‹ Le protestantisme et la r`egle de foi (volume 2)Chapitre 16 sur 25 · MO · texte numérisé non relu

MO

croyances ou dans nos œuvres, par notre foi spéculative ou par notre conduite morale, à nous seuls alors, à nous uniquement devra s'imputer Terreur ou le péché.

Par là il est évident qu'il n'y a aucune parité à établir entre le mal croire ou le mal vivre de ceux qui sont dans l'Église, et l'enseignement erroné dont on voudrait accuser PÉaUse elle-même. Oserait-on dire que nos transgressions doivent être rejetées sur Dieu, parce que c'est lui qui nous a donné son décalogue et que nous négligeons de l'observer ; ou que les délits des sujets d'un gouvernement doivent retomber sur le législateur, parce que son code est transgressé tous les jours ? Je ne pense pas qu'il y ait au monde un homme assez insensé ou assez méchant pour le dire. Pourquoi donc attribuer à l'Église qui nous enseigne la vérité, qui nous présente la règle à suivre pour bien vivre, les infidélités des mécréants ou des hérétiques, ou les péchés de ses enfants, tandis qu'ils ne sont coupables que pour ne vouloir pas conformer leur croyance ou leur conduits à la règle qu'elle leur propose? Au lieu que, si l'erreur ou le vice était dans la loi ou dans le code lui-même, il est évident que les fautes qui se commettraient par suite de son observation devraient s'attribuer au législateur luimême, et à lui uniquement. Il en serait de même de l'Église.

Dire ensuite que les promesses de Jésus -Christ

soient conditionnelles, et dépendantes du libre vouloir de T Église, c'est une absurdité, puisque cela rendrait ces promesses illusoires et de nulle valeur. Car elles équivaudraient alors à ces propositions: Les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Église, à moins toutefois que l'Église par sa volonté ne les laisse prévaloir. Elle demeurera toujours solide et ferme, pourvu qu'elle ne tombe pas. Je serai toujours avec l'Église enseignante pour empêcher qu'elle n'erre, excepté toutefois le cas où elle voudrait errer. L'Esprit de vérité demeurera toujours avec elle, si toutefois elle ne le chasse volontairement. Qui ne voit de prime abord tout ce qu'il y aurait d'indigne, de dérisoire, renfermé dans de telles promesses? Quiconque le voudrait pourrait en faire de semblables, avec l'assurance de n'être jamais pris en défaut; à ce compte Notre Seigneur aurait pu promettre l'infaillibilité à ceux-là mêmes qu'il aurait prévu devoir être par la suite des maîtres d'erreur, et l'impeccabilité à ceux qui devaient être plus tard des monstres d'impiété ou de scélératesse. Dans cette même hypothèse, l'obligation imposée à tous les hommes par Jésus-Christ d'écouter l'Église n'eût été que conditionnelle, ou restreinte aux cas où l'Église aurait enseigné la saine doctrine. Or, ces passionnés partisans de toute la Bible et de la Bible seule pourraient-ils nous y faire lire un texte où soit mentionnée cette réserve ou cette condition? D'ailleurs, qui serait le juge de la

vraie ou de la fausse doctrine qu'enseignerait l'Église, du moment où l'on devrait cesser de l'écouter, ou discontinuer d'obéir avec docilité à ses enseignements? Que les protestants voient eux-mêmes à quoi les réduit l'entêtement qu'ils apportent à soutenir une cause perdue! Ajoutez à toutes ces raisons que Jésus-Christ, étant Dieu et homme tout ensemble, n'a pas fait ces promesses sans prévoir le concours de l'Église, prise collectivement, à l'assistance toute puissante de ses lumières et de ses grâces, et que, ne fût-ce que pour cette seule raison, sa promesse a dû être absolue et absolument infaillible (1).

(1) Quelques protestants ayant osé affirmer que le Nouveau Testament contenait une prédiction d'une défection totale de l'Eglise de Jésus-Christ, comme servant de preuve à la divinité de la mission du Sauveur, sans qu'on y voie de même prédit que ce mal serait réparé, le cardinal Wiseman, dans la IVe de ses conférences sur les doctrines et les pratiques de l'Eglise catholique [Démonstr. évang., éd. Migne, t. xv, col. 792 etsuiv.), fait voir avec esprit l'absurdité de cette assertion au moyen de la parabole suivante : « Un roi vivait éloigné de ses enfants, qu'il aimait tendrement ; ceux-ci demeuraient sous une tente fragile et périssable qu'il avait longtemps et souvent promis de remplacer par une habitation solide et magnifique, digne de sa grandeur et de son affection pour eux. Longtemps après ils reçurent la visite d'un homme qui se disait envoyé par leur père pour élever ce superbe bâtiment. Ils lui demandèrent : « Quelle marque certaine ou quelle preuve pouvez-vous nous donner que le roi notre père vous a envoyé avec tous les titres et les moyens nécessaires pour bâtir un édifice qui puisse convenablement remplacer notre ancienne demeure et nous servir fié-

Mais que dirons-nous de cette autre défaite des protestants , qu'en accusant l'Église romaine , ils n'accusent pas pour cela l'Église catholique ou l'Église de Jésus-Christ ; et que, s'ils se sont séparés de la première, ils ne se sont pas séparés de même de la seconde? Nous dirons que ce deuxième subterfuge n'est pas moins illusoire que le premier, disons mieux, que c'est une vaine illusion que les protestants se font

sormais d'habitation? » Il leur répondit en ces termes : « J'élèverai un édifice somptueux, spacieux et magnifique: les murs en seront de marbre et les toits de bois de cèdre; ses ornements seront d'or et de pierres précieuses. Je n'épargnerai rien pour le rendre digne de celui qui m'a envoyé et de moi, qui en suis l'architecte, au point que je sacrifierai même ma vie pour cet important chef-d'œuvre. Or, une des preuves de la légitimité de ma mission pour cet ouvrage et de la capacité qu'on a trouvée en moi pour me charger de cette glorieuse entreprise, c'est qu'à peine cet édifice sera-t-il achevé que ses pierres précieuses perdront tout leur lustre, que l'éclat de son or se ternira, que ses ornements se souilleront de taches hideuses, que ses murs seront sillonnés de fentes et de crevasses, qu'enfin il s'en ira en ruine et tombera; et ainsi, après quelques générations seulement, tout cet édifice ne sera plus qu'un amas de décombres et ne présentera plus que l'aspect d'une affreuse désolation! » Que lui répondraient-ils alors? » Allez, lui diraient-ils, ou vous êtes un insensé, ou vous nous prenez pour tels : sont-ce là les preuves que vous nous donnez de votre habileté à bâtir une maison pour nous servir de demeure? * Cette similitude vaut plus d'un argument pour mettre dans tout son jour l'extravagance de ceux de nos adversaires qui donnent en preuve de la divine mission du Sauveur la défection presque immédiate et totale de l'Eglise, après qu'il l'aurait fondée.

à eux-mêmes comme ils la font aux autres. Car, ou ils entendent par Église romaine le diocèse de Rome, ou ils entendent par ce mot l'ensemble de toutes les Églises du monde qui sont en communication avec l'Église de Rome, ou le siège apostolique, et qui, en vertu de cette communion même avec le centre de la chrétienté et de leur dépendance du pontife romain, constituent l'unité de l'Église catholique. Mais ils ne peuvent entendre par Église romaine le simple diocèse de Rome, comme cela est évident, puisque, dans cette supposition, ils ne se seraient pas mis en guerre avec les catholiques ou les Églises catholiques du monde entier qui se trouvent hors des limites si étroites du diocèse de Rome, qui ne comprend à peu près que l'enceinte de la ville avec une petite portion de la campagne environnante. Ils n'auraient pas pris pour objet de leur persécution les catholiques de la Suisse, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Irlande, etc. Us n'auraient pas gaspillé les biens de leurs Églises, pillé leurs temples, dépouillé leur clergé, et ils ne poursuivraient pas encore aujourd'hui cette œuvre de rapine et de vexation partout où ils en trouvent le moyen. Bien moins encore calomnieraient- ils les catholiques qui se trouvent dans les Indes, dans la Chine, dans l'Océanie, comme partout ailleurs. Donc, par ces mots : Église romaine, les protestants entendent la communion romaine, c'est-à-dire toutes los Églises dispersées dans l'univers qui reconnaissent

le pontife romain pour chef et pour centre commun. Cette expression ne saurait avoir sur leurs lèvres une autre signification ou un autre sens.

Si donc par Église romaine ils entendent la communion romaine, l'union de toutes les Églises particulières avec l'Église de Rome, et qui professent la même foi avec le pontife romain, il s'ensuit qu'ils se sont séparés de l'Église catholique ou de l'Église de Jésus-Christ, et que c'est celle-ci même qu'ils accusent, qu'ils outragent, qu'ils persécutent. Rien de plus facile à prouver. En effet, l'Église romaine, dans le sens que nous venons de dire, est l'Église de tous les temps, puisqu'elle ne reconnaît d'autre origine que celle qu'elle a reçue de saint Pierre, qui a fixé à Rome son siège définitif; elle est donc d'origine divine, elle est l'Église établie par Jésus-Christ, qui a donné ce même apôtre pour chef au collège apostolique, pour primat universel et pour fondement à son Église. Avec saint Pierre communiquaient certainement toutes les Églises d'alors, tant de l'Orient que de l'Occident; et, puisque la suite de ses successeurs jusqu'à nos jours n'a jamais été interrompue, cette communication de toutes les Églises partielles de l'univers avec les successeurs de Pierre n'a de même jamais cessé, constituant ainsi toujours la même unité à travers cette succession qui n'a nulle part souffert d'interruption, professant toujours la même doctrine, les mêmes dogmes, la même morale. Cette

Église est donc aussi l'Église de tous les lieux, par cela même que les Églises de tous les lieux de l'univers ont toujours formé une seule Église, une seule unité avec les successeurs de Pierre, comme les sujets d'un même empire ne forment qu'un même empire, quoique de contrées ou de provinces différentes. L'Église romaine est donc, dans ce même sens, l'Église une, sainte, catholique, apostolique, l'Église du symbole de Constantinople, l'Église de Jésus-Christ. Concluons que, lorsque les protestants se sont séparés de l'Église romaine, ils se sont par là même séparés de l'Église de Jésus- Christ pour faire secte à part, et qu'en conséquence les accusations dont ils ont chargé ou chargent encore cette Église s'adressent à l'Église même de Jésus-Christ, et finalement à Jésus- Christ même, qu'elles taxent d'impuissance, d'imprévoyance et d'infidélité à ses promesses.

Prouvons maintenant notre seconde assertion, savoir que l'institution de l'Église est de telle nature, qu'elle met hors de cause quiconque voudrait l'accuser d'erreur et de prévarication. La raison de cette assertion sort comme d'elle-même des entrailles du sujet que nous traitons. Car soit que l'on considère que l'Église, tant en elle-même que dans ses attributions, est l'œuvre ou, pour mieux dire, le chefd'œuvre de notre divin Rédempteur ou de la divine sagesse elle-même incarnée ; soit qu'on voie en ellemême l'image fidèle, la représentation vivante de

Jésus-Christ sur la terre, où elle enseigne, gouverne et confère les sacrements en son nom; soit qu'on l'envisage comme l'instrument actif dont le Sauveur se sert pour la sanctification des mortels, il est visible pour tout le monde que la seule supposition d'une erreur ou d'une prévarication dans une telle Église est, non pas seulement injurieuse à Jésus- Christ, mais de plus contradictoire et absurde. Si une semblable hypothèse était admissible, il faudrait dire que le Fils de Dieu, qui a choisi l'Église pour organe et pour instrument, qui a voulu par son moyen se rendre, en quelque façon, toujours visible dans le monde, pour y continuer l'œuvre de la sanctification et du salut de la famille humaine, aurait fait choix du moyen le moins propre à atteindre la fin qu'il s'est proposée. Il faudrait dire que Jésus-Christ aurait fait ce que ne ferait pas un homme, pour peu sensé qu'il soit, en agissant à rebours du but qu'il aurait en vue, en paralysant toute l'influence que, pour le bien des fidèles, l'Église aurait pu et dû avoir sur les esprits et sur les cœurs. De sorte que ces âmes, pour qui, dans l'excès de son amour, il s'est immolé par le sacrifice le plus humiliant comme le plus douloureux, il les aurait abandonnées, après les avoir acquises à un prix si cher, entre les mains d'une Église capable seulement de les mener à leur perte, en les faisant passer d'erreurs en erreurs jusqu'au fétichisme le plus grossier, jusqu'au point de méconnaître la vraie

manière d'obtenir la justification et le salut. Et cela, tandis qu'il était tout-à-fait le maître de les remettre avec plus de sécurité entre des mains plus fidèles, telles que celles d'un Luther, d'un Zwingle, d'un Calvin, d'un Henri VIII, d'une Elisabeth et d'autres de cette trempe, qui les auraient instruites beaucoup mieux, et les auraient tenues à mille piques de cet affreux précipice, de ce ténébreux abîme.

Et qu'on ne pense pas que ce soit là une pure subtilité, une imagination inventée à plaisir; ce n'est au contraire qu'une conséquence logique et d'une souveraine exactitude. Car, ou les imputations des protestants contre l'Église sont fausses, et alors ils sont coupables de la plus noire calomnie, en même temps que du schisme ou de la rébellion la plus scandaleuse et la plus funeste, sans motif d'en venir à un pareil éclat; ils sont des homicides d'âmes, et d'autant d'âmes qu'ils en ont entraîné dans leur faction; ils sont des enfants dénaturés qui ont cruellement déchiré le sein de leur propre mère : ou leurs imputations sont vraies, et dans ce cas il faudra dire que ce n'a été que dans les trois siècles dernièrement écoulés que le vrai christianisme, la religion vraiment pure et exempte d'erreur et d'idolâtrie, telle qu'elle a été instituée par Jésus-Christ et prêchée par ses apôtres, a paru enfin dans le monde, grâce à l'habileté de ces grands génies dont nous parlions il n'y a qu'un instant, comme de leurs nombreux et dignes coopéra-

teurs, qui mêmevOnt perfectionné leur ouvrage jusqu'à nos jours avec des titres nouveaux à la reconnaissance du genre humain, en nous donnant avec une longue suite d'errata une deuxième édition de la religion de Jésus-Christ revue et corrigée par les coryphées de la Réforme. A vrai dire cependant, les anciens hérétiques, voire même ceux du moyen-âge, en avaient déjà donné bien d'autres éditions, ni moins révisées, ni moins correctes î ! !

