LA RÈGLE CATHOLIQUE CONSIDÉRÉE AU POINT DE VUE RATIONNEL ET MORAL
ARTICLE PREMIER
La règle catholique est la seule qui soit proportionnée à la capacité de tous.
Différence entre l'œuvre de Dieu et l'œuvre de l'homme. — La règle de foi est simple et à la portée de tous. - — La règle protestante est inaccessible pour la plus grande partie du genre humain. — La règle catholique est adaptée à toute «lasse de personnes. — Elle unit d'esprit et de cœur tous ceux qui la professent. — Les hommes ont une tendance naturelle à suivre le principe d'autorité. — Objection contre la règle catholique d'autorité. — Réponse indirecte. — Réponse directe. — Facilité pour le catholique de convaincre celui qui ne l'est pas des caractères de vérité qui ne se trouvent que dans l'Église catholique, — et de rendre raison de sa croyance. — Conclusion de la réponse à la difficulté objectée. — Condition du protestant en conséquence de sa règle de foi. — Cause du retour des sectaires à l'Église catholique. — Le protestantisme tend de lui-même vers sa dissolution.
C'est le caractère propre et bien digne de remarque des œuvres divines, dans tout ordre naturel et surnaturel, sensible et supra-sensible, d'avoir pour soi la simplicité et l'universalité, comme le caractère opposé est celui des œuvres de l'homme, lorsqu'il cherche à parodier l'œuvre de Dieu. C'est ce qu'on
peut observer, en particulier, par rapport au sujet dont nous nous occupons, qui est celui de la règle de foi. La règle dont Dieu a fait don à la famille humaine, pour discerner sûrement la vraie foi, et par là même la voie du salut, est unie, de facile application et à la portée de tout le monde; tandis que celle que voudrait lui substituer le protestantisme est telle, qu'elle n'est praticable pour personne. On criera à l'exagération ; mais une analyse patiente suffira pour convaincre tout homme de bonne foi de la vérité de ce que nous affirmons ici. Nous allons présenter cette analyse, d'abord en examinant à fond la règle en elle-même ; puis, en parcourant les diverses classes de personnes auxquelles elle peut être destinée; enfin, en interrogeant les faits ou l'expérience de tous les siècles. Une pareille discussion achèvera de lever tous les doutes sur la vérité que nous avons énoncée, et nous confirmera dans la règle qu'il nous est ordonné de suivre, en nous faisant voir de plus en plus clairement combien est vaine et même absurde la règle opposée du protestantisme.
Gomme tous les hommes sont appelés au salut éternel, tous aussi doivent être à même de prendre les moyens d'y parvenir : autrement, ce serait une dérision, une insulte qu'on ne peut supposer que ferait Dieu à l'espèce humaine, s'il avait, d'une part, comme un bon père et notre père commun, invité tous les hommes à se sauver, et que, de l'au-
Ire, il leur eût refusé le moyen nécessaire et indispensable pour y réussir. Non, Dieu n'est pas comme l'homme, qui fait des invitations et des promesses plus grandes souvent que celles qu'il a réellement la volonté de réaliser ; et, d'un autre côté, Dieu ne peut pas vouloir sincèrement une fin quelconque, sans fournir en même temps les moyens nécessaires et convenables pour l'obtention de cette fin, ou les moyens sans lesquels cette fin serait impossible à atteindre. L'idée que nous avons de Dieu répugne même à des suppositions semblables. Or maintenant, personne ne niera que Dieu ne veuille, autant qu'il est en lui, le salut de tous, et qu'il ne veuille les sauver, s'il s'agit d'adultes, au moyen de la foi (1). Et, par conséquent, en vertu de cette volonté qu'il a de sauver tous les hommes, Dieu fournit à tous, sans exception ou acception de personne, les moyens tant internes qu'externes de se sauver effectivement, pourvu qu'ils y apportent de leur côté leur coopération personnelle. Affirmer le contraire, ce serait contredire le sentiment de l'Église, et même le sentiment qui peut-être aujourd'hui n'est révoqué en doute par aucune communion protestante. Bien moins encore Dieu voudrait-il jeter à dessein ses créatures dans des dif-
(1) On connaît les paroles si remarquables de l'Apôtre : « Q,ui (Deus) omnes homines vult salvos fieri, et ad agnitionem " veritatis venire » (I Tim. n, 4). « Placuit Deo per stultitiam <• pisedicationis salvos facere credentes » (I Cor. i, 21).
fi cultes d'où il leur serait impossible de sortir, et mettre un obstacle insurmontable à leur salut éternel.
Après avoir posé un principe si solide et si incontestable, et qu'admettent en outre avec nous toutes les communions dissidentes, examinons, sous ce nouveau rapport, la nature de chacune des deux règles opposées, et nous verrons sans peine, comme d'un coup d'œil, laquelle de ces deux règles la divine sagesse a dû choisir pour l'exécution de son dessein de sauver les hommes par la foi. Nous avons déjà prouvé par toute espèce d'arguments péremptoires, dans la première partie de cet ouvrage, que l'interprétation de la Bible par chaque individu est impossible, à bien des titres, pour la majeure partie du genre humain. Sans vouloir répéter ici ce que nous avons dit ailleurs, voici l'argument que nous en inférons.
