‹ Le protestantisme et la r`egle de foi (volume 2)Chapitre 10 sur 25 · JOAN. III · texte numérisé non relu

JOAN. III

(2) Marc. ult.

. (3) Rom. x, 10.

(4) Ilebr. il, 6.

de la foi (t), il est évident que le sentimentalisme et le piétisme, étant en opposition avec la foi, et par là même avec sa règle, ne sont pas de Dieu, et sont, au contraire, réprouvés par lui, par le fait de l'institution de l'Église (2). Car à quoi bon une Église se donnant pour guide et pour maîtresse des chrétiens,

(1) IbicL, x, 38.

(2) Qui croirait, après cela, que la secte piétiste est considérée comme orthodoxe par le protestantisme? Ces piétistes, avec leur prétention de fonder une religion plus pure sur le sentiment seul, sont tombés dans des extravagances à faire pitié. Ils ont cru, en effet, former une religion d'autant plus vraie, qu'elle s'éloignait davantage de la raison; quelques-uns même ont ajouté : d'autant plus vraie quelle était plus contraire à la raison. Cette absurde doctrine les a fait tomber d'une erreur dans une autre : elle a fait les rationalistes du cœur, du sentiment et de l'imagination, comme l'orgueil de la philosophie avait fait naître les rationalistes de l'esprit et de l'intelligence. D'une part comme de l'autre, ce sont des fanatiques qui ne s'accordent que dans leur aversion pour la vérité. Car le piétisme ou mysticisme protestant est aussi hostile à la foi catholique que le rationalisme pur, et n'en éloigne pas moins ses partisans. Pour exemple de l'estime que ces piétistes font du christianisme, je citerai ce passage de Schleiermacheb, auteur piétiste orthodoxe : « Malgré son lien historique avec le judaïsme, le christianisme ne doit pas être considéré comme en étant la continuation ou une phase nouvelle. Dans sa constitution intime, il ne ressemble pas plus au judaïsme qu'au paganisme. » (Voir Amand Saintes, Hist. du ration, en Allem., p. 275 et suiv.) Getmm, dans son ouvrage intit. Instiluiio théologie dogmatiex historico-critica, Jenœ, 1848, rejette aux trois quarts la doctrine luthérienne,

pour règle de leur foi, en un mot, si, d'après Tordre voulu de Dieu, les hommes ne devaient point se mettre en peine de vérités de foi, ni du soin de discerner la vraie foi des fausses croyances, pour se livrer au sentiment seul, au seul goût de piété, au seul accomplissement de la loi morale? La religion ne serait plus qu'une école de morale philosophique. L'institution de l'Église et le sentimentalisme sont donc tout-à-fait contradictoires l'un à l'autre; une Église enseignante devient inutile. Et cependant, c'est un fait incontestable que Jésus-Christ a établi une Église, et qu'il l'a instituée principalement pour enseigner les nations. Donc il a réprouvé d'avance, et par le fait de cette institution même, la secte des sentimentalistes, bien avant qu'elle s'élevât; il l'a rejetée et condamnée irrévocablement, tout aussi bien que toute autre secte.

Il est visible que ce même raisonnement peut et doit s'appliquer à toutes les sectes sans exception, ou, comme on aime mieux les appeler, à toutes les communions non catholiques anciennes et modernes, séparées de l'Église fondée par Jésus- Christ. Et, en vérité, il serait illogique et absurde d'admettre une secte quelconque, du moment qu'on suppose l'institution de l'Église; ou, en d'autres termes, il serait tout-à-fait logique de compter pour secte, c'est-à-dire pour faction rebelle à Dieu et réprouvée de Dieu, toute société ou communion qui s'établit rivale d'une

d'une Église d'origine divine, et qui lui fait la

guerre.

