MATT. XV
ARTICLE IL
Considérée au double point de vue rationnel et moral, la règle de foi catholique est la seule qui soit apte et suffise de sa nature à satisfaire l'esprit et le cœur de l'homme.
La règle de foi qui vient de Dieu, c'est-à-dire la règle catholique, est la seule qui réponde aux besoins de l'esprit et du cœur. — Cette règle procure au fidèle la sécurité dans sa croyance. — Rien que le doute là-dessus ferait outrage à Dieu. — Confirmation de cette vérité. — Le non-catholique, au contraire, manque de sécurité dans son état de croyance.
— Etat de doute, effet de l'isolement, — comme de la dissidence des sectes, — et surtout de l'opposition où Ton se trouve dans sa secte par rapport à l'Eglise catholique. — Dans le protestantisme chacun assume la responsabilité de l'erreur où il peut tomber ou se trouver. — Le protestant n'a d'autre assurance que celle de pouvoir se tromper ou se trouver dans l'erreur. — Il ne saurait invoquer en sa faveur la présomption, puisqu'elle est contre lui — Ce qui doit fortifier à ses yeux cette présomption défavorable, c'est de voir son symbolisme presque entier condamné dans le symbolisme gnostique,
— et dans d'autres anciens hérétiques, — et par conséquent condamné même avant sa naissance. — Différence entre la condition du catholique et celle du protestant. — Indices de méfiance par rapport à elles-mêmes que laissent percer les communions non catholiques. — La transaction à laquelle elles se prêtent. — La tolérance religieuse. — L'horreur qu'elles témoignent pour la maxime : Hors de l'Église point de salut. — Explication du vrai sens de cette maxime. — L'horreur que le protestant a du catholicisme. — Conclusion.
L'homme, fait à l'image de Dieu, qui est la vérité, la bonté et la beauté souveraines, ne saurait trouver de contentement que par l'étanchement de la soif
comme du continuel besoin qu'il éprouve du vrai, du bon et du beau, dans l'ordre des sentiments ainsi que dans l'ordre des idées. La règle de foi qui lui vient de Dieu doit donc répondre pleinement à de telles exigences. Or, la règle catholique est la seule qui puisse le faire, et le fasse effectivement : 1° dans l'ordre des idées, en bannissant le doute, l'agitation et l'incertitude; 2° dans l'ordre des sentiments, en saturant comme elle fait les affections et les désirs. Double avantage qu'elle seule procure à l'homme, tandis que la règle du protestantisme, dans l'ordre moral des sentiments, comme dans l'ordre intellectuel des idées, n'engendre qu'inquiétude pour l'esprit, et qu'agitation pour le cœur.
Et pour entrer tout de suite dans le fond de la ques tion, observons avant tout qu'il n'y a rien peut-être de plus capable d'éveiller dans l'homme des pensées de sollicitude et parfois d'anxiété que la vérité religieuse ou l'adhésion qu'il doit y donner, parce que de cet objet fondamental dépend pour chacun sa sanctification dans la vie présente, et son salut éternel dans la vie future. Aussi le plus léger doute en cette matière suffit-il pour troubler et agiter l'âme, en lui ôtant le repos. La sécurité pleine et parfaite que donne la certitude peut seule lui rendre la sérénité, le calme et la paix. C'est là une vérité d'expérience et de sentiment : qu'on s'interroge soi-même, et la conscience en rendra le témoignage. Mais qui don-
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nera à l'homme cette sérénité? Qu'on retourne làdessus ses pensées, qu'on imagine telle hypothèse qu'on voudra, on ne trouvera point d'autre moyen que la règle de l'Église catholique. A cette affirmation, je vois s'émouvoir, j'entends frémir le protestantisme : il s'en révolte, mais c'est en vain. Il suffit de la discuter sous toutes ses faces, pour la justifier pleinement et en rester convaincu. Et c'est cette discussion qui va faire l'objet du présent article. Nous examinerons la chose en elle-même ; nous en ferons aussi l'examen comparatif, et de ce double examen nous ferons jaillir les conséquences théoriques et pratiques qui en découlent. Ainsi notre tâche sera-t-elle accomplie, et de manière à satisfaire pleinement quiconque voudra dissiper les doutes de son esprit sur un point d'une si haute importance, et fécond en de si précieux résultats.
Et d'abord, à considérer la chose en soi, et en se rappelant toutes les preuves tirées de la Bible ellemême que nous avons données plus haut du fondement que l'autorité de l'Église et ses divines prérogatives d'infaillibilité , de visibilité et de perpétuité, trouvent dans la parole de Dieu, il est aisé de voir que cela seul suffit déjà pour donner à chacun la sécurité qu'il cherche dans sa croyance. En effet, si l'Église enseignante, qui constitue la règle prochaine de la foi du catholiaue, a été instituée pour cette fin par Jésus- Christ ; si c'est pour cela qu'il lui a confié une mission
semblable; s'il a attaché à ses enseignements l'évidence de crédibilité par les dons extraordinaires de grâces dont il l'a enrichie ; si c'est pour cette même fin qu'il l'a dotée du privilège d'infaillibilité, il est évident que quiconque a confiance en elle est pleinement rassuré contre l'erreur. Il a pour garant de ce qu'il croit Dieu lui-même : il pourra bien se méfier de soi-même, de son inconstance, de l'imperfection de sa foi ; mais, quant à la vérité de sa foi en ellemême, c'est-à-dire de ce qui en fait l'objet, il n'y a pas pour lui matière à incertitude. Dieu pourrait-il jamais permettre que nous fussions dans l'erreur en suivant les enseignements de cette Église, qu'il a voulu donner pour guide à tous les hommes dans la voie de la vérité et du salut ; de cette Église, à qui il a promis son assistance continuelle en la chargeant d'instruire les peuples pour toute la suite des siècles ; de cette Église, qui a avec elle l'Esprit même de vérité, Dieu luimême ; de cette Église, par qui il a opéré la conversion du monde, et qui ne pourra défaillir? Qui ne voit que, si dans un tel cas l'erreur était possible, elle rejaillirait sur Dieu lui-même, et que nous aurions tous droit de dire, avec Richard de Saint- Yictor, que si nous nous trompons, c'est Dieu qui nous a trompés? Car, si les preuves qui établissent la vérité de l'Église catholique, ses propriétés, ses privilèges, sont les mêmes que les preuves sur lesquelles repose la vérité du christianisme ; si l'Église catholique n'est au fond et
dans la réalité que le christianisme même, le christianisme, dis-je, concret, dont le nom même n'est que postérieur à celui d'Église (1), son surnom, par conséquent, et rien de plus; si c'est le nom d'Église que Jésus-Christ a imposé à son ouvrage et non celui de christianisme, c'est une conséquence nécessaire que, si le christianisme est vrai, s'il est divin, l'Église l'est également, et l'Église catholique, car il n'y en a pas d'autre.
Toutes les communions qui, à diverses époques, ont usurpé le nom et les prérogatives de l'Église catholique , n'ont réussi qu'à en ébaucher tout au plus de misérables parodies, semblables à celles dont ont donné le spectacle de nos jours plusieurs communions, en s' attribuant le nom de catholiques, par un ridicule et visible contre-sens, comme l'Église anglicane catholique, l'Église russe catholique, l'Église catholique allemande de Ronge, l'Église catholique française de Ghâtel, et peut-être encore quelques autres (2). Toutes ces Églises soi-disant sont, à vrai dire, autant de témoignages d'action que les sectes rendent malgré elles à l'Église catholique, après avoir épuisé contre elle, pour la rendre odieuse , les sarcasmes et les moque-
(1) Jet. xi, 26.
(2] Voir la dissertation de l'auteur intitulée : Sul titolo di Chiesa Catholica, che si aitribuiscono le communioni séparât e dalla Chiesa Romana, Rome, 1847; Bologne, 1851; Naples, 1851, où il a discuté au long cette prétention.
ries. Au surplus, si le christianisme est un, l'Église qui le personnifie est une nécessairement ; si le christianisme est l'ouvrage de Dieu, il doit en être de même de l'Église qui est le christianisme dans son intégrité, dans sa pureté ; si celui qui professe le christianisme complet, le christianisme primitif, est assuré de ne pas se tromper, parce que le christianisme qu'il professe est l'œuvre de Dieu, qui est lui-même la vérité suprême, celui-là ne peut pas se tromper non plus qui professe ce qu'enseigne cette Église, qui ne fait qu'une même chose avec le christianisme.
Vérité consolante, dont la seule pensée remplit l'âme d'une joie indicible et d'un contentement délicieux ! Car, comme en vertu de l'institution de Jésus-Christ l'Église est une et indivisible, tant par sa nature même que par la doctrine qu'elle enseigne et par son organisation hiérarchique, il en résulte une telle sécurité pour chaque fidèle dans la profession de sa îoi. qu'il ne peut en aucune manière vaciller ou douter en croyant ce que croit l'Église ; et il esi aussi sûr de suivre la vérité, qu'il est sûr que l'Église tout entière ne peut ni errer ni vaciller dans sa doctrine. 11 ne se trompera pas et il ssra assuré de ne pas se tromper, aussi longtemps que ne se tromperont pas avec lui le souverain pontife et plus de neuf cents évêques, et une multitude presque innombrable de prêtres, et deux cents millions de catholiques. De plus, comme l'Église catholique n'est pas seulement une et identique pour
tous les lieux du monde où elle est répandue , mais qu'elle Test encore pour tous les temps de sa durée, il s'ensuit que chaque fidèle est assuré de ne pas se tromper, à moins que ne se soient trompés comme lui plus de deux cent cinquante papes, qui se sont succédé sans interruption durant bientôt dix-neuf siècles accomplis; d'innombrables évêques en union entre eux comme avec le Saint-Siège, qui se sont également succédé, de l'orienta l'occident et du nord au midi, depuis les temps apostoliques jusqu'à nous ; plus de quinze conciles œcuméniques rassemblés de toutes les parties du monde , et pour dire tout en une parole, l'univers catholique, c'est-à-dire d'innombrables milliers de croyants de tout âge, de tout sexe et de toute condition, qui, dans leur unanimité d'une durée de dix-huit siècles, nous apparaissent tous ensemble comme un seul homme. Car tel est l'imposant spectacle que présente à l'esprit du fidèle l'universalité de sa croyance, et qu'elle continuera de lui présenter tant que les puissances de l'enfer n'auront pas démenti les divines promesses en renversant et ruinant de fond en comble ce grand ouvrage de Dieu , tant qu elles n'auront pas jeté à terre cet admirable édifice, cimenté du sang de la céleste victime immolée sur le Golgotha, et anéantissant ainsi les mérites infinis de cet auguste sacrifice.
Quelle ineffable consolation, redisons-le avec transport, est celle qui remplit l'âme du catholique sincère.
lorsqu'il fait réflexion que la foi qu'il professe est la même qui a été professée par tant de Pères et de docteurs ; la même qui a été scellée du sang de tant de martyrs ; la même qu'ont illustrée tant de saints ; la même qui a sanctifié tant de vierges et engendré tant de héros qui, par la pratique constante et solide des vertus chrétiennes, ont réalisé l'idéal de la plus sublime perfection ! Oui, c'est ainsi que chaque fidèle se trouve en communion avec tout le catholicisme des temps passés, présents et à venir. C'est un tout compacte que forme chaque individu avec le corps entier, et le corps entier avec chaque individu. C'est le même principe de vie et d'action, comme de foi, qui anime et informe ce corps immense. Ainsi , la sécurité que chaque fidèle trouve dans sa foi est la plus grande qui se puisse concevoir. C'est une force unique et générale en même temps : comme dans ces forges cyclopéennes dont parle le poète, la chaleur de chaque métal rougi s'accroît de la chaleur des autres métaux fondus ensemble. Tel est, je ne dirai plus l'idéal, te dessein imaginaire, mais le tableau réel de la sécurité qu'obtient le catholique en vertu de sa règle.