Mais, s'il en est ainsi, on n'aura donc eu jusqu'au xvie siècle, dans l'Église de Jésus-Christ, qu'une fausse croyance, et ce ne sera qu'en pure perte qu'auront versé tout leur sang jusqu'à cette époque et jusqu'à nos jours tant de martyrs, je ne dis pas seulement des trois premiers siècles, qu'ils ont été immolés par les haches romaines ou par le glaive des Perses, mais particulièrement des siècles qui ont suivi, où on en a vu tomber un si grand nombre sous le cimeterre des musulmans, et plus tard sur les bûchers ou sur les échafauds de l'Inde, du Japon, de la Chine, et enfin de l'Océanie. Et par conséquent, ce serait vainement que jusqu'à cette époque tant de docteurs auraient cru et enseigné; que tant de prêtres, d'évêques, de pontifes, auraient épuisé leurs soins, leur sollicitude, leurs travaux, à la direction des peuples dont ils avaient la charge ; vainement que tant de saints anachorètes et de saints cénobites auraient dit adieu à tous les attraits que leur offrait le monde pour peupler

t. il. 29

les solitudes au milieu des mortifications et des privations de tout genre ; vainement que tant de milliers de religieux auraient sacrifié les plus douces affections de la famille, le commerce de leurs amis, les plaisirs du siècle, pour se renfermer dans les cloîtres et s'appliquer soit à la contemplation des choses divines, soit à la reproduction d'anciens manuscrits contenant le précieux dépôt de la sagesse grecque et latine, ou pour étendre la civilisation tant en Europe qu'au-delà de l'Océan, soit en fertilisant les terres désertes, soit en soulageant l'humanité indigente ou souffrante par toute espèce d' œuvres de charité spirituelle et corporelle ; vainement que tant de millions de vierges se seraient consacrées à Dieu pour pousser les gémissements de la colombe auprès du céleste époux qu'elles ont su préférer aux alliances d'ici-bas et à tout ce que la scène du monde pouvait leur offrir en perspective de plus séduisant, qu'elles se sont vouées dans les hôpitaux à rendre aux infirmes et aux malades les services dont la seule idée révolte la nature, et que les mercenaires eux-mêmes croient faire acte de charité d'accorder par pitié, quelque chèrement que puisse être payée leur peine ; vainement enfin que tant de millions de fidèles de toute condition, de tout âge, de tout sexe, se seraient employés jusqu'à cette époque à l'acquisition parfois si pénible de toutes les vertus domestiques et sociales pour sauver leurs âmes en se rendant agréables à

Dieu (1). Et non pas simplement jusqu'à cette époque, c'est-à-dire jusqu'à l'apparition de ces soi-di-

(1) Ce sujet a été développé avec autant d'éloquence que de force par Tertullien dans son livre des Prescriptions, c. 29 : .' Audeat igitur aliquis, dit II, dicere illos errasse, qui tradide- « runt? Quoquo modo sit erratum, tamdiù utique regnavit error « quamdiù hsereses non erant. Aliquos marcionitas et valenti- « nianos liberanda veritas expectabat : intereà perperàm evan- « gelizabatur, perperàm credebatur, tôt millia millium perperàm <• tincta, tôt opéra fidei perperàm administrata, tôt virtutes, tôt « charismata perperàm operata; tôt sacerdotes, tôt ministeria " perperàm functa; tôt denique martyria perperàm coronata, « aut si non perperàm, nec in vacuum, quale est ut antè res " Dei currerent, quàm cujus Dei notum esseU Antè christiani, " quàm Christus inventus? Antè hseresis, quàm vera doctri- « nal » Aux noms de marcionites et àevalentiniens, substituons ceux de luthériens et de calvinistes, et la peinture fidèle de ces dernières sectes, faite d'avance par Tertullien, avec les conséquences qui découlent de leurs prétentions, sautera aux yeux de quiconque a le sens commun, surtout si l'on se rappelle les affirmations positives de Luther que nous rapportions un peu plus haut.

Ces funestes conséquences ne sont pas moins habilement exposées par Vincent de Lérins, dans son Commonitoire, c. 24, et en particulier dans le passage suivant : « Sententiarum no- « vitates, quœ sunt vetustati atque antiquitati contraria?; quœ « si accipiantur, necesse est ut fides beatorum Patrum aut tota, « aut certè magna ex parte violetur ; necesse est ut omnes om • « nium setatum fidèles, omnes sancti, omnes casti, continentes, « virgines, omnes clerici, levitse et sacerdotes, tanta confesso- « rum millia, tanti martyrum exercitus, tanta urbium, tanta » populorum celebritas et multitudo, tôt insulse, provincial, re- « ges, gentes, régna, nationes, totus postremô jam penè terra- « rum orbis per catholicam fidem Christo capiti incorporatus,

sant réformateurs de la religion ; mais il faudrait dire que cette séduction aurait duré jusqu'à nos jours dans la plus grande partie de l'Église, puisque leur tant bénite Réforme n'en a pu atteindre que la moindre partie. Il n'y a d'autre moyen pour sauver l'antiquité tout entière dans le cours non interrompu de près de quinze siècles, et tous ceux des temps plus modernes qui ont persisté dans l'ancienne croyance depuis l'introduction du protestantisme, que d'exciper en leur faveur d'une ignorance invincible, et par cela seul innocente, si toutefois on peut supposer innocente ou invincible l'ignorance dont l'objet serait une honteuse idolâtrie.

Mais si l'ignorance invincible peut excuser tant de milliers d'errants et de séduits, il n'est pas moins vrai que l'œuvre, que l'institution de l' Homme-Dieu serait dans l'hypothèse protestante l'œuvre et l'institution la plus impure, la plus funeste, la plus abominable qui ait paru dans le monde. Yoici donc l'alternative à proposer : ou le protestantisme a raison dans ses accusations contre l'Église, et alors c'est une nécessité, et des plus rigoureuses, d'admettre toutes les fatales conséquences qu'il faudrait en tirer contre l'œuvre et l'institution du Sauveur, et cela en dépit de tout ce

« tanto sseculorum tractu ignorasse, errasse, blasphémasse. « nescîsse quid crederet, pronuntietur. »

Que les protestants digèrent comme ils le pourront toutes ces conséquences.

qu'il a fait , souffert et promis pour elle ; et alors comment croire qu'il soit Dieu , et un Dieu portant à l'excès son amour pour le salut du monde ? ou le protestantisme a tort et fait tomber à faux ses accusations contre l'Église, et, dans ce cas, il n'est pas seulement un injuste calomniateur, mais il est l'acte de révolte et de félonie contre l'Église le plus solennel dont l'histoire fasse mention. Il n'est donc autre chose qu'une secte hérétique et réprouvée, ni plus ni moins que toutes ses devancières, qui n'ont pas manqué de charger comme lui cette même Église des mêmes imputations. Ce n'est pas moi qui déterminerai le choix entre ces deux alternatives : je l'abandonne de mon plein gré à tout lecteur, à tout homme loyal, même protestant. Mais comme je pense, pour l'honneur de l'humanité et du christianisme, qu'il n'y a point de conscience si erronée, point de front si endurci, point de raison si dérangée, qui ose s'arrêter à la première de ces alternatives dont je laisse le choix, il ne reste donc plus à choisir que la seconde, que les protestants voudront sans doute repousser loin d'eux de tout leur pouvoir ; mais l'inflexible logique ne le leur accordera jamais, à moins qu'ils ne se désistent enfin de leurs accusations contre l'Église. Et c'est ainsi que se trouve démontré jusqu'à l'évidence tout ce que nous avons affirmé, savoir que l'institution de l'Église est dételle nature qu'il suffit de la considérer

pour réduire au désespoir quiconque chercherait à l'accuser d'erreur et de prévarication.

11 nous reste à démontrer en dernier lieu que cette sublime institution est telle, que non-seulement elle rend inutiles et vains les efforts faits par ses ennemis pour convaincre son enseignement de fausseté, mais que de plus elle a elle-même convaincu d'avance de calomnie, de perfidie, de honteuse apostasie, quiconque tenterait de l'accuser d'erreur et de lui faire la guerre. En effet, si Jésus-Christ a voulu, en instituant l'Église, créer un organe d'enseignement pour toute la famille humaine; s'il a voulu l'investir d'une autorité surnaturelle pour proposer à tous sans distinction de personnes les vérités à croire et les vertus à pratiquer ; si à cet effet il l'a dotée d'infaillibilité et d'indéfectibilité, afin que d'une part elle ne puisse jamais prévariquer dans son enseignement ou dans l'acquittement de sa charge, et que de l'autre tous les hommes puissent se reposer en elle avec une confiance sans bornes , il s'ensuit en rigueur de logique qu'ils sont donc aussi vains qu'inutiles les efforts qu'on ferait pour accuser l'Église d'erreur dans ses enseignements. Car, dans cette hypothèse, qui est précisément celle de la foi catholique , quels seraient ceux qui lui intenteraient une pareille accusation? Des hommes privés, de simples individus, des enfants de cette même Église dont ils ont reçu avec le baptême Fin-

struction nécessaire sur ce qu'ils ont à croire et à pratiquer ; des hommes non-seulement sans mission, mais placés de plus dans des conditions telles, qu'ils ne sauraient porter d'accusations de ce genre sans témérité et sans félonie ; des hommes enfin qui, pour charger l'Église d'imputations semblables, auraient à se constituer juges de celle-là même qui , en matière de doctrines et de pratiques religieuses , a droit de soumettre tout particulier, quel qu'il soit, à son propre tribunal. En effet, on ne peut pas être juge sans être en même temps le supérieur de ceux sur qui on prononce sa sentence : quel sera donc jamais l'individu qui puisse se dire juge de cette Église, dont il est, au contraire, le sujet et le fils d'après l'ordre établi par Dieu lui-même ? Quelle doctrine pourrait opposer à l'Église cet individu, qu'une doctrine contraire à celle qu'elle enseigne ? Mais, dans ce cas, il provoquerait de toute nécessité la condamnation de sa propre doctrine, par cela même qu'elle serait opposée à celle de l'Église.

Ajoutez à cela que, comme nous l'avons déjà observé, le principal office de l'Église, par rapport à ce qu'elle enseigne, consiste à attester à tous les hommes que les vérités qu'elle propose à croire sont celles qu'elle a reçues de Jésus-Christ et des apôtres, et que, par conséquent, elle remplit en cela le rôle de témoin du fait positif et du sens légitime de la révélation divine» Lors donc qu'un in-

dividu oppose une autre doctrine à croire, différente de celle de l'Église, contraire à celle de l'Église, c'est une doctrine contraire aux vérités divines qu'il lui oppose par là même, une doctrine qu'il ne saurait attester avoir reçue lui-même de Jésus-Christ ou des apôtres, une doctrine convaincue par cela seul de fausseté et d'erreur.

Que disaient les apôtres aux premiers novateurs qui osèrent s'élever contre leur enseignement, en cherchant tous les moyens de l'altérer ou de le corrompre? Ils les repoussaient comme des hommes vains et orgueilleux, comme des hérétiques et des antechrists, et ils défendaient à leurs disciples d'avoir aucun commerce avec eux. « Si quelqu'un enseigne autrement, écrivait à leur sujet l'apôtre saint Paul, s il n'embrasse pas les salutaires instructions de JSotre-Seigneur Jésus-Christ et la doctrine qui est selon la piété, il est enflé d'orgueil, il ne sait rien; mais il est possédé d'une maladie d'esprit qui l'emporte en des questions el des combats de paroles, d'où naissent l'envie, les contestations , les médisances, les mauvais soupçons, les disputes pernicieuses de personnes qui ont l'esprit corrompu et sont privées de la vérité » (1). Et ailleurs le même apôtre écrit encore à ce même disciple Timothée : « Quelques-uns, se détournant (des rè-

(1) I Tim., VI, 3-5,

gles de la charité comme de la vraie foi), se sont égarés en de vains discours, voulant être les docteurs de la loi, et ne sachant ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils affirment» (1). Il écrivait de même à saint Tite, autre évêque institué par lui : « Fuyez celui qui est hérétique, après l'avoir repris une et deux fois, sachant que quiconque est en cet état est perverti, et qu'il pèche, étant condamné par son propre jugement » (2). De son côté, l'apôtre saint Jean écrivait à son tour : « Si quelqu'un vient vers vous et ne fait pas profession de cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et ne le saluez point » (3). Je passe sous silence bien d'autres textes semblables, que j'ai déjà rapportés ailleurs, et qui tous conspirent à nous représenter ceux qui s'opposaient à la doctrine prêchée par les apôtres comme des sectaires, des novateurs, des hérétiques, des orgueilleux, des antechrists; ces textes seuls font une partie considérable des épîtres des apôtres eux-mêmes. Or, l'enseignement de l'Église n'est que la continuation et comme la ligne prolongée à l'indéfini de l'enseignement apostolique, de même que son ministère est la continuation de leur ministère ; c'est l'écho qui s'est répété dans toute la suite

fi) Ibid. I, 6-7.

(2) TU. m, 10-11.

(3) II JoAN., 10.

des siècles écoulés, qui se répète aujourd'hui et qui se répétera de même dans tous les siècles à venir, pour rendre à tous les hommes un témoignage public et solennel des mêmes vérités qu'elle a apprises dès le commencement. C'est pour cela qu'on ne saurait contredire les vérités que l'Église enseigne, et qu'elle enseigne en attestant les avoir recueillies de la bouche de Jésus-Christ et des apôtres, sans contredire une vérité de fait, qui est le fait de la révélation divine, sans contredire par conséquent Dieu même. Ainsi, quiconque commet cet attentat se déclare par cela même ennemi de la vérité divine, ennemi de Dieu, hérétique, impie, perfide, apostat ; et je parle ici, comme on le voit, de ceux qui les premiers ont donné l'exemple de faire la guerre à l'Église et ont levé contre elle l'étendard de la révolte, comme de ceux aussi qui continuent l'œuvre de ces premiers.

Et qu'on ne dise pas que les protestants opposent à l'enseignement de l'Église non leurs propres doctrines, leurs propres conceptions, mais uniquement la parole de Dieu écrite, les doctrines contenues dans la Bible, dans les Évangiles, dans les épîtres des apôtres, et dont l'Église se serait écartée ou qu'elle aurait viciées et corrompues par un impur mélange de doctrines ou superstitieuses, ou vaines, ou erronées; que le rôle des réformateurs n'ait été qu'un travail d'épuration, de discernement, de ventilation,

pour ainsi dire, de cette poussière ou de ces scories que le long train des siècles avait fini par entremêler à cet enseignement, à peu près comme la rouille s'attache au fer ou à l'acier; que telle soit enfin la vraie idée qu'on doive se faire de la Réforme, qui, d'après la force même du mot, se réduit à rappeler la religion chrétienne à sa pureté primitive (i). Non, non, devons-nous répondre, une pareille exception ne serait fondée que sur des suppositions tout-à-fait fausses. Elle supposerait, en premier lieu, ce dont nous avons démontré la fausseté jusqu'au plus haut degré d'évidence, savoir que le dogmatisme de ces soi-disant réformateurs, en tant qu'il contredit l'enseignement de l'Église, serait réellement contenu dans la Bible, tandis que nous avons défié et que nous défions encore tout ce qu'il y a de protestants au monde de nous montrer un seul de tant d'articles de leurs symboliques qui se trouve exprimé ou formulé dans les livres saints. Nous avons de plus, comme par surabondance de droit, fait voir clairement que tous ces articles ne sont que des concepts purement subjectifs , et qui forment ainsi comme la propriété exclusive de ces réformateurs. Cette exception supposerait , en outre , ce que

(1) Tel est le langage que tiennent de nos jours, sans trop savoir ce qu'ils disent, les partisans de la prétendue liberté religieuse, pour insinuer aux simples le protestantisme dont ils sont engoués.

nous avons pareillement démontré faux, que l'Église aurait pu quelquefois ou s'écarter des vérités révélées, ou les corrompre, ou du moins les laisser impunément s'altérer par 'des mélanges d'erreur en fait de questions dogmatiques, par la raison péremptoire que nous avons donnée, qu'on ne saurait admettre cette supposition sans faire outrage à Jésus-Christ luimême. Elle supposerait, en troisième lieu, que les particuliers, les simples fidèles, pourraient se constituer juges de l'enseignement de l'Église, de manière à être en état de décider et quelles seraient les erreurs que renfermerait sa doctrine, et quelles seraient les vérités qu'il s'agirait d'y substituer : supposition également démontrée fausse et contraire au bon sens. Joignons encore à tout cela que les novateurs dont l'apôtre saint Pierre écrivait qu'ils détournaient en de mauvais sens les lettres de Paul, aussi bien que les autres Écritures, dont ils abusaient pour leur propre ruine (1), prétendaient aussi opposer les textes bibliques, c'est-à-dire rien que la Bible, à l'enseignement de l'Église de ces temps apostoliques , et que c'est pour cela qu'ils étaient traités par cet apôtre d'esprits ignorants et légers. Ajoutez, enfin, que l'œuvre d'épuration de toute erreur, ou de ventilation du poussier ou des scories qui se seraient engendrés dans l' enseigne- Il) Il Petr. ht, 16.

ment de l'Église comme la rouille dans le fer, a été également l'idée fixe de tout ce qu'il s'est élevé d'hérétiques dans l'Église depuis le Ier siècle jusqu'au xixe, à commencer par Simon le Magicien et à finir par Ronge. Aucun d'eux n'a jamais avoué être un hérétique ou un novateur; tous,, au contraire, se sont plaints de l'intolérance (toujours, il est vrai, la même) de l'Église catholique, qui, au lieu d'accepter avec reconnaissance leur charitable épuration, leur a rendu le mal pour le bien, en leur faisant l'injure et l'outrage de les expulser de son sein comme des hérétiques, et de les frapper d'anathème.