Si cette règle était admise, les enfants, ceux du moins qui n'auraient guère qu'atteint l'âge de discrétion, c'est-à-dire à peu près la moitié du genre humain, se trouveraient hors d'état d'avoir la foi, et, par conséquent, hors de la voie du salut. Si cette règle était admise, les adultes eux-mêmes, qui, avant de se déterminer par une des symboliques reçues dans les diverses communions, ou de s'en former une nouvelle à eux-mêmes par l'examen privé de la Bible, devraient examiner, et consumer à cet important travail les plus précieuses années de leur vie,
mourraient la plupart avant d'avoir atteint leur but, avant d'avoir pu faire un acte de foi. Se peut-il que des hommes graves aient le courage de ressasser sérieusement de semblables paradoxes sans rougir, sans avoir honte d'eux-mêmes? Mais, bien loin d'en rougir, ils osent s'en prévaloir, comme de la plus belle découverte qu'ait faite Luther, leur maître, qu'ils appellent pour ce sujet le grand homme par excellence : mot qu'ils font résonner sans cesse aux oreilles du peuple ignorant, toujours prompt à admirer le plus ce qu'il comprend le moins, et qui ne s'aperçoit pas des plaisanteries et des railleries a mères que font de lui et de sa crédulité ceux qui se donnent pour ses guides et ses oracles. A moins de dire cependant que Dieu n'a fait le ciel que pour un petit nombre d'hommes qui s'appellent savants, et que Jésus-Christ n'a offert son sang sur le Calvaire que pour de tels êtres privilégiés, il faut bien avouer que telle n'est pas assurément la règle de foi que Dieu a pu choisir pour le salut des hommes.
Laissant donc de côté ces frivolités indignes de Dieu, qui, bien loin d'insulter à la misère de ses créatures, ne les a faites qu'en vue de leur éternelle félicité, il nous reste uniquement à dire que Dieu a choisi pour règle de notre foi celle qui consiste dans l'autorité, et dans une autorité infaillible, telle précisément qu'est l'Église en vertu de son institution. La voie d'autorité est unie et aisée à tenir; elle est adap-
tée à toutes sortes de personnes, aux petits comme aux grands, aux femmes comme aux hommes, aux peuples barbares et sauvages comme aux peuples civilisés et policés, aux ignorants comme aux savants. La voie d'autorité est une voie synthétique, ferme, également ouverte à tous ; elle prévient toutes difficultés ; elle donne à l'homme la sécurité, et le délivre des doutes et des incertitudes où il tomberait comme naturellement, s'il était abandonné à luimême dans le choix à faire d'une religion positive qui, par ses dogmes et ses mystères, dépasse de beaucoup les bornes de l'esprit humain. Et je parle, comme on le voit, non d'une autorité abstraite, mais d'une autorité vivante et d'une autorité infaillible, telle qu'elle est requise pour l'acte de foi. Soit que, du haut de la chaire métropolitaine, le ministre de l'Église puise dans un profond savoir l'instruction propre à captiver l'intelligence d'un auditoire d'élite; soit que, dans une humble chapelle, le catéchiste zélé s'attache à expliquer aux enfants ou au peuple des classes inférieures ce qu'ils ont à croire ; soit enfin qu'à travers les landes incultes du désert ou les épaisses forêts de l'Amérique, l'intrépide missionnaire porte aux sauvages la parole de vie, tous y trouvent un aliment adapté à leur capacité, à leur besoin, à l'état actuel enfin où ils se trouvent. Pour les uns, c'est une pluie abondante et féconde ; pour les autres, ce ne sont que des gouttes de rosée qui pénètrent sans
bruit et fertilisent insensiblement le terrain de leur cœur ; pour tous, c'est une bénédiction céleste qui ravive la terre et la rend propre à produire une copieuse récolte. Chacun y trouve précisément ce que demande sa propre condition (1 ) .
Ajoutons que l'autorité est unitive sous quelque aspect qu'on la considère, au lieu de séparer, de diviser, d'amener le désaccord et le désordre, comme ie fait la voie de la discussion et de l'examen ; elle rapproche, elle unit, elle identifie les intelligences, auxquelles elle propose à croire les mêmes vérités déterminées, et à l'union des esprits se joint, comme de
(1) Si c'était là ce qu'aurait voulu dire le ministre Cougnard, de Genève, dans la conférence dont nous avons touché quelques mots, il n'aurait dit que la vérité , puisque l'Église, comme une mère prudente et sage, sait adapter ses instructions à la disposition de ceux qu'elle instruit, et donner l'aliment convenable pour les besoins divers de ses enfants. Elle imite en cela l'Apôtre, qui écrivait de lui-même : Sapientiam loquimur inter perfectos, en même temps qu'il bornait l'instruction des moins parfaits à quelques points élémentaires : Lac vobis potvm dedi, non escam; nondùm enim poteralis. Mais non, Cougnard, en bon protestant, prête à l'Église une conduite et des sentiments qu'elle n'a pas, par ces paroles : « L'Église catholique a une conduite particulière pour le peuple, les ignorants et les pauvres, et une doctrine pour les savants et les classes instruites... Les faibles d'esprit et les pauvres sont entretenus soigneusement dans la crédulité, la superstition et l'ignorance. Les savants sont appelés à jouir du libre examen. » Voir Annales catholiques de Genève, p. 346. C'est bien là parler à tort et à travers.
prime abord, l'union des cœurs et des volontés. Par elle se forme une merveilleuse harmonie, un concert admirable, un accord parfait entre tous les membres de la grande famille humaine, qui, en s' étendant sur toute la surface de la terre, n'en reste pas moins une par le principe intérieur qui l'anime et la dirige dans ses actes. Ainsi c'est la même foi, le même symbole de croyance qui s'échappe comme d'un seul cœur et d'une seule bouche, dans le Hottentot barbare comme dans l'Européen policé, dans le Lapon des zones glaciales comme dans l'Africain de la zone torride, dans le paisible Asiatique comme dans l'homme belliqueux du Nord; pour tous ce sont les mêmes vérités à croire, la même loi d'amour à mettre en pratique, le même bonheur à poursuivre comme à attendre. Les tendres gémissements du cœur, les accents pleins d'espérance de la prière, expression animée de la charité universelle, désormais à l'abri des dissensions et des querelles religieuses, s'élèvent purs et parviennent jusqu'au trône du Très-Haut.