Quelle sera celle au contraire qu'apporte au noncatholique la règle du protestantisme? Elle ne lui en apporte aucune. Nous n'avons, pour nous en convaincre, qu'à analyser cette règle même. D'après elle, tout protestant, comme nous l'avons dit plusieurs fois, peut et doit se former par soi-même son symbole de
foi en conséquence de l'étude et de l'examen qu'il aura faits de la Bible. L'interprétation individuelle de toute la Bible et de chacune des parties prises à part qui la composent lui fournit le fondement de sa croyance par rapport à chaque article en particulier. Avec une liberté pleine, absolue et indépendante, il choisit parmi les diverses thèses doctrinales celle qui lui paraît la mieux fondée sur l'Écriture ou sur la pure parole de Dieu , et d'après cette conviction individuelle et subjective qu'il s'est formée à lui-même, il prononce sans appel la sentence définitive que ceci et non cela est contenu dans la révélation, que tel sens et non tel autre du passage qu'il discute en est le sens vrai et légitime ; en conséquence, il se bâtit son Credo plus qu moins large et spacieux, selon que bon lui semble, avec le plein pouvoir que lui donne sa règle de rétrécir ou de l'élargir par plus ou moins d'articles de croyance.
Et qu'on fasse surtout bien attention que cette règle ne tend pas seulement à faire naître plusieurs sectes séparées, mais qu'elle sépare encore et divise à l'indéfini le fidèle d'avec le fidèle, l'individu d'avec l'individu. Cette division, ou, pour mieux dire, cet éparpillement, cet isolement de plus en plus général, affaiblit de sa nature et tend à détruire la persuasion qu'on se serait formée, particulièrement en des choses qui ne dépendent pas des forces natives de l'entendement humain, comme le seraient des vérités de
Tordre rationnel et naturel, dont le fond est dans la nature de l'homme, mais qui viennent de dehors et sont supérieures à l'intelligence humaine. En effet, qu'un sentiment soit adopté uniformément par beaucoup de personnes à la fois, il résulte de cet accord pour chacun un degré proportionnel de confiance; mais qu'au contraire on se trouve seul de son avis, le doute naît aussitôt de cet isolement, et, quoi qu'on fasse pour se persuader la vérité qu'on se flatte d'avoir trouvée, on sent malgré soi qu'on est envahi par le doute importun. Eh ! que dire donc, si l'on voit que le sentiment qu'on embrasse, non-seulement n'est pas partagé, mais est encore contredit par le grand nombre; s'il ne s'agit pas seulement de quelque point, mais de tout l'ensemble de la doctrine que l'on a suivie et que l'on voit condamnée généralement , non pas seulement comme fausse, mais comme hérétique? Pourra-t-on alors rester calme et tranquille, et n'éprouvera-t-on pas, au moins de fois à autre, des scrupules assez graves pour troubler l'esprit et la conscience?
Pourtant, ce n'est là encore qu'un premier effet , qui a pour cause unique l'isolement où l'on se trouve par rapport à sa propre secte, et aux autres sectes, si l'on veut, comprises dans la grande armée du protestantisme. Car personne qui ne sache quelle variété règne en matière de croyances parmi les diverses sectes entre lesquelles se partagent les protestants; va-
riété dont nous avons déjà donné de nombreux échantillons dans nos chapitres précédents, et qu'on pourrait faire voir bien plus grande encore sur toutes les questions dogmatiques. Or, comment chacun pourra-t-il s'assurer que la secte dont il est a seule le privilège de posséder la vérité sur les points de divergences, et que toutes les autres sont dans l'erreur, tandis que chacune de celles-ci prétend la même chose pour soi, et condamne toute autre qu'elle-même comme s' éloignant de la vérité? Qui pourra lever ce doute? qui pourra le résoudre, si tous se trouvent également dans la même condition? Mais pourquoi parler des divergences et des contradictions entre secte et secte, lorsque je devais bien plutôt dire entre membre et membre de la même secte, de la même communauté/ Et, en effet, il est notoire qu'entre ceux mêmes qui appartiennent à la même communion . il existe une grande diversité d'opinions en matière de foi : témoin, par exemple, l'Église anglicane. Tout le monde sait qu'il y a des membres fort distingués, et même placés aux plus hautes sommités de cette Église, qui ont une manière de penser socinienne et rationaliste (1) ; tout le monde sait que les puséistes professent sur bien des articles des doctrines fort différentes de celles de
(1] Voir J. Gondon, Préface en tête des Conférences de Newman, Paris, 1851. Nous en avons nous-même rapporté plusieurs preuves dans le dernier chapitre de notre première partie, où nous avions à discuter la règle hétéroclite.
l'Église légale; tout le monde sait, en outre, l'opposition qui y règne sur des points doctrinaux entre la haute et la basse Église (1) ; tout le monde sait enfin qu'une partie de cette Église appartient au protestantisme modéré, et l'autre à l'ultra-protestantisme. Et ce que nous disons de l'Église d'Angleterre, nous pourrions le dire aussi de toute autre communion en particulier. Pour tout esprit tant soit peu réfléchi , un pareil spectacle doit fournir une abondante matière au doute et à l'incertitude.
Tout cela néanmoins n'est rien encore auprès de la perplexité qui doit nécessairement saisir tout protestant de bonne foi et de quelque instruction, quand il se voit en présence de l'Église catholique , levée tout entière à chaque instant pour le condamner. Car il ne saurait ignorer ni se dissimuler à lui-même que la doctrine qu'il professe s'éloigne en bien des points de la doctrine catholique. 11 sait que c'est pour cette divergence même que l'enseignement particulier qu'il suit est condamné comme contraire à la doctrine révélée. Il sait par l'histoire, tant scripturale que monumentale, que la secte dont il fait partie est de date récente : les rites religieux, les cimetières, les temples mêmes, autrefois la propriété des catholiques, maintenant usurpés et détournés à un culte différent, les
(2) Voir Newman, ive Conférence, dans la traduction citée tout à l'heure.
inscriptions, les pierres gravées, les mémoriaux de toute espèce, tout en un mot lui rappelle que ses ancêtres se sont séparés de l'ancienne Église, de l'Eglise mère, pour en former une autre à part, en opposition avec celle qu'ils quittaient, et qu'ils ont été retranchés à leur tour de cette Église antérieure à la leur et repoussés de son sein , précisément pour la nouveauté de leur doctrine et leur obstination indomptable à la professer.
En présence de cette Église, qui, par la succession de ses pontifes, est la seule qui remonte directement jusqu'aux apôtres; de cette Église de tous les temps, de cette Église de tous les lieux , de cette Église du monde entier, qu'elle a converti à Jésus-Christ, déployant son culte majestueux, présentant ses titres nombreux à la vénération de l'univers, toujours pleine de vie et de vigueur, toujours féconde ; en présence, dis-je, de cette Église si imposante, que devra penser de sa foi particulière telle quelle le sectaire, le protestant? Gomment pourra-t-il résister au doute d'être quelque part lui-même dans l'erreur? Qu'il se représente tant qu'on le voudra la multitude et l'énormité des abus dont cette Église a été accusée, les reproches de superstition et d'idolâtrie dont elle a été l'objet; qu'il rappelle à sa mémoire tous les récits romanesques qu'on lui a faits de cette Église dès son enfance, contes de nourrices et de bonnes femmes dont on l'a amusé dès le berceau : il ne saurait avec tout cela se
délivrer de la pensée qu'on l'a peut-être égaré par de telles fables, que toutes ces accusations sont peut-être fausses et mensongères , et que par cela même elles méritent un sérieux examen ; examen que beaucoup ont entrepris avec des intentions sincères et un cœur droit, et qui a eu pour résultat de les faire rougir des impudentes calomnies qu'on leur avait fait entendre, qu'ils avaient écoutées avec une crédulité enfantine, et auxquelles ils avaient eu la bonhomie d'ajouter foi si longtemps (1).
(1) Ce fut là le premier des motifs qui déterminèrent le prince Wolfgang Wilhelm, comte palatin, à se convertir à la religion catholique. Voir l'ouvrage intit. Mûri Civitatis sanctx, hoc est religionis catholicœ fundamenta xn, quibus insistens sereniss. Princeps fVolfgangus TVilhelmus Cornes Palatinus in Civitatem, hoc est Eccl. catholicam faustum pedem intulit, Cologne, 1615. Le prince lui-même, l'exprime en ces termes : Principio comperi, catholicorum doctrinx midta ab adversariis vanè falsoque imponi, et illos longé alla aliterque docere, quàm isfi fingani.
C'est aussi le sujet des dernières conférences de Newman, publiées sous le titre de Lectures on the présent position ofcatholics in England, London, 1851.
Il fait voir dans la seconde de ces conférences que les protestants, dans leurs rapports avec les catholiques, ne vivent que de traditions de calomnies contre l'Eglise catholique transmises des pères aux enfants, sans jamais s'en rendre raison. Et la cause, c'est que le protestantisme, incapable en lui-même de tenir contre la discussion, avait besoin, pour s'établir, de charger de calomnies le parti qu'il voulait renverser. Mais nous trouverons plus tard une meilleure occasion de revenir sur ce
Ainsi le protestant est nécessairement agité, au moins de temps en temps, par la pensée importune que rien ne peut le garantir, que rien ne peut le délivrer de l'incertitude où il se trouve. Il ne peut pas dire, comme le catholique, qu'il ne saurait se trom-
sujet et sur ces belles conférences pour lesquelles Newman a eu tant à souffrir de la part d'Achilli.
J'observe ici, en attendant, qu'un certain Jules-Charles Ha re, a prétendu répondre aux conférences de Newman par un écrit intit. The Contest with Rome :A Charge to the Clergy of the archdiaconry of Leiues, delivered at the ordinary Visitation in 1851, with notes especially in answer to Doct. Newman récent Lectures, Londres, 1852. En parcourant ce livre, j'y ai trouvé, comme toujours en ces sortes d'écrivains, un fanatisme exalté, des rabâchages perpétuels de vieilles calomnies contre l'Eglise romaine, qu'il traite à chaque instant de de schismatique, des déclamations, et rien de plus. Quiconque le lira en formera le même jugement. Il fait en même temps l'aveu des divisions qui régnent dans l'anglicanisme, des pertes que ce dernier essuie tous les jours par suite du retour de beaucoup de ses membres à l'Eglise romaine. Nous n'en demandons pas davantage.