Par là est détruite aussi l'objection ou l'excuse à l'aide de laquelle plusieurs cherchent à se faire illusion à eux-mêmes, et à calmer les reproches ou du moins les inquiétudes de leur conscience. L'objection consiste à dire que, quelque fausses et erronées que soient les croyances qu'on adopte, on est sans reproche devant Dieu, si l'on se trompe après avoir cherché consciencieusement la vérité. Car, comme le disent plusieurs, quand on a cherché avec un cœur droit et sincère dans la Bible, qui est la parole de Dieu, la vérité qu'on peut avoir à croire, et qu'on a mis à cette étude tout le soin dont on était capable, si après cela on suit et on professe de bonne foi ce qu'on a cru trouver être révélé de Dieu, comment pourra- t-on être condamné comme coupable pour avoir commis dans le choix qu'on aura fait quelque erreur matérielle? Or il y a bien des protestants qui se trouvent dans cette condition, et qui n'ont rien à se reprocher de ce côté-là. Si l'erreur matérielle rendait coupable ou même digne de damnation celui qui s'y trouve , combien n'en trouverait-on pas qui seraient dans ce cas même parmi les catholiques, particulièrement dans le bas peuple, et peut-être aussi dans des classes plus élevées de la société? Seront-ils pour cela tous condamnés? Non, cela répugne à la notion que nous avons de la justice et de l'équité de Dieu ; cela heurte t. h. 20

le bon sens et est contraire à l'enseignement même catholique.

J'admets volontiers tout ce qu'on dit ici de l'erreur matérielle et de la faute matérielle, puisqu'il est certain, et tout-à-fait conforme à la doctrine catholique, que ni l'une ni l'autre ne rend coupable devant Dieu. J'admets de plus qu'il peut y avoir beaucoup de protestants sincères et de bonne foi , ou qui croient sérieusement être dans la vérité. J'accorde enfin qu'il s'en trouve plusieurs qui ont étudié consciencieusement la Bible, en y apportant un soin raisonnable. Toutes ces concessions faites, tant par rapport au principe abstrait qu'on objecte que par rapport aux individus, je dis néanmoins et je répète que, quant à la secte, comme secte, et quant à la règle qu'on suit, quand bien même on y aurait apporté tout le soin qu'exige une affaire de cette importance, on n'est pas pour cela exempt de faute, et même de faute très grave, et par conséquent digne de damnation.

De peur d'être accusé de contradiction, développons avec soin une théorie dont la connaissance est d'une extrême nécessité, à raison de sa suprême importance. Bien loin de penser de tous les non-catholiques, individuellement pris, qu'ils soient de mauvaise foi, du moins au même degré, je serais plutôt porté à croire que bon nombre d'entre eux ne le sont pas; et, si l'on excepte les fondateurs de sectes, appelés hérésiarques, et leurs principaux fauteurs

et ministres, mais surtout les apostats, qui, cédant soit à des passions indomptées, soit à un intérêt d'amour-propre blessé, soit à tout autre ignoble motif, ont répudié en pleine connaissance de cause, et malgré les remords de leur conscience , les vérités que l'Église leur avait enseignées, et dans lesquelles ils avaient été élevés et nourris, l'erreur des autres n'offre point les caractères d'une malice aussi coupable. Il ne leur a pas manqué de prétextes, de raisons apparentes, qui les ont séduits, et une fois emportés dans le tourbillon de la secte dont ils faisaient partie, il ne leur a plus été donné de s'en retirer. Car la position où ils se trouvaient, sans choix de leur part , des vues d'intérêt temporel, des considérations humaines et beaucoup d'autres motifs influents, ont pu les enchaîner par d'étroits liens à un parti dans lequel ils avaient eu le malheur de se voir engagés, sans qu'il leur fût possible d'en sortir désormais, à moins d'une résolution héroïque, qu'on ne peut attendre que d'âmes d'élite en nombre infiniment petit. Tout cela est encore bien plus vrai de ceux qui sont nés clans des sectes ou des communions séparées de l'unité catholique. Toutefois, mettant à part le cas exceptionnel d'une ignorance invincible , c'est-à-dire d'une ignorance complète de l'existence de l'Église catholique, sans qu'il se soit élevé dans l'esprit le plus léger doute par rapport à la secte à laquelle on se trouve attaché ; à part , dis-je, ce cas exceptionnel qui ne peut être que