Outre toutes ces considérations, l'autorité est ce qui convient le plus à la masse du peuple, qui aime qu'on l'instruise, plutôt que de prendre sur lui la tâche fatigante de longues et fastidieuses études, particulièrement en matière de religion. Ce qui n'est pas le simple effet d'un certain principe d'inertie qui domine plus ou moins la multitude, mais celui du sentiment intime qu'on a de sa propre insuffisance et de
son incapacité, ainsi que des occupations matérielles auxquelles la plupart sont condamnés par leur condition, pour pourvoir à leur subsistance et à celle de leur famille. De là cette avidité, cet empressement, cette ardeur spontanée que montre d'ordinaire le peuple de la classe moyenne, et des plus basses classes surtout, à entendre les ministres de la religion qui leur distribuent le pain de la parole divine, et à recevoir de leur bouche l'aliment proportionné à leur besoin. C'est à cette disposition naturelle du peuple que le ministre protestant doit attribuer la foule qui se presse autour de lui pour l'entendre aux jours de fête, sans se rappeler la règle de foi qu'on voudrait donner pour celle qui fait le protestant. C'est là un fait bien digne de remarque, comme nous l'avons fait voir ailleurs (t. i, p. 330) . Mais ce docile empressement du peuple se manifeste encore bien davantage lorsque ceux qui lui adressent la parole se présentent comme envoyés de Dieu, comme investis d'une mission céleste, et que c'est au nom de Dieu qu'ils lui offrent de l'instruire. Et c'est aussi la raison pourquoi les premiers réformateurs, contrairement à la règle qu'ils venaient proclamer, se montraient si jaloux de persuader aux peuples qu'ils cherchaient à séduire qu'ils avaient en leur faveur les titres d'une mission extraordinaire du ciel (1).
(1) Les frères de Wallembourg traitent au long ce sujet au tome il de leurs controverses, sous le titre De vocatione extra-
Mais c'est ici, précisément, que les protestants attendaient les catholiques, comme au passage, pour prouver que ce n'est donc pas la règle catholique ou la règle d'autorité, mais bien celle du protestantisme ou du libre examen, qui est la seule raisonnable, la seule qui offre une garantie suffisante contre l'imposture, la séduction ou la malice d' autrui. Car, disent-ils, si chaque individu se décide après mûr examen pour une croyance plutôt que pour une autre, il peut toujours se rendre raison à lui-même de sa croyance et des motifs de sa croyance ; il se détermine ainsi en connaissance de cause, et quand même il se mêlerait aux vérités qu'il croit quelque erreur matérielle, cette erreur ne provenant que des
ordinariâ. Luther, en effet, s'attribua à lui-même une mission immédiate de Dieu, et tellement immédiate que personne ne l'avait jamais eue à un si haut degré. Entre autres passages de lui que j'omets, voici ce qu'il disait à cet égard : « Moi, Luther, j'ai été le premier à qui Dieu a révélé d'annoncer sa parole sur cet article. Oui, moi, Martin Luther, j'ai jeté sur les livres saints une lumière si vive, que jamais pareil exemple ne s'en était vu depuis mille ans, depuis même six mille ans, depuis enfin que le monde est monde. On ne trouve certainement rien de semblable dans tous les anciens docteurs." Lib. contra Regem Angl., Iéna, t. m, p. 690.
Bungenee, ministre de Genève, et qui servit à Cougnard de second à leurs conférences tenues dans l'église de la Madeleine, a proclamé du haut de sa chaire glorieuse, devant son docile auditoire, que « Luther a découvert la Bible de même que Christophe Colomb a découvert l'Amérique. » Que dire de fanatiques de cette force?
bornes de son intelligence, la faute n'en saurait lui être imputable , puisqu'il a apporté de son côté, comme on le suppose, tout le soin que demandait de lui une affaire de cette importance. Et le protestant se conforme, en se conduisant ainsi, à l'avis de l'apôtre saint Pierre, qui veut que chaque fidèle soit toujours prêt à rendre à tout le monde raison de sa foi (1). Au lieu que celui qui se laisse conduire par voie d'autorité s'expose au péril évident de s'attacher à l'erreur. Et s'il vient à être victime de sa crédulité, quelle excuse pourra-t-il alléguer pour justifier sa conduite ? La responsabilité restera toute à sa charge, parce qu'il aura volontairement fermé les yeux pour prendre, dans son aveuglement, un aveugle pour guide, tandis qu'il aurait dû voir tout par lui-même.
Si on s'avisait de dire que la voie d'examen est difficile pour toute classe de personnes, on montrerait par là qu'on n'aurait pas fait attention qu'il n'est pas moins difficile de se garantir par la voie d'autorité des séductions de ceux qui s'arrogent une mission qu'ils n'ont pas, pour tendre ainsi des pièges aux simples. Car, combien n'y a-t-il pas de communions chrétiennes dont chacune se glorifie d'être la seule vraie, la seule légitime, la seule qui ait reçu sa mission du ciel même ? Que devra faire
(1) I Petr. m. 15.