Disons la même chose des conférences tenues à Genève, au commencement de l'année 1853, par plusieurs ministres, dans la vue de s'opposer, dans cette ville, aux conquêtes toujours plus nombreuses de la religion catholique; conférences dont nous avons déjà parlé ailleurs. On ne comprend pas comment des hommes qui se respectent peuvent répéter des accusations si grossières et si extravagantes, cent et cent fois démenties et mises en poudre par les catholiques. Mais que faire? Le protestantisme n'a pas de meilleur moyen pour se soutenir que le mensonge et la calomnie, et il faut bien y avoir recours quand on se fait l'avocat d'une cause aussi désespérée.
per sans que l'Église se trompe avec lui , puisqu'en vertu de sa règle sa foi est tout individuelle, et que dans le protestantisme chacun ne doit se tromper que pour son propre compte. Les autres peuvent se tromper, comme chacun peut se tromper aussi, et par con~ séquent comme il le peut lui-même, sans que personne soit responsable des erreurs d'autrui , tous dans un tel système étant libres de tout lien, particulier ou général, qui les unisse ; chacun, se trouvant constitué juge suprême de sa croyance, n'a à répondre que de luimême pour la manière de croire comme pour la manière d'agir. D'ailleurs le protestantisme, même pris en masse, n'a point la prétention d'être infaillible, et il fait même volontiers l'aveu de sa faillibilité. Donc, qu'il se considère comme simple individu, ou comme faisant partie de sa communion collective, le protestant, loin d'être à l'abri de l'erreur en matière de foi , peut se tromper et s'égarer à ce sujet en vertu du principe même inhérent à sa secte, reconnu et professé par elle. Il n'a donc aucune garantie, aucune caution, aucune assurance, qui l'autorise à dire au point où il est : Je suis certain , je suis sûr que ma croyance est la vraie; beaucoup moins peut-il dire qu'elle soit la seule vraie, comme peut et doit l'affirmer, sans crainte de se tromper, le catholique.
Privé ainsi de cette assurance extrinsèque qui se fonde sur l'autorité, le protestant en aura-t-il du moins des motifs intrinsèques, puisés apparemment
dans la certitude qu'il aurait de l'exactitude de son interprétation privée, ou du moins de l'interprétation que donnent à la Bible ses sages, ses docteurs? Non, pas plus celle-ci que celle-là ; car pourquoi le protestantisme, considéré même comme corps de secte, ne s'arroge-t-il pas l'infaillibilité, et ne revêt-il d'aucune sanction irréformable les articles de sa profession symbolique, sinon parce qu'il a la conscience de l'incertitude de ses interprétations? Peut-on douter que, s'il pouvait avoir la certitude absolue de sa manière d'entendre l'Écriture, il ne lui imprimât aussitôt le cachet de cette certitude absolue? D'une part, en effet, la parole de Dieu est infaillible, et de l'autre, dans cette hypothèse , il aurait la certitude absolue de ne pas se tromper sur son véritable sens ; il ne lui manquerait donc rien pour imprimer à ses articles de foi le sceau de l'infaillibilité. Mais non, il sait bien, il sent intimement qu'il peut se fourvoyer et se méprendre, qu'il peut y avoir erreur dans l'interprétation qu'il fait de la Bible, et sur laquelle cependant il fonde toute la vérité des articles qu'il adopte; de là, sa répugnance invincible à les établir nettement. Or, si le protestantisme, même pris en masse, peut se tromper et n'a aucune assurance de îa légitimité de ses interprétations, comment pourra l'avoir un individu quelconque (1)? Toute l'assurance qu'il a,
(1) C'est là le sujet qu'a développé, avec une logique rigou-
c'est de pouvoir se tromper, de pouvoir s'égarer par rapport à la foi qu'il professe (si toutefois on peut appeler de ce nom de foi une persuasion purement subjective) , de pouvoir être engagé dans une secte qui professe l'erreur, dans une religion qui soit réprouvée de Dieu. Telle est l'unique assurance qui lui reste, sans qu'il puisse prétendre à aucune autre, et cela en vertu de la règle qui le constitue protestant. Que si l'on veut tenir compte de la présomption qu'il aurait du moins d'avoir pour lui la vérité, on se convaincra que, même à cet égard, tout conspire à accroître sa perplexité, à fortifier ses craintes, ses doutes déchirants par rapport à la voie où il est engagé. L'instabilité continuelle, les phases nombreuses par où a passé le protestantisme, aujourd'hui si différent de ce qu'il était a son origine; le bouleversement complet de son dogmatisme positif, dont il ne reste plus que de faibles vestiges, ou pour mieux dire, des décombres et des débris ; le gouffre du rationalisme, où il va tout entier s'engloutir et se perdre; le discrédit même universel où il est désormais tombé ; la confusion des langues qui se décèle sur les lèvres de ses ministres, dont il n'y a peut-être pas un seul qui s'accorde avec un autre sur le symbole à suivre, à
reuse, Mgr. Doney, évêque de Montauban, dans sa Discussion et sa lettre déjà citées, où le savant prélat démontre que le ministre protestant ne peut dire autre chose à son auditoire que : // me semble, il me parait que la chose est ainsi, et rien de plus. t.iï. 24
part toutefois la partie négative de ce symbole et certaines phrases vagues et insignifiantes, telles que : La Bible, toute la Bible, rien que la Bible, sans pouvoir dire même d'un commun accord en quoi cette Bible consiste; les divisions qu'il n'a pas cessé depuîs trois siècles de faire pulluler de son sein, tellement qu'on y compte aujourd'hui plus de deux cents fractions, que je comparerais volontiers à des pilules homœopathiques, en sorte que chaque nouveau réformateur actif et entreprenant qui paraît sur la scène s'empare comme de sa proie de ce qu'il peut en saisir, et de disciple qu'il était d'abord se fait maître à son tour : tous ces indices, comme d'autres semblables, ne peuvent manquer de faire impression sur le protestant qui réfléchit, et de lui donner une présomption fondée que le protestantisme ne peut donc pas être l'ouvrage de Dieu, et qu'ainsi il n'y a rien que de trompeur dans la règle qu'il professe.
Ajoutez que cette présomption de se trouver dans l'erreur augmente encore outre mesure pour le protestant, quand il jette un regard sur l'Église catholique, qui lève devant lui son front majestueux, et lui ôte le dernier reste de confiance qu'il pouvait avoir dans sa profession de foi. Il sait en effet que cette Église est en opposition ouverte avec le protestantisme, et que sa doctrine est toute différente de la sienne ; il sait que cette Église condamne et anathé-
matise tous les articles de son propre symbole où il se trouve en contradiction avec elle , comme autant d'hérésies ou d'erreurs, et de la même manière qu'elle a condamné et anathématisé tant d'autres articles qu'avaient prétendu aussi substituer à ses enseignements, dans les siècles antérieurs, tant d'esprits téméraires que les nouveaux réformateurs se sont accordés eux-mêmes à dire que l'Église avait eu raison de condamner. De là lui vient naturellement le soupçon qu'elle a pu également avoir raison de condamner le symbole luthérien , le symbole zwinglien , le symbole calviniste , le symbole anglican Et ce soupçon sera d'autant plus fondé,
que ces communions rivales s'accordent toutes, chacune de son côté, avec l'Église elle-même, à condamner leurs pareilles comme étant dans l'erreur, et à dire qu'elle a eu raison de les anathématiser toutes, excepté la leur. Le protestant ne saurait ignorer ni se dissimuler à lui-même que son symbole ne soit autre chose, en grande partie, qu'un renouvellement d'anciennes erreurs condamnées par l'Église longtemps avant qu'ils parussent eux-mêmes, et dans des siècles que les coryphées du protestantisme se sont plu les premiers à décorer du nom de beaux siècles de l'Église, dans des siècles où de leur aveu l'Église s'était encore conservée vierge et sans tache. Et pour en venir à la preuve, la doctrine du protestantisme primitif sur le serf arbitre avait été d'à-
vance condamnée dans le gnosticisme (1), et il en avait été de même de sa doctrine sur l'inutilité des bonnes œuvres pour le salut (2). Dans le gnosticisme encore avaient été condamnés l'antinomianisme, c'est-à-dire la doctrine de l'abrogation de la loi morale par l'Évangile (3) ; plus, la doctrine de la foi toute seule justifiante (h) ; plus, la doctrine de la cer-
(1) Voir l'ouvrage intit. Recognitionum démentis, lib. 3, n. 22 et 25, où sont rapportées au long les erreurs de Simon le Magicien, et entre autres celle ci : Negat esse in hominis potestate mit sciendi aliquid, mit agendi, c'est-à-dire qu'il niait le libre arbitre dans l'homme. Cet ouvrage, comme l'observe Cotelier, est très ancien et remonte au IIe siècle.
12) C'est ce qu'atteste S. Irénée, lib. i, c. 23, n. 9, où, en parlant des erreurs de Simon, il dit entre autres choses : Secundùm ipsius gratiam salvari homines, sed non secundùm opéras justas, comme le porte l'ancienne version (édit. Mass.). Les simoniens tenaient beaucoup à cette doctrine de l'inutilité des bonnes œuvres pour le salut, comme nous l'attestent les anciens écrivains, et en particulier S. Irénée, Théodoret, S. Epiphane, Eusèbe. (Voir Calmet, Diss. de Simone Mo go.)
(3) Voir l'ouvrage déjà cité des Récognitions, et S. Irénée, loc. cit. Parmi les erreurs de Simon, que rapporte S Irénée, lib. I, c. 23, 2-5, était celle que la loi avait été donnée par les anges pour mettre les hommes en servitude, et que lui, Simon, était venu pour affranchir les hommes d'un tel joug.
(4) Simon enseigna pareillement qu'il suffisait pour le salut d'avoir la gnose ou connaissance de Dieu, toile qu'elle nous vient de la révélation. Aussi les mœurs de ses disciples étaient-elles fort corrompues, comme nous l'attestent unanimement S. Irénée, Tertullien, lib. De Anima, c. 34; Euseb., Hist. Eccl., lib. n, c. i; S. Epiph., l/pr. xxt.
titude que donne la foi d'être prédestiné et sauvé (1 ) ; plus, celle que nos péchés peuvent bien déplaire à Dieu, sans que pour cela notre personne cesse de lui être agréable (2) ; plus enfin, la doctrine de l'impeccabilité après le baptême (o). Ces doctrines, qui font
(1) Ainsi parlaient les valentiniens , d'après S. Irénée, 1. i, c. 7, n 4 et 5, qui rapporte qu'ils partageaient les hommes en trois classes : les spirituels, les hijUques et les psychiques. Les premiers étaient élus (et c'étaient ces hérétiques eux-mêmes, comme le seraient aujourd'hui les calvinistes) ; les hyliques étaient les réprouvés; les psychiques, enfin, étaient les catholiques , qui seuls avaient besoin de faire des bonnes œuvres pour se sauver.
(2) Telle fut la doctrine deCarpocrate et de ses partisans, qui enseignaient que le moyen d'atteindre la perfection et de se rendre agréables à Dieu était de se rouler dans toute sorte de crimes et de débauches, pour témoigner aux anges le mépris qu'ils faisaient de leurs préceptes, ou de la loi du Décalogue, dont ils les disaient auteurs. (Voir Massuet, Diss. i, S. Irénée, art. 2, § 5, n 12.) Il semble ici qu'on entend déjà Luther exhortant à commettre quelque gros péché mortel pour faire pièce au diable, comme nous le verrons plus loin.