fort rare, même dans ceux qui n'ont reçu qu'un médiocre degré d'instruction et de culture, on n'est pas alors exempt de faute même grave, d'une faute, en un mot, qui mérite la damnation (1) ; ce que je soutiens, même pour le cas où les personnes dont il s'agit auraient vraiment cherché la vérité dans leur Bible , et se seraient formé d'après cette lecture leur forme de croyance. La raison en est péremptoire : c'est que, connaissant, comme on le suppose, l'existence de l'Église catholique, ces personnes savent bien qu'elles se trouvent en opposition avec cette Église sur plusieurs points, ou du moins sur quelqu'un, en matière de foi ; elles savent que ce qu'elles tiennent pour autant de vérités, l'Église le réprouve comme autant d'assertions hérétiques ou tout au moins erronées. Avec cette connaissance dont elles sont pourvues, ces personnes devraient donc, en imposant silence à leurs

(1) Comment pourraient se dire dans une ignorance invincible ceux qui recueillent avidement toutes les calomnies, tous les récits romanesques débités contre les catholiques, sans jamais penser à en lire la réfutation, comme cela se pratique dans toute l'Angleterre, tandis que plus de quatre-vingts pièces authentiques et légalement constatées ne sont pas encore assez, à leurs yeux, pour disculper un catholique traduit injustement comme calomniateur ? Or c'est là notoirement ce qui est arrivé dans l'affaire d'Achilli, où a été prononcée contre Newman une sentence si inique, qui a provoqué l'indignation de l'Europe entière. C'est bien là un péché de volonté, et non pas simplement une erreur d'entendement. Mais nous reviendrons sur ce sujet dans la troisième partie de notre ouvrage.

préjugés, examiner avec le même soin qu'elles disent avoir apporté à l'étude de la Bible tout ce qui se rapporte à l'Église : je veux dire son origine, son universalité, son unité, ses caractères, son existence non interrompue , et autres questions non moins importantes; puis, avec les mêmes dispositions d'esprit, reporter leur examen sur leur propre secte, sur son origine, sur son caractère, sur ses auteurs et ses fauteurs, sur les moyens mis en œuvre pour la propager, en faisant en même temps le rapprochement des auteurs et des moyens de propagation des autres sectes. Il est difficile , et je dirais presque impossible , que ces rapprochements et ces parallèles n'aboutissent pas à faire sauter aux yeux la différence qui empêcherait de confondre un ouvrage d'institution divine avec les mesquines parodies de l'homme (1).

(1) Bossuet a traité en maître cette question dans la seconde partie (n. xm) de son admirable Discoîtrs sur l'Histoire universelle ; et comme nous y trouvons la confirmation de ce que nous disons ici, nous allons en rapporter quelques passages : « Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'Innocent XI (et nous dirons, nous, de Pie IX), qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte, sans interruption, jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres ! d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse, de là jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde Quelle suite ! quelle tradition ! quel enchaînement merveilleux ! Si notre esprit, naturellement incertain, et devenu par ses propres incertitudes

Si, après cet examen, quelqu'un s'obstine à s'en tenir aux points de doctrine qui lui semblent les seuls vrais, bien qu'ils soient opposés à l'enseignement de l'Église, ou qu'ils en diffèrent en substance, comment douter qu'il ne soit coupable en préférant de s'atta-

le jouet de ses propres raisonnements, a besoin, dans les questions où il y va du salut, d'être fixé et déterminé par quelque autorité certaine, quelle plus grande autorité que celle de l'Eglise catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés et les anciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine !

« Ainsi la société que Jésus-Christ, attendu durant tous les siècles passés, a enfin fondée sur la pierre et où saint Pierre et aes successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie ellemême par sa propre suite, et porte, dans son éternelle durée, lé caractère de la main de Dieu.