en ce cas celui qui est pour se déterminer à embrasser une religion ? Ou bien il s'en tiendra à la religion où il est né, et alors il ne servira de rien de disputer sur la religion ; le juif, le païen, le mahométan, pourront, par la même raison, suivre la religion dans laquelle ils seront nés. Ou bien il devra, pour fixer son choix, dresser un tableau comparatif des différentes Églises ou communions ; et alors voici renaître les mêmes difficultés qui s'opposaient tout à l'heure à la méthode ou à la règle protestante, et de bien plus grandes encore. Car pour le protestant il suffira de la seule Bible, tandis que pour établir un examen comparatif entre les diverses communions, dans le but de connaître la seule légitime, il faudrait, outre la Bible, l'histoire des dogmes, l'histoire de l'Église, l'histoire des hérésies, la connaissance de la doctrine de l'antiquité chrétienne, de l'enseignement des Pères, de l'économie de la foi, et bien d'autres en sus. Or, quelle est la fille du peuple, l'artiste, le paysan, le sauvage, qui serait capable de le faire, tandis que les hommes les plus consommés en science n'en viendraient pas à bout? C'est ainsi qu'en voulant éviter la peine d'un examen, on se met dans la nécessité d'en entreprendre un autre plus difficile sans comparaison que le premier ; et si la vie ordinaire d'un homme n'est pas assez longue pour celui-ci, il faudrait pour celui-là la vie des patriarches antédiluviens, qui encore n'y suffirait pas.
Voilà la difficulté la plus spécieuse que le protestantisme ait jamais opposée à la règle catholique : difficulté proposée autrefois par Jean-Jacques Rousseau contre toutes les religions positives, chrétiennes et autres; difficulté qu'a fait valoir plus récemment une dame anglaise en correspondance avec le célèbre Dr Milner, sans que la réponse de ce savant prélat, ainsi qu'elle l'a déclaré, l'ait pleinement satisfaite. Et quoique cette dame avoue que son objection a une égale force contre toute religion, cette considération ne l'arrête pas, et elle consent à en subir les conséquences. Difficulté enfin que je n'ai pas voulu dissimuler, soit pour la sincérité avec laquelle on doit procéder dans une matière aussi délicate, soit aussi parce qu'elle me fournit l'occasion d'exposer l'admirable dessein de la Providence dans le moyen facile qu'elle procure à tous de se sauver.
Comme j'ai affaire ici aux protestants, et non aux déistes ou aux rationalistes, je serais en droit de répondre que, par cela même qu'une telle difficulté irait à frapper non-seulement le catholicisme en particulier et sa règle de foi, mais le christianisme même, et qu'ils auraient à la résoudre tout aussi bien que nous si elle leur était objectée par un incrédule, je serais, clis-je, en droit de répondre qu'ils ne peuvent, eux, l'objecter contre le catholicisme exclusivement. Mais comme les protestants, sans se mettre en peine d'un inconvénient de ce genre, se détermineraient
plutôt à succomber eux-mêmes qu'à accorder la victoire aux catholiques, sans me prévaloir de mon droit, je dirai à nos adversaires que, si cette difficulté avait quelque valeur ou quelque force contre la méthode ou la règle d'autorité, elle tendrait directement à condamner Jésus-Christ même, puisqu'il n'a pas donné à ses apôtres et à leurs successeurs d'autre moyen pour convertir le monde que le principe d'autorité. Ses paroles sont précises autant que solennelles : Allez et enseignez... Quiconque croira et sera baptisé sera sauvé, quiconque ne croira pas sera condamné. Et en effet les apôtres, comme cela est notoire, et comme d'ailleurs nous l'avons prouvé, n'ont pas suivi d'autre méthode que la méthode d'autorité. Mais , pour en venir plus directement à notre sujet , admirons avant tout combien le système catholique est solide et lié dans toutes ses parties, et cette solidité même, ce parfait ensemble, nous fournira ia réponse à la difficulté proposée. En se rappelant à la mémoire tout ce que nous avons dit il y a peu d'instants, on verra que les mêmes motifs qui nous font chrétiens sont ceux qui nous font catholiques. Car, lorsque les apôtres, en exécution des ordres qu'ils avaient reçus du Sauveur, se présentaient aux Juifs et aux Gentils pour leur annoncer la bonne nouvelle, ils leur prouvaient la mission que Dieu leur avait confiée, au moyen des motifs de crédibilité, tels que les miracles qu'ils faisaient sous leurs yeux, les prophé-
ties dont ils leur montraient l'accomplissement. La loi qu'ils obtenaient ainsi des peuples à leur divine mission renfermait par là même la foi à toutes les propriétés, à toutes les prérogatives, à tous les privilèges dont cette mission était accompagnée, et par conséquent à l'infaillibilité, à l'indéfectibilité, à la perpétuité de l'Église, représentée en eux et par eux. Cette croyance une fois obtenue des catéchumènes, les apôtres leur donnaient le symbole, leur mettaient entre les mains l'Écriture, leur conféraient le baptême, et les faisaient chrétiens et catholiques en même temps, et par un même acte. L'Église, après avoir commencé de cette manière, a continué son cours comme un fleuve peu large à sa source , et qui se grossit bientôt des nouvelles eaux qu'il reçoit, et elle a traversé ainsi les siècles sans souffrir d'interruption et en s* étendant sans cesse, avec sa forme invariable, sa hiérarchie constante, son sacerdoce investi toujours de la même autorité. Elle n'a cessé, comme chemin faisant, de recruter de nouveaux fidèles, sans négliger toutefois de rejeter de son sein les rebelles et les orgueilleux, et elle est ainsi parvenue jusqu'à nous, toujours combattue sans jamais être vaincue , toujours multipliant ses trophées à l'égal de ses combats, toujours comptant ses victoires par le nombre des assauts et des épreuves qu'il lui a fallu essuyer. Seule elle peut , avec son divin fondateur, prononcer à la face de l'univers ces paroles înefTablement di-
vines : Qui me convaincra d'erreur? qui me convaincra de péché? Elle sait que, comme elle est infaillible, Terreur ne peut lui être objectée ; elle sait que, comme elle est sainte, on ne peut lui faire un reproche des passions de l'homme, et des désordres qui en sont l'effet naturel ; elle sait que ses tribulations ont leur cause dans le témoignage qu'elle rend à la vérité, et les persécutions qu'elle subit dans sa sainteté inaltérable ; qu'elle ne contracte aucune souillure des vices de ses enfants même dégénérés, et qui, pour cela même, se révoltent contre leur mère, parce qu'elle ne se lasse pas d'opposer publiquement \t> pureté de ses maximes à leurs passions frémissantes et indomptées.