(3) L'hérésie de Ménandre se distinguait par la vertu extraordinaire attribuée, selon lui, au baptême qu'il conférait. Pour ne rien dire de l'immortalité qu'il promettait, même pour la vie présente, à ses baptisés, puisqu'il y a des critiques qui révoquent en doute ce point de sa doctrine, il est certain, du moins, qu'il promettait à ses néophytes l'assurance du salut en vertu de son baptême, comme on peut le voir dans saint Irénée, 1. i, c. 33; dans Tertullien, lib. De Anima, c. 50; dans EusÈbe, 1. m, c. 26; dans S. Cyrille de Jérusalem, Cateck. 18; dans Théodoret, Hœret. fabul., 1. i.
partie du symbolisme protestant, faisaient de même partie du symbolisme gnostique : d'où il résulte évidemment que dans les doctrines gnostiques ont été condamnées les doctrines protestantes, et cela dès les trois premiers siècles de l'Église.
A ces mêmes siècles, et même au premier, vers sa fin ou au commencement du second, appartient la condamnation de l'opinion protestante qui consiste à nier la réalité de la présence corporelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie : opinion qu'enseignaient déjà les docètes et les marcionites, et que l'Église condamna pour cette raison dans ces sectaires (1). Puis, au ive et au ve siècle, l'Église condamna dans Vigilance, ainsi que dans Fauste le manichéen, les erreurs contraires au culte des saints, à leur invocation, à la vénération de leurs reliques, à la prière pour les morts et à l'existence du purgatoire (2); dans Jovinien, la doctrine ennemie du célibat et de la profession religieuse (3), doctrine favorite de la Réforme, et qui lui a fait recruter dans le catholicisme nombre de prêtres et de moines perdus de débauche.
Au vne et au vme siècle, l'Église catholique a condamné la doctrine qui taxe d'idolâtrie le culte
(1) Voir S Ignace, Epist. ad Smyrn., c 7; Tertullien, Contr. Marcion.y 1. iv, c. 40.
(2) Voir S. Jérôme, Cont- Vigilant. Opp éd. Valois, t. il; S. Augustin, Cont. Faust, manich., 1. xx, c. 21.
(3) S. Jérôme, 1 i et il, Cont. Jovlnian.
des saintes images, et que soutenaient déjà les iconoclastes ou iconomaques grecs , ainsi que Claude de Turin (1). Au xne siècle, presque toute la symbolique de Luther se trouve condamnée par anticipation dans les vaudois, qui disaient aussi qu'il ne fallait admettre que l'Écriture; qu'on ne devait reconnaître que le divin médiateur à l'exclusion de toute intercession des saints; qu'il fallait abolir les messes privées, rejeter les traditions, les jeûnes; que Rome était la grande prostituée de l'Apocalypse et le pape l'Antéchrist ; que le mariage des prêtres était nécessaire, etc. Au xivc siècle, Luther a été condamné de même dans Wicleff, dont il s'est approprié les erreurs en les faisant passer dans sa symbolique (2). Et c'est
(1) Voir Jet. Conc. Nie, n; dans Haedouin, Acta ConciL, t. iv; Trombelli, de Cidtu- SS., t. n.
(2) On peut consulter, sur les erreurs des vaudois , l'ouvrage de Mgr. Charvaz, ancien évoque de Pignerol et aujourd'hui archevêque de Gènes, intit. Notizie dei Faldesi, Turin, 1837, c. xvni, où l'auteur traite des sources où puisèrent les vaudois, du principe de leurs erreurs, de l'opposition qui se manifeste sur plusieurs chefs entre les anciens vaudois et les vaudois modernes. Et tout cela, il le prouve par le; témoignages respectifs d'écrivains contemporains ou d'une époque rapprochée de celle des vaudois, comme les lettres d'Innocent III, Reinier, Bernard de Foucauld, Alain de l'Isle, Pierre de Vaueernay, Etienne de Belleville, Moneta, etc. L'illustre auteur développe ces mêmes preuves dans un autre ouvrage en quatre volumes intit. Le Guide du catéchumène vaudois, Lyon, 1840 et ann. suiv. En rapprochant les erreurs des vaudois de celles
ainsi que le protestant tant soit peu instruit trouve condamnée par l'Église catholique toute la doctrine du protestantisme, longtemps avant que celui-ci fît son apparition sur la scène du monde. Tout cela donne une telle force à la présomption qu'il devait avoir déjà de la fausseté et du danger de sa croyance particulière, que, même en faisant abstraction de toute autre considération, cette présomption approche de la certitude. Pourra-t-il donc demeurer tranquille dans son état, comme s'il n'avait que des motifs d'assurance sans aucun sujet de doute? Non,
de Luther, il est très facile de voir tout ce que celui-ci a pris dans ceux-là.
Par rapport ensuite à l'hérésie de Wicleff, on peut consulter Roisselet de Sauclières , Coup (l'œil sur l'hist. du Calvinisme en France, Paris, 1844, pag. 113 et suiv., où il résume la symbolique de Wicleff en ces termes : « Il attaque les cérémonies du culte consacré dans l'Eglise, les ordres religieux, les vœux monastiques, le culte des saints, la liberté de l'homme, la décision des conciles, l'autorité des Pères de l'Eglise, et jusqu'au saint mystère de l'Eucharistie. » Or, ce sont là précisément les erreurs de Luther et de Calvin. Cette doctrine,- exportée d'Angleterre en Bohême par Pierre Penn, y fut embrassée avec ardeur par J. Huss.
Pour retrouver les erreurs des protestants du xvie siècle dans les anciens hérétiques, on n'a qu'à lire le savant ouvrage du card. Lorenzo Cozza : Commentarii historico-dogmatici in lib. S. Augustini de hxresibus, 2 vol. in-fol. Rome, 1707, et on y trouvera en même temps la filiation des hérétiques, depuis Simon le Magicien jusqu'à Calvin et à Luther, et depuis ces derniers jusqu'à nous.
non, je le répète : il n'est assuré que de son incertitude même et du doute qui ravage son âme.
Ces vérités une fois établies, rien de plus facile que de tirer les conséquences théoriques et pratiques qui en découlent. On voit, d'une part, pourquoi le catholique est tranquille et sans inquiétude sur l'objet de sa croyance, et s'attache à son Église sans plus de crainte qu'un enfant qui repose sur le sein de sa mère. Puisant ses motifs de sécurité dans l'infaillibilité de cette Église, dont il a pour garant la promesse divine et toute l'antiquité chrétienne, il ne donne là-dessus entrée dans son esprit à aucune autre pensée. Si quelqu'un vient à lui chercher dispute sur sa croyance, il s'en débarrasse aussitôt par une réponse simple et précise : « L'Église me l'enseigne ainsi, » répond-il à ce contradicteur; et il se borne à cette réponse. Si cependant ce catholique est un homme instruit et savant, il peut, en outre, rendre raison des motifs pour lesquels l'Église le lui enseigne ainsi; il a ses principes fixes et certains, qui lui marquent assez ce qu'il a à dire. Enfin, lorsque le catholique fidèle touchera au terme de son pèlerinage, il pourra bien concevoir des inquiétudes par rapport h la manière dont il aura honoré ou déshonoré sa foi, selon que sa conduite aura été ou non en harmonie avec les vérités saintes qui en sont l'objet, mais il ne concevra aucun doute sur ces vérités mêmes. S'il souffre quelque tentation dans ces moments critiques et re-
doutables, ce n'est alors qu'une tentation vague d'infidélité, comme il peut en survenir à tout le monde, et, pour la repousser, il n'a besoin que de faire des actes de foi plus ou moins intenses en se couvrant de l'égide de l'Église catholique ; mais ses perplexités n'ont jamais pour origine des doutes qu'il concevrait sur sa croyance , en tant qu'elle contredit celles d'une secte quelconque : cela ne lui vient pas même à la pensée, comme le prouve évidemment l'expérience de tous les jours (1).
De l'autre part, le protestant a, au contraire, souvent à lutter en lui-même contre le doute cruel qui le poursuit par rapport aux doctrines de sa propre secte, surtout s'il a l'esprit tant soit peu cultivé. Il tremble toutes les fois qu'il tombe sur des passages d'ouvrages catholiques, où leurs auteurs ont à exposer les raisons qui leur persuadent ou la vérité du catholicisme ou la fausseté des sectes. Le plus souvent il s'épouvante de la controverse et la fuit, et il cherche à détourner la conversation si l'on vient à parler de religion dans la société où il se trouve. On voit qu'il sent bien en lui-même qu'il manque quelque chose à sa foi, qu'elle n'est pas normale, en un mot; cette inquiétude secrète l'agite en particulier quand ses passions viennent à se taire. Mais c'est surtout au moment où
(1) Ce sujet se trouvera développé dans notre troisième partie ; nous nous contentons ici de le toucher légèrement.
il va quitter la vie que se représente à lui, comme un spectre terrible, le doute qui déchire et dévore son àme. La pensée du juge redoutable devant lequel son âme va paraître, et qui connaît tous les plis et replis du cœur humain ; le temps qui s'envole, l'éternité qui s'avance pour l'emporter avec elle, tout le remplit d'effroi ; et à moins qu'il ne soit ou dans le cas d'une ignorance invincible, et par conséquent excusable, ou dans cet abîme d'impiété où le remords ne se fait plus entendre, il s'émeut, il s'agite, il doute et il frissonne. De là tant de conversions de protestants de toutes classes aux approches de la dernière heure, conversions connues de tous, et pour lesquelles nous avons plus d'une fois célébré les merveilles de la miséricorde divine. Mais nous en parlerons plus au long dans notre troisième partie.
Tout cela ne regarde encore que les dispositions individuelles et privées ; mais nous trouvons de plus dans les faits publics du protestantisme des indices évidents de la méfiance qu'inspirent à ses diverses sectes leurs propres doctrines. Nous allons en signaler quelques-uns. Et d'abord , d'où vient, sinon de ce sentiment de méfiance, que le protestant se montre si facile à transiger par rapport à sa foi et aux articles de son symbole ? Nous avons vu plus haut la transaction tout- à-fait pacifique passée entre les sacramentaires et les luthériens au sujet de l'Eucharistie. Or, de semblables concessions arrivent fréquemment
entre les communions diverses; si bien qu'elles se rapprochent quelquefois de manière à faire presque disparaître entre elles toute espèce de différence. Au lieu que le catholique ne cède jamais, pour ainsi parler, même un pouce de terrain ; et il souffrira plutôt au besoin la perte de provinces entières, de royaumes entiers, que de transiger sur un seul dogme , comme l'histoire de l'Église nous l'atteste à différentes époques. C'est qu'il sait bien que sa foi objective, ou les vérités religieuses dont il a la croyance , ne sont pas sa propriété, mais celle de Dieu, qui les a révélées et de la part de qui il les a reçues ; et de là tant de martyrs, morts pour le soutien de chacune de ces vérités, que l'Église compte dans ses annales.