« C'est aussi cette succession que nulle hérésie, nulle secte, nulle autre société que la seule Eglise de Dieu n'a pu se donner. Les fausses religions ont pu imiter l'Eglise en beaucoup de choses; et elles l'imitent en élisant, comme elle, que c'est Dieu qui les a fondées; mais ce discours en leur bouche n'est qu'un discours en l'air ; car si Dieu a créé le genre humain; si, le créant à son image, il n'a jamais dédaigné de lui enseigner le moyen de le servir et de lui plaire , toute secte qui ne montre passa succession depuis l'origine du monde n'est pas de Dieu. Ici tombent aux pieds de l'Eglise toutes les sociétés et toutes les sectes que les hommes ont établies au dedans et au dehors du christianisme. » Vérité que développe ensuite le savant évês que. Bossuet lui a donné encore d'autres développements non moins admirables dans son Instruction pastorale sur les promesses de VEglise pour montrer aux Réunis par l'expresse parole de Dieu que le même principe qui nous fait chrétiens nous doit aussi faire catholiques.

cher à son sens privé plutôt que de se soumettre à l'autorité de l'Église? L'erreur matérielle où l'on peut se trouver en fait de doctrines, et de doctrines qui intéressent la foi, ne saurait être innocente qu'autant qu'on n'aurait pas la connaissance ou la certitude de l'institution divine de l'Église ; mais, lorsqu'on a acquis cette connaissance, on fait preuve certainement d'un orgueil satanique en voulant préférer son sentiment particulier à celui de l'Église entière. S'il n'y avait pas d'autre règle de croyance que celle du protestantisme, ou qu'on ne fût pas à portée d'en connaître une autre, on serait certes excusable de rester dans l'erreur qu'on aurait embrassée, après l'avoir examinée avec un soin raisonnable. Mais il en va tout autrement quand on connaît l'Église et sa règle de foi, et qu'on n'en persiste pas moins dans ses propres opinions, encore qu'elles y soient contraires. Et quand même on aurait toute la persuasion imaginable de leur vérité, et qu'on n'y trouvât matière à aucun doute , à ne consulter que soi-même et ses propres lumières, et à ne voir que le résultat des recherches consciencieuses qu'on aurait faites dans de semblables dispositions, on ne pourrait pas pour cela être disculpé d'une faute grave.

C'est en ce point que consiste, comme toujours, la faute proprement dite et le tort énorme de tout ce qu'il y a jamais eu comme de tout ce qu'il y aura jamais de sectaires, quelle que soit la persuasion sub-

jective ou la conviction, comme on dit, personnelle qu'on leur suppose : c'est qu'ils savent ou qu'ils savaient, ces hérétiques, qu'ils étaient en opposition avec l'Église, et qu'ils n'en préféraient pas moins leur sentiment ou leur jugement particulier à ses enseignements et à ses décisions. Si l'on interrogeait les non-catholiques, à quelque communion qu'ils appartiennent , comme on aurait pu le faire également par rapport à tous ceux des siècles passés, on n'en trouverait aucun qui s'avouât lui-même hérétique, ou qui consentît à faire ce même aveu de sa propre secte. Ils allégueraient plutôt, comme le faisaient les anciens sectaires, mille raisons tirées soit de la Bible, soit des écrivains ecclésiastiques , soit de la nature des choses, soit des prétendus torts de l'Église, pour se justifier eux-mêmes et inculper l'Eglise, dont ils se sont séparés et qui les a condamnés; car c'est là d'ordinaire la base de cette conviction personnelle dont ils se targuent. Quoi de plus honteux et de plus immoral dans la pratique, quoi de plus fantastique et de plus extravagant dans la théorie que l'ancien gnosticisme avec ses cinquante ramifications? Gela n'empêchait pas qu'ils se plaignissent hautement de se voir traités d'hérétiques par les catholiques, et qu'ils trouvassent intolérable cette qualification qui leur était appliquée (1). Je ne doute pas non plus

Comme nous l'atteste saint Irénée, Cont. huer., lib. 3,

qu'ils n'eussent, eux aussi, leurs convictions profondes, leur persuasion intime, qui les autorisait en apparence à soutenir leurs rêveries. Et cependant il n'y a personne aujourd'hui, même parmi les protestants, je parle des orthodoxes, qui n'éprouve une véritable horreur pour ces misérables, et qui ne les tienne pour hérétiques, comme je l'ai prouvé ailleurs (t. i, p. 287 et suiv.). Mais en quoi consistait leur tort, en admettant même en eux toute la persuasion ou la conviction dont ils étaient capables, si ce n'est en ce qu'ils opposaient leur propre symbole à celui de l'Église, et que, non contents de le lui comparer, ils le suivaient de préférence? Eh bien, qu'on applique le même procédé à toute communion moderne séparée de l' Église catholique, c'est-à-dire de l'Église romaine, à laquelle seule ce nom convient véritablement, et l'identité des raisons obligera de tirer la même conclusion.

