâce dans sa diction. Après avoir fait taire le bailli, il développa sa profession de foi, très-conforme à la parole de Dieu; puis il adressa de si touchantes exhortations, que tous les cœurs étaient émus el fort édifiés. Néanmoins, sur les vives sollicitations du duc, l'évèque renonça à son projet et ne prêcha pas.

Pendant ce temps-là la vaste église Saint-Jean continuait à se remplir, et la foule impatiente at-

tendait l'arrivée du prédicateur. On lit annoncera l'assemblée que, pour de sages raisons, le prêche serait différé à un autre jour. On se borna donc à lire en chaire un chapitre de l'Écriture sainte, et à chanter quelques Psaumes en français ; puis la foule se retira paisiblement, non sans un profond regret d'être privée de la prédication qu'on lui avait annoncée On sut depuis, que si l'évêque était monté en chaire, le clergé avait soudoyé des hommes pour faire crever la portion de la voûte qui était sur la tète du prédicateur.

Garacciol assista le lendemain au service célébré en la rue du Bois, et s'y rangea parmi les nombreux auditeurs. On en fit plainte au duc, qui répondit sèchement qu'il n'était chargé que d'exposer les édits du roi. Cette réponse blessa tellement le clergé, qu'il dit au duc que, puisqu'il ne voulait pas mettre un frein aux scandales de l'évêque, il aurait recours au cardinal de Guise, archevêque de Sens, supérieur légitime de l'évêque, proposant néanmoins de continuer à regarder ce dernier comme tel, à condition qu'il abjurât ses erreurs.

L'Église de Vassy sans pasteurs, et ayant plusieurs enfants à baptiser, demanda et obtint, pour la seconde fois, l'envoi du pasteur Frasnelle. Le lendemain de son arrivée, qui était un dimanche, il célébra le culte. A peine avait-il commencé le service, qu'on vit entrer l'évêque de Chàlons-sur-

Marne, Jérôme Burgensis, accompagné d'un moine très-habile en controverse. Ils venaient là sur l'injonction du cardinal de Lorraine. Le pasteur officiant était en train de prononcer une prière pour implorer les lumières et les grâces de l'Esprit-Saint avant de commencer sa prédication, lorsque Févêque l'interrompant, s'écria : Messieurs! je viens ici comme évêque de Châlons et par conséquent de ce lieu.... Le pasteur répliqua : Monsieur, je suis le premier en chaire, et il est bien juste que je parle le premier. Si, dans tout ce que je vais dire, il y a quelque chose digne de blâme, vous serez libre de parler ensuite et de le réfuter. L'assemblée impatiente commençait à s'agiter, lorsque Févêque répéta les mêmes paroles qu'il avait dites : Je suis tout surpris, répliqua le pasteur, que vous veuille: m empêchi r de servir Dieu en ce lieu, puisque nous en avons la permission du Roi et du Gouverneur de la province. Pour la troisième fois, Févêque répéta : Messieurs! je viens ici comme évoque de Châlons, et par conséquent de ce lieu.... Eh bien, dit le pasteur, avec un malin sourire, puisque vous avez tant envie de parler, faites-le comme simple particulier, mais non en qualité d'évéque, car ici, nous ne vous reconnaissons pas comme tel. — Comment! dit celui-ci, n'ai-je pas reçu l'imposition des mains"? — Comment"? c'est parée qu'il faut que l 'évoque prêche fidèlement la

parole de Dieu, qu'il ad ministre les Sacrements selon la règle apostolique, et qu'il ait soin nuit et jour de son troupeau; mais vous, qui vous dites pasteur des âmes, quand les avez-vous repues de la parole de vie? — Comment savez-vous que je ne prêche pas"? — C'est vous-même qui l'avez dit à des personnes de mou Église, que vous ave: fait demander hier. Vous avez même ajouté que vous étiez bien affligé de ne pouvoir le faire. — Mais, où avez-vous vu qu'il soit nécessaire qu'un êvêque s'adonne à la prédication ? — Où ? dans le chapitre. rve de la seconde épitre de l'apôtre saint Paul à Timothée. — Eh bien voilà! je prêche par mes vicaires. — Ce que vous dites là est une plaisanterie. Est-ce que les Apôtres et les premiers êvêques prêchaient par des vicaires? — Et vous, qui vous dites ministre, avez-vous reçu l'imposition des moins:' — Eh, bien certainement.

Nous ne rapporterons pas la suite de vol entretien. Nous ajouterons seulement qu'après avoir dit beaucoup de pauvretés, l'évêque se retira fort mal à son aise.

Le pasteur Frasnelle célébra la sainte Gène le jour de Noël, et rentra au sein de son Église, à l'expiration du terme pour lequel on l'avait concédé à celle de Vassy.

