I JOAN. T
même n'avait fait en cela que leur faire part de ce qu'elle avait vu et entendu. C'est ce qui est impossible aux sectaires, tant parce qu'ils ont interrompu la chaîne qui les unissait à l'Église, seule dépositaire du fait en question, que parce que, lorsqu'ils s'opposent à l'enseignement de l'Église, ce n'est pas un fait historique qu'ils attestent, mais leur propre opinion, leur pensée personnelle, leur idée subjective qu'ils affirment. Ainsi pourront-ils former des exaltés, des fanatiques; mais des martyrs dans la rigueur du terme, jamais. Un luthérien, par exemple, comment peut-il attester la consubstantiation du pain et du vin avec le corps et le sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, si ce n'est là qu'une manière de voir, qu'un point de la doctrine de Luther? Comment un anglican peut-il témoigner de la suprématie spirituelle du roi ou de la reine de l'Église dite établie, si ce n'a été là qu'une volonté de Henri VIII, ou même qu'une adulation de Thomas Cromwell, sanctionnée par le parlement? Il pourra bien verser son sang pour attester, s'il le veut, que Henri VIII, Elisabeth et le parlement ont pensé ainsi, mais non que Jésus-Christ l'a ainsi révélé. Appliquons le même raisonnement h tout autre sectaire séparé de l'Église catholique, et nous arriverons au même résultat. Que s'il en est ainsi, il est visible pour tout le monde combien nos adversaires s'abusent en alléguant qu'il est de la dignité de l'être intelligent d'entendre par soi-même,
d'examiner par soi-même, de chercher et de discuter par soi-même, pour pouvoir se rendre à soi-même raison des motifs pour lesquels on croit tel article de préférence à tel autre. Un pareil procédé supposerait que l'objet à croire dépendrait de notre intelligence, de notre étude et de nos recherches , et que le fond s'en trouverait en nous, tandis qu'il se trouve hors de nous, puisqu'il s'agit d'articles révélés. Donc l'argument qu'on nous objecte n'est qu'un pur paralogisme. C'est une nécessité, en matière de foi, de dépendre de l'autorité d'autrui, et c'est ce que reconnaît le catholique en suivant sa règle de foi.
Que penser donc de toute cette amplification du ministre Yinet, de ce protestant placé tête à tête avec le soleil des intelligences, de cette chaleur, de cette vie , de cette énergie que montre le fils du libre examen? Rien autre chose, sinon que si vous mettez à part la rondeur de la phrase, il ne vous reste qu'un paralogisme ou des mots vides de sens, rien que ne démente par le fait le protestantisme lui-même. Qu'on jette seulement un regard sur l'état actuel du protestantisme ou des membres qui le composent, et l'on verra que ces lumières ne sont au fond que ténèbres, puisqu'ils ne savent eux-mêmes que croire; quecette chaleur n'est que glace, puisque partout chez eux l'indifférence étouffe le dogmatisme ; que cette vie ou cette énergie n'est que rationalisme ou piétisme aveugle ; que ce tête-à-tête avec le soleil des intelli-
gences n'est qu'un scepticisme religieux, ou une douce et séduisante fantasmagorie (1). Et puis, quelle
■\1) De peur qu'on ne nous accuse d'exagération ou de donner une fausse idée de l'état actuel du protestantisme, nous allons appuyer notre assertion du témoignage irrécusable d'un des protestants les plus distingués de nos jours, et des plus passionnés pour les intérêts particuliers de sa secte, qui même a été membre de la fameuse ou plutôt comique députation envoyée au grand-duc de Toscane en faveur des aubergistes Madiaï. C'est le comte Agénoe de Gaspaein, qui écrivait les lignes suivantes dans les Archives du Christianisme, 21 juin, 8 juillet, 2 septembre et 10 octobre 1848 : « J'ai la malheureuse habitude d'appeler les choses par leur nom... La majorité des protestants n'est pas chrétienne. Nous sommes moins à l'école de la négation qu'à celle du doute, ce qui est bien pis. Faudra-t-il mettre le doute dans l'Eglise, ou mieux, définir l'Eglise par le doute, le pyrrhonisme universel? Serat-on membre et pasteur de l'Eglise parce qu'on n'affirmera ni ne niera la divinité de Jésus-Christ 1
« L'école de Genève est l'école du doute, école plus dangereuse peut-être, malgré le respect que méritent plusieurs de ses représentants, que l'école de la négation. C'est cette école que j'attaque ici. La grande hypocrisie de notre temps, c'est que tout le monde prétend être chrétien. Le premier des dogmes, c'est la contrefaçon du christianisme... Quand une Eglise se suicide elle-même, elle tombe pour ne plus se relever...
« Je regarde comme sacrilège et abominable le sacrifice des bases mêmes du christianisme, oui, du christianisme, le mot n'est pas trop fort. Est- elle chrétienne, cette société qui ne conserve pas la doctrine chrétienne 1 »
Tel est donc le christianisme de ceux qui se placent tête à tête avec le soleil des intelligences, qui se forment à euxmêmes leur conviction par la lecture de la Bible ! ! I Que dire des hyperboles de Vinet ?
singulière théorie que celle de M. Vinet, de ne pouvoir croire bien qu'après avoir douté, ni être vainqueur qu'après avoir été vaincu (1) î A ce compte, et pour être conséquent jusqu'au bout, il faudrait être malade avant de se porter bien, et passer par la prison avant d'avoir le sentiment de sa liberté. Mais le protestant pourra-t-il avec sa règle sortir de son état de doute dans tout le cours de sa vie? Non, jamais il ne le pourra, et il cessera de vivre avant de cesser de douter.
•f Mais la Bible ? La Bible ne donne aux protestants aucune sécurité quant à sa symbolique, puisque la symbolique protestante est celle-là précisément qui ne se trouve pas dans la Bible ; car, ôtez ce en quoi elle s'accorde avec la symbolique catholique, et elle n'est plus que l'opinion purement subjective de la secte, ou des individus qui en professent la croyance. Citons quelques exemples, pour mettre dans tout son jour la vérité de notre assertion. Luther est venu dire : La foi seule justifie. Or, en parcourant la Bible entière, on y trouve bien que la foi justifie, c'est-àdire qu'elle dispose à la justification ; mais le mot seule , dans lequel consiste la différence de l'enseignement luthérien d'avec l'enseignement catholique,
(1) « On ne sait bien que ce qu'on n'a pas su toujours ; on ne croit bien qu'après avoir douté ; on n'est vainqueur qu'après avoir été vaincu. » Vinet, ouvr. cité, p. 391.