Si l'on demande ensuite la raison fondamentale pourquoi tous et chacun de ces réformateurs, de ces épurateurs, doivent être tenus pour novateurs et hérétiques , et pourquoi on doit tenir pour erronées et hérétiques leurs doctrines en tant qu'elles s'écartent de l'enseignement de l'Église, c'est, répondrons-nous, parce qu'ils se sont mis en opposition avec la règle de foi catholique. Cette règle, comme nous l'avons déclaré et inculqué tant de fois, n'est autre que l'infaillible autorité de l'Église de Jésus-Christ. C'est là comme le terme général de comparaison auquel on a toujours rappelé et on rappellera toujours tous ceux qui ont osé ou qui oseront, sous quelque prétexte que ce soit, accuser l'Église d'erreur dogmatique, et opposer un nouvel enseignement à celui de l'Église ellemême. Et puisque, cette règle une fois établie, toutes

les doctrines qui s'en écartent, qui la contredisent ou la combattent, sont par cela seul et comme par anticipation jugées en elles-mêmes hérétiques ou erronées, on doit de la même manière juger par anticipation hérétiques, apostats et impies tous ceux qui sciemment , volontairement et obstinément, introduisent ou soutiennent contre l'Église de semblables doctrines. Au lieu que, si vous ôtiez cette règle, il n'y aurait jamais eu et il ne devrait jamais y avoir ni hérétique, ni hérésie, du moins formelle, puisqu'on manquerait de termes de comparaison, qu'on n'aurait plus de règle ou de principes pour décider ces ques tions. Dans cette hypothèse , la variété de doctrines dans l'Église ne serait qu'une variété d'opinions, et ceux qui les soutiendraient ne seraient que des opinants.

Et voilà donc les protestants réduits à une nouvelle alternative aussi terrible que la première. Ou ils nient qu'il existe pour l'institution de Jésus-Christ cette règle, cette mesure commune en matière de foi, et dans ce cas il faut qu'ils soutiennent en même temps qu'il n'y a jamais eu d'hérétiques ni d'hérésies dans l'Église, pas même en fait de docétisme, de gnosticisme, de sabellianisme , d'arianisme, etc.; qu'ils contredisent en outre manifestement la Bible tout en faisant profession de la suivre en tout comme leur unique règle , puisque la Bible parle d'hérésies et d'hérétiques qui existaient dès l'époque où elle

a été composée (1), d'autres hérésies et d'autres hérétiques encore comme devant paraître dans la suite des temps (2) , et même de la nécessité morale qu'il y ait des hérésies (3) et des hérétiques dans l'Église, c'est-à-dire sortis du sein de l'Église même. Ou bien ils admettent cette règle , ce terme de comparaison , et alors ils doivent de toute nécessité se compter eux-mêmes au nombre des hérétiques, et ranger pareillement leurs doctrines parmi les doctrines perverses, erronées et hérétiques, en tant qu'elles contredisent les dogmes de l'Église, puisqu'elles ont été ainsi jugées par la même autorité comme par la même règle par laquelle ont été jugées les doctrines de tous les hérétiques des temps qui les ont précédés , et de ceux qui les ont suivis, et comme le seront aussi toutes celles de même genre qui les suivront dans les âges futurs.

Je laisse encore ici le choix entre ces deux alternatives aux lecteurs de cet ouvrage et aux protestants eux-mêmes. Qu'ils voient par leurs propres yeux s'il y a un milieu entre les deux, ou quelque moyen d'y échapper. Pour moi, il me suffit d'avoir prouvé par des raisons évidentes ma troisième assertion, savoir

(1) I Cor. xi, 19; TU. m, 10.

(2) I Tim. iv, 1 ; II Tim. m, 1 et seq.; II Petr. m, 3; I Joan. il, 18 ; Jud. 18 et seq.

(3) I Cor. xi, 19; Act. Jp. xx, 29-30.

que l'institution de l'Église est toute seule de nature à rendre inutiles et vains les efforts que font ou peuvent faire ses ennemis pour la convaincre de fausseté dans quelqu'un de ses dogmes, et qu'elle a démasqué par anticipation, comme de perfides calomniateurs et comme des apostats, tous ceux qui l'ont accusée ou qui l'accuseraient d'erreur dans la suite.

Quelle est donc, reviens-je à demander pour conclure cet article, quelle est donc cette autre règle qu'on voudrait substituer à la règle catholique, à une règle qui résout si solidement les difficultés, et les détruit même jusqu'à les rendre impossibles? Je ne parle plus des anciens hérétiques, ni de ceux du moyen-âge, comme des wicléfites, des hussites, qui ont précédé la prétendue réforme, et qui n'étaient, après tout, que des esprits inconséquents qui se bornaient à violer ou à transgresser la règle catholique , sans la rejeter formellement ni lui en substituer une autre ; mais je parle uniquement de la règle protestante, proclamée pour la première fois par Luther, et qui a donné origine au protestantisme. Peut-elle résister à l'examen, surmonter les difficultés qu'on lui oppose? Ah ! bien loin de pouvoir y suffire, on la voit s'embarrasser et broncher à chaque pas, et la plus légère discussion en met au grand jour la fausseté, l'inconsistance, et pour le dire franchement, l'absurdité. Mais puisque nous en avons parlé au long dans toute la première partie de cet ouvrage.

nous nous en tenons là sans plus rien ajouter. J'ai pleine confiance que quiconque aura lu cette première partie avec attention, et sans esprit de prévention ou de parti, aura reconnu sans peine qu'on peut comparer la règle protestante à une machine, ou h une charpente dont tous les morceaux se détachent et tombent à la moindre secousse, à la plus légère agitation , et dont il suffit d'un vent violent pour disperser a u loin les débris.

Ainsi donc, sur ce point, je n'ajouterai rien autre chose. Eh! qu'en est-il d'ailleurs besoin, puisque les protestants eux-mêmes les plus loyaux en portent le même jugement. Voici ce qu'écrivait Wieland de la Bible interprétée par la raison individuelle, ce qui est précisément la règle du protestantisme : « La Bible ne peut décider définitivement les questions en matière de foi, à moins que, semblables à des figures de géométrie, les signes qu'elle emploie pour revêtir une idée n'aient aux yeux de tous la même signification et la même valeur » (1). À son tour, le philosophe Krug dit, sous une forme encore plus poétique : « Tu dis que Dieu a parlé, et que sa parole est l'aile qui doit te porter au ciel : et tu oses t'en faire l'interprète? Mais si tu te trompes! Ou bien,

[1] Voir Audin, Hist. de la vie de Luther, Paris, 1841, 2e edit., p. 470-471.

s'agit— il d'une interprétation collective? Alors YÉglise catholique a raison » (1).

Je crois donc avoir rigoureusement démontré ma proposition, ou que la règle de foi de l'Église catholique est la seule qui résiste à tout examen et surmonte toutes les difficultés, comme je m'étais proposé de le faire voir.

(1) Die Katholische, etc., 1827.

ARTICLE II

Considérée au point de vue polémique, la règle de foi catholique ne reçoit aucune atteinte des abus dont les protestants accusent l'Église.

Ce que c'est qu'une faute et ce que c'est qu'un abus. — Distinction entre les abus de l'Eglise et les abus dans l'Eglise. — Abus fictifs. — Abus vrais et réels. — Avant l'époque de la prétendue réforme, les abus étaient bien diminués et l'œuvre de la restauration bien avancée. — Origine et causes multipliées du relâchement dans la discipline. — Efforts de l'Eglise pour y porter remède. — Etat de la discipline dans l'Eglise à l'apparition du protestantisme. — Le désir de réformer les mœurs et les abus ne fut pas le motif qui porta les auteurs du protestantisme à se révolter contre l'Eglise. — L'origine du protestantisme ne doit pas non plus s'attribuer, comme le voudrait Guizot, à l'émancipation de la raison du joug de l'autorité. — Confirmation de cette vérité par le fait des chefs de la Réforme et par l'aveu de Guizot lui-même ; — par le principe du dogmatisme luthérien. — La règle de foi catholique n'est pas hostile au progrès de la science et des lumières, de l'industrie et des arts. — Le fait même de Galilée n'y fait pas exception. — L'Eglise, en vertu de sa règle même, favorise toutes les sciences et tous les arts dans leur développement et leur progrès. — ■ Preuves de fait. — C'est une calomnie comme une fausseté, que le reproche d'inertie et de stérilité intenté à l'Eglise par Guizot, pour l'époque où s'éleva le protestantisme. — Preuves de fait du contraire. — Les causes de la dilatation et des progrès du protestantisme sont toutes terrestres et lui sont communes avec les autres sectes qui l'ont précédé. — Les prétendus abus dans leur rapport avec la règle de foi catholique. — On ne peut pas les imputer

à la règle, si la règle les condamne. — Faux raisonnement des protestants et des apostats. — Il est faux qu'on trouve plus de moralité chez les protestants que chez les catholiques. — Démonstration du contraire. — La sainteté, à prendre ce mot à la rigueur, appartient exclusivement à l'Eglise catholique. — Le protestantisme n'a rien à lui mettre en parallèle. — Le protestantisme est stérile en fait d'établissements de charité, et étranger à la profession des conseils évangéliques. — On conclut par deux réflexions qui n'admettent pas de réplique.

Après avoir établi sur des bases solides et inébranlables la règle de foi de l'Église catholique, comme l'unique vraie, et comme la seule qui triomphe de toutes les difficultés qu'on peut lui opposer du côté de la doctrine, il me reste à écarter une autre difficulté d'un genre différent, et qui, bien qu'elle soit la plus populaire et la plus propre à séduire les esprits superficiels, n'en est pas moins, au fond, la moins solide et la plus faible qu'on puisse nous faire valoir. Elle mérite pourtant une discussion à part, puisque tant d'esprits s'y laissent prendre et enlacer, eu quelque sorte, de même qu'on prend les oiseaux avec des filets et des gluaux, et non pas seulement à coups de flèches ou d'armes à feu Pour mettre de l'ordre dans cette nouvelle discussion, nous parlerons d'abord, en général, des abus imputés à l'Église catholique; puis nous en apprécierons la valeur par rapport au protestantisme ; enfin, nous en ferons le rapprochement avec la règle de foi catholique, et nous tirerons les conséquences que fera naître cet examen.

Nous avons la confiance de remplir, par ce moyen, la tâche que nous nous sommes imposée, et de manière à satisfaire les esprits même les plus difficiles. Puisque nous avons à parler d'abus, commençons par distinguer avec précision la transgression, la violation d'une loi ou d'un précepte quelconque, d'avec l'abus proprement dit. Ces deux notions diffèrent beaucoup entre elles, quoique dans le langage commun et dans un sens très général elles se prennent indifféremment l'une pour l'autre. La violation d'une loi n'est autre chose, à la rigueur, que l'acte par lequel l'homme, usant de sa liberté, et malgré la conscience qu'il a du mai qu'il fait, se met en opposition avec la loi, et se rend coupable d'une faute, au point de vue religieux et politique, suivant la nature de la loi à laquelle il résiste. L'abus, au contraire, dans le sens le plus strict de ce mot, est le mauvais usage qu'on fait d'une chose bonne en elle-même. L'homme qui fait un mauvais usage de sa liberté en abuse ; celui qui fait un mauvais usage des richesses en abuse également. Ce qui fait voir que le mot abus a un sens bien plus étendu que le mot faute, puisque toute faute est un abus improprement dit, tandis que tout abus n'est pas faut3 par cela seul, puisqu'il y a des cas où l'on peut faire un mauvais usage d'une chose sans violer aucune loi ni aucun précepte positif. Tant qu'une loi est en vigueur, il peut se commettre des péchés, des fautes, des délits, mais non des abus

proprement dits; tandis qu'en supposant même le silence de la loi positive, il peut y avoir encore abus, l'abus pouvant avoir lieu sans violation d'aucune loi, que dis-je? par l'usage même de la faculté que nous accorderait la loi, ce qui serait l'abus le plus énorme. Après avoir fixé de cette manière la valeur des termes, entrons en discussion.

On a accusé l'Église d'une foule d'abus; et beaucoup d'esprits mal disposés ont prétendu rapporter à ces abus, comme à leur cause principale, sinon unique, l'origine et le progrès du protestantisme. Je ne discuterai pas pour le moment la vérité de cette opinion, sur laquelle je me propose de revenir d'ici à quelques instants. Mais j'ai besoin pour mon sujet actuel de lever une autre équivoque, que j'ai déjà signalée comme en courant, et qui consiste à confondre les abus qui se commettent dans l'Église avec les abus de l'Église. Beaucoup de gens prennent l'une pour l'autre ces deux manières de parler, comme si le sens pouvait en être absolument le même. Cependant, il existe entre ces deux locutions une différence de signification incommensurable. Car, comme en vertu de sa divine institution, l'Église est infaillible et sainte, il s'ensuit que les abus de l'Église sont un non-sens, l'Église ne pouvant faire un mauvais usage des moyens mis à sa disposition pour la sanctification du monde. Dieu règne en elle sans interruption, et tout cas de divorce entre elle et son

— kli —

divin époux est impossible , tandis que ce divorce existerait si les abus de l'Église étaient réels, soit qu'on prenne ce mot abus dans son sens le plus strict ou dans son sens le plus large, comme je l'ai expliqué.

Il nous reste à examiner s'il y a eu et s'il n'y aurait pas encore des abus dans l'Église. A en croire les protestants, l'Église, à l'époque surtout de la Réforme, en était remplie, et ce serait miracle s'il y restait encore une seule partie saine. Il y avait des abus dans la doctrine, des abus dans le culte, des abus dans la morale spéculative, des abus dans la morale pratique, des abus dans le corps ecclésiastique de tous degrés et de toutes classes, des abus d'autorité, d'administration, des abus dans le peuple chrétien ; bref, tout était abus. Il est vrai que beaucoup de ces abus n'étaient pas plus réels alors qu'ils ne le sont aujourd'hui, et qu'ils n'ont d'existence que dans l'esprit des protestants. Dans la réalité, ils ne sont rien de moins que les vérités mêmes rejetées par les protestants de leurs symboles de foi, et qu'ils ont taxées d'abus, parce qu'elles ne pouvaient leur convenir. Abus donc que le sacrifice de la messe ; abus que la confession ; abus que la satisfaction ; abus que le pouvoir de conférer les indulgences; abus que le culte et l'invocation des saints; abus que le célibat; abus que tant d'autres monstruosités semblables. Or, qui ne voit tout ce qu'il faut effacer de ce prétendu

— 472 mm

catalogue d'abus inventés par les protestants, qui mettent à la charge de F Église, sous ce nom odieux, des vérités et des observances qui ont toujours fait partie du symbole chrétien, du culte chrétien, de la morale ou de la discipline chrétienne? Après s'être constitués de leur propre autorité et avec leur sens privé juges souverains de tout l'ensemble du christianisme, ils ont poussé si bien leur œuvre de destruction, qu'à peine ont-ils laissé de la doctrine ancienne quelques légers vestiges ou quelques minces débris qui ont échappé à leurs ravages. Le christianisme, ainsi mutilé, pourrait être comparé, à juste titre, à un grand et majestueux édifice renversé par un affreux tremblement de terre, et dont il ne reste plus que des décombres, ou à ces quelques arbres centenaires restés sur pied à toute peine dans une vaste forêt au milieu des cendres de tout le reste qu'aurait consumé un immense incendie.