Les tracasseries suscitées à l'évêque Carracciol, pour ébranler sa résolution et le détourner de ses

prétendues erreurs, turent inutiles et semblèrent plutôt servir à stimuler son zèle. Pendant tout le temps du carême qui s'en suivit, il fit des prédications publiques dans sa chapelle de l'évêché, auxquelles assistèrent des personnes des deux communions.

La nouvelle si inattendue de l'affreux massacre de Vassy qui venait d'avoir lieu, ne tarda pas à arriver à Troyes. A l'ouïe du récit de cette horrible boucherie, les membres de l'Église furent saisis de crainte. Ils se procurèrent aussitôt des armes pour être en état de résister en cas d'attaijue. Mais la bande sanguinaire, après avoir accompli son odieux forfait, se dirigea sur Paris. On en fut donc quitte pour la peur.

L'année de 1562 venait de commencer. Un nouvel édit du mois de janvier avait été publié, mais on ne l'avait pas encore reçu à Troyes. En attendant, les assemblées de plus en plus nombreuses continuaient d'avoir lieu. La sainte Cène fut distribuée le jour de Pâques, 29 de mars, avec beaucoup de solennité et de recueillement. Un grand nombre de fidèles y prirent part.

Ayant été informés que beaucoup de personnes des environs de la ville désiraient pouvoir assister aux saintes assemblées, mais qu'elles en étaient empêchées par la crainte d'être repoussées par ceux qui leur faisaient gagner leur vie, les princi-

paux de l'Église décidèrent qu'on tiendrait pour eux une assemblée hors de la ville. On choisit pour cela le bord des fossés du Ravelin. Au jour fixé, on vit s'y rendre une multitude considérable des habitants de la campagne. Le pasteur Sorel doué d'un très -bel organe se fit parfaitement entendre au loin. Il administra le baptême à deux enfants qui lui furent présentés. Dans la crainte de quelque attaque on plaça des sentinelles en armes de distance en distance. Cette prédication en plein air fut bénie pour le salut de plusieurs. Tous ceux qui passaient par là, attirés par la curiosité, venaient prêter l'oreille et s'en retournaient fort édifiés. Ils ne pouvaient assez témoigner leur indignation contre les calomnies qu'ils avaient entendues au sujet de la loi professée par l'Église réformée.

Enfin l'édit de janvier fut apporté et publié à Troyes. En vertu de cet édit les assemblées religieuses ne pouvaient plus avoir lieu dans l'intérieur des villes. Pour s'y conformer . les réformés se mirent aussitôt en quête d'un lieu convenable et ils en trouvèrent un qui répondait parfaitement à leurs désirs. C'était l'endroit où l'on s'exerçait .1 tirer à l'arquebuse (1). Tout à l'entour, étaient de

(1) Là où sonl les bains qui portent encore le nom de bains de l'Arquebuse.

beaux jardins appartenant à de simples particuliers. C'était dans ces jardins que se plaçaient les timides et les peureux qui pouvaient tout entendre sans être vus de personne. Peu à peu la lumière pénétrait dans leur âme et quand ils avaient compris la sainte parole de Dieu, alors ils ne craignaient plus de se montrer et de faire preuve de fermeté et de persévérance. Ainsi l'Église allait toujours, se développant et s'affermissant. A la fête de Pentecôte, on compta de huit à neuf mille auditeurs, venus de toutes parts. On ne put le même jour donner la sainte Cène à tous les communiants. Il fallut la donner encore le lendemain, en célébrant, un second jour de fête. On tendit des toiles pour garantir l'assemblée de l'ardeur du soleil. Cette nombreuse et imposante réunion offrail un magnifique spectacle.

Le temps auquel on devait nommer un autre maire, en remplacement de Denis Cîéré, approchait. Cet homme s'était montré si hostile, z\ injuste envers les réformés, que ceux-ci désiraient lui voir pour successeur un homme doux, paisible, équitable et en même temps terme pour tenir tête aux méchants. On porta les yeux sur Claude Pinette qui semblait devoir justifier la bonne opinion qu'on en avait. Il fut élu. mais on verra dans la suite qu'on s'était trompé en le nommant et qu'il ne valait guère mieux que son prédécesseur.

Au moment où l'on espérait pouvoir enfin jouir des douceurs du calme et de la paix, parut un édit de la Cour de parlement, eu date du 1 7 juillet, portant ce qui suit, savoir : Que tous les prêdicants, ministres et mitres officiers de la nouvelle secte seraient prins en corps, quelque part qu'ils fussent et puissent être trouvés et saisis comme crimineux de lèse-majesté divine et humaine, séditieux et perturbateurs du repos et tranquillité du public, pour être contre eux, comme tels, procédé ainsi qu'il appartiendrait. Et où prins et appréhende: ne pourraient être, seraient ajournez à trois briefs jours à comparoitre en personne en [celle (Jour arec annotation de tous et ckacuns leurs biens, faisant icelle Cour inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'ifs fussent de les recelé)' et récepter, sur les mêmes peines.