Il nous a fallu insister quelque peu sur ce point, parce que c'est là précisément recueil où viennent échouer tant de protestants même instruits. Pour revenir maintenant à notre sujet, il est clair, par toute la suite de nos raisonnements, que, dans l'hypothèse

c. 15, n. 2 (édit. de Massuet), dont voici les paroles : « Qui « (gnostici) etiam queruntur de nobis, quôd cùm similia nobis- " cum sentiant, sine causa abstineamus nos à communicatione- " eorum, et cùm eadem dicant, et eamdem habeant doctiïnam, « vocemus illos heereticos. »

protestante de l'interprétation privée de la Bible prise pour unique règle de foi, l'Église, cette colonne et cette base de vérité, serait une institution parfaitement inutile. Or, je dois dire de plus que, dans la même hypothèse, cette institution aurait été funeste ; car il n'y a de sectes possibles qu'autant que l'on suppose le principe d'autorité. Supprimez ce principe, à l'instant toutes les sectes anti-catholiques s'évanouissent. Si chacun est arbitre suprême de sa propre croyance, sans juge qui ait le droit de le taxer d'hérésie, il pourra bien y avoir divergence d'opinions, pluralité d'écoles, ou même, si l'on veut, diversité de sectes, en prenant ce dernier mot dans un sens large, de la même manière qu'on pouvait appeler ainsi les anciennes écoles philosophiques ; mais il ne pourra plus y avoir de sectes dans le sens rigoureux où ce mot se prend aujourd'hui. Que si, en dépit de leur règle, les protestants, dans leurs commencements surtout , traitaient de sectaires et d'hérétiques tous ceux d'une autre communion qui tenaient une doctrine différente de la leur propre, ce n'était de leur part qu'une inconséquence, ou bien un reste de catholicisme qu'ils avaient emporté avec eux, et dont ils ne s'étaient pas encore tout-àfait dépouillés. Aussi, à mesure que se sont déroulées logiquement les conséquences de leur principe, on a vu tomber l'une après l'autre ces murailles de carton postiches derrière lesquelles s'anathématisaient réci-

proquement toutes ces filles de la Réforme; et maintenant, quelles que soient leurs opinions diverses, vous voyez ces mille et une communions différentes fraterniser ensemble à merveille. Suffit qu'il ne s'agisse pas de l'Église catholique, c'est-à-dire de la vérité seule, pour laquelle elles ont toutes une égale aversion; pour tout le reste, quelque dissemblables et contradictoires même que soient les doctrines que chacune professe, quelque étendue que soit la liste de leurs négations différentes, elles se diront entre elles parfaitement d'intelligence. L'affinité morale a sans doute tout autant de force que l'affinité chimique (1).

Il] Tout ce que j'affirme ici a été parfaitement exposé par le savant évèque de Montauban, Mgr Doney, dans son ouvrage intitulé : Examen et discussion amicale de celte question : Les ministres de la Réforme peuvent-ils, en conscience, promettre l'espérance certaine du salut par Jésus-Christ au peuple de leur communion'? lre lettre, dans le passage suivant : « Ainsi toutes les sectes ou divisions de la Réforme, infinies, comme vous le savez, soiit d'accord sur cette unique proposition : Que l'enseignement d'autorité tel qu'il a lieu dans l'Église catholique est une erreur contraire aux saintes Écritures ou tout au moins aux droits de la raison. C'est en cela, c'est par là et uniquement que vous êtes protestants. Vous tenez pour protestant et pour bon protestant quiconque admet cette proposition, quelle que soit sa foi ou sa conviction sur tout autre point. Qu'on croie ou qu'on nie un nombre plus ou moins grand d'articles du symbole des apôtres, on reste toujours protestant, pourvu que ce qu'on croit, on ne l'accepte pas de l'autorité de l'Église romaine. »