Après avoir ainsi éliminé les abus fictifs et imaginaires, il nous reste à parler des abus vrais et réels. Y en avait-il de tels dans l'Église au moment de la Réforme ? Je pourrais résoudre négativement ce problème, à m'en tenir à la stricte notion que j'ai donnée de l'abus un peu plus haut, puisqu'il y avait bien, si l'on veut, relâchement dans la discipline, il y avait bien trop souvent transgression par rapport aux lois divines ou ecclésiastiques, il y avait bien simonie et incontinence dans le clergé ; mais il n'y avait pas

abus, à prendre ce mot au pied de la lettre. Personne ne pourra jamais montrer qu'on ait, même dans ces temps malheureux, fait impunément mauvais usage de choses bonnes et saintes, je veux dire qu'on Fait fait sans contrevenir aux lois et aux statuts, qui conservaient toute leur force, toute leur vigueur, jusqu'au sein de la corruption devenue presque générale. Ce qui ie prouve, ce sont tant de lois et d'ordonnances publiées dans tout le moyen-âge sans aucune interruption par les conciles et par les papes, et par lesquelles se trouvait condamnée toute espèce de relâchement qui pouvait s'être introduit ou chercher à s'introduire, soit dans les divers ordres du clergé, soit parmi les fidèles ; lois et ordonnances qui ne furent jamais abrogées, et qu'on ne laissa jamais tomber en oubli ni en désuétude, de manière à ce que chacun pût les violer ou les enfreindre impunément , mais que la suite des années ne fit, au contraire, que confirmer et développer par l'extension qu'on leur donnait en les appliquant par de nouvelles lois aux plus minutieux détails, jusqu'au cinquième concile de Latran tenu sous Léon X, c'est-à-dire presque jusqu'au moment de la célébration du concile de Trente (1). Une autre preuve de notre assertion se puise dans le

(1) Voir Balmes, note 5 au ch. 2 de son ouvrage Le protestantisme comparé au catholicisme, trad. de M. Blanche de Raffin, Paris, 1842, t. i, p. 445.

droit canon, où on peut lire à chaque page les peines portées contre les diverses espèces de transgressions ou d'infractions aux lois de l'Église. Que s'il n'était pas toujours possible de faire l'application de ces peines, vu la multitude des prévarications et le nombre des coupables, comme cela a coutume d'arriver, ces ordonnances, renouvelées sans cesse, n'en étaient pas moins une protestation toujours parlante, publique et solennelle, contre les délinquants, à qui l'on ôtait par là tout moyen de prescrire. Elles offraient le contraste le plus significatif possible entre la théorie et la pratique, entre l'idéal et le réel, entre la sainteté de la loi et les déviations de ses transgresseurs. On peut dire, par conséquent, en toute vérité, que l'Église, comme puissance législative et tutélaire, se tint toujours à l'abri de toute coupable connivence avec le vice ou le relâchement, et qu'au contraire elle ne cessa jamais de rappeler les chrétiens à la régularité la plus exacte et à la discipline la plus sévère. Ainsi l'Église se trouve-t-elle justifiée par rapport à ces abus qu'on lui impute.

Mais pour qu'on n'ait pas à dire que je m'attache à une subtilité pour nier un fait connu de tous, je veux bien prendre ce même mot d'abus dans son sens le plus large, et accorder ainsi qu'à l'époque de la prétendue réforme il y avait beaucoup d'abus dans l'Église, quoiqu'ils fussent moins nombreux que dans les siècles précédents. Car l'ère du retour à une vraie

discipline et à une plus exacte observation des lois était déjà commencée, et une heureuse restauration faisait des progrès, quoique lents, avant que la Réforme protestante vînt déclarer la guerre à l'Église (1 ) .

(1) Ici viennent à propos les paroles sensées que nous allons rapporter du protestant Stahl, prononcées à ce même sujet au synode de Brème déjà cité : « Si les premiers réformateurs, dans leurs écrits privés, n'ont pas manqué de nommer le pape Tantechrist, et l'Eglise catholique la prostituée de Babylone, on ne doit point perdre de vue qu'ils étaient, eux, dans la chaleur du combat, et qu'ils avaient devant les yeux les énormes péchés qui se commettaient dans la chrétienté. Les péchés vraiment diaboliques qui se commettaient dans V Eglise évangélique ne frappaient pas leur attention. S'il leur était donné de revenir et de voir le mouvement actuel, ils trouveraient l'antechrist ailleurs que sur le siège de Rome. J'ai reconnu un progrès dans ces paroles du comte de Zizendorf : « Dans le pape « je ne vois pas l'antechrist, mais le chef légitime de l'Eglise « romaine ! » Ces paroles, en effet, me prouvent que parmi nous la vie est devenue intérieure. » Compte rendu des séances, etc. [Annales catholiques de Genève, p. 41-42, décembre 1852.)

Et puisque j'ai déjà rapporté quelque chose du célèbre protestant Léo sur ce même sujet, on lira peut-être avec plaisir la suite de ses paroles que voici : « Prétendre que l'Eglise catholique refuse à ses adhérents la lecture de la Bible, c'est la calomnier; là, du moins, où elle trouve la fidélité et la simplicité chrétiennes, elle ne le fait jamais, mais elle s'efforce de prévenir les recherches de pure curiosité, les doutes de pure critique, la lecture non approfondie. Sans doute ce soin pourrait bien çà et là être poussé trop loin... Mais, en face des émissaires anglais qui, semblables à des oiseaux de proie, vont semer la discorde partout, sans considérer l'homme tel qu'il est, ne respectant, dans leur orgueil anglais, aucune convenance, cette

Et pour mettre cette vérité plus à la portée des esprits, reprenons les choses dès leur origine.

Les abus et le relâchement tant du clergé que du peuple firent des progrès et inondèrent la chrétienté

sévérité et ces soins craintifs des prêtres catholiques pour leurs ouailles doivent être pleinement justifiés, alors même qu'ils n'obtiendraient pas notre assentiment. Dans mon pays, à Erfurth, j'avais connu bon nombre de catholiques, et môme d'assez près ; mais plus tard, et surtout à l'université, j'oubliai ce que j'avais vu pour ajouter foi aux caricatures de la religion catholique que me présentaient des hommes de poids, caricatures à peu près semblables à celles que nous offre mon honorable contradicteur; je me figurai que les catholiques que j'avais rencontrés jusqu'alors étaient modifiés dans un sens meilleur par leur entourage protestant. Ayant ainsi formé mes convictions sur ces caricatures, que je prenais pour la véritable Eglise catholique, je m'emportais contre elle en toute occasion, même à Rome, partout enfin où les convenances ne m'imposaient pas des égards. Si quelque catholique se permettait à Berlin contre un protestant la moitié des fredaines dont je me rendis coupable en ce sens à Florence et à Rome, cela suffirait pour mettre en fureur toute l'Allemagne septentrionale... Donc, encore une fois, mon adversaire ne connaît pas l'Eglise catholique que je connais; évidemment il ne la connaît pas. Celle qu'il connaît . je l'ai cherchée moi-même bien longtemps, alors que je croyais encore pouvoir la trouver! mais je ne l'ai trouvée nulle part... Plus d'une fois j'ai cru tenir ce fantôme de mes deux mains; mais lorsque j'y regardais de plus près, ce n'était plus l'Eglise

que j'avais saisie Je me réjouissais d'être enfin parvenu à

mon but, lorsque je fus témoin de la vénération et des hommages rendus aux reliques et choses semblables; mais bientôt je pus me convaincre qu'on ne dépasse pas en ce point même tes bornes d'une piété et d'un amour raisonnables, et que

dans les dernières années de l'empire d'Occident. L'invasion barbare des hordes septentrionales qui, en se ruant sur nos provinces, se partagèrent les dépouilles de l'empire décrépit, couvrit d'un voile épais les contrées dont ils avaient fait la conquête. Au savoir, succédèrent l'ignorance et la rudesse ; à la culture des lettres, l'exercice belliqueux des armes, et ce ne fut que dans le silence des cloîtres et grâce à la persévérance et à l'invincible patience des moines, que purent être soustraits à une perte irréparable les monuments de la sagesse antique et tous ces incomparables chefs-d'œuvre des plus beaux génies de la Grèce et de Rome. Les mœurs des barbares conquérants étaient dures et féroces; peu maniables et peu faciles à dompter, ces peuples nouveaux secouaient de dessus leur tête, par instinct naturel comme par caractère, le joug salutaire et bienfaisant que l'Église, en réagissant sur eux , allait leur imposer. Quand leurs conquêtes eurent été consommées, il se passa encore un long espace de temps où Ton continua d'être bouleversé parles guerres, soit intestines, soit de peuple

l'Eglise n'exige de personne la croyance à certaines reliques, de sorte que toutes ces choses ne sont pas de fide... Peu à peu j'en suis donc venu à penser que nous qui sommes en opposition avec elle (l'Eglise catholique), nous avons l'obligation <le l'examiner mûrement pour le salut de nos âmes » (1. c). Que de réflexions on aurait à faire sur cet aveu naïf d'un écrivain protestant! mais je laisse au lecteur à les faire lui-même.

à peuple, sans pouvoir s'occuper sérieusement d'améliorations d'aucune espèce.

Ce furent aussi ces peuples qui introduisirent en même temps le système féodal, qui fit des plaies si profondes à la société, et favorisa l'entrée dans le sanctuaire de cadets de noblesse qui n'avaient ni la vocation, ni les qualités, soit intellectuelles, soit morales, convenables à ce sublime état. A ces maux, se joignirent la manie des empereurs d'Allemagne d'usurper les droits de l'Église, et le système des investitures qu'ils adoptèrent, pour conférer les hautes dignités ecclésiastiques à des sujets souvent tout-à-fait indignes, passionnés pour la guerre ou pour la chasse plutôt qu'animés de zèle pour les fonctions et les devoirs de leur sublime ministère , ou pour la régularité à établir dans le clergé inférieur. En même temps, survinrent, pour comble de disgrâce, les mouvements populaires et les troubles de la ville de Rome, fomentés par les impériaux dans la lutte engagée entre le sacerdoce et l'empire, et qui obligèrent les papes à chercher un asile chez les nations étrangères, la ville de Rome, sans cesse agitée par les factions, ne leur offrant pas assez de sécurité. Ajoutons à ces causes les irrégularités assez fréquentes des élections des pontifes romains, où chaque parti, selon qu'il réussissait à dominer, prétendait avoir sa part d'influence, leur longue résidence à Avignon et le grand schisme d'Occident qui en fut la suite. Ajoutons encore l'atti-

tude menaçante des musulmans qui, après s'être emparés des plus belles provinces de l'empire d'Orieni ainsi que de l'Afrique et de l'Espagne, répandaient partout la terreur de leur nom et dévoraient des yeux le reste de l'Europe. Ce furent là autant de sources de corruption, d'oubli de la discipline, de simonie et d'incontinence. Il était moralement impossible que le clergé , tant séculier que régulier, et les divers ordres monastiques, ne se ressentissent pas du malheur des temps et du fâcheux concours de tant de circonstances si propres à affaiblir l'esprit de la règle.

L'Église qui, constamment dirigée par l' Esprit- Saint, en vertu des promesses de son divin fondateur, ne pouvait pactiser avec le désordre et le relâchement, ne se lassait d'opposer des digues puissantes à ce débordement de plus en plus formidable. Des conciles dont on peut à peine compter le nombre, tant provinciaux que généraux, remplirent toute la durée de ces deux siècles, et portèrent contre leurs désordres de fort beaux statuts et de très saints règlements. Mais la matière, si j'ose ainsi parler, repoussait la forme, et ces efforts pour la réforme des mœurs étaient en grande partie paralysés. Eh ! faut-il s'en étonner, si les prélats mêmes, auteurs de ces sages ordonnances, étaient souvent les premiers à les enfreindre? Il est vrai que Dieu suscitait de temps à autre des hommes extraordinaires, de véritables mo-

dèies de la plus sublime et de la plus héroïque sainteté, qu'il plaçait comme des phares lumineux sur les sommets les plus apparents de son Église, pour y répandre leur lumière et en éclairer toutes les parties; mais les ténèbres qui couvraient l'horizon moral étaient trop épaisses, et tous ces fanaux brillants étaient impuissants à les dissiper.

Le concile de Constance, cependant, ayant mis fin au schisme, et rétabli la papauté dans son ancienne splendeur, en même temps que renouvelé les décrois de réforme pour l'état monastique et pour le clergé, on commença ainsi cette grande œuvre que réclamaient à grands cris depuis si longues années tant de saints personnages, entre lesquels s'était surtout signalé le saint abbé de Clairvaux, et que tous les gens de bien souhaitaient et désiraient ardemment (1). [ 1 est vrai que les effets ne répondirent pas à tous les efforts que l'on fit pour cette réforme, ce qui est inévitable lorsqu'il s'agit de maux invétérés, dont on ne peut guère attendre la guérison qu'à la longue : tout cela est certain; mais il ne l'est pas moins que beaucoup avait été fait, eu égard à ces temps-là, et quiconque voudra faire le rapprochement des premières années du xvie siècle avec les années antérieures ne pourra disconvenir que l'affaire ne fut déjà fort avancée. La renaissance des lettres, l'in-

lj Voir Bossuet, Histoire des variations, 1. i.

vention de l'imprimerie, la découverte d'un nouveau monde, qui dès le siècle précédent avaient imprimé un mouvement si puissant à la société européenne, tout faisait présager les plus heureux résultats des efforts que faisait l'Église pour atteindre le but désiré , quand tout-à-coup surgit le protestantisme ayant à sa tête le moine défroqué Luther.

Voici donc arrivé pour nous le moment d'examiner et de peser les abus dont on accuse l'Église catholique, dans leur rapport avec le protestantisme. Quelques progrès qu'on eût faits déjà dans la voie de la réforme, elle était loin cependant d'être achevée, et il restait encore beaucoup à faire à l'apparition du protestantisme sur la scène du monde. Disons-le avec l'illustre Mœhler : il faut avouer que les abus qui restaient à extirper étaient encore bien nombreux et bien graves, puisqu'ils firent dévorer toutes les absurdités du protestantisme (1). Toutefois, ce serait

(1) Symbolique, t. iï, § xxxvn, p. 53-54 (lre édit.), dans le passage que voici : « Les catholiques n'ont point à redouter de semblables aveux (par rapport au relâchement de la discipline), et jamais ils ne les ont redoutés. Et comment révoquer en doute la profonde décadence du ministère, quand l'existence même du protestantisme en est une preuve invincible ? Non, jamais de telles monstruosités n'auraient vu le jour, jamais surtout elles n'auraient pu se répandre, si les conducteurs des peuples eussent été fidèles à leur mission. Certes elle dut être au comble l'ignorance de ces hommes qui trouvèrent admissible la doctrine des réformateurs. Apprenez donc, ô protestants, à T. 11. 31

à tort qu'on attribuerait aux abus de l'époque la cause principale de l'établissement et des progrès rapides du protestantisme en Europe, où, comme l'étincelle électrique, il fit sentir presque instantanément son influence, entraînant les uns dans son parti, excitant dans les autres un mouvement de sympathie. Non, ces abus ne furent que le prétexte ou l'occasion, tant de la formation que des développements que prit le protestantisme. Car un effet d'une portée immense doit avoir une cause qui lui soit proportionnée, et telle n'est pas certainement celle qu'on voudrait chercher dans les abus de ces temps-là. Guizot luimême en convient de bonne foi. Nous avons déjà cité quelques-unes de ses paroles, mais il va à notre propos d'en rapporter ici le passage tout entier : « Quand on a cherché, dit-il, quelles causes avaient déterminé ce grand événement, les adversaires de la Réforme l'ont imputée à des accidents, à des malheurs dans le cours de la civilisation... D'autres l'ont attribuée à l'ambition des souverains, à leur rivalité avec le pouvoir ecclésiastique, à l'avidité des nobles

mesurer la grandeur des abus que vous nous reprochez sur la grandeur de vos propres égarements. Voilà le terrain sur lequel les deux Eglises se rencontreront un jour et se donneront la main. Dans le sentiment de notre faute commune, nous devons nous écrier et les uns et les autres : Nous avons tous manqué, l'Eglise seule ne peut faillir ; nous avons tous péché, l'Eglise seule est pure de toute souillure. »

laïques, qui voulaient s'emparer des biens de l'Église... D'un autre côté, les partisans, les amis de la Réforme ont essayé de l'expliquer par le seul besoin de réformer, en effet, les abus existant dans l'Église; ils l'ont représentée comme un redressement des griefs religieux, comme une tentative conçue et exécutée clans le seul dessein de reconstituer une Église pure, l'Église primitive. Ni l'une ni l'autre de ces explications ne me paraît fondée. La seconde a plus de vérité que la première ; au moins elle est plus grande, plus en rapport avec l'étendue et l'importance de l'événement; cependant, je ne la crois pas exacte non plus. A mon avis, la Piéforme n'a été ni un accident, le résultat de quelque grand hasard, de quelque intérêt personnel, ni une simple vue d'amélioration religieuse, le fruit d'une utopie d'humanité et de vérité. Elle a eu une cause plus puissante que tout cela, et qui domine toutes les causes particulières » (1).