Un autre indice du fait que nous tenons à relever se remarque dans la tolérance religieuse ou théologique, comme il plaira de l'appeler, que l'on montre à tenir pour également bonnes et conduisant au salut toutes les doctrines diverses, quelque contraires qu'el les soient à la sienne, sans qu'on ose en condamner une seule comme fausse; et de là la maxime que chacun peut se sauver dans sa propre religion (1). Or, quel est le fondement ou la racine d'un si honteux indilïé-
(1) C'est du moins la doctrine qui prévaut aujourd'hui, surtout dans la pratique, chez les diverses sectes anti-catholiques. Je dis aujourd'hui et dans la pratique ; car, en d'autres temps, comme tout à l'heure on va le voir, une doctrine toute différente en pratique et même en théorie dominait parmi ces sectes,
rentisme, sinon l'incertitude où l'on est de la vérité absolue de la croyance que Ton suit? Celui qui est vraiment et intimement convaincu que la foi qu'il professe lui vient de Dieu, et qu'elle est par conséquent la seule vraie, doit de toute nécessité rejeter avec horreur, comme fausse, toute autre foi différente de la sienne, opposée à la sienne, attendu que la vérité est une et indivisible. Il répugne, il est logiquement absurde que deux ou plusieurs religions contradictoires puissent être vraies en même temps, et, si l'une l'est, tonte autre est nécessairement fausse. C'est pour cela que le catholique tient pour fausse, rejette et réprouve publiquement comme telle, toute religion ou croyance qui diffère de la foi catholique , parce que celle-ci est divine à ses yeux, qu'il la regarde comme révélée de Dieu, et qu'elle lui est proposée par une autorité infaillible, qui est celle de l'Eglise. Et c'est bien injustement qu'on prendrait prétexte de là pour l'accuser d'intolérance, puisqu'il est dans la nature de la chose même que quiconque croit du fond de l'âme qu'il a pour soi la vérité doit condamner comme fausse toute croyance contraire, sous peine de n'être pas seulement impie, mais inconséquent et absurde.
Disons la même chose de la maxime qui excite tant de fureur et fait frémir de rage les protestants de toute
qui étaient rigidement exclusives et intolérantes, s'éxeommuniant et s'anathématisant les unes les autres.
race : Hors de l'Église point de saint. J'observe de cette disposition d'esprit de tous les sectaires contre l'Église catholique, qui la professe comme article de foi, qu'elle confirme à merveille notre assertion du doute secret qui envahit toutes ces communions diverses touchant la vérité de leurs propres croyances. Car, si une défiance secrète n'occupait pas leurs esprits, qu'auraient-ils à s'émouvoir et à s'emporter contre le seul énoncé de cette maxime ? Si les protestants se croyaient bien sûrs que la religion qu'ils professent chacun dans leur communion respective est la vraie, ils se riraient de cette maxime, comme d'un dire d'une religion fausse, et dont il n'y aurait par conséquent à tenir aucun compte. En voici une preuve sans réplique : c'est la conduite des catholiques à l'égard de celles de ces communions qui se sont avisées de déclarer hors de la voie du salut quiconque ne partageait pas leur croyance respective et spécialement les catholiques, coupables en outre à leurs yeux du crime d'idolâtrie (1). A-t-on jamais vu
(1) Voir les Entretiens philosophiques ou Banquet de Théod)i (e du baron de Starck, Paris, 1818, p. 425, où l'auteur rapporte une foule d'extraits des écrits polémiques d'auteurs protestants, pour prouver que ceux-ci regardent leur Eglise comme la seule qui procure le salut, en même temps qu'ils excluent les catholiques de l'éternelle félicité, tantôt pour un article, tantôt pour un autre ; que les réformés, c'est-à- dire les calvinistes, sont dans ce cas, et que le docte Sulzer a trouvé jusque dans une ordonnance de police de la ville de Zurich, de l'an 1740,
un seul catholique s'en émouvoir, ou s'emporter contre une telle prétention? Non-seulement ils ne s'en sont pas mis en colère, mais ils n'ont fait qu'en rire ou que se moquer d'une semblable parodie ; et sauf cet innocent badinage, la prétention de ces sectes n'occupe jamais leur pensée et ne leur cause pas même une distraction. Mais pourquoi une si grande différence de conduite entre le protestant et le catholique relativement à cette maxime ? C'est que, tandis que la foi du protestant est vacillante touchant la vérité de sa communion , celle du catholique , au contraire, est ferme et solide, et à l'abri de tout doute par rapport à la sienne.
Au surplus, comme cette maxime si effrayante et si terrible : Hors de l'Eglise point de saint, est de la plus haute importance, et que bien des protestants ne l'entendent pas comme il faut, que d'autres lui atta-
l'Egiise réformée déclarée la seule gui procure le salut. Ce même auteur a observé à cet égard que Henri Dodwell enseignait au xviie siècle que les membres de l'Eglise épiscopale d'Angleterre pouvaient seuls avoir l'espérance certaine d'être un jour éternellement heureux (Sulzer, Vérité et amour, p. 195, 200). Voilà donc un anglican qui exclut du salut éternel et catholiques, et luthériens, et réformés, tous ceux, en un mot, qui n'ont pas donné leurs noms à l'Eglise épiscopale, ou à la religion de l'Etat d'Angleterre. On voit par là que les protestants proprement dits, ainsi que les réformés et les anglicans, ont professé la maxime : Hors de l'Eglise point de salut, et que tous se sont de même accordés à en exclure les catholiques.
client même un sens odieux pour avoir un prétexte d'accuser l'Église catholique, il ne pourra être qu'utile d'en déclarer le vrai sens, et de lever l'équivoque a l'aide de laquelle on voudrait l'obscurcir. Ainsi donc, distinguons avant tout l'intolérance religieuse de l'intolérance civile. La première est celle que professe l'Église catholique pour les raisons que j'ai données ; mais il n'en est pas de même de la seconde : car, si l'état actuel de la société, le bien de la paix et de la tranquillité publique, exigent la tolérance pacifique d'un culte différent du sien , et que d'autres sont en possession de professer, la religion ou l'Église catholique n'y met aucun obstacle. L'exemple de la France, de l'Autriche et de F Allemagne, où le catholicisme est dominant, en est la preuve manifeste. La seconde observation à faire, c'est qu'on ne doit pas confondre l'intolérance religieuse avec la haine : en même temps que l'Église est intolérante pour l'erreur et l'hérésie, elle tolère les hérétiques et les errants, pour qui elle n'a qu'amour et charité, compassion et tendresse. Les menaces mêmes qu'elle leur fait entendre quelquefois, les peines qu'elle leur inflige, quand cela peut servir à les ramener, ont pour principe l'amour qu'elle leur porte. Elle prie, elle gémit, elle s'occupe comme une mère pleine d'indulgence et de bonté du salut de ses enfants qu'elle voit s'écarter du droit chemin et courir à leur perte. Comme la vérité et la charité se confondent en Dieu, elles se confondent aussi en l'Église, qui
est ici-bas sa vivante image. L'Église ne sait point prendre en aversion le pécheur ; mais elle l'invite au repentir. S'il s'est commis sous ce rapport quelques excès dans les temps passés, ils ont pu se commettre dans l'Église, mais ils ne venaient pas de l'Eglise même (1).
(1) Muzzarellï, dans son ouvrage intitulé : Du bon usage de la logique, a là-dessus une dissertation sous le titre Abus de l'Eglise, qui revient bien à notre sujet, et qui forme l'opuscule il du 1. 1 de l'édition de Florence, 1821. Nous y reviendrons plus en détail une autre fois ; en attendant, observons avec cet auteur qu'il ne faut pas confondre ce qui se /ait dans l'Église, par peu ou par beaucoup, avec ce que fait l'Église elle-même. Les excès, comme les mauvaises doctrines, n'ont point à lui être imputés; mais ils doivent l'être seulement à ceux qui, même dans son sein, s'en sont rendus ou s'en rendent coupables.
Au reste, que les sentiments de l'Église pour les errants soient réellement tels que nous lés avons décrits, c'est ce que prouve le passage suivant du décret donné par le concile de Trente pour sa prorogation, session 13 : « Sacrosancta Synodus ut pia « mater, quse ingemiscit et parturit, summoperè id desiderans « ac laborans, ut in iis, qui christiano nomine censentur, nulla « sint schismata, sed quemadmodùm eumdem omnes Deum, « et Redemptorem agnoscunt, ità idem dicant, idem credant, « idem sapiant; confidens in Dei misericordiâ, et sperans fore, « ut illi in sanctissimam et salutarem unius fidei, spei, chari- « tatisque concordiam redigantur, libenter eis in hâc re morem « gerens, etc. » Tels sont les véritables et intimes sentiments de l'Église catholique pour ses enfants égarés. Ces mêmes sentiments, elle les manifeste en mille autres endroits, mais particulièrement à la session 18 du même concile, par ces autres paroles : « Quoniam verô earîem sancta Synodus ex corde optât, T. il. 25
Ces distinctions une fois bien comprises, faisons un troisième pas en avant, et exposons le vrai sens de la maxime en question. Veut-on faire entendre par là que quiconque meurt hors de la communion extérieure de l'Église catholique soit damné par là même? Non certes, un pareil sens n'a jamais fait partie de la symbolique catholique. L'Église enseigne plutôt le contraire ; car elle enseigne que l'infidélité négative n'est pas un péché, et ne rend pas coupable aux yeux de Dieu ; elle a même condamné ceux qui ont prétendu enseigner le contraire (1). Or, d'après l'enseignement catholique, l'hérésie est une espèce d'infidélité ; elle se rapporte à l'infidélité comme à son genre. Si donc l'infidélité négative, ou l'ignorance invincible de la vraie foi, n'est pas un péché et ne rend pas coupable devant Dieu ; si en conséquence ceux qui ne sont infidèles que de cette manière ne
" Denmque enixè rogat, quae ad pacem sunt Ecclesiœ, ut uni- « versi communem matrem in terris agnoscentes, quœ quos •< peperit, oblivisci non potest, unanimes une- ore, glorificemus >< Deum et Patrem D. N. J. C. per viscera misericordise ejus- " dem Dei et Do-mini nostri. » Je pourrais de même prouver ces sentiments de l'Église par les témoignages des Pères les plus illustres de l'antiquité chrétienne; mais comme cela m'entraînerait trop loin, je les passe sous silence.
[1] C'était la 63e des propositions de Baïus, condamnées successivement par trois papes : In/idelitas pure negativa in his, in quibus Chris tus non est prœdicatus, peccatum est. De ce genre sont aussi les propositions 39, 67, etc.
méritent pas de peine ou de châtiment, il s'ensuit que de même l'hérétique matériel, c'est-à-dire celui qui de bonne foi, par ignorance invincible et sans sa faute, fait partie d'une communion non catholique, ne mérite pour cela aucun châtiment. Affirmer le contraire, ce serait contredire la doctrine de l'Église catholique (1). Ajoutez à cela que c'est aussi l'enseignement catholique, que tous ceux qui appartiennent à l'âme de l'Église, qui constitue la vie intérieure ou spirituelle, quand même ils seraient hors de son corps ou de sa communion extérieure, sont catholiques au fond et doivent être comptés pour tels, comme de véritables enfants de l'Église. Or, ceux qui se trouvent sans leur propre faute hors du corps de l'Église peuvent fort bien lui appartenir quant à
(1) S. Augustin dit expressément, au sujet des hérétiques matériels, dans sa lettre 63, édit. des bénédictins de S.-Maur : « Qui sententiam suam quamvis falsam atque perversam, nullâ « pertinaci animositate defendunt, prsesertim quam non auda- « ciâ sua? praesumptionis pepererunt, sed à seductis in errorem « lapsis parentibus acceperunt, quaerunt autem cautâ sollicitu- « dine veritatem, corrigi parati, cùm invenerint, nequaquàm « sunt inter hsereticos deputandi. » Et Suarez, dans son traité De Ficle, disp. xix, sect. 3, après s'être proposé cette question : F tri/m sit de ratione hœresis ut voluntariè et cum pertinaciâ commlttatur, y répond de cette manière, n. 1 : In primo puncto hujus articull generaliler sumpto nulla est difficultas ; cerium est enim de ratione hœresis esse ut voluntariè fiât. Ità docent omnes theologi, S. Thomas, il, il, q. 11, a. 2, etrellqul scholastici et Paires antiquL
l'àme. Donc ils peuvent être sauvés, tout aussi hierque ceux qui se trouvent dans sa communion extérieure.