11 n'y a donc que le principe d'autorité, je dis d'autorité exclusive, intolérante, même en matière de foi, qui ait pu accidentellement donner naissance ou occasion aux sociétés qui lui résistent et naissent ainsi de leur révolte, et qui s'appellent sectes religieuses. Or, telle est de sa nature l'institution de l'Église, qui est une autorité véritable et réelle, représentant Jésus-Christ, qui l'a fondée et qui a dit dans la personne de ses apôtres : Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise; et encore : Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain ; qui lui a promis pour cela sa continuelle assistance et l'a dotée du privilège d'infaillibilité dans ses enseignements, comme nous l'avons déjà vu tant de fois. C'est, en effet, à l'occasion de cette institution que, grâce à des esprits turbulents, audacieux, entreprenants et inflexibles dans leur orgueil, se sont formées, dès le principe, tant de différentes sectes que l'histoire ecclésiastique a enregistrées dans ses annales et qui n'en font pas la partie la moins étendue. Qui pourra nier maintenant que, si la règle de foi du protestantisme était vraie, l'institution de l'Église ne serait pas seulement inutile, mais qu'elle serait encore extrêmement nuisible et tout-à-fait funeste ?

il y a plus. D'où naît le plus grand obstacle à la conversion des infidèles, sinon du scandaleux et hu-

miliant spectacle de tant de sectes diverses qui se disent chrétiennes? Ces infidèles demandent, quand on leur annonce la bonne nouvelle : « Mais à qui devons-nous ajouter foi? Nous en voyons qu'on appelle protestants, d'autres qui se disent catholiques; ceux-ci s'appellent méthodistes, ceux-là puritains, d'autres anglicans, et tant d'autres dont nous ne savons les noms, qui abordent sur nos cotes et se répandent dans nos pays pour nous éclairer, disent-ils, et nous instruire : chacun d'eux affirme que tout ce qu'il enseigne est la vérité pure, et que tous les autres se trompent. Si ce que vous enseignez était la vérité ou la vraie religion, que vous voulez substituer à la nôtre, pourquoi n'êtes-vous pas d? accord ensemble? Gomment pouvez-vous prétendre que nous prêtions l'oreille plutôt à l'un qu'à l'autre d'entre vous, tandis que, quel que soit celui de vous qui nous parle dans le moment, tous vous lui donnez tort, excepté lui-même? » Telle est la difficulté la plus ordinaire objectée par les païens aux missionnaires, tant catholiques que non catholiques. Pour ce qui est du missionnaire catholique, il ne lui est pas difficile de montrer à ces hommes simples quelle est, entre tant de communions qui se disent chrétiennes, la seule véritable, en leur exposant l'origine, les progrès, la perpétuité de l'Église avec ses caractères distinctifs, et, par contre, l'origine tout humaine, l'instabilité, l'absence de tous les caractères d'une religion divine

dans toutes les sectes qui s'en sont séparées. Je sais un missionnaire catholique zélé qui, pour rendre sensible cette différence aux yeux des sauvages infidèles, dessina un grand arbre qui figurait l'Église, et cà et là, tout autour de cet arbre, des branches coupées, brisées, partagées par le milieu, desséchées, pour figurer les sectes. Il leur expliqua son tableau, et puis partit pour d'autres missions. Son tableau fit fortune d'une manière admiable ; car à tout protestant ou méthodiste qui accostait ensuite ces sauvages , ils lui demandaient de quelle communion il était; et, s'il répondait de la protestante, de la méthodiste, de l'anglicane, etc. , aussitôt ils cherchaient sur le tableau du missionnaire, et, retrouvant leurs hommes dans les branches coupées de l'arbre, ils s'éloignaient surle-champ de ces faux apôtres. Aussi le missionnaire catholique, quand il fut de retour de son excursion, eut-il le bonheur de retrouver ses néophytes solides dans la foi , et avec eux beaucoup de catéchumènes tout disposés à l'embrasser.