Que telle ne fût pas, en effet, l'intention réelle des soi-disant réformateurs, c'est ce qui résulte clairement, et de leur conduite personnelle, et des qualités de leurs premiers prosélytes, et, par -dessus tout, du fond de leur doctrine. Ne parlons pas, pour le moment, des deux premiers de ces points, dont nous aurons à nous occuper dans notre troisième

(1) Histoire générale de la Civilisation en Europe, Bruxelles, 1838, t. i, xiic leçon al., p. 325.

partie; bornons-nous au troisième que nous venons d'indiquer. Comment la pensée de réformer les abus aurait-elle pu être celle des coryphées du protestantisme, lorsque les doctrines qu'ils enseignaient tendaient à détruire et à rendre même impossible la nécessité ou l'utilité de la bonne vie ? De quoi peut servir à la piété chrétienne, à la régularité de la conduite, à l'exact accomplissement des devoirs moraux, le dogme du serf arbitre, ou de l'entière extinction de la liberté causée par le péché originel, au point de faire de l'homme une pure machine. De quoi peut y servir celui de l'inutilité des bonnes œuvres pour la justification ; ou bien encore celui de l'inamissibilité de la grâce, quelque péché, quelque fornication, quelque adultère, quelque homicide que l'on commette, pourvu que l'on conserve la foi selon Luther, ce qui a donné origine à ce fameux dicton : Péchez fortement, mais croyez plus fortement encore (1) , et ce qui a fait dire à ce même Luther que si, ayant la foi, on pouvait commettre un adultère, ce ne serait pas un péché (2); ou bien, comme l'enseignait Calvin, l'inamissibilité absolue de la grâce,

(1) Voici ce que Luther écrivait à Mélanch thon l'an 1551 : « Esto peccator, et pecca fortiter, sed fortins fide et gaude in Chrtsto... Peccandum est quamdiùhic sumus. »

(2) Voici d'autres paroles de ce même Luther, Disput., t. i, p. 523 : " Si in fide fieri posset ndulterium7 peccatum non rsset. "

ia foi ni par conséquent la grâce ne pouvant jamais se perdre, suivant cet autre docteur, dars les vrais croyants ? En quoi aurait pu favoriser la sainteté de la vie le dogme qui fait Dieu auteur du péché , ou bien celui d'après lequel les péchés ne sont plus imputables à quiconque a reçu le baptême, ou bien encore le dogme de l'impuissance où l'on serait d'observer les commandements de Dieu? Or, telle était cependant la doctrine des premiers réformateurs, comme nous le prouverons pièces en main, en temps et lieu. Que dirai-je de la réforme en fait de discipline, tandis qu'ils renversaient d'un seul coup le droit canonique tout entier? J'en abandonne le jugement à toute personne de bonne foi, à toute personne douée seulement de raison et de sens commun. Oh ! non, l'extirpation des abus n'est entrée pour rien dans la pensée des coryphées du protestantisme ; ou bien donc ils auraient ressemblé à ceux qui, pour éteindre un incendie, y jetteraient à la hâte un amas de combustibles.

Assignera-t-on, au moins, pour cause du protestantisme celle qu'en donne Guizot, lorsqu'il ajoute immédiatement à la suite du passage que nous avons cité : « Elle (la Réforme) a été un grand élan de l'esprit humain, un besoin nouveau de penser, de juger librement pour son compte, avec ses seules forces, des faits et des idées que, jusque-là, l'Europe recevait ou était tenue de recevoir des mains de l'auto-

rite. C'est une grande tentative d'affranchissement de la pensée humaine, et, pour appeler les choses par leur nom, une insurrection de l'esprit humain contre le pouvoir absolu dans l'ordre spirituel. Tel est, selon moi, le véritable caractère, le caractère général et dominant de la Réforme » (1). Ainsi donc, suivant Guizot, la Réforme ou le protestantisme devrait sa naissance au besoin qu'éprouvait et ressentait à cette époque la société, d'obtenir l'émancipation pleine et absolue de l'esprit humain du joug de l'autorité dans l'ordre religieux.

Or, nous ne saurions accepter cette manière de voir, ne fût-ce que parce que la raison qu'allègue Guizot est trop étroite et nullement proportionnée au résultat dont il s'agit, n'étant pas de nature à exercer la moindre influence sur le peuple des villes, ni surtout sur le bas peuple parmi lequel s'infiltra le protestantisme, et ne pouvant avoir influé tout au plus que sur les esprits en très petit nombre qui éprouvaient ou sentaient en eux-mêmes un pareil besoin. Et non-seulement le peuple des villes, mais les nobles et les princes eux-mêmes de cette époque ne peuvent pas avoir été déterminés par ce motif, auquel ils ne songeaient guère ou même pas du tout; et cependant ce furent eux qui, en Allemagne, se

(1) Histoire de la civilisation en Europe, xne leçon, p. 339, al. 328.

montrèrent les plus ardents à embrasser la Réforme. D'ailleurs, à l'époque dont nous parlons, le bon sens n'était pas tellement éteint dans la société, qu'on en fût venu à croire que l'esprit humain eût le droit de s'émanciper du joug de l'autorité dans l'ordre religieux, quand il était question d'une religion positive comme le christianisme, et à l'égard de laquelle toute émancipation de cette espèce est un non-sens. Car une religion positive divine doit être simplement reçue , et non pas être faite ou élaborée par la raison émancipée ou laissée à sa liberté. C'aurait donc été renoncer formellement au christianisme, faire acte d'apostasie, ce que ne voulaient ou ne prétendaient pas assurément les réformateurs.

Et, de fait, le protestantisme, tel du moins que le •conçurent ses auteurs à son origine, se donna pour une religion positive et dogmatisante avec son symbole, composé en partie des anciens dogmes de l'Église catholique, et en partie de dogmes nouveaux inventés et formulés par ses chefs. Il se montra même intolérant et souverainement exclusif, et malheur à celui qui aurait osé devant Luther toucher à quelqu'un de ses enseignements, et surtout les changer ou les contredire ! et il en eût été de même auprès de Zwingle ou de Calvin. Les longs démêlés que Luther •et ceux de son parti eurent à soutenir avec les sacramentaires et les anabaptistes en sont la preuve irréfutable ; les luttes entre Calvin et ses rivaux ne furent

ni moins acharnées ni moins inhumaines, et le supplice de Servet ne le démontre pas moins clairement. De son côté, Henri VIII faisait monter sur le même échafaud. pour y subir le dernier supplice, les catholiques et les protestants enchaînés ensemble.

Ces faits mêmes ne sont pas contredits par Guizot, qui , après avoir avoué que les deux principaux reproches faits à la Réforme étaient, d'une part, « la multiplicité des sectes, la licence prodigieuse des esprits, la destruction de toute autorité spirituelle, la dissolution de la société religieuse dans son ensemble » ; de l'autre, « la tyrannie, la persécution, » poursuit ainsi son discours : « Le parti réformé en était très embarrassé. Quand on lui imputait la multiplicité des sectes, au lieu de l'avouer, au lieu de soutenir la légitimité de leur libre développement, il anathématisait les sectes, il s'en désolait, il s'en excusait. Le taxait-on de persécution, il se défendait avec quelque embarras ; il alléguait la nécessité : il avait, disait-il. le droit de réprimer et de punir l'erreur, car il était en possession de la vérité ; sa croyance, ses institutions étaient seules légitimes ; si l'Église romaine n'avait pas le droit de punir les réformés, c'est qu'elle avait tort contre eux » (i). Cela veut dire que la Réforme a fait fa même chose que ce qu'ont fait de tout temps les crieurs de liberté, qui est de substituer une autorité

1 Ibid.. p. 348, al. 335.

nouvelle et bien plus pesante à l'autorité ancienne qu'on détruit. De sorte que , dans leur grande entreprise, les chefs de la Réforme substituèrent à la douce autorité de l'Église leur propre autorité dictatoriale, beaucoup plus exclusive et plus absolue, et cela au nom de la liberté d'examen. Et ainsi, c'est avec raison que notre auteur insiste sur ce point, que « la crise du xvT siècle n'était pas simplement réformatrice (mais qu') elle était essentiellement révolutionnaire » (1), encore qu'elle n'ait pas connu, ni bien compris ou accepté ses principes et ses effets (2) . Ce qui veut dire en bon français que la Réforme ne savait faire que de la révolte, et qu'elle offrait une contradiction continuelle entre la théorie et la pratique, entre le principe fondamental et son application. Si c'était un catholique qui eût écrit ces lignes, on aurait aussitôt crié à la calomnie ; c'est fort heureux ici que ce soit un protestant (3).

Mais comme les premiers réformateurs s'ap-

(1) Ibid., p. 342, al. 331.

(2) Ibid., p. 349.

(3] Frédéric II assignait avec plus de franchise les motifs suivants à la Réforme : « Si nous réduisons les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, nous verrons que c'a été pour l'Allemagne l'intérêt, pour l'Angleterre l'amour, et pour la France la nouveauté. »

Luther disait aussi : « Il y en a beaucoup qui sont de bons évangélistes, parce que les monastères ont encore des terres et des vases sacrés. » Matthesn's, xne Diss. sur Lidher.

puyaient sur le faux, de là vient que leur dogmatisme, en tant qu'il était le fruit de leur travail intellectuel, tomba bientôt en dissolution, et qu'il ne resta debout que le principe qu'ils avaient proclamé, et qui, après s'être développé peu à peu, a fini par produire vers la fin du dernier siècle et dans le siècle actuel tous les fruits qu'on devait naturellement en attendre, à savoir la négation du christianisme positif, et le panthéisme avec toutes les conséquences qui en découlent. Si néanmoins à son origine il a pris l'apparence d'une religion positive, d'une nouvelle autorité qui se substituait à la place de l'ancienne autorité ; s'il allait même jusqu'à proclamer en tête de son dogmatisme le principe tout opposé du nihilisme de la raison, il est donc évident qu'il n'a pas été, comme le voudrait Guizot, une grande tentative d'affranchissement de la pensée humaine, ni l'effet du besoin senti de l'émancipation dans F ordre spirituel du joug de l'autorité. Ce qui le prouve encore mieux, ce sont les ouvrages de polémique composés par les protestants des deux premiers siècles de la Réforme, et qui ne respirentrien moins que l'affranchissement de la raison du joug de l'autorité. On y voit percer partout cet esprit étroit et tracassier de la symbolique protestante ; ils ne dirigent jamais en haut leur vol, et leur pensée est constamment rampante. Enfin, je prierai le lecteur d'observer seulement ici que , bien loin que l'affranchissement de la pensée soit dû au protestantisme, ou

qu'il ait eu en vue la liberté de penser à l'époque de son établissement, il se trahit plutôt lui-même et tomba dès lors dans une contradiction flagrante, en prêchant tout à la fois la liberté d'examen, l'interprétation privée et libre pour chacun de la Bible par la raison individuelle, et la nullité absolue de la raison ; ce qui revient à dire une raison annihilée, ou, pour mieux dire, nulle, interprète souverain de la Bible et juge dans l'ordre spirituel. Belle trouvaille du protestantisme !

Je pourrais pousser plus loin l'analyse de ce qu'a écrit Guizot dans cette admirable leçon, et relever le reste des erreurs aussi graves que nombreuses dont elle fourmille ; mais comme cela m'entraînerait trop en dehors de mon sujet, je m'en tiendrai à ce que je viens de dire. Néanmoins, comme nos deux sujets se rapprochent, et que cet écrivain distingué touche aussi le mien , je dois relever une accusation qu'il dirige contre la règle de l'Église catholique, à laquelle il reproche d'être un obstacle au progrès, aux lettres et aux sciences. Cette accusation a été faite à l'Église plus d'une fois par les protestants. Guizot paraît l'admettre, en taxant les catholiques du xvie siècle d'inactivité et d'inertie, attitude restée toujours la même dans les États où n'a pas pénétré la Réforme, et principalement dans l'Espagne et dans l'Italie : accusation que je vois renouvelée avec encore plus de

confiance par les anglicans de nos jours (1) ; accusation enfin qu'accueillent et répètent imprudemment et avec une inconcevable légèreté des catholiques appartenant pour la plupart au parti libéral. Or, nous allons montrer, et par le droit et par le fait, combien cette accusation est injuste et contraire à la vérité, tant spéculative que pratique. Parlons d'abord de la théorie. La règle de foi de l'Église catholique, ou le principe d'autorité, a pour domaine exclusif, quant à la partie positive, les vérités de foi, et, quant à la négative, tout ce qui serait incompatible avec ces vérités ou qui y serait contraire. Et cela n'est-il pas nécessaire, n'est-il pas dans la nature de la chose même, puisqu'il s'agit de vérités révélées de Dieu et confiées à l'Église pour qu'elle en conserve fidèlement le dépôt et les transmette, dans toute leur intégrité et leur pureté, à la postérité même la plus reculée? Je défie tout homme doué de sens commun, pour peu qu'il ne soit ni athée ni incrédule, de nier la sagesse de la conduite de l'Église dans le soin qu'elle prend de conserver et de défendre un dépôt si précieux. Il faut donc ou nier l'origine divine de la révélation chrétienne, ou admettre l'obligation de la maintenir scrupuleusement dans sa parfaite intégrité,

(1) Voir IMewman, conférence deuxième de la traduction de J. Gondon, Paris, 1851, p 14 et 27. L'auteur y répond à cette objection avec autant d'esprit que de solidité, et sait même en tirer parti en faveur de la religion catholique.

avec le sens qu'elle a eu dès le principe dans la pensée de son divin auteur. Et par là môme, l'Église a toujours dû s'opposer, comme elle doit le faire encore aujourd'hui, à toute innovation qui pourrait l'amoindrir ou l'altérer (1).