Ainsi, pour le catholique, il n'y a ni matière à choix, ni lieu à examen, ni sujet à discussion pénible quelconque, absolue ou relative, au sujet de sa religion. Celui qui appartient à une grande famille par une longue suite d'ancêtres a-t-il besoin d'un examen comparatif et compliqué pour s'assurer qu'il en est le descendant légitime ? Il sait parfaitement que la souche originaire de sa famille remonte à tant de siècles ; il trouve dans ses blasons toujours des titres semblables, toujours les mêmes noms de noblesse ; il se voit en paisible possession de son héritage, de ses biens et de ses privilèges, et dès lors il ne cherche rien autre chose, ne se met en peine de rien de plus. Il suffit au catholique d'être renseigné de deux choses,
qui du reste sont connues de tous : de l'identité dans le monde entier de l'Église dont il est membre, et de l'identité dans tous les siècles de cette même Église ; double avantage dont aucune autre communion ne peut se glorifier. A qui lui nierait l'une ou l'autre de ces identités d'espace et de durée, il les lui démontrerait sur-le-champ d'une manière irréfutable. Les catholiques du monde entier croient à l'autorité du pape et ont la même foi que lui : qu'il les prenne de la Chine, de l'Amérique, des Indes, de l'Océanie, de quelque point que ce soit du monde habité, il leur demande s'ils croient à l'autorité du pape et à tout ce que croit le pape, et, à leur réponse uniforme, il se convainc de la souveraine unité, ou pour mieux dire , de l'identité de son Église par toute la terre. A qui lui nierait ensuite son identité de durée, il lui demanderait en quelle année, à quelle époque l'Église catholique a commencé, par qui elle a été établie et propagée, et à l'embarras et à la confusion qu'éprouverait son contradicteur, il verrait qu'il n'aurait plus à lui répondre que par un sourire, lui tournerait les épaules, et sortirait de là convaincu plus que jamais des prérogatives divines et incommunicables de cette Église à laquelle il sait que Dieu lui a accordé la grâce d'appartenir. Et puis, comme il trouve dans son Église tout ce qu'il désire, il n'a besoin ni d'histoire particulière de l'Église, ni d'histoire des hérésies et des sectes, ni d'histoire des dogmes, ni de livres des
Pères, ni de critique, ni de quoi que ce soit; mais il se tient en repos et en pleine sécurité, sans porter envie au protestant qui lui répète son refrain : Toute la Bible, rien que la Bible, et qui s'épuise à la recherche d'une foi certaine et fixe sans la trouver jamais (1). Se confiant sans réserve dans l'enseignement de son Église, le catholique n'a point à rendre compte en particulier de chaque article de sa croyance ; mais à toutes les questions il lui suffit de répondre : Cest l'Église qui m'enseigne ceci ou cela, et si elle ne se trompe pas, je ne puis pas me tromper non plus. Or il est impossible que l'Église se trompe en matière de foi, puisque c'est Jésus-Christ qui l'a instituée, en nous la donnant à tous pour maîtresse. Si donc elle pouvait m' induire en erreur, la faute en serait à Jésus- Christ, qui m'oblige à l'écouter ; mais c'est là ce qu'on
(1) Il est bon de remarquer ici le tic particulier des plus anciens hérétiques, à qui ressemblent parfaitement les hérétiques modernes. Dès le temps de S. Ieénée, comme on le voit par les écrits de ce Père, les gnostiques abusaient de ces paroles de Jésus-Christ : Quserite et invenietis; et un demi-siècle après, Tertullien nous fait voir que d'autres hérétiques abusaient pareillement du même texte. C'est pourquoi, dans son livre des Prescriptions, c. 8-13, l'illustre apologétique discute ces paroles du Sauveur en combattant le principe d'examen ; puis il conclut : Viderit qui quœrit semper, quia non invenit . Nemo quœrit, nisi qui aut non habuit, aut perdidit. Ce passage mérite d'être lu en entier, comme pouvant servir à confondre tous les hérétiques, en qui la règle du libre examen a toujours trouvé des avocats complaisants.
ne saurait dire de lui sans blasphème, puisqu'il est Dieu, et par là même l'éternelle vérité, l'éternelle bonté, l'éternelle sagesse. Rendre compte du motif pour lequel on croit se réduit donc à dire pourquoi l'on est catholique ; quant à tout le reste, le simple fidèle en abandonne la pensée comme le soin aux savants, à qui il appartient de prouver scientifiquement ces mêmes vérités, qu'il croit humblement avec le premier comme avec le dernier des fidèles, sur l'autorité de Dieu, auteur de la révélation, et sur celle de son Église, qui nous la propose et est par cela seul la règle prochaine de notre foi.
Quant à ceux qui se trouvent hors de l'Église catholique, s'il s'agit de membres de quelque communion chrétienne, baptisés par conséquent et ayant foi au moins en Jésus-Christ et dans la vérité en général de sa religion ; si de plus ils cherchent de bonne foi et de tout cœur la vraie Église, ils n'auront besoin, eux aussi, que de jeter un coup d'œil sur la double identité de l'Église de temps et de lieux, et ils la trouveront en un instant, puisqu'il n'y en a qu'une qui présente ces caractères. Mais si ce sont des infidèles, alors il faudra préalablement qu'ils se convainquent de la divinité du christianisme d'après les motifs de crédibilité qui militent en sa faveur. Leur conviction une fois formée sur ce point, il leur sera facile, en faisant seulement usage du simple bon sens, de se convaincre, de plus, qu'entre toutes
les communions chrétiennes celle-là seule est la vraie, dont l'existence n'a jamais été interrompue depuis le commencement du christianisme jusqu'au siècle actuel, et qui s'est toujours conservée la même dans le monde entier.