Mais que pourront répondre les sectaires? que devront-ils répondre à cette même difficulté que leur feront les infidèles? Ils devront nécessairement se trouver fort embarrassés à leur donner une solution qui les satisfasse. Et cela est évident par ce qui se remarque dans les plus beaux génies dont le protestantisme puisse se glorifier, et qui, doués d'ailleurs d'une grande pénétration d'esprit, d'une vaste érudi-

Lion et d'un profond savoir, lorsqu'ils en sont arrivés à cette question dans leurs ouvrages apologétiques en faveur du christianisme, ne paraissent plus les mêmes, et bégaient comme des enfants. Et quiconque a lu le célèbre ouvrage De la vérité de la Religion chrétienne de Grotius , ouvrage justement estimé pour tous les mérites qui le distinguent, pourra reconnaître la vérité de ce que je dis, dans la manière dont cet écrivain cherche à résoudre cette difficulté, qu'il s'était proposée, de la diversité des sectes (1). Pear-

(1) Deverlt. relig. christ., 1. il, c. 12, qui a pour titre : Solvitur objectio s-umpta ex controversiis quSR snnt inter christianos. Or, voici par quelle évasion il cherche lestement à se tirer d'affaire : » Sed parata responsio, idem in omnibus ferè artibus «• accidere, partim imbecillitate humani ingenii, partim quôd « studiis judicium impeditur. Sed soient istse opinionum varie- « tates consistere intra certos terminos, de quibus convenit, et « undè ad ambigua nrgumentum petitur. » Ce qu'il cherche h expliquer par l'exemple des mathématiciens, qui s'accordent tous sur les axiomes, et quant au reste : « Discrepantia illa « opinionum inter christianos impedire nequit quominùs de « prœcipuis, id est, de prœceptis illis ex quibus christianam re- « ligionem maxime commendavimus satis constet. » On voit par cette réponse que ce grand homme tenait pour autant d'opinions indifférentes d'admettre ou de rejeter la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ; d'admettre ou de rejeter la nécessité des bonnes œuvres pour le salut; d'admettre ou de rejeter le libre arbitre dans l'homme; d'admettre ou de rejeter l'incarnation, la divinité de Jésus-Christ, et de même d'autres articles très importants. Et certes il ne pouvait trouver de meilleure réponse dans son système que ce latitudinarisme ou cet indifférentisme en matière de doctrine. Et son annotateur,

son montre le même embarras dans son explication du symbole des apôtres (1), et il en est de même de tous les autres protestants qui ont entrepris l'apologie de la religion chrétienne.

Mais qui osera dire d'une Église fondée par Jésus- Christ que ce soit une institution inutile et même nuisible et funeste, et cause, par suite de la malice humaine, de maux sans nombre, par tant de sectes hérétiques qui ont paru depuis l'établissement du christianisme? Qui aura le courage de proférer ce blasphème? Et pourtant, il est hors de doute qu'il en serait ainsi, dans le cas où la règle protestante serait vraie. A moins donc de vouloir condamner l'œuvre de Dieu, c'est une nécessité de rejeter l'œuvre de l'homme qui en est ennemie, c'est-à-dire de re-

Le Clerc, n'a pas eu un mot à ajouter, parce qu'il se trouvait dans le même embarras,

(1) Jo. Pearsonii Episc. Cestriensis Expositlo Symbol i apostolici, Francoforti ad Viad., 1691, à l'art, xx : Credo sanciam Kcclesiam caiJiolicam. Il consacre plus de 30 pages in-4°, savoir de la page 588 à la page 619, pour ne rien dire en tout. On ne peut savoir après cette longue explication quelle est la vraie Église de Jésus-Christ, comment elle est une, perpétuelle, catholique. Tout ce qu'il écrit dans cet endroit peut être approprié aussi bien à l'Église arienne qu'à la nestorienne, à l'eutychienne, à la luthérienne, à la réformée, à l'anglicane. Or. ce que nous disons ici de Grotius et de Pearson peut se dire de même ouvertement de tous les autres protestants, parce que tous sont dans la même condition. Quelle humiliation pour l'homme quand il s'égare!

connaître la fausseté de la règle de foi du protestantisme, et de rendre hommage à la règle de l'Église catholique, comme à la seule qui justifie l'institution de cette Église, ouvrage de l'Homme-Dieu : vérité démontrée maintenant, et qui était tout l'objet du présent article.

T. II. f{

Page 1