Tout ce qui est de nature à n'éveiller en rien ce soin jaloux dont l'Église est occupée lui est dès lors indifférent, et est étranger à ses attributions. Aussi a-t-elle toujours laissé les esprits parfaitement libres de s'exercer et de se développer, de reculer indéfiniment les bornes des sciences et des arts, et d'avancer toujours dans la voie des découvertes de toute espèce, sans jamais y opposer le plus léger obstacle; et affirmer le contraire, c'est mentir et la calomnier. Le fait isolé, ou le procès célèbre de Galilée, qu'on voudrait toujours , à temps et à contre-temps , et même souvent sans le connaître, faire valoir au moins comme une exception, n'est pas même un fait exceptionnel, comme cela est démontré aujourd'hui aux yeux des vrais savants. Ce système, quant à la théo-

(1] C'est un fait singulier et digne de remarque, qu'en même temps que l'on fait un crime à l'Eglise du soin jaloux qu'elle montre pour la conservation du dépôt divin de la révélation, on loue les gouvernements de leur fermeté à maintenir leurs droits même les plus insignifiants, et à infliger des peines terribles contre quiconque voudrait y porter atteinte ou à protester du moins, quand ils ne peuvent faire davantage. Ce sont là les deux mesures, les deux poids différents avec lesquels le monde juge toujours et ses propres affaires et celles de l'Eglise.

rie, n'a jamais été l'objet d'aucune censure : l'ouvrage de Copernic, dédié à Paul III, en fournit la preuve (1). Le savant cardinal Nicolas de Cuse avait déjà longtemps auparavant devancé dans l'exposition de ce système Copernic lui-même (2). On ne songea à faire de la peine à Galilée que lorsqu'il en vint à soutenir son système comme thèse ou comme vrai en réalité. La raison en est évidente :

il) On sait que le système appelé aujourd'hui système de Copernic est d'une date antérieure à celui de Ptolémée. Ptolémée, qui fut l'auteur de ce dernier, vivait au IIe siècle de l'ère chrétienne, et était un astronome célèbre de l'école d'Alexandrie; l'autre système, au contraire, remonte à Pythagore, chef de l'école italique. Le système de Pythagore avait été développé par Philolaùs, comme le rapporte Plutarque, au livre 3 des Opinions des philosophes, ch. xm, p. 189, trad. d'Amyot, t. n C'est ce système qu'exposa Copernic l'an 1540, dans son ouvrage De orbium cœlestiinn revolufioniôus, ouvrage qu'il ne publia toutefois qu'en 1543 en le dédiant à Paul III, qui l'avait encouragé avec les autres astronomes et mathématiciens à s'occuper de la réforme du calendrier. Copernic fut d'abord professeur à Rome, au collège de la Sapience; puis il fut nommé chanoine par son oncle, l'évéque de Worms, dans la ville [de Frawenbourg.

(2) Nicolas de Cuse, qui fut depuis honoré de la pourpre romaine, fut le premier qui, se trouvant alors au concile de Bâle, signala la nécessité de réformer le calendrier. Dans son ouvrage De doctà ignorantiâ, dédié au cardinal Cesarini, plus connu sous le nom de cardinal Julien, il avait déjà exposé au long, c. 11 et 12, le système de l'immobilité du soleil et du mouvement de la terre, et cela dès l'an 1431, ou au plus tard 1438.

c'est qu'il fallait pour cela donner un autre sens que le sens obvie et naturel aux passages de l'Écriture qui semblaient dire le contraire, en même temps que, faute de développement suffisant des sciences physiques, encore alors dans leur enfance, ce grand homme était incapable de résoudre les difficultés tirées de ces sciences , qu'on faisait valoir contre lui. Depuis ce temps, le progrès des sciences est venu enfin , et presque de nos jours, dissiper ces difficultés et donner comme la contre-épreuve de ce système, resté jusque-là à l'état de probabilité. Dans cet état de choses, que devait faire l'Église? Elle devait laisser Galilée soutenir son système comme une hypothèse plus ou moins probable, et, avant d'abandonner le sens obvie et naturel que présentaient, ou pour mieux dire, que semblaient présenter les textes bibliques, attendre que les sciences physiques fussent assez perfectionnées ou eussent fait assez de progrès pour confirmer la vérité du système en question. Or, c'est là précisément ce que l'Église a fait dans sa prudence (1). Au reste, c'est aujourd'hui un fait

(1) Galilée, la première fois qu'il se rendit à Rome (ce fut en 1611), y fut accueilli comme en triomphe et reçu à l'Académie des Lincei, tout nouvellement fondée par le prince Cesi. Ce fut là que, dans son ouvrage Des taches du soleil, il publia son opinion du mouvement de la terre, ce qu'il fit encore plus explicitement dans sa lettre adressée au célèbre bénédictin Castelli en 1613. Il devint alors l'objet de contradictions violentes qui

historique bien prouvé, que Galilée fut traité à Rome avec tous les égards qui lui étaient dus, si bien qu'il

obligèrent Paul V à remettre son affaire au tribunal de l'inquisition. Pour lui laisser la liberté de soutenir son opinion, il aurait fallu abandonner le sens littéral de l'Ecriture dans tous les endroits où elle semblait lui être opposée. Or, c'est ce que ne pouvaient permettre les gardiens du sacré dépôt, tant que l'opinion à discuter n'était pas démontrée à la rigueur, et qu'elle laissait insolubles les difficultés puisées dans les sciences physiques. Or, au temps où vivait Galilée, l'état de la science n'était pas encore parvenu au point de résoudre les difficultés que soulevait contre lui le système de Copernic. On sait que ce ne fut qu'en 1645, c'est-à-dire après la mort de Galilée, que son disciple, l'évangéliste Torricelli, ayant observé que, tandis que l'eau infiltrée dans un tube vide y montait jusqu'à 32 pieds, le mercure ne pouvait s'y élever qu'à 28 pouces, eut l'heureuse pensée que ce n'était pas l'horreur du vide, comme on le disait communément, mais le poids de l'air atmosphérique qui faisait monter les liquides en raison inverse de leur pesanteur spécifique, et que le point d'élévation où s'arrêtait chaque liquide par une loi constante exprimait la force de la pression de l'air, ou de la colonne atmosphérique correspondante à ce point précis du globe. C'est à ce théorème démontré que nous devons le baromètre. Or, la pesanteur de l'air n'avait jamais jusque-là attiré l'attention des partisans du système dit de Copernic, soit anciens, soit nouveaux, comme Copernic, Kepler et Galilée lui-même. Et par là même la difficulté restait insoluble. Au surplus, du moment où les nouvelles découvertes ont mis à même de lever ces difficultés et d'autres semblables, la sainte Congrégation n'a plus prohibé l'enseignement du système de Copernic. On permit en 1744 aux éditeurs des œuvres de Galilée à Padoue de reproduire les Dialogues de cet auteur ; et en 1835, on a retranché de l'Index, à l'occasion de la nouvelle édition qu'on en a donnée à cette époque, les œuvres de Copernic,

s'est Jui-même loué de la conduite de ses juges (1).

Revenons à notre sujet. Non-seulement l'Église n'a

jamais apporté d'obstacles au progrès de l'esprit

les Dialogues de Galilée, l'ouvrage de Kepler, celui de Diedo Astunica sur Job, celui de Paul-Antoine Foscarini. De cjnnione Pythagorx et Copernici : cinq en tout.

Nous voyons par cet aperçu que l'Eglise, bien loin de se montrer hostile au progrès, a donné au contraire elle-même la première impulsion aux astronomes et aux mathématiciens pour la réforme du calendrier, et que c'est elle par conséquent qui a provoqué l'invention du système de Copernic, ou pour mieux dire le retour au système pythagoricien.

(1) Galilée n'a dû sa condamnation qu'à son entêtement et à l'imprudence qu'il eut de vouloir soutenir son opinion comme vérité démontrée, à une époque où l'état de la science ne permettait pas de le faire. Qu'il ait d'ailleurs été traité avec tous les égards dus à sa personne et à son âge, c'est ce qu'attestent ouvertement ses lettres publiées par Venturi dans l'histoire de sa vie, me partie, p. 179 et suiv. Voir aussi Tikaboschi, Storia délia letteratura italiana, Venise, 1796, t. vin, p. 161 et suiv. Tous les efforts de Libri pour prouver le contraire, dans le Journal des savants, septembre et octobre 1840 et avril 1841 , et dans la Revue des Deux-Mondes, juin 1841, ont été en pure perte. Voir la savante dissertation de Phillips, dans le journal de Munich, sur ce même sujet. Voir aussi Delambre, auteur assurément non suspect aux incrédules, dans son Histoire de r astronomie moderne, Paris, 1821, 1. 1, p. 637, 652, 661 et 666 ; Mgr Marin Marini, dans ses Memorie storio-critiche, article intitulé : Galileo e l'inquisizwne, Rome , 1850 ; L'université catholique, févr. 1847, p. 139 et suiv., etc.

Au surplus, la démonstration vraiment directe du mouvement

annuel de la terre n'a été trouvée qu'en 1728, par Bradley,et celle

de son mouvement diurne par Richer. Celle de la parallaxe des

étoiles fixes, dont l'ignorance servait de prétexte aux objections

humain; mais sa constitution même ou sa nature demande de plus qu'elle les favorise au plus haut degré. Car, comme il ne manque jamais d'esprits téméraires, qui tantôt s'en prennent à la vérité même de la révélation, tantôt lui reprochent l'absurdité de ses mystères; tantôt lui mettent en parallèle le paganisme avec sa riante mythologie, qui recouvre, disent-ils, des vérités profondes ; tantôt lui opposent l'islamisme avec sa séduisante simplicité, qui rappelle à leurs yeux les mœurs patriarchales ; tantôt s'imaginent trouver le christianisme dans les doctrines orientales de la Perse et de l'Inde; tantôt cherchent à se prévaloir des antiques monuments de l'Egypte; tantôt font une sorte de petite guerre à chacun de ses dogmes, et abusent dans ce dessein de l'histoire, de la critique,

des adversaires de Galilée , est le résultat des travaux les plus opiniâtres et des observations les plus rares faites dans le siècle actuel par Bessel , Henderson et Strue. La plus grande même de ces étoiles ( celle de x Centaure) ne prêtant pas à former un arc seulement d'une seconde de degré , sa parallaxe était introuvable jusque-là. Encore bien que les élans du génie de Galilée, sur cet article comme sur le reste, eussent aplani la voie aux modernes , ses démonstrations étaient encore bien loin de convaincre les esprits qui ne voulaient se rendre qu'à des preuves vraiment démonstratives. La question n;était pas encore mûre. Le système de Tycho-Bralié suffit pour faire voir combien la chose était incertaine à cette époque , puisqu'un esprit de cette force aima mieux l'adopter que de s'attacher soit à l'un, soit à l'autre des deux systèmes reçus. Bacon lui-même ne pouvait consentir à accepter le système de Copernic.

de l'archéologie, de la géographie, de l'astronomie, de la linguistique, de l'exégèse, de la métaphysique, de la dialectique, de la physique, de tous les secrets des arts, en un mot, de toutes les * branches du savoir humain, l'Église a dû de tout temps former, entretenir, encourager de tout son pouvoir des hommes capables de repousser par tous les moyens de la science et de l'érudition tous ces divers assauts, de donner la solution directe des difficultés objectées, et obligés par conséquent de cultiver avec le plus d'application possible toute espèce de sciences, d'arts et de belles-lettres. Son universalité même lui fait une nécessité de favoriser l'étude de toutes les langues modernes pour se mettre en relation avec les pays les plus éloignés, et étendre ses missions jusqu'aux peuplades sauvages les plus enfoncées dans les forêts. Son privilège de perpétuité fait qu'elle excite de même plusieurs de ses fils à s'instruire dans les langues anciennes, où se trouvent déposés les précieux documents de la tradition. La majesté de son culte est pour elle un motif de favoriser le perfectionnement de l'architecture, de la sculpture, cle la peinture, de la musique, de la poésie sacrée. L'esthétique dans les beaux-arts est comme la propriété exclusive du catholicisme, qui seul est complètement dirigé par le sentiment du beau. Tant que l'Église subsistera, et elle subsistera dans tous les siècles à venir, elle sera comme une source toujours vive, comme une mine toujours abon-

dante de savoir, et un puissant aiguillon pour faire progresser dans toutes leurs parties les sciences et les arts.

Si nous transportons ensuite cette théorie dans le champ de l'histoire, l'Église catholique s'offre alors à nos yeux sous les traits d'une mère féconde qui, depuis son établissement jusqu'à nous, n'a cessé de produire des grands hommes dont la célébrité vivra à jamais dans ses fastes, et à toutes les pages de ses annales. Et comme je l'ai déjà dit plus haut, il n'y a pas de société qu'on puisse comparer en particulier sous ce rapport à l'Église catholique. Les noms des Pantène, des Ammonius, des Clément d'Alexandrie, des Origène, à. continuer ainsi jusqu'à l'Ange de l'école, aux Bon aventure, aux Bossuet, aux Fénelon, aux Gerdil, aux Mœhler, aux Balmes de nos jours, en fournissent la démonstration sans réplique. A l'activité de l'Église catholique seule est due la conservation, l'entretien du sacré foyer de la science au moment où il allait s'éteindre dans le tumulte de l'invasion des Barbares, la conservation du savoir antique, et pour tout dire en un mot, tout ce qui peut donner à notre siècle une apparence de droit de s'appeler grand (1). Cela est si vrai, que ce qui fait en ce point

(1) C'est un fait notoire, avoué par les incrédules et les hérétiques eux-mêmes , que nous sommes redevables à la patience des moines de la conservation des manuscrits grecs et latins des anciens auteurs classiques. C'est, en effet, dans les biblio-

le mérite et la gloire du clergé catholique a été tourné contre lui en sujet de blâme par l'incrédulité, qui, dans le paroxysme de sa jalousie abjecte, s'en est venue lui reprocher jusqu'au monopole du savoir (1). Quoi ! à l'époque de la Réforme, l'inertie, l'ignorance, l'apathie intellectuelle, étaient, au dire de M. Guizot, le partage de l'Église catholique? Et l'élan du progrès, serait-ce donc au protestantisme que nous en serions redevables? Oh! non, bien avant le protestantisme l'impulsion était donnée ; tout était en action, tout était plein de vie dans la société européenne, avant que le nom fatal de réforme protestante se fît entendre. Le siècle de Léon X, devenu prover-

thèques des ordres religieux qu'on a pu trouver les ouvrages qui, depuis, ont été livrés à l'impression. On doit dire la même chose des monuments des arts qui ont été conservés. Voir l'écrit intitulé Du vandalisme et du catholicisme dans l'art, par le comte de Montalembert, 1 vol. in-8, Paris, 1841 ; Monuments de V histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, par le même, publiés par Ach. Boblet, Paris, 1841, 1 vol. in-folio.