Nous ne voulons pas pour cela exclure l'aide de Dieu et le secours indispensable de sa grâce ; mais notre intention a été simplement de faire voir la facilité avec laquelle, en ne consultant que le simple bon sens et les motifs naturels de certitude, on peut discerner d'un seul coup d'œil l'Église de Dieu d'avec ses contrefaçons, qui sont l'œuvre de l'homme. Encore n'est-il question jusqu'ici que de l'homme sans lettres; car s'il s'agissait des hommes instruits, le catholicisme leur offre des preuves si éclatantes comme si nombreuses de sa vérité, l'Église présente à leurs yeux des caractères si palpables de sa divine mission, qu'à moins de s'aveugler volontairement, il leur serait impossible de les méconnaître. La beauté du plan sur lequel elle a été formée ; l'harmonieux accord de toutes ses parties, conspirant ensemble à former un tout magnifique et majestueux ; sa propagation merveilleuse ; sa conservation étonnante dans tout son ensemble ; la constance de ses martyrs ; la multitude de ses saints ; les grâces et les dons extraordinaires qui ne lui ont jamais manqué (1) ; le péril) C'est une chose cligne de remarque qu'aucune autre com-
pétuel miracle de sa fécondité même à produire des saints, et des saints thaumaturges ; l'immutabilité de ses croyances; l'esprit de charité qui se révèle dans ses établissements si nombreux d'utilité publique et privée (1); la haine même que lui portent toutes les
mimion hors l'Eglise catholique n'ose prétendre à des miracles ou à des dons extraordinaires, et que l'Église catholique, au contraire, a de tout temps produit en sa faveur des miracles opérés dans son sein. Du temps de S. Irénée, le don des miracles était encore commun dans l'Église, ainsi qu'il l'atteste formellement (liv. n, c. 31), ajoutant que c'était le privilège de l'Église catholique toute seule, puisque les hérétiques en étaient privés. Le môme fait est attesté par Tertullien, pour le temps où il vivait, dans son livre De spectaculis, c. 26, et ailleurs ; de même, par S. Cyprien, Letl. i à Donat., édit. de S. Maur, p. 3; par S. Augustin, De Civil. Dei, 1. 2, c. 8, et par les Pères qui ont suivi jusqu'à S. Bernard, qui en rapporte à son tour de nouveaux dans sa Vie de S. Malachie ; et depuis saint Bernard nombre d'écrivains dignes de foi ont continué de rendre de semblables témoignages à l'Eglise de leurs temps. L'Église romaine, d'ailleurs, comme on le sait, ne décrète aucune béatification ou canonisation de nouveaux saints sans exiger la preuve de miracles capables de résister à la plus sévère critique. Or, ce témoignage sensible de l'assistance divine dont l'Église catholique seule n'a pas cessé d'être favorisée peut bien être un objet de plaisanteiles pour les hérétiques comme pour les incrédules; mais de le réfuter, c'est ce qu'ils ne pourront jamais.
(1) Les protestants eux-mêmes ont rendu d'authentiques témoignages à ce glorieux caractère de charité pour toute sorte d'affligés et d'indigents, qui ne brille de tout son éclat que dans l'Église catholique. Guizot, entre autres, dans ses Études morales et discours à l'Oratoire, admire dans l'Église catholique ces prodiges de bonnes œuvres; et M. de Gasparin, dans son
sectes séparées d'elle ; la conspiration permanente de tous les méchants pour arrêter ses progrès; le caractère moral des apostats qui l'abandonnent et celui des convertis qui reviennent à elle : tous ces motifs ensemble, et bien d'autres encore dont nous nous occuperons dans la troisième partie de cet ouvrage, font avec tant de force une douce violence à celui qui les pèse de sang-froid, qu'il n'est pas possible de n'en être pas ébranlé (1). Mais il faut y apporter
ouvrage intitulé : Intérêts du protestantisme français, ne tient pas un autre langage. Dans le synode protestant de Brème dont nous avons déjà parlé, Stahl, répondant aux furieuses invectives que nous avons rapportées de Sander, qui appelait l'Église romaine une excroissance de l'enfer, dit entre autres choses : « Une Eglise qui déploie des œuvres innombrables de miséricorde et de charité chrétienne ne peut pas porter le nom de production infernale. » Voir le Compte- rendu des séances du synode de Brème, dans la Gazette de la croix, n° 118. Mais rien d'explicite comme le témoignage du Semeur de Genève, cet implacable ennemi du catholicisme, qui dit mot pour mot de l'Eglise catholique : « Il y a des œuvres pour et par les classes riches, pour et par les ouvriers, pour et par les domestiques, pour et par les étudiants... On ne pourrait pas citer peut-être une misère morale ou physique qui ne trouve dans le catholicisme une œuvre spéciale pour y porter remède î Toutes ces œuvres, admirablement enlacées à la cause du catholicisme, sont pour lui une véritable puissance, d'autant mieux assise, que dans bien des cas, il faut le reconnaître, c'est un véritable esprit chrétien qui les anime. » Voir les Annales catholiques de Genève, lre liv. déc. 1853, p. 49.