Le seigneur des Bordes, personnage vraiment débordé en Unîtes manières, se rendit au château de Saint-Lyé. où était loeré le duc de Nevers. Son but était de l'engager à faire publier cet édit et à tenir la main à ce qu'il fût strictement exécuté. Ils étaient occupés à s'entretenir de cette affaire, lorsque tout à coup le temps s'obscurcit, un orage affreux éclate et la foudre tombe sur une des ailes du château. Un des serviteurs du duc fut renversé sur le parquet où il demeura fort longtemps

évanoui. Des Bordes fut aussi, pendant quelques heures, sans pouvoir rien entendre. 11 s'imaginait avoir complètement perdu le sens de l'ouïe. Le duc fut tellement saisi d'effroi qu'il fit prier l'évèque, logé aussi dans ce château qui dépendait de l'évèché, de vouloir bien dire des prières et lire quelque portion de la parole de Dieu Ce duc avait manifesté autrefois de bonnes dispositions en faveur de l'Évangile, mais le monde et ses plaisirs avaient étouffé dans son cœur le bon grain de la parole divine.

Il semble que cette grave leçon aurait dû profiter au seigneur des Bordes; mais non. Dès le lendemain, il fit placer des gardes et des pièces d'artillerie en plusieurs endroits des fortifications de la ville, en sorte qu'elle avait l'air d'être en état de siège. On n'y entendait que le bruit du tambour ou du maniement des armes. Les (idèles crurent devoir user de prudence en suspendant leurs saintes assemblées, dans la crainte de quelque fâcheuse collision.

Nous citerons textuellement l'auteur de ces récits. — « La plupart des fidèles qui étaient sortis ledit jour pour aller au prêche, ayant vu l'étroite garde qu'on faisait, ne voulurent rentrer dans la ville et se retirèrent dès l'heure même, comme aussi fit le ministre Frasnelle après qu'il eût fait son prêche. A la vérité la ville de Troyes

en général lit une perte incroyable en la rupture de cette Église. Car c'était une grande beauté et chose plus que émerveillable de la voir si bien fleurie. Il se voyoit en la jeunesse, touchée par la prédication de la parole de Dieu, qui auparavant était si dépravée que rien plus, un changement si subit et si étrange que les catholiques mêmes en étaient tout étonnés. Car, tels qui au précédent se laissaient aller du tout à leurs vol optez et s'étaient plongez en gourmandises, yvrogneries et jeux défendus, tellement qu'ils y passaient la plus, grande et meilleure partie du temps et faisaient un fort mauvais ménage, depuis qu'ils étaient entrés dans l'Église quittaient du tout leur vie passée et la délitaient, se rangeant et se soumettant allègrement à la discipline ecclésiastique, ce qui était si agréable aux parents de tels personnages, que, quoiqu'ils feussent catholiques, ils en louaient Dieu, d

Les troubles qui étaient déjà survenus ne devaient pas tailler à suivre une marche ascendante. Au commencement du mois d'août, le seigneur des Bordes fil savoir au lieutenant criminel et aux autres juges qu'ils eussent à se tenir prêts avec leurs sergents et archers, et à se trouver à certain jour fixé devant sa demeure. Le maire donna secrètement le même ordre à tous les plus mauvais garnements de la ville. Toutes ces troupes étant

réunies, se mirent en marche le o d'août, environ midi. Le lieutenant criminel et celui de robe courte marchaient en tête du cortège, suivis de leurs sergents et archers en armes. Après eux venaient trois cents soldats, suivis de la plus vile canaille. Le lieutenant des Bordes, accompagné du lieutenant général et du prévôt de la ville à cheval et en longues robes, suivis de la plupart des gens de la compagnie des hommes d'armes du duc de Nevers, tous armés, fermaient la marche du cortège. Le premier quartier qu'ils visitèrent fut la rue Moyenne (il est facile d'en comprendre la raison, si on se rappelle qu'elle portait aussi le nom de Petite-Genève). Le lieutenant général et le lieutenant criminel, suivis de leurs sergents et des plus mauvais sujets de la ville, entrèrent de force dans les maisons des réformés, sous prétexte de faire la saisie des armes que l'on pourrait y découvrir. xVu lieu de se borner a cela, la plupart se livraient au vol et au pillage, mettant en lambeaux les Bibles, Psaumes et autres livres de piété qui leur tombaient entre les mains. Ils commirent aussi des viols et d'affreuses obscénités, mais nous en passerons sous silence l'affligeant récit.