(1) Ce n'est pas que la science n'ait été accessible de tout temps à toutes les classes de la société , puisqu'il n'y a pas eu de siècle dans l'histoire de l'Eglise où de savants laïques n'aient laissé de leurs écrits parvenir jusqu'à nous; mais c'est que les sciences n'étaient cultivées presque exclusivement que par le clergé, et particulièrement par les moines et par les ordres religieux. Outre l'ouv. de Mabillon, intit. De Stud. monast., les Anecdota de D. Martène , le Spicilegium de Cl. d'Achery , on peut consulter l'ouvrage plus récent de l'abbé Séverin Fabriani , Sopra l'immortale benefizio recato dagli ecclesiastici alla letterutura conservandoia net medio evo, lmola, 1837.

bial, ne donne-t-il pas à cette accusation un démenti solennel? Les chefs-d'œuvre des Raphaël, des Jules Romain, des Buonarotti, et tant d'ouvrages de littérature grecque, latine, italienne, de ce même siècle, ne sont-ils pas une preuve et une démonstration du contraire? Et même avant ce siècle célèbre à si juste titre, le poème du Dante, les chansons de Pétrarque, les histoires de Yillani, les contes de Boccace et mille auires productions littéraires ne sont-ils pas autant de monuments parlants de la vie intellectuelle répandue dans l'Italie avant qu'eût paru Luther? C'était un état d'inertie, un état stationnaire ; et cependant en Allemagne l'invention de l'imprimerie reproduisait les écrits qu'Érasme savait soustraire à l'oubli des bibliothèques ; et cependant en Italie Santé Pagnini composait son Trésor de la langue sainte, comme en Espagne le génie de l'immortel Ximenès menait à bien l'œuvre grandiose de sa Polyglotte. C'était un état d'inertie, un état stationnaire ; et cependant Vasco de Gama ouvrait une nouvelle route aux Indes, et Christophe Colomb découvrait un nouveau monde, et tout était en mouvement de conquêtes ou de commerce. 11 y avait ignorance dans le cierge ; et cependant les auteurs mêmes du protestantism s prenaient aux écoles catholiques cette teinture de b( lies-lettres et de sciences qu'ils employèrent plus tard à combattre l'Église. Non, non, je le répète, l'ignorance et l'inertie n'ont jamais été, pas plus qu'elles ne seront

jamais, le partage de l'Église catholique. Et s'il prenait fantaisie à quelqu'un de faire le tableau comparatif des écrivains et des artistes catholiques ou protestants à partir de l'époque de la Réforme, il y aurait à faire rougir ceux qui chercheraient à renouveler une aussi injuste accusation (1).

(1) Si le nombre des livres qui s'impriment dans un pays ou dans un royaume peut servir à prouver qu'il s'y trouve des lecteurs avides d'instruction , et que les lettres et les sciences y sont dans un état florissant , il suffira , pour donner à penser combien l'Italie était supérieure sous ce rapport aux autres peuples, antérieurement à la Réforme, de donner le tableau comparatif des livres publiés depuis le milieu du xv° siècle jusqu'au commencement du xvie. Et , pour que personne ne nous suspecte , nous prendrons nos données dans le protestant anglican Rallam. «Les livres, écrit cet auteur, imprimés à Florence jusqu'en 1500 s'élèvent à 300 , à Milan à 629, à Bologne à 298, à Rome à 925, à Venise à 2,835. Au moins cinquante autres villes d'Italie avaient des imprimeries dès le XVe siècle. A Paris , les livres imprimés à la même époque ne s'élevaient pas à plus de 751 ; à Cologne on n'en comptait que 530, à Nuremberg 382, à Leipsick 351, à Bâle 320, à Louvain 116, à Mayence 134, à Deventer 169. En Angleterre, le nombre total des livres imprimés dans le même espace de temps ne dépassait pas 141 , dont 130 imprimés à Londres et à Westminster, 7 à Oxford, et 4 à Saint- Alban. » Ainsi l'Italie, à cette époque, était supérieure à toutes les autres nations du monde. Voir Edimburq Review , oct. 1840.

Cobbett, autre anglican, continue le même tableau comparatif sous un autre point de vue. En recueillant dans les dictionnaires historiques les noms des hommes illustres dans les sciences et dans les arts qui ont fleuri au xvie et au xvir' siècle en Angleterre, en Italie et en France, il trouva que FAn*

Mais si, par ce mot activité, M. Guizot entend cette agitation inquiète, turbulente, incapable de repos, qui bouleverse les gouvernements, et en intervertit les formes politiques, comme il semblerait d'après i'ensembie de son discours que ce serait sa pensée, dans ce sens, nous l'accordons sans peine, une activité de ce genre manque à l'Église catholique, qui a pour mission de procurer surtout le bien des âmes, leur salut éternel, et de défendre les intérêts du ciel par tous les moyens que Dieu a mis à sa disposition, et non de prendre une part active dans les agitations du monde politique (1). Au reste, que le catholicisme

gleterre, éclairée des rayons de la Réforme, a produit 157 de ces noms illustres, la superstitieuse Italie 164, et que la France, ensevelie dans les ténèbres, en a donné 576. Voir Cobbett, History of the protestant reformation, t. i, lettre 1.

(1) Voir l'ouvrage de M. Roisselet de Sauclières intitulé Coup d'œil sur l 'histoire du calvinisme en France, de la page 70 à la page 90, et de 102 à 126, où il prouve , par toute sorte de documents , que le caractère distinctif des hérétiques, c'est de causer les révolutions politiques, depuis Wicleff, qui fut le premier à enseigner le communisme, jusqu'à nos jours, tant en Angleterre qu'en France , en Allemagne et partout ailleurs où les sectes ont prévalu. Confirmons cette vérité par le mot de Chateaubriand : •• La haine de la religion est le caractère distinctif de ceux qui méditent notre ruine , et je ne crains pas d'annoncer que le souhait du philosophe Diderot s'accomplira >• [De la Monarchie selon la Charte, p. 112-113). Le vœu ou plutôt le désir de Diderot était : Que le dernier des rois fût étranglé avec (es boyau? du dernier des prêtres.

ait influé, bien que indirectement, sur la civilisation nième, mieux que ne l'a fait le protestantisme, c'est le sujet qu'a développé si excellemment cet illustre Balmès, que la mort a enlevé trop tôt, hélas ! et dans la force de l'âge, à la religion, à la philosophie, et à la gloire du clergé espagnol.

Mais quelle sera donc la véritable cause de l'établissement de la Réforme et de ses progrès, si ce ne sont ni les abus, ni le besoin de secouer le joug de l'autorité, ni les obstacles opposés par l'Église romaine au progrès des sciences? Pour moi, je pense, avec l'immortel auteur que je viens de nommer, qu'il ne faut pas donner au protestantisme cette importance que voudraient lui attribuer quelques-uns, tandis qu'il n'est, en résumé, que la répétition de ce qui s'est fait tant d'autres fois dans les siècles antérieurs : une innovation comme toutes les autres, secondée par le concours des circonstances et par la disposition particulière où se trouvaient à cette époque les esprits en Europe. Car les novateurs euxmêmes ni ne voyaient ni ne prétendaient donner à leur révolte l'immense portée qu'elle a eue par le fait : ce n'était point en eux l'exécution d'un grand dessein conçu d'avance ; la suite des événements a pu seule lui attacher l'importance qu'elle a dans l'histoire... Les abus, les griefs, la cupidité des princes, la spoliation des églises, l'abolition du célibat ecclésiastique et d'autres semblables causes ne

furent que des causes subordonnées et partielles, ou des prétextes pour l'embrasser. La haine de Rome et de la papauté, si violente, si furieuse dans les premiers réformateurs, s'explique suffisamment par la solidité et l'immobilité du rocher contre lequel ils venaient se heurter comme contre un écueil, et contre lequel se brisait l'orgueil de leurs flots tumultueux et menaçants (1). Et ils le savaient bien, et même ils le pressentaient et en avaient la conscience. En effet, nous avons l'exemple d'une propagation aussi rapide, et qui s'étendit même à plus de pays que celle du protestantisme, dans l'arianisme, puisqu'en peu de temps cette dernière hérésie envahit presque tout l'Orient et l'Occident soumis à l'empire, et que bientôt elle fut embrassée par les tribus nomades venues du Nord, qui débordèrent sur les provinces. Nous pourrions dire la même chose du monophysisme et du nestorianisme, qui encore aujourd'hui occupent une si grande partie de la Syrie, de l'Egypte, de la Perse, de la Ghaldée, tant au-delà qu'en deçà de l'Euphrate. Et cependant il se trouvait un moindre concours de circonstances pour faire accepter ces hérésies à l'époque de leur établissement qu'il n'y en avait pour le protestantisme. Il s'agissait, en outre, de ques-

(1) Balmes, Le protestantisme comparé avec le catholicisme, 1. 1, c. 2, Causes du protestantisme.

tions moins à la portée du peuple, et moins propres à flatter la liberté de conscience et le dérèglement des mœurs, moins favorables, en un mot, à cet esprit d'indépendance et d'autonomie devenu, pour ainsi dire, notre nature, depuis que l'homme s'est laissé dire: Eritis sicut dii (1). Qu'y a-t-il donc d'étonnant, si le protestantisme a gagné tout-à-coup et s'est partout répandu avec la rapidité de l'incendie? Il suffit d'une légère connaissance de l'homme, des penchants du cœur humain dans des conjonctures ou des conditions données, de son irréflexion et de sa témérité dans certains moments de délire général , pour en trouver sans peine la raison. Plus tard, les circonstances n'étant plus les mêmes et ayant donné lieu à la réflexion, l'incendie s'arrêta; une réaction commença à s'opérer, et l'Église répara bientôt, et dès le milieu du xviic. siècle, plus de la moitié des pertes qu'elle avait essuyées dans le xvic siècle. A partir de la mort de Luther (2), le nombre des catholiques s'est accru de plus de trente-cinq millions, tandis que le protestantisme est tombé dans le discrédit de toutes parts. Malgré les efforts réunis et le concours général des sectes pour prévenir sa chute,

(1) « Vous serez comme des dieux. » [Genèse, c. m, 5.)

(2) Nous donnerons les preuves authentiques de tout ce que nous affirmons ici, dans notre troisième partie, où nous aurons à nous occuper d'une manière spéciale de l'état actuel de l'Eglise catholique.

malgré l'appui des princes et des gouvernements pour le relever, il va toujours baissant, s' affaiblissant de plus en plus. Par contre , le catholicisme grandit tous les jours : l'Église, sur tous les points du globe, recueille çà et là ces brebis, ces agneaux dispersés, et, le cœur bondissant de joie, les reporte dans le bercail que préside et gouverne un seul et même pasteur, grâce à l'avantage qu'elle a de n'avoir pas pour soutien des appuis terrestres, comme les sectes séparées d'elle.

Il me reste, pour remplir mon cadre, à examiner les abus objectés dans leur rapport avec la règle de foi. A cet effet, je suppose pour l'instant, j'accorde même que les abus ou les dérèglements aient été tels dans l'Église à l'époque de la Réforme qu'ils ont été grossis par les protestants, qu'ils aient été même plus grands en énormité comme en nombre; et dans cette hypothèse, je demande à tout homme sincère et réfléchi : ces abus pouvaient-ils préjudicier le moins du monde à la règle de foi ? Qui pourra l'affirmer? Je ne pense pas qu'il y en ait un seul qui le pense sérieusement. Car l'abus, pris dans sa signification la plus générale, n'est au fond, comme nous l'avons dit, que le mauvais usage d'une chose bonne en soi ou du moins indifférente, ou bien la transgression d'une loi. Mais que fait un désordre, le mauvais usage d'une chose, la transgression d'une loi, fûtelle le crime du plus grand nombre et même de tous

si l'on veut, à l'inflexible rigidité de la règle des croyances et des actions par rapport aux vérités révélées de Dieu et aux devoirs qu'il a imposés à F homme?

S'écarter de la règle du droit, ou transgresser une loi, c'est, il est vrai, se nuire à soi-même ; mais la règle ou la loi n'en reste pas moins ce qu'elle est. Tout au plus la loi ou la règle, mise en regard avec sa transgression, ou avec la conduite dépravée de celui qui fait profession de l'observer et de la suivre, fait ressortir davantage la contradiction qu'il y a en lui entre ses principes et sa mauvaise vie : il n'en paraît que plus pervers, plus criminel, mais la loi n'en perd rien de son équité, ni la règle de sa rectitude. Imputer à la règle elle-même le dérèglement de celui qui vit mal, ou même le dérèglement du grand nombre, ou même , si la chose était possible , celui de tous, c'est extravaguer, c'est déraisonner, c'est tomber dans le délire. La règle ne peut avoir à répondre que de ce qui émane d'elle-même, ou qui s'en déduit par un procédé logique. Si donc, quand on vient à remarquer un manquement, un désordre, un mal moral, quel qu'il soit, qui se montre dans une société, on peut, en remontant d'un principe à un autre, comme de degré en degré, parvenir à faire voir que ce désordre, ce mal ou ce défaut, a pour cause primitive la règle ou la loi elle-même ; on est pour lors en droit de lui rapporter ce désordre ou ce défaut,

comme un corollaire au théorème dont il découle, ou une conséquence à son principe. Mais si, par le même procédé, on vient à trouver que la règle ou la loi, bien loin d'autoriser ce désordre, le réprouve et le condamne , le seul parti à prendre dans ce dernier cas c'est de rendre hommage à la règle, et de laisser au délinquant toute la responsabilité de sa transgression. Y a-t-il , de grâce , quelque vice à reprendre dans cette méthode de raisonner? Si, lorsque Manassé ou d'autres rois de Juda impies et corrompus comme ce prince s'abandonnaient à la plus honteuse idolâtrie, et entraînaient dans leur perversion une si grande partie du peuple, à qui les livres saints reprochent en conséquence le meurtre des prophètes, l'oppression des veuves et des orphelins, les adultères et tant d'autres actions abominables, les Samaritains, témoins de cette perversité, en avaient conclu que la religion de leurs rivaux n'était donc pas la vraie, ce raisonnement, cette conclusion de leur part eût-elle été légitime? Qui n'eût été en droit alors de les appeler de très mauvais raisonneurs , puisque c'eût été attribuer à la religion ou à la loi ce qui n'était l'effet que de la malice ou de la lâcheté du roi et du peuple prévaricateurs, qui n'étaient mauvais que parce qu'ils faisaient le contraire de ce que leur prescrivait leur loi ou leur religion ?

Eh bien , qui croirait que ce soit là le raisonne-

ment que les protestants ont fait de tout temps et qu'ils font encore aujourd'hui, imités en ce point par les vils apostats qui de fois à autre abandonnent l'Église catholique pour grossir les rangs du protestantisme ? Il y avait dans l'Église romaine, à l'époque de la Réforme , beaucoup d'abus : donc l'Église romaine ou l'Église catholique n'est pas la vraie Église, et la religion qu'on y professe n'est pas la vraie religion ; il faut rejeter son symbole , secouer le joug de son autorité, changer sa règle de foi. Pour tirer logiquement cette conclusion, il faudrait prouver que ces abus auraient été justifiés par la religion catholique, par la règle catholique, par l'Église romaine, et que par conséquent c'était à elle qu'il fallait les imputer. Mais si au contraire ils sont forcés d'avouer que cette religion les condamne, il faut alors prendre pour conclusion tout le contre-pied de la leur. Voici donc comment ils devraient raisonner : L'Église catholique réprouve et condamne tous ces abus; donc il faut conclure qu'elle est vraiment sainte, qu'elle est la vraie religion de Jésus-Christ. C'est de cette manière qu'ils se montreraient de sévères logiciens ou de bons raisonneurs. Qu'ils me montrent un seul de tous ces abus qu'ils nous reprochent sanctionné et approuvé par l'Église catholique, et qui ne soit pas plutôt réprouvé ouvertement et hautement par elle. Mais comme ils n'y parviendront

jamais, je serai toujours en droit de les appeler de sots raisonneurs.

Si c'est là sottement raisonner, que devrons-nous dire de ces misérables apostats , qui allèguent pour prétexte de leur apostasie, ou un tort qu'on aurait eu à leur égard, ou un scandale qui les aurait frappés, ou quelque autre sujet semblable? Voici la manière dont ils raisonnent : Dans l'Église romaine s'exerce la tyrannie de l'inquisition ; donc il est faux que Jésus-Christ soit réellement présent dans l' Eucharistie. Tel prêtre y abuse de la confession ; donc l'obligation de se confesser ne vient pas de Jésus- Christ. Il m'y a été fait un affront , une injustice ; donc Jésus -Christ n'a plus institué sept sacrements. Peut-on concevoir une plus grande extravagance, une sottise plus marquée? Tant il est vrai, hélas ! que l'homme passionné est rarement d'accord avec la droite raison. Si la passion vous possède, il fera nuit pour vous en plein midi. Dieu dans la profondeur de ses jugements permet alors qu'on s'aveugle , et qu'on 's'obstine à nier des vérités plus claires que le soleil.