A quoi donc se réduit cette formidable maxime : Hors de l'Église point de saint, qui provoque encore aujourd'hui dans tant de gens le mouvement de la colère et de la fureur? Il se réduit en dernière analyse à cette autre formule : Quiconque meurt en péché mortel est damné, ou bien : Quiconque passe sa vie en état de péché mortel, et se laisse surprendre en cet état par la mort, est hors de la voie du salut. Qu'y a-t-il à reprendre dans cette maxime? Quel est le protestant qui ne l'admette, qui ne l'enseigne, qui ne la professe? Pour l'adopter, il suffit de n'être pas athée ou incrédule. Eh bien, la doctrine catholique n'est que cela. Je pourrais démontrer de plus que les communions protestantes ont été et sont encore aujourd'hui beaucoup plus intolérantes que ceux qui professent la religion catholique ; mais comme ce sujet serait trop odieux, et qu'il m'entraînerait trop loin, j'aime mieux n'en pas parler (1).
(1) Comme échantillon de cet esprit d'intolérance des protestants et des réformés à l'égard des catholiques, esprit si opposé à cet esprit d'amour et de charité dont se montre animée l'Église catholique, qu'il me suffise de rapporter les paroles prononcées par des députés de Genève, au nom de leur Église, au soi-disant synode de Dordrecht, sessions 25, 27 : «Nous ne voulons avoir aucune sorte d'union avec les catholiques; au contraire, nous les méprisons et les haïssons. * Est-ce une religion
Pour reprendre la suite de nos raisonnements après cette importante digression, une preuve non équivo-
évangélique, que celle qui fait une profession si formelle de vivre en état de haine ou de guerre contre son prochain? — Voir Lettres sur la tolérance de Genève, par Nachon, Paris, 1823, où l'esprit d'intolérance des protestants ou réformés genevois ont démontré par une série d'édits portés depuis l'époque de 1535 jusqu'à celle de 1823. L'auteur y fait voir aussi l'intolérance des anglicans. Or cette série s'est continuée jusqu'à nos jours. La méchante feuille qui se publie à Turin sous le titre de Buona Novella peut servir à nous apprendre ce que sont les protestants. Et ce ne sont pas seulement les calvinistes de Genève, ni l'Eglise anglicane ; ce sont aussi les luthériens d'Allemagne qui font une profession ouverte de vivre de haine contre le catholicisme, et de nos jours encore. Voici leurs paroles extraites des Annales Germaniques, 1842, n. 129, p. 511, et proférées à l'occasion de la Symbolique de Mœhler : « Nous autres protestants, nous grandissons et nous sommes élevés dans la haine du papisme et dans une vénération absolue pour Luther et le luthéranisme ; quiconque attaque celui-ci blesse nos sentiments les plus profonds et profane nos sentiments les plus sacrés. Qu'il ait raison dans les détails, nous ne nous en élevons pas moins contre lui, car nous le voulons ainsi. » (Alzog, Histoire univ. de l 'Église, trad. de Goschler et d'Audley, Paris, 1847, t. m, p. 597.) Ce qui veut dire en bon français : Nous voulons nous attacher à l'erreur par la haine que nous portons à la vérité. Les païens, les juifs et les turcs pourraient donner la même réponse, lorsqu'on leur expose et qu'on leur prouve la vérité du christianisme. Nous avons cité plus haut les paroles prononcées par le vieux Sander d'Elberfeld au synode de Brème ; rappelons-en ce court extrait en preuve de l'esprit de tolérance des protestants ; en parlant des jésuites et du pape, il s'écrie : « Des autorités protestantes ne doivent pas souffrir qu'ils existent; encore moins doivent-elles supporter qu'ils soient
que de l'embarras et de la perplexité que laissent aux protestants leurs principes de croyances, c'est ce que j'appellerais leur catiiolicopiioùie, ou l'espèce de frisson que leur cause l'aspect du catholicisme, qui à tout moment se présente à eux comme un reproche toujours vivant de leur apostasie originaire. Le catholique que les circonstances où il est placé obligent à vivre parmi les protestants ne sent pour l'ordinaire rien qui puisse l'ébranler en faveur de leur secte, et il n'éprouve pour eux d'autre sentiment que celui de la commisération : sentiment qui sera même d'autant plus vif, qu'il trouvera en eux, comme cela peut arriver, des dispositions plus vertueuses, un fonds plus solide de piété, des qualités naturelles plus dignes d'estime. Voilà ce que leur présence lui fera penser, et rien de plus. Mais le protestant, au contraire, quand il voit les catholiques s'établir dans son voisinage, leurs églises s'élever, leur nombre se multiplier, s'en fâche, s'en met en colère, et plus d'une fois il arrive qu'il produit
libres. Oh ! pensez au sang de nos martyrs protestants que Rome et les jésuites ont égorgés par millions (comment le prouve-t-il?); cherchons l'ennemi là où il se trouve, dans le cœur de Rome Il faut que Babylone tombe... Le système infernal du papisme mérite toute notre haine ; tant que Rome reste Rome, l'Evangile ne peut avoir aucun rapport avec elle. » (Voir lunules cathol. de Genève, loc. cit., p. 40.) Quel langage charitable et édifiant ! Et ceux qui le tiennent ne rougissent pas, quand Us osent parler de la tolérance protestante.
au dehors par certaines démonstrations ces sentiments qu'il a dans le cœur. De là ces regards courroucés, ces paroles acerbes, ces sarcasmes, ces ruptures déclarées et les scènes scandaleuses qui en sont la suite. Il a devant lui un phare trop éclatant de lumière qui lui blesse la vue, et, au lieu de voir dans les catholiques un avertissement providentiel qui le rappelle au devoir, il est comme Agar qui n'aperçoit pas à ses pieds la source d'eau vive qui pourrait la désaltérer, et reste sous le poids d'une soif brûlante et mortelle. Il voudrait être plus sûr dans sa croyance, et, comme il n'y peut réussir, il porte envie au catholique, et lui insulte pour cette sécurité même et ce calme de l'âme dont il le trouve en possession. Il faut qu'il reste dans la solitude où le relègue sa règle de foi, séparé d'avec toute l'antiquité, exclu de la communion de ses ancêtres, sevré de la société des martyrs, en rupture avec les Pères, condamné par l'Église qui a formé tant de saints, isolé enfin par rapport à ceux mêmes de sa propre secte, et son cœur bat d'effroi quand il se voit toucher au terme de sa courte carrière. Quel état désolant î Oh ! non, et que ce soit notre conclusion, la règle du protestantisme n'est pas apte de sa nature à satisfaire l'esprit et le cœur de l'homme; mais elle laisse l'incertitude et le doute dans l'esprit, la désolation et le désespoir dans le cœur.
ARTICLE II
La règle catholique, au point de vue rationnel et moral, est la seule qui sauve la dignité intellectuelle et morale de l'homme en le soumettant au joug delà foi.
Raison qui semble favoriser le protestantisme. — Cette raison apparente n'a rien de solide. — Autre est la condition des vérités naturelles, — autre celle des vérités surnaturelles. — On ne peut connaître ces dernières que par des moyens extrinsèques. — On ne peut les connaître que par l'intermédiaire de ceux à qui Dieu les a manifestées, — ou par ceux qui les ont reçues des dépositaires immédiats de la révélation. — En se conduisant ainsi c'est à Dieu qu'on obéit. — Or, telle est l'Eglise instituée par Jésus-Christ. — L'homme ne déroge point à la dignité de sa nature en écoutant les enseignements de l'Eglise. — Au contraire, il la relève. — Grandeur et majesté de l'Eglise sous quelque rapport qu'on la considère. — Objection de Vinet. — Réponse à cette ob jection. — Paralogisme que renferme son raisonnement. — La symbolique du protestantisme, en tant qu'elle diffère de celle du catholicisme, ne se trouve point dans la Bible. — Défi porté à tous les protestants. — Ils ne sauraient user de représailles sur ce point. — Corollaires qui en découlent. — Les protestants sont les seuls qui défèrent à l'autorité, mais à l'autorité de l'homme seulement. — Combien un tel procédé est indigne et humiliant. — Abjection où tombe le protestantisme. — Le protestantisme est réduit à reconnaître aux puissances du siècle le droit de réformer la religion. — Conclusion et résumé.
Pour qui s'arrête à la superficie ou qui ne pénètre pas au fond des choses, l'énoncé de cet article
pourra sembler paradoxal. Comment dire avec vérité d'une règle de foi qu'elle réponde et convienne d'autant plus à la dignité de l'homme qu'elle l'humilie, l'abaisse et l'assujétit davantage, comme le fait la règle catholique ou la règle d'autorité? La dignité de l'homme, qui est un être intelligent et raisonnable, ne doit-elle pas s'accommoder beaucoup mieux de la règle du protestantisme, qui est celle de la discussion et du libre examen, règle en vertu de laquelle l'homme ne se rend qu'à l'évidence ou à l'autorité de sa propre raison? Ne pourrait -on pas même dire qu'il ne saurait y avoir d'autre autorité pour l'homme que la vérité, reconnue par la raison pour ce qu'elle est? Le protestant, en vertu de sa règle, ne cède qu'à la parole de Dieu contenue dans la Bible; il conserve ainsi sa propre individualité, et sa dignité par conséquent; au lieu que le catholique cède à l'autorité de l'homme, et y cède sans conviction qui lui soit propre, c'est-à-dire sans savoir pourquoi il doit croire, d'une manière plutôt que d'une autre, tel article de foi plutôt que le contraire. Il se met sous la conduite d'un guide étranger, comme quelqu'un qui s'arracherait les yeux pour avoir le plaisir d'être conduit par un guide; il est comme coulé en bronze dans la forme que lui imprime le moule où il est jeté (1).