Le pasteur Jacques Sorel, avec son épouse, n'avait pas voulu quitter la ville, bien que la plupart fies fidèles et des membres du Consistoire, avertis à temps, s'en fussent retirés, après avoir

mis leurs etï'ets en lieu de sûreté. Personne ne songeait qu'il pouvait d'un moment à l'autre tomber entre les mains de ces forcenés. Mais Dieu ne l'oublia point et veilla sur sa personne.

11 y avait auprès du duc de Nevers un gentilhomme qui, parti le matin du château de Saint- Lyé pour se joindre aux troupes, était arrivé à Troyes, accompagné d'un nommé Christophe Marquet, serviteur de l'évèque, qui devait ramener à Saint-Lyé les deux chevaux que Monseigneur avait prêtés au gentilhomme. Ce Marquet, enfant de Troyes, était un brave et bon jeune homme, trèspieux et fort attaché au pasteur Sorel. Ayant appris que celui-ci était encore en ville et que sa vie n'y était pas en sûreté, il se rendit auprès de lui et le supplia de sortir immédiatement de Troyes pour échapper à tout danger. Après s'être acquitté de quelques commissions dont un l'avait chargé, il devait venir le prendre et lui donner un des chevaux qu'il devait reconduire à son maître. Le digne Sorel ne voulut rien faire sans avoir consulté quelques-uns de ses amis, entre autres, Nicolas Pithou, Etienne Branchié, avocat au bailliage, chez lequel il était logé, Christophe Venel, greffier de la prévôté, et d'autres encore qui ne jugèrent pas prudent que leur pasteur se montrât en public à cause de l'exaspération de la populace contre le parti réformé.

Marquet arriva bientôt après, avec ses deux chevaux, devant la porte de Sorel, qui ne voulait pas d'abord se mettre en route, d'après le conseil qu'on lui avait donné. Cependant, sur les instantes sollicitations du serviteur, après avoir confié son épouse à la garde d'une pieuse dame qui devait la conduire en lieu de sûreté, puis, après avoir élevé son cœur à Dieu par une fervente prière, Sorel accepta l'offre de Marquet et partit avec lui. A peine avaient -ils fait quelques centaines de pas qu'un nommé Royer, demeurant près de l'hôtellerie des quatre fils Aymon (1), homme brutal et méchant, apercevant le pasteur à cheval, s'élança dans la rue, ayant en mains une hache dont il voulut se servir pour lui fendre la tête; mais il manqua son coup. Un autre misérable gueux, armé d'une épée, courut ensuite après Sorel; d'autres lançaient des pierres , mais nos deux cavaliers couraient bride abattue. Arrivés près de la porte de Belfroy, un certain 'petit morfondu , clerc de l'avocat Thomas Bailly, ayant en mains un pistolet chargé, courut après Sorel se disposant à faire feu sur lui, lorsque faisant un faux pas, il tomba la face contre terre. Les gardiens préposés à la porte, braves et honnêtes gens, ne firent aucune diffi-

t1) Cette hôtellerie ('lait à L'angle <l«- In rue du Flacon

culte de les laisser passer, et pour empêcher la populace de les poursuivre, ils fermèrent immédiatement les portes. Ainsi Sorel et son guide, miraculeusement sauvés, arrivèrent sains et sauts à la porte du château de Saint-Lyé. Bon nombre de fidèles s'y étaient déjà réfugiés. L'évêque, averti par son serviteur Marquet de l'arrivée de Sorel, lui fit dire, sans même daigner aller le voir, ni lui offrir un verre d'eau, que le duc de Nevers trouverait mauvais sa présence dans le château comme étant contraire aux termes de l'édit. Sorel se retira donc et prit la route de Saint-Mars en- Othe, où il fut parfaitement accueilli par le seigneur Oudard Pied de Fer, gentilhomme pieux et craignant Dieu.

Les soldats, qui venaient de prendre pari à l'expédition, rencontrèrent une brave femme nommée ta Marnant', ils voulurent la contraindre à s'agenouiller devant une statue. S'y étant refusée, ils la transpercèrent à coups de dagues sur les Terraux (h1 Notre-Dame, puis ils traînèrent son cadavre jusqu'au Pont-de-laSalle et le jetèrent à l'eau. Le lieutenant des Bordes venant à passer par là, vit ce corps qui flottait et le fit retirer de la rivière; mais, quand il apprit ensuite quelle était cette femme et pourquoi on lavait tuée, il commanda de rejeter son cadavre dans la Seine.

Le parti catholique dominant l'autorité du duc,

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