Que dire encore d'une autre manière de raisonner fort commune parmi les protestants, et que j'ai entendu plus d'une fois répéter en Angleterre ? Pour inspirer au peuple crédule plus d'éloignement à l'égard de la religion catholique, les ministres ont

recours à l'argument que voici : Les catholiques en tout pays négligent les pratiques de leur religion, sont immoraux, déréglés, vicieux, surtout en Italie et en Espagne, où au dérèglement des mœurs ils ajoutent encore la superstition. En disant cela, ils font le rapprochement tacite de la probité et de la régularité beaucoup plus édifiantes des peuples protestants. Ils répètent au besoin le mot devenu populaire de la baronne de Staël, qu'il y a à Rome beaucoup de dévotion et peu de moralité, tandis que chez les protestants il y a beaucoup de moralité et peu de dévotion. Ils s'imaginent avoir avec cela donné la preuve apodictique et sans réplique de la supériorité du protestantisme sur le catholicisme. Le peuple, qui sera toujours enfant et ne voit les choses qu'à la superficie, se laisse prendre à l'hameçon. Et cependant tout ce travail d'esprit n'est qu'un misérable sophisme. Ce raisonnement suppose que la vérité et la sainteté de la religion en général, et de la règle de foi en particulier, dépendent de la manière dont peuvent l'observer ceux qui la professent, de sorte qu'elle cesse d'être vraie, dès qu'elle cesse d'être parfaitement et exactement observée : conséquence que personne ne voudra accorder. Et cependant , qu'on renonce à faire cette supposition, le raisonnement des ministres s'en ira en fumée. C'est donc abuser de la simplicité et de la crédulité du peuple, que de recourir h un tel paralogisme. Si quelque uléma musulman, ou quel-

que joghi du Thibet ou de la Chine, ou quelque bonze du Japon raisonnait ainsi contre le christianisme en général , comme il peut se faire absolument parlant que le régime de vie de ces peuples soit en apparence plus régulier que celui de certains peuples chrétiens, y compris les protestants, il faudrait donc en inférer que l'islamisme, le bouddhisme, le paganisme, seraient la vraie religion, et auraient l'avantage sur le christianisme? Et c'est pourtant ainsi que raisonnent les ministres protestants contre le catholicisme.

Mais est-il vrai, dans l'ordre des faits, que les protestants soient en général plus vertueux, plus probes, plus moraux que les catholiques? C'est ici le problème à résoudre. Je déclare avant tout que ce n'est pas mon intention de médire des protestants : la médisance est un vice abominable, quel que soit l'individu qui en soit l'objet: je la déteste donc (1).

(1) Ce vice de la médisance, des calomnies à l'égard du catholicisme, nous pouvons le dire en toute sincérité et sans crainte d'être démenti, est le vice propre des hétérodoxes de tous les temps, mais surtout des protestants en général et des anglicans en particulier. Les protestants n'auront qu'à rayer du Décalogue le huitième commandement : Tu ne porteras point faux témoignage contre ion prochain. La raison, c'est que le faux témoignage est pour le protestantisme son moyen de propagation , et sans lequel jamais il n'aurait réussi auprès des peuples. Et, comme il est dans la nature des choses qu'un être se conserve par le principe qui lui a donné l'existence , de là

J'ajoute de plus que j'ai connu beaucoup de protestants d'une moralité et d'une probité exemplaires, et je ne pourrais sans contredire la vérité refuser de rendre ce témoignage du peuple anglais, en qui j'ai reconnu en général un fonds religieux, et quant à l'extérieur, une conduite régulière. Je dois donc présumer qu'il peut en être de même en plusieurs contrées de l'Allemagne et des États-Unis, etc. Voilà ce qu'il y a de vrai. Mais à Dieu ne plaise que j'accorde jamais pour cela que les protestants soient meilleurs que les catholiques pris aussi dans leur généralité, bien que je ne dissimule pas les graves désordres qui régnent dans quelques contrées où l'on fait profession du catholicisme. Je les connais, et je les déplore. Voilà encore ce qu'il y a de vrai.

vient que les vieux contes , les fables , les calomnies inventées dès le berceau de la Réforme ont passé sans difficulté des pères, aux enfants, sans que jamais, ou presque jamais, personne se donne la peine d'en discuter l'origine ou la fausseté. Le protestant, quia en horreur la tradition, vit lui-même de tradition, et il ne pourrait subsister sans cela ; mais la tradition qui le fait vivre est celle que Jésus-Christ a réprouvée dans les pharisiens, qui le firent mettre à mort, parce qu'il la condamnait. Le peuple le plus crédule en fait de calomnies contre les catholiques est peut-être le peuple anglican, et nous en donnerons en son lieu d'abondantes preuves. On peut lire là-dessus, en attendant, les dernières conférences de Newman prêchées à l'Oratoire de Londres , en 1851 , qui toutes roulent sur ce sujet. Voir Lectures on the présent position of catholics in England; Londres, 1851.

Je vais donner quelques raisons succinctes de mon refus d'accorder aux protestants une supériorité de cegenre sur les catholiques. Voici la première : c'est que, sauf les honorables exceptions qu'on doit toujours faire en ces sortes de sujets, la probité et l'honnêteté de mœurs tant vantées dans les peuples qui professent le protestantisme sont une probité et une honnêteté de mœurs plutôt politiques et extérieures qu'intérieures et religieuses. C'est un vernis et comme un habit de dessus, qu'on revêt dans un but politique, et pour parler sans figure , une probité purement relative, du genre de celle des païens, qui se vantaient, au rapport de saint Augustin (1), de surpasser les chrétien^ par cet endroit : « Benè vivimus, » disaientils. J'ai dit probité extérieure et politique, c'est-àdire qui dépend en grande partie de la constitution et des lois d'un gouvernement sagement constitué, et de plus, du caractère des peuples (2). Celui qui s'é-

(1) Tract. 45 hiJoann., n. 2.

(2) Il n'y a qu'à lire, à ce propos, une belle relation des mœurs des presbytériens d'Ecosse, qui surpassent en superstition, pour l'observation des fêtes , les scribes et les pharisiens mêmes de l'Evangile, qui reprochaient au Sauveur, comme une profanation du sabbat, laguérison des malades. Malheur à qui tiendrait sa boutique ouverte un jour de fête ! Malheur à qui ferait seulement ces jours-là une partie de jeu , comme de dames ou d'échecs ! Mais quoi ! ils tiennent ouvertes en même temps les maisons de prostitution , et ils ne craignent pas de ruiner des familles entières par des banqueroutes frauduleuses. On peut

carterait des usages et des coutumes universellement reçues se couvrirait d'infamie ; et de là le frein de l'honnêteté publique, qui retient chacun et l'empêche de s'en écarter. J'ai dit probité purement relative, ou qui consiste, par exemple, à ne pas prendre le bien d' autrui, à ne pas faire tort à son prochain dans sa personne, et autres choses semblables, mais qui avec cela se permet bien des choses contraires à la pudeur ; et telle est sur ce point la corruption qui a envahi les masses du peuple anglais, qu'il n'est pas rare de voir les feuilles publiques de ce pays donner l'adresse des mauvais lieux , et des personnes qui exercent cet infâme métier. C'est pourquoi on s'est occupé au parlement des moyens à employer pour opposer une digue quelconque à l'immoralité publique. Tous les soirs, lorsque le jour vient à tomber, les personnes honnêtes qui ont à sortir dans les rues de Londres, d'Edimbourg et d'autres villes, n'ont pas peu de peine à se garantir des assauts qui mettraient en péril leur vertu (1).

lire cet article dans l'Univers, 18 décembre 1852. Telles sont la probité et la piété si vantées des protestants. La ville d'Edimbourg est renommée pour la grande consommation de liqueurs qui s'y fait les jours de fêtes.

(1) Ce qu'on dit ici de l'impudicité doit se dire aussi des autres vices qui tiennent à la personne. 11 n'y a pas longtemps qu'on a publié dans les journaux qu'on a arrêté , dans le courant de 1851 , jusqu'à 12,000 ivrognes dans les rues de Londres. Mais ce qui lève tout doute sur la moralité comparative des protes-

La seconde raison, c'est que l'observation que nous venons de faire par rapport à quelques populations

tants anglicans et des catholiques, ce sont les chiffres empruntés à la statistique, que sir H. Lambert a mise sous les yeux de la Société royale d'Edimbourg en 1851 , des délits commis en France et en Angleterre. Il en résulte :

1° Que l'homicide est au moins quatre fois plus fréquent dans les îles britanniques qu'en France, même à une époque où celleci est en révolution ;

2tf Que l'assassinat y est au moins deux fois plus fréquent ;

3° Que le vol y est six ou sept fois plus multiplié ;

4<> Que l'incendie y est un peu plus rare ;

5° Que les vols prouvés devant les cours d'assises et les tribunaux de police correctionnelle y sont quatre fois plus nombreux, quand on considère la population d'une manière absolue, et au moins cinq fois, si l'on tient compte, comme cela doit être, de la différence de population entre les deux pays ;

6° Qu'il y a neuf fois autant d'individus condamnés dans le royaume-uni de la Grande-Bretagne qu'il peut y en avoir en France , eu égard à la différence de population ;

7° Que les exécutions sont trois fois plus nombreuses en Angleterre qu'elles ne le sont en France, eu égard toujours à la population.

Et cependant , le point de comparaison est ici la France , pays en révolution depuis plus de soixante ans. On voit par là combien il y aurait plus de moralité, toutes circonstances égales, dans un nays catholique que dans un pays protestant, et par là même combien il y a d'impudeur de la part des incrédules et des fauteurs du protestantisme à mettre , sous ce rapport, les protestants au-dessus des catholiques. Voir La Civiltà cattolica, fasc. XXVii; 1851, p. 384.

Les détails de la statistique absolue des pays catholiques et protestants se trouvent dans le Catholic Standard, décembre 1849. On y lit qu'à Londres on peut compter 12,000 enfants

protestantes, sur lesquelles influe, quoiqu'à divers degrés, un concours de circonstances favorables à leur moralité, ne doit pas s'étendre par analogie à toutes les autres. Car c'est un fait notoire, que certains pays protestants sont comparativement plus démoralisés que les pays catholiques. Les observateurs les moins suspects, et ceux-là mêmes qui s'extasient sur la probité des protestants, mettent à bon droit au plus haut degré de l'échelle de la démoralisation la Norwége et la Suède, royaumes tout protestants, comme tout le monde le sait; et entre les grandes métropoles , ils donnent la première place sous le même rapport à la ville de Londres, la seconde à Berlin, la troisième à Paris, etc. On ne doit donc pas dire, parmi les protestants , mais, dans quelques pays protestants il y a plus de moralité que dans quelques pays catholiques.

Une troisième raison, c'est que ce tableau comparatif, pour être juste et exact, devrait être établi non entre pays catholiques et pays protestants, attendu

régulièrement instruits au crime , pour première éducation ; 30,000 voleurs, 6,000 receleurs d'objets dérobés, 23,000 personne adonnées à l'ivrognerie , 50,090 buveurs habituels de liqueurs fortes , 150,000 individus des deux sexes vivant dans un état public d'immoralité, sans entrer encore dans l'intérieur des familles. Et on voudrait nous donner la nation anglaise pour modèle de probité ! Et qui est-ce qui voudrait nous faire admettre cette contre-vérité? Des Italiens, et des italianissimes, 'comme ils s'appellent.

les différences de nationalité dont nous avons fait voir qu'il fallait tenir compte, mais entre protestants et catholiques du même pays et sous le même gouvernement (1). En faisant ce rapprochement, on verrait

(1) Le docteur Forbes, médecin de la reine d'Angleterre, a publié, en 1853, les observations faites par lui en Irlande dans le courant de l'automne 1852, et, tout protestant qu'il est, il confesse ingénument que, en fait de moralité, l'Irlande surpasse de beaucoup l'Angleterre. Il en cite pour exemples les maisons d'asile ou workhouses des pauvres, et il fait la comparaison du nombre des enfants pauvres tant légitimes qu'illégitimes.

En Angleterre, sur 154,886 enfants recueillis dans les workhouses, il a compté 62,066 enfants illégitimes; en Irlande, sur 607,868 enfants pauvres, 16,677 seulement étaient illégitimes : c'est-à-dire que, dans les maisons d'asile d'Angleterre, plus du tiers se compose d'enfants illégitimes, tandis que, dans celles d'Irlande, les enfants illégitimes n'en font que le seizième à peu près. C'est donc un fait bien manifeste, ajoute notre observateur, que l'incontinence est bien plus répandue parmi les pauvres d'Angleterre que parmi ceux d'Irlande.

Le Dr Forbes a voulu aussi, dans l'Irlande même, faire l'état comparatif de ses quatre provinces de Connaught, de Munster, de Leinster et d'Ulster. Sur le rapport officiel qui lui a été remis de l'état des workhouses des quatre provinces à un jour donné, savoir au 27 novembre 1852, il a trouvé que « la proportion des enfants illégitimes coïncide presque exactement dans les quatre provinces avec la proportion relative des deux religions, » le nombre des enfants illégitimes se trouvant considérable là où il y a beaucoup de protestants, et moindre à proportion là où il y en a moins. Dans le Connaught, où les protestants ne font que le sixième de la population, les enfants illégitimes sont comme 1 est à 23 ; dans l'Ulster, au contraire,

d'un coup d'œil la supériorité des catholiques sur les protestants de tout pays, à part les exceptions individuelles (.1).

Une quatrième raison, c'est que, si Ton a si grand soin de relever les désordres des catholiques, ce n'est pas que ces derniers, à parler en général, soient pires que les protestants ; mais c'est que le contraste est plus frappant entre leur conduite pratique et la sainteté ou la perfection de la religion et de la règle qu'ils professent, comme dans un tableau les ombres font ressortir les couleurs, et réciproquement. Quant au protestant, s'il commet un désordre, il n'y a point à s'en étonner , puisque les principes mêmes qui lui servent de boussole le portent de leur nature à la licence et à l'immoralité, ainsi que nous l'avons fait voir. Joignez à cela, que d'ordinaire, ceux qui établissent ce parallèle entre les mœurs corrompues des catholiques et celles des protestants, ou sont euxmêmes protestants, et par conséquent parties intéres-

où les protestants composent plus de la moitié de la population, les enfants illégitimes sont comme 1 est à 7. Voir le Tablet, 4 juin 1853.

(1) On peut lire sur ce sujet l'ouvrage de M. Moore Capes, Quatre années d'expérience de la religion catholique, trad. de l'anglais, Paris, 1851, § n, Morale catholique, où l'auteur expose avec candeur ses préjugés d'anglican contre la religion catholique, qui lui étaient communs avec ses coreligionnaires, puis la manière dont il s'en est désabusé en se faisant catholique.

sées, ou ne sont catholiques que de nom, n'accomplissant aucun de leurs devoirs religieux, et par conséquent ennemis quelquefois plus acerbes et plus furieux de l'Église catholique que les protestants euxmêmes, comme la plupart de nos soi-disant italianissimes du jour, qui semblent avoir pris à tâche de prouver par leur manière de vivre la vérité de ce qu'ils affirment, puisqu'en même temps qu'ils se montrent ennemis du culte et des pratiques religieuses, ils sont rompus à toute sorte de débauches (1).

(1) Ce qui peut servir à confirmer ce que nous avons dit de la comparaison à faire entre les catholiques et les protestants du même pays ou du même gouvernement pour faire une juste appréciation de la moralité proportionnelle des uns et des autres, c'est la statistique des délits commis une même année dans la seule ville anglicane de Londres d'une part, et l'Irlande tout entière catholique de l'autre. Cette statistique nous est fournie par les Revenue Returns (comptes-rendus), part, xix, de l'année 1849, publiés dans un acte officiel. En voici le résumé :

Page 1