(1) Telle est la figure énergique à laquelle a eu recours le
Je ne dissimule pas que ces raisons n'aient quelque chose de séduisant, et que la vraisemblance ne soit ici du côté de nos adversaires ; mais la vérité reste toujours du nôtre. Toute cette fausse vraisemblance vient de ce que l'on confond deux ordres de choses distincts, l'idéal et le réel, l'abstrait et le concret. Certes, à n'envisager que la théorie, la voie de l'examen, en vertu de laquelle on se forme à soimême sa propre conviction , semblerait bien mieux assortie à la dignité de l'homme que la voie de l'autorité, qui impose les articles de croyance ; mais si l'on en vient à la pratique et qu'on sorte des abstractions, la chose devient tout autre qu'elle ne paraissait à la première vue. Pour nous en convaincre, rappelonsnous à la mémoire ce qui a été démontré dans notre première partie (section u, art. m et iv), à savoir que personne, personne absolument, n'est protestant pour s'être attaché à la règle du protestantisme ou pour avoir examiné la Bible par sa raison indi-
ministre genevois Bungener dans son libelle publié contre l'illustre Hurter, à l'occasion de son abjuration du protestantisme et de l'acte généreux par lequel il a embrassé la religion catholique en donnant sa démission de président du consistoire de Schaffouse. Dans ce libelle intitulé : Le doyen Hurter et sa conversion, Genève, 1844, p. 30, Bungener, pour donner une idée de la méthode d'autorité suivie par l'Eglise catholique, dit des fidèles qu'elle les coule en bronze. Et pourtant ce ministre est un des héros des conférences récentes données à Genève dans l'église de la Madeleine.
viduelle, et que tous tant qu'il y a de protestants au monde ne le sont jamais que par déférence à l'autorité, quelles que soient leurs déclamations contre l'autorité. Ou bien, s'il s'agit des auteurs ou fondateurs du protestantisme, ils n'ont fait que préconiser un système préconçu , qu'ils ont prétendu ensuite, pour lui donner du relief , avoir trouvé dans la Bible. Je suppose tout cela prouvé, pour éviter ici une répétition inutile. La question étant donc réduite à ces termes, tout consiste maintenant à savoir s'il entre plus dans la dignité de l'homme de se soumettre en matière de religion à un autre homme semblable et égal à soi qu'à l'autorité de l'Église. Le problème proposé de cette manière est d'avance résolu. Développons néanmoins chacune de ses parties, pour que la vérité brille d'un plus vif éclat.
Afin d'atteindre mon but avec plus de facilité et d'évidence , je vais prendre pour point de départ le principe même de mes adversaires, que l'homme, pour sauver sa dignité individuelle dans la formation de sa foi à la vérité religieuse , ne doit céder qu'à l'évidence, ne doit interroger que sa propre raison, comme l'unique autorité à laquelle il puisse céder et obéir sans se dégrader lui-même. J'accepte ce principe, et c'est en m'appuyant dessus que je raisonne de cette manière : S'il s'agissait de questions de l'ordre naturel, de questions ontologiques, psychologi-
ques ou purement morales, l'homme pourrait sans doute interroger sa raison, en supposant celle-ci suffisamment développée et cultivée, pour apprendre d'elle la vérité sur les sujets qui s'y rapportent. Car ce sont là des vérités que l'homme porte en soi-même, dont il a, pour ainsi dire, les germes et les semences dans sa nature raisonnable, et, par conséquent, il n'a besoin que de s'en procurer le développement ; ce qu'il obtiendra en faisant de mûres réflexions, de profondes méditations, de longues et patientes études, comme l'ont fait plus ou moins heureusement tant de philosophes anciens et modernes. Et, bien qu'ils n'aient pas toujours réussi à trouver ces vérités pures de tout alliage d'erreur, ou bien exemptes de méprise, comme il arrive d'en commettre à quelqu'un qui a la vue courte, ils ont toujours la gloire d'en avoir tenté l'entreprise. On les a toujours considérés comme ayant bien mérité de l'humanité, en servant comme de jalons ou même de fanaux pour des recherches ultérieures, pour des découvertes plus heureuses, suivant la loi de progrès qui est l'apanage de notre nature. Les anciens philosophes, en particulier, ont préparé la voie au christianisme, en prédisposant les esprits par la culture, et en les rendant capables d'apprécier et d'embrasser, avec l'aide de la grâce, les vérités que la révélation devait leur présenter exemptes de tout mélange d'erreur et de fausseté, comme l'ont observé, il y a longtemps, quelques
Pères des premiers siècles (1) . Les philosophes modernes à leur tour n'ont pas peu contribué par leurs études à faire beaucoup mieux connaître et apprécier la beauté, l'harmonie et la sublimité des rapports qui existent entre les vérités connues par la raison et celles que la révélation nous fait connaître avec encore plus de clarté et de certitude. Que dans cet ordre donc de vérités chacun soit à soi-même son guide, cherche à connaître tout par soi-même, n'écoute que sa propre raison, n'interroge qu'elle, et
(1) Clément d'Alexandrie, Slrom. 1. i, § 20, p. 376 (édit. Potter), dont voici les paroles : « Opem fert eminùs inven- « tioni veritatis philosophia, utpote variis notionibus tendens « ad nostram cognitionem. » C'est-à-dire en disposant l'esprit de l'homme à recevoir la foi. C'est en ce sens que le même auteur dit de la philosophie qu'elle est une espèce de préparation et de disposition à la foi, comme le prouve le contexte de son discours, où il ajoute immédiatement que cette disposition n'est que négative pour ainsi dire, en ce que la philosophie grecque écartait les obstacles et rendait les esprits plus dispos et plus capables. Voir au surplus Lumpee, Hist. theolog.-crit., par. IV, p. 495 et suiv.
S. Justin martyr dit de même de la philosophie et des philosophes, dans son Apologétique, i, n. 46 : « Qui cum ratione « vixerunt christiani sunt, etiamsi athei existimati sint, quales « apud Grsecos fuere Socrates, etc. » Et dans sa 2e apologétique, n. 10 : « Qua?cumque prseclarè unquàm dixere, aut exco- « gitavere philosophi aut legum latores, hœc invento et consi- « derato aliquâ ex parte Verbo elaborârunt. » Pour entendre sa pensée, on peut consulter Maran, dans sa Préface aux œuvres de S. Justin, p. Il, c. 8, p. xxxn et suiv.
ne défère qu'à son autorité, je ne pense pas que personne le trouve mauvais, pourvu toutefois qu'on ne dédaigne pas de se corriger quand on est averti des méprises où l'on serait tombé dans le cours de ses recherches. Et les vrais philosophes chrétiens n'ont jamais repoussé la lumière qui leur venait de la révélation, même par rapport aux vérités de l'ordre parement naturel, rationnel et moral.
Mais s'il s'agit de vérités d'un ordre supérieur à la raison, et qui dépendent de la révélation ou de la manifestation divine, le procédé à suivre est bien différent. Pour que ces vérités soient connues de nous, il est indispensable qu'elles nous soient notifiées par une manifestation que Dieu en ait faite, soit parce que beaucoup d'entre elles dépendent absolument de sa volonté, soit aussi parce qu'elles sont placées audessus de nous et hors de nous par leur nature intime, ce qui fait précisément qu'on leur donne le nom de surnaturelles. Vouloir connaître et explorer ces vérités avec sa raison seule serait une présomption téméraire, une sottise et même une folie. Voilà toute la réponse que donne la raison elle-même, quand elle est interrogée à leur sujet. C'est donc une nécessité dans le christianisme, qui est une religion positive et révélée, de dépendre d'une autorité extrinsèque, c'est-à-dire d'une autorité placée en dehors de notre raison. Je suppose ensuite qu'aucun protestant ne voudra dire qu'après qu'on s'est convaincu
par les motifs de crédibilité que Dieu a manifesté quelque vérité et commandé en même temps de la croire, on puisse se soustraire à ce devoir, et se croire avili et dégradé en ajoutant foi à la révélation divine , puisque la raison elle-même, interrogée sur cet autre point, répond qu'il est non-seulement obligatoire, mais encore glorieux pour l'homme de soumettre son propre entendement à la première et suprême vérité par essence, qui est Dieu.
Gela admis une fois, je vais plus loin, et je raisonne de la manière suivante : Comment pourra-ton savoir avec assurance ce que Dieu a manifesté, les vérités en particulier qu'il a proposées à croire, et en même temps leur sens véritable ou le sens de la révélation divine, si on ne l'apprend de ceux à qui cette révélation a été immédiatement communiquée? La raison, interrogée de même ici, répond que c'est l'unique voie à suivre, et que toute autre qu'on voudrait imaginer serait trompeuse et fausse, d'autant plus que l'on doit présumer que, si Dieu a confié à quelques hommes choisis ses secrets, ses conseils, ses volontés, en se conduisant en Dieu, c'est-à-dire d'une manière conforme à sa sagesse infinie, il aura certainement éclairé en conséquence leur esprit, et leur aura donné assez de lumières pour qu'ils n'aient pu aucunement prendre là-dessus le change et se tromper. Je dis de plus que Dieu, en communiquant ses vérités à de tels hommes, devait se conduire de manière à ce qu'elles
ne leur servissent pas à eux seulement, mais qu'elles servissent aussi aux autres au moyen de la publicité, et même à instruire, à éclairer, à sanctifier et à sauver toutes les nations de l'univers.
Ce nouveau pas fait, je vais encore plus loin. Ces hommes choisis ayant, conformément à Tordre qu'ils en auront reçu de Dieu par révélation immédiate, communiqué à d'autres ces mêmes vérités révélées, et non pas simplement pour qu'ils les crussent euxmêmes, mais de plus pour qu'ils les communiquassent à d'autres à leur tour, comme à leurs coopérateurs dans l'œuvre de Dieu, et à leurs successeurs destinés à continuer et à perpétuer l'œuvre commencée, en formant entre eux un corps hiératique bien organisé, n'estil pas vrai que nous devrons dans cette hypothèse, si nous voulons être assurés de ces vérités divinement révélées et du sens dans lequel Dieu les aura révélées, consulter ceux-là mêmes qui les auront entendues immédiatement et apprises des premiers? Il ne peut y avoir de doute là-dessus, et la raison, de nouveau interrogée, répond sans hésiter que c'est là l'unique voie qui soit sûre, et que toute autre serait arbitraire et dangereuse. Car, si la révélation est un fait , et si l'on ne saurait être instruit d'un fait que par le moyen de ceux qui en ont été les témoins, comme les premiers qui ont reçu la révélation immédiatement de Dieu ont été les témoins de cette révélation et du sens que Dieu lui a donné, ainsi ceux qui ont reçu cette même ré-
vélation immédiatement des lèvres de ses premiers dépositaires sont les témoins de ce que les premiers ont enseigné au nom de Dieu comme de ce qu'ils ont appris de lui, et ce qui importe davantage, du vrai sens dans lequel ils l'ont enseigné. Et tout cela indépendamment même de ce que ces premiers en auraient consigné dans des documents muets et inanimés, tels que des livres ou des écrits. En effet, si ces écrits ne contiennent autre chose que ce qui a été d'abord enseigné de vive voix, s'ils en contiennent même moins et d'une manière moins claire, comme il est naturel, que par l'enseignement oral, il s'ensuit manifestement que ces écrits n'ont pu préjudicier en rien à cet enseignement oral qui, étant plus complet et moins sujet à de fausses interprétations, doit servir à la saine intelligence de ces écrits eux-mêmes (1). Et cette observation acquerra de nouveaux degrés de justesse, si les dépositaires immédiats de la révélation divine, non-seulement n'ont affirmé nulle part qu'ils aient consigné dans leurs écrits tout ce que Dieu leur a manifesté, mais ont protesté au contraire plus d'une fois qu'il n'ont pas voulu le faire (2) ; et si, non contents de cette protestation , ils ont affirmé de plus que leurs écrits étaient exposés à être faussement inter-
(1) Voir le beau traité des frères de Wallembourg intitulé : De probatione per testes, où l'on trouvera ce même sujet amplement développé.
(2) Joan. xx, 30, et xxi, 25; II Joan., 12; III Joan., 13
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prêtés, qu'ils étaient obscurs en plus d'un endroit (1) , et qu'il fallait, par conséquent, s'attacher par-dessus tout à leur enseignement oral et public.