(1) De semblables considérations, en effet, ont décidé beaucoup de protestants à embrasser la religion catholique, et nom-
de la bonne foi et un cœur droit et sincère : moyennant cette condition, la persuasion et la conviction sont faciles ; sans elle, rien n'y suffira, pas plus que n'ont suffi les miracles du Sauveur pour persuader les hypocrites pharisiens.
Ainsi s'évanouissent les exagérations de Rousseau, et sont résolues les objections de la dame anglaise. L'examen, soit absolu, soit comparatif, n'est donc que pour celui qui doute , c'est-à-dire pour le protestant, et non pour celui dont la foi est d'avance affermie, comme le catholique. Le protestant, dans sa communion, a mille raisons de douter, et par conséquent, d'entreprendre cet examen ; et pour dire quelqu'une des plus populaires, il a, pour douter de la bonté de sa secte, son origine plus ou moins récente dans tout ce qui la constitue ce qu'elle est, c'est-à-dire dans tout ce qui la distingue de l'Église catholique. Et il ne doit rien trouver qui le rassure clans ce qu'on lui représente tous les jours de la corruption, de l'idolâtrie, de la superstition, des désordres et des abus de toute espèce où serait tombée l'Église romaine à l'époque où se sont élevés les soidisant réformateurs, puisqu'il peut s'apercevoir sans peine que ne pas accuser l'Église après s'en être
mément M. Allies, à la suite de ses longs voyages et de la comparaison consciencieuse qu'il eut tout le loisir de faire entre l'esprit qui anime l'Eglise catholique et celui que suivent les sectes protestantes.
séparés et s'être révoltés contre elle aurait été s'avouer eux-mêmes orgueilleux, superbes, rebelles et exclus de la vraie Église, ennemis, en un mot, de Dieu et de son Christ. Ainsi, plus ses ministres lui crient et lui répètent ces vieilles déclamations, plus il est en droit de soupçonner le piège qu'ils lui tendent. Eh ! que faisaient autre chose les infâmes gnostiques, les montanistes, les manichéens, les donatistes, pour détacher les catholiques du sein de l'Église et grossir leurs propres rangs, que de déclamer contre la corruption de l'Église de leur temps (1)? Le
(1) J'aime à relever de temps en temps la ressemblance des hérétiques du jour avec les hérétiques anciens. Les hérétiques du jour, et jusqu'à leurs chefs, prétendent n'être pas des novateurs, mais simplement des réformateurs des abus et des innovations de l'Eglise romaine ; et de là vient que Luther appelait sa secte du nom d! 'évangelique , se donnant à lui-même la mission d'épurer X Evangile ou de le dégager des scories ou des cléments hétérogènes qui s'y étaient attachés. Calvin appelait la sienne du nom de Réforme. Ainsi naquirent les Eglises dites l'une évangelique, et l'autre réformée. Or, nous retrouvons la même prétention dans les anciens hérésiarques. Donnons-en pour exemple Marcion et les marcionites ; voici ce qu'en dit Tertullien, 1. i adv. Marc., c. 30 : « Aiunt (marcionitse) Marcio- « nem non tàm innovasse regulam separatione Legis et Evan- « gelii, quàm retrô adulteratam recurasse. » Tertullien répond à cela en s'écriant : « 0 Christe potentissime Domine ! Qui tôt « annis interversionem prsedicationis tuse sustinuisti , donec tibi * scilicet Marcion (Lutherus) subveniret ! » Ainsi parlait Tertullien, comme défenseur de la foi catholique; mais montaniste qu'il était déjà à l'époque où il écrivit ces livres contre Marcion,
protestant a de plus, pour motifs de douter, les étroites limites dans lesquelles est concentrée sa communion particulière, toute secte se trouvant circonscrite à peu près par le territoire politique où elle a son asile. Il a pour douter encore la variété infinie, les divergences sans nombre des communions dites protestantes, qui se combattent à F envi. Il a les variations de sa symbolique, qui monte et baisse comme le thermomètre, suivant l'état de l'atmosphère ou au gré du vent dont le souffle fait sa loi. Il a l'incertitude et l'oscillation perpétuelle de cette symbolique elle-même, sur laquelle pas un ministre ne saurait réussir à faire une profession de foi positive, détaillée, qui se trouve la même que celle d'un autre ministre de la même communion. Il a le caractère de son culte même, froid comme le marbre, et qui ne donne jamais au cœur du fidèle un degré seulement de chaleur. Il a enfin, pour passer sous silence tant d'autres raisons, dont je traiterai plus à propos dans la suite, le vide, le vague, l'incertitude où son esprit flotte toujours, et qui lui dit assez qu'il lui manque quelque chose, qu'il est dans un état anormal, dans un état de léthargie ou de mort.
ce même homme, oubliant comme hérétique (c. 29) cette saine doctrine, en vient jusqu'à donner aux catholiques le sobriquet injurieux de nicolaïles, ou de fauteurs de passions honteuses, parce qu'ils regardaient comme permises les secondes noces. Tant il est vrai que le génie de l'hérésie est partout le môme.