Or, qui pourrait croire avilissant pour soi-même , où comme dérogeant à sa propre dignité, de consulter sur des vérités de cet ordre les témoins que Dieu lui-même a établis comme ses députés , pour faire connaître aux hommes tous ses desseins , ses volontés, ses mystères? Qui dira que ce soit s'avilir que de leur prêter l'oreille et de leur ajouter foi , puisque c'est ajouter foi et obéir dans leurs personnes à Dieu lui-même? Sans doute qu'il serait dégradant et contraire à la dignité humaine d'écouter de cette manière ceux qui , sans une semblable mission et même contre la défense de Dieu , se porteraient pour témoins de ce qu'ils n'auraient ni entendu ni appris; qui donneraient leurs propres inventions pour des révélations divines; qui prétendraient contre toute raison se faire considérer comme envoyés de Dieu. Oui, ce serait là un véritable avilissement, indigne de l'homme et de sa qualité d'être raisonnable ; mais il n'en va pas de même de prêter l'oreille et d'ajouter foi à ce que Dieu a enseigné, et qu'il nous communique par le moyen de ceux qu'il a choisis et destinés pour nos maîtres, en les munissant de lettres de créance pour que nous puissions les écouter sans danger d'erreur.
(ïj II Petr. m, 16.
Nous avons raisonné jusqu'ici sur de simples hypothèses; or, il faut maintenant convertir l'hypothèse en proposition absolue, et en faire l'application à des réalités. Jésus-Christ, le Fils de Dieu, a instruit de vive voix ses apôtres, et dans leurs personnes il a fondé son Église; et il a voulu que cette Église, comme un organe vivant, universel et perpétuel, servît de témoin à l'univers entier, présent et futur, de tout ce qu'il était venu enseigner sur la terre (1). Il l'a pourvue de tous les moyens nécessaires pour trouver crédit auprès des peuples qu'elle avait à instruire, et pour remplir sûrement son ministère de manière à ne pouvoir jamais faillir dans ses enseignements. Je suppose tout cela prouvé par tout ce qui a été dit jusqu'ici. Lors donc que le catholique écoute l'Église et en recueille les oracles en tout ce qui intéresse la foi, il ne perd rien de sa véritable grandeur, puisqu'en dernière analyse il ne fait que soumettre sa raison à une autorité immédiatement établie de Dieu pour un tel ministère, à une autorité douée d'infaillibilité par ce même Dieu, qui lui en a commis la charge ; à une autorité qui non-seulement est dépositaire de la révélation divine, mais est en outre témoin du fait même de cette révélation, et du sens dans lequel elle doit être entendue, comme aussi du vrai sens de ce qui en a été consigné dans les
(1) Matt. xxviii, 25; Makc. xvi, 15; Luc. xxiv, 47, 48.
livres sacrés. Se soumettre à cette autorité, c'est se soumettre à Dieu.
Or, c'est là s'honorer soi-même, puisque c'est rendre un hommage volontaire et libre à l'auteur même de son être , au souverain Seigneur de l'univers, à Dieu enfin, qui a un droit absolu sur chacun de nous. C'est ne faire autre chose que de payer à son créateur le tribut qu'une créature lui doit, et remplir à son égard un devoir rigoureux. En honorant Dieu, l'homme ne saurait se déshonorer soi-même ; en s'humiliant devant lui, il ne se dégrade pas, mais il s'ennoblit au contraire, s'exhausse et s'élève audessus de soi-même, en mettant à profit le privilège de sa nature, qui est d'être raisonnable et libre à la différence de tous les êtres inférieurs. De même que l'homme ne se dégrade pas en priant Dieu, mais s'exalte plutôt en se rapprochant de la Diviniié et en conversant pour ainsi dire avec elle ; de même, bien loin de se dégrader en croyant et obéissant à Dieu, il acquiert une nouvelle noblesse en s'unissant à la vérité essentielle et suprême. Peu importe ensuite que Dieu parle immédiatement ou médiatement à l'homme; dans un cas comme dans l'autre, l'obéissance est également honorable : la chose ne change pas de nature, pour venir médiatement ou immédiatement de Dieu. Si donc on est assuré que celui à qui l'on donne sa croyance est envoyé de Dieu, et qu'en croyant à cet envoyé, c'est comme si l'on croyait à
l'auteur de sa mission, c'est-à-dire à Dieu lui-même, l'obéissance et l'hommage qu'on rend en ce cas ont une valeur tout-à-fait égale. Or, c'est là précisément ce que fait le catholique en suivant sa règle de foi. Il écoute Dieu en écoutant l'Église qui l'instruit; il se soumet à Dieu en se soumettant à l'Église qui lui propose au nom de Dieu, comme assistée de lui, et par conséquent, avec toute l'autorité de Dieu, les vérités à croire; ainsi l'hommage qu'il rend est digne de la grandeur qui lui convient à lui-même, et répond à sa propre dignité.
Ajoutez que l'Église enseignante est un corps respectable sous quelque rapport qu'on la considère. Car, sous quel rapport plaira- t-il de la considérer? Si vous considérez les membres qui concourent à composer son tout harmonique , c'est l'unité de l'épiscopat distribué sur toute la surface de la terre, en union avec son chef suprême qui est le souverain pontife, et obtenant l'adhésion de plus de deux cents millions de fidèles. Si vous portez votre attention sur son antiquité, elle se perd dans l'obscurité des âges, et va se confondre, dans son origine, avec les disciples immédiats de l'Homme-Dieu. Cherchez-vous à en mesurer l'étendue? Elle ne connaît d'autres limites que celles de l'univers habité. En examinez-vous la doctrine? Il n'y a pas de société au monde qui puisse se vanter d'un nombre d'hommes éminents pour le savoir, à partir de son berceau jusqu'à nous, comme l'Église
trouve à s'en glorifier pour toutes les branches de sciences, soit divines, soit humaines. Si vous étudiez son histoire, vous trouverez que ses annales abondent en traits de l'héroïsme le plus sublime, se produisant en tout genre, tellement que vous vous croiriez en présence de l'idéal de la perfection en fait de sainteté, comme de courage et de grandeur d'âme, tandis que vous en avez la réalité sous les yeux. Toute autre institution , non-seulement perdrait à la comparaison, mais même s'évanouirait et disparaîtrait entièrement devant celle-là. En un mot, si vous considérez l'Église de Jésus-Christ, qui n'est autre que l'Eglise catholique, dans son ensemble, dans son complet développement, ses proportions grandissent tellement à vos yeux, qu'elle vous force à l'admiration et met presque en défaut votre imagination même.
Car c'est ainsi qu'il faut étudier cette institution gigantesque et vraiment divine, et non de cette façon mesquine qu'ont adoptée certains esprits, qui, sans jeter les yeux sur les ravissantes beautés dont elle est ornée , s'attachent comme d'impurs scarabées à toutes les immondices , je veux dire à tous les faits irréguliers, ou à tous les désordres qu'ils peuvent trouver sur leur chemin. Ils vont, ces hommes, à la recherche de tout ce qu'ont pu faire, dans l'oubli de leur haute vocation, des fils dégénérés et rebelles; et puis, faisant comme un tout compacte de tous ces faits scandaleux, ils s'en viennent vous crier avec
l'accent du triomphe : La voilà cette Église catholique, cette Église tant exaltée! Tandis que l'Église même est la première à gémir sur ces êtres dégradés, qui la déshonorent par leurs dérèglements. Or, faisant un instant abstraction de tout autre titre qui mérite à l'Église la confiance de tous, et nous bornant à considérer cette grandeur, cette majesté accablante avec laquelle elle se présente à vous et s'impose à votre respect, quelqu'un pourrait-il se croire abaissé, dégradé, avili, en se soumettant à ses enseignements ou en écoutant ses leçons? Qui oserait jamais le dire? Si ensuite on applique son attention à tout à la fois , je veux dire à tous les titres qui la recommandent, a toutes les prérogatives dont elle est douée, à l'imposante autorité dont elle est investie , on verra que non-seulement ce n'est pas se dégrader ni déroger en aucune manière à la dignité humaine que de suivre ses enseignements, mais qu'il n'y a à le faire qu'honneur véritable et sujet de gloire.
Mais ne serait-il pas préférable, comme plus assorti à la nature d'un être intelligent tel que l'homme, de voir par soi-même, d'examiner par soi-même, de se convaincre par soi-même, ou comme parle Yinet, de se placer tête à tête avec le soleil des intelligences? En acceptant entre l'Évangile et lui l'interposition de l'Église, le fidèle ne reçoit plus au travers du milieu humain que des rayons pâles et mutilés, au lieu de ces torrents de lumières pures et chaleureuses qui
irradieraient son esprit et embraseraient son cœur. On autre inconvénient non moins grave, c'est que le catholique acceptant la croyance de l'Église sans examen, sans que le doute précède son adhésion, son individualité est peu remuée , si tant est qu'elle le soit, par une vérité qu'il n'a pas conquise. Il y aura foi, si vous voulez, mais foi inerte, quasi impersonnelle, parlant stérile en résultats. Il n'y aura pas foi vive, il n'y aura pas conviction; car qui dit conviction dit victoire de la foi sur le doute obtenue par la lutte (1). Eh bien! telle est la règle des fils du libre examen, ou du protestantisme; règle suivant laquelle chacun, s'occupant activement de la parole même de Dieu contenue dans la Bible, voit, examine, connaît par lui-même, et peut se rendre raison du motif de sa croyance. Dieu lui-même a donné l'Écriture pour que l'homme y apprenne tout ce qu'il doit croire et comment il doit agir en vue de lui plaire par l'accomplissement de ses devoirs religieux.
J'oppose à tout cela une réponse négative; car il ne s'agit pas ici d'intelligence ou de connaissance intime d'une chose que l'homme puisse comprendre à force d'application et d'étude; mais il s'agit de la simple connaissance d'un fait, tel qu'est la religion positive révélée de Dieu, et dans le sens qu'il a plu
(1) Vinet, Essai, etc., cité jpar l'abbé Martinet, Solution de grands problèmes, t. ni.
à Dieu d'attacher à sa révélation. Or, les faits ne dépendent pas de l'examen des choses en elles-mêmes, de la force et de l'élévation de l'intelligence, de la subtilité des raisonnements ; mais ils se prouvent par des témoignages extrinsèques qui en affirment et en certifient la vérité. Et ce témoignage n'est et ne peut être donné que par l'Église, qui a reçu ses instructions immédiatement de Jésus-Christ. Comment un fait pourrait-il être attesté par celui qui ne l'aurait ni vu ni entendu? L'Église que Jésus-Christ a fondée, ayant seule reçu de lui ses divines instructions, ayant vu de ses yeux les actions, les faits de l' Homme- Dieu, peut seule aussi rendre un témoignage véridique de ce qu'elle a vu et entendu depuis le commencement (1). Cette Église, ensuite, comme nous l'avons dit ailleurs, est comme une personne morale, un individu moral toujours vivant, qui continue sans interruption d'attester aux générations qui se succèdent la même doctrine avec son véritable sens dans toute la suite des siècles.
Telle est la raison pour laquelle il n'y a que l'Église qui ait des martyrs, c'est-à-dire des témoins des faits, et en aussi grand nombre qu'elle a compté d'enfants de son sein qui ont versé leur sang et donné leur vie pour rendre témoignage de ce qu'ils avaient appris d'elle depuis le commencement, comme elle-