Aussi, toutes les nations, tous les peuples, tous les individus qui, dans le long cours des siècles, ont professé la foi de Jésus-Christ, Font embrassée en vertu de la règle de l'Église catholique ou du principe d'autorité, toute autre règle de foi étant inconnue jusqu'à l'apparition du protestantisme dans le monde. Nous avons vu dans les chapitres précédents (lre partie, :2e section , ch. iï , art. in et iv ) que le protestantisme lui-même s'est établi et maintenu parmi les peuples en contradiction ouverte avec la règle qu'il proclame, et par le principe même, ou en vertu de la règle de l'Église catholique, en substituant toutefois à l'autorité de celle-ci la sienne propre, c'est-à-dire celle de ses ministres, imitateurs en ce point des premiers auteurs de la Réforme; et que, sans cela, ses diverses communions n'auraient peut-être pas un seul adepte, puisque aucun n'est protestant uniquement en vertu de la règle du protestantisme (1). La Bible, toute la
(1) Nous avons déjà donné diverses preuves de cette vérité dans le cours de cet ouvrage. Joignons-y l'aveu explicite qu'en a fait naguère M. Laharpe en Suisse : « Lorsqu'une religion s'établit, dit-il, on montre beaucoup au peuple qu'il en retirera tous les avantages ; on le fait partie intégrante de la société naissante ; une fois la religion établie, il n'y a plus de peuple consulté... Calvin arriva à Genève en 1535. Il y avait là alors une masse de gens qui n'étaient pas de son avis, et malheur à quiconque lui résistait! Un Espagnol qui avait fait un livre sur la Trinité échappe à ses ennemis en France ; il arrive à Genève : l'implacable Calvin le découvre et le fait exécuter. Un
Bible, rien que la Bible, n'est entre les mains du peuple qu'une simple forme ou un peu de poudre jetée à ses yeux, et comme le hochet qu'on met entre les mains d'un enfant pour avoir avec quoi l'amuser; au fond et dans la réalité, cette foi positive telle quelle, ce lambeau de foi, pour mieux dire, qui lui reste, lui est imposé par l'autorité, et n'est jamais le fruit de l'examen ou de l'interprétation de la Bible.
De là vient encore que, passé le prestige qui entourait les réformateurs des temps passés, et à la faveur duquel ils ont détaché de l'Église, leur mère, un si grand nombre de ses enfants, et même des peuples entiers ; lorsque la lumière a pu de nouveau pénétrer jusqu'à ces derniers, ils ont les uns après les autres, soit individuellement, soit en masse, opéré leur retour auprès de leur mère commune. Et qu'on ne dise pas que ce retour ait été l'effet de violences employées
autre a la tête tranchée sur un billot pour avoir mal parlé du réformateur. Un instituteur des écoles est destitué pour avoir dit un mot contre ses ordonnances. Une pauvre femme, pour avoir dit qu'on avait eu tort d'exécuter Servet, fut chassée de la ville. Voilà comment les nouveaux chrétiens entendaient implanter la vérité évangélique dans les esprits. Calvin écrivait au grand-chambellan de la cour de Navarre : « Ne faites faute " de défaire le pays des faquins qui excitent le peuple contre » nous. De pareils monstres doivent être exécutés comme Mi- « chel Servet l'Espagnol. A l'avenir, ne croyez pas que per- " sonne s'avise de faire chose semblable. » Compte-rendu , p. 47, cité par Baudry dans son livre La religion du cœur.
par Y Église, comme l'ont répété plus d'une fois les protestants et les incrédules. Car, qui a contraint au repentir les sectes si nombreuses des gnostiques, alors que l'Église avec son chef était sous la hache de ses persécuteurs? Ces sectes le disputaient à l'Église catholique par leur diffusion et par le nombre de leurs adhérents, et pourtant elles ont disparu. Oui a contraint les sectes si fortes en nombre des ariens, des macédoniens, des novatiens, des pélagiens, des donatistes, des apollinaristes, etc., etc.? Et pourtant elles ont toutes disparu ; ce que j'aurais à dire également de tant d'autres. Ainsi en est-il du protestantisme, dont les défections se multiplient tous les jours, et de toutes parts l'Église recueille chaque année entre ses bras, avec une indicible consolation , de ces enfants de son sein, égarés loin d'elle sans qu'il y eût de leur faute, et qui reviennent chercher auprès d'elle la paix et la tranquillité de l'âme, qu'ils trouvent en elle seule après tant d'agitations de leurs cœurs déchirés.
Et ce ne sont pas seulement les hommes du peuple qui lui demandent cette paix de l'âme : ce sont des hommes distingués par leur instruction et leur science, par les qualités les plus brillantes de l'esprit et du cœur, et qui ont reconnu ou reconnaissent aujourd'hui par leur propre expérience que, même pour les savants, la règle de foi de l'Église catholique est la seule propre à calmer leurs agitations et à
résoudre leurs doutes (1). Durant un siècle et plus, le protestantisme, favorisé par le concours de diverses circonstances, était à l'état de progrès; mais il ne tarda guère à passer de là à un état stationnaire . puis à l'état de décadence. Aujourd'hui c'est un arbre desséché, dont les branches n'ont plus de sève ni les feuilles plus de vie. Je ne parle pas seulement du protestantisme formel ou dogmatique, qui est anéanti presque partout depuis déjà bien des années ; je parle de sa partie même matérielle, dont la ruine complète est de jour en jour plus imminente. Une partie devient la proie du rationalisme gnosti que et vulgaire; l'autre sollicite son retour à l'Église, comme à l'arche unique du salut. Le protestantisme a fait son temps, comme on dit aujourd'hui ; il a rempli sa mission : il faut donc qu'il périsse. Et lui, qui naguère, dans l'ivresse d'un fol orgueil, se préparait à célébrer les funérailles d'un grand culte, ou de l'Église catholique, il voit aujourd'hui sa propre secte, honnie, méprisée, tomber de toute part en dissolution. Que tous les protestants ensemble s'appliquent à le soutenir; qu'ils redoublent leurs efforts comme il leur plaira ; ni la faction mazzinienne ni l'influence britannique ne répareront les ruines de leurs sectes. La sentence en est portée , le protestantisme tombera :
(lj Nous produirons dans la suite leurs propres aveux sur ce point.
car tout arbre qui n'est pas planté par le Père céleste sera coupé par la racine, a dit Notre-Seigneur (1), et l'Église, le joignant à toutes les autres sectes qui ont précédé son apparition, le fera voir aux peuples enchaîné à son char de triomphe.