JOAN. XXI
peu d'instants avant sa terrible agonie : Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler tous, comme on crible le froment ; mais fai prié pour vous en particulier, afin que votre foi ne défaille point : lors donc que vous aurez été converti, ayez soin d' affermir vos frères (1). Je ne veux pas me servir de ce texte pour toucher en rien la question de l'infaillibilité des successeurs de Pierre, ce qui serait changer de sujet ; mais seulement prouver davantage l'office confié à Pierre d'enseigner, d'affermir et de confirmer dans la foi ses frères, c'est-à-dire ceux qui se trouvaient déjà dans le sein de l'Église.
Voici ce qui résume à merveille tout ce que nous venons de dire de l'office ou de la mission confiée aux apôtres par leur divin maître ; ce sont les paroles qu'il leur adressa après sa résurrection : Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie (2); paroles par lesquelles il leur faisait part de la même autorité qu'il avait exercée lui-même en annonçant aux hommes sa céleste doctrine : autorité absolument nécessaire pour le maintien de la vraie foi, et sans laquelle on l'espérerait vainement. En voilà, je crois, assez pour ce qui regarde la première classe des textes bibliques ayant pour objet la mission conférée par Jésus-Christ à ses apôtres.
(1) (Luc. xxu, 31-32.
(2) Joan. XX, 21.
La seconde classe est celle que nous offrent les passages où il s'agit directement de l'Église, et que nous trouvons non-seulement dans l'Évangile, mais aussi dans les épîtres des apôtres, et plus particulièrement dans celles de saint Paul. Notre Seigneur affirme, dans saint Mathieu, que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise, quand une fois elle sera bâtie sur sa pierre fondamentale. Or, quel que puisse être d'ailleurs le sens de ces paroles, il est évident que le Sauveur a voulu faire entendre ici qu'il assurait à son Église une stabilité perpétuelle, une solidité invincible à toutes les secousses par lesquelles ses ennemis s'efforceraient de la renverser, comme en conviennent les interprètes rationalistes euxmêmes (1). Or ces ennemis sont de deux sortes, les
(1) Entre autres Standlin , dans son ouvrage allemand intitulé : Jésus divin prophète, Gottingue, 1824; Rosenmuller, dans ses scolies sur ce passage, qu'il ne se contente pas d'appliquer à l'Église fondée sur Pierre par le Sauveur, mais il ajoute: Facile perspicitur Christum his verbis Ecclesix sux polliceri securitatem ab interitu. Kuinoel aussi, dans ses Comment, in lib. N: T., hist. in h. /., s'exprime de la sorte : Itaque sensns verborum Christi est : nul la hostium vis, ne potentisslma quidem et maxima evertere, destruere Ecclesiam meam polerit. A ces auteurs on pourrait joindre tous ceux qui, après les Pères du IVe et du Ve siècle, ont entendu par Pierre, soit Jésus-Christ même, soit la confession de Pierre, pour en conclure combien devait être solide une Église bâtie sur une telle pierre ou sur une telle confession. Voir A.Roskoyany, De prim. Rom, Pont. § 4, p. 66, Augsbourg, 1834.
uns extérieurs et les autres intérieurs. Les ennemis extérieurs de l'Église sont les infidèles et les puissances du siècle , qui devaient mettre en œuvre tous les moyens pour la renverser ; mais ses ennemis intérieurs sont ceux qui chercheraient à altérer et à corrompre ses enseignements, et ce sont les novateurs, autrement dits les hérétiques. Jésus-Christ donc, en promettant à son Église une perpétuelle stabilité, lui a donné évidemment non - seulement la mission de propager les vérités enseignées par lui aux hommes, mais de plus l'autorité nécessaire pour les défendre et les maintenir dans toute leur intégrité et dans toulc leur pureté. Or, comment cette autorité se concevrai Ielle, sans le droit de décider quelle est la vraie, quelle est la fausse doctrine; quelle est la vraie, et quelle est la fausse interprétation des enseignements de Jésus-Christ ; sans le pouvoir de condamner la fausse et de sanctionner la vraie avec une entière certitude, ou, ce qui rentre dans la même pensée, sans que In décision de l'Église puisse servir aux fidèles de règle pour ce qu'ils doivent croire, comme pour ce qu'ils doivent répudier?
Supprimez un instant cette autorité de l'Église enseignante, et dès lors il n'est plus possible de faire ce discernement : chacun pourra extravaguer à sa façon, sans jamais discerner avec certitude le vrai du faux, la foi de l'hérésie, la vérité de l'erreur, le froment de l'ivraie. Et de là, en peu de temps, sW-
verait une telle confusion d'idées, un tel chaos de croyances diverses, qu'il n'y aurait plus moyen de maintenir dans leur solidité les enseignements de Jésus-Christ, remplacés impunément par les- caprices de l'erreur, par le vertige des opinions humaines. Et, en ce cas, que deviendrait l'Église? Mais qu'arriverait-il surtout si cet état de choses, ce désordre inévitable, devait durer l'espace de dix-huit siècles? Pour s'en former une idée, il n'y a qu'à réunir dans un tableau synoptique toutes les variations, toutes les déviations, toutes les divergences en matière de doctrine qui se sont élevées dans le champ de l'Église dès le berceau du christianisme, et n'ont fait que se multiplier jusqu'à nos jours. Il n'y a qu'à recueillir dans un même foyer de lumière tout.es les doctrines contradictoires, insensées, absurdes, impies, immorales, qu'ont inventées dès le temps des apôtres, qu'ont professées dans toute la suite des temps , ou que débitent encore aujourd'hui tant de sectes de toutes nuances.
Habitués que nous sommes au principe d'autorité toujours vivant dans l'Église catholique, et qui exerce son influence au moins indirecte sur les sectes mêmes séparées, il nous est impossible de nous faire une idée de ce qu'aurait été, dans l'état d'anarchie religieuse voulue par le protestantisme, la confusion des sentiments et des opinions. Je dis des opinions; car, pour la foi, il ne faudrait plus y penser. Or, serait-ce
cette anarchie ou ce chaos que Jésus-Christ aurait voulu consacrer par l'institution de son Église, et n'est-ce pas plutôt la foi et l'unité de foi ayant sa source dans l'autorité établie par lui dans ce but? Tout lecteur sincère, même protestant, qui consultera sa conscience éclairée par le simple bon sens, sera forcé de convenir que la volonté, le dessein du Sauveur, n'a pas pu être de laisser chacun maître absolu de soi-même ; mais qu'au contraire, pour redresser les idées fausses, corriger les erreurs et prévenir les égarements, il a dû assujétir tous les fidèles au joug de cette autorité salutaire : autorité absolue, indispensable pour atteindre cette fin, qu'il a communiquée et conférée à son Église ; autorité dont les apôtres ont fait usage en toute occasion, comme le prouvent leurs épîtres, mais spécialement dans leur concile de Jérusalem , où ils ont porté leur décret rendu en matière de foi , avec cette formule mémorable : // a semblé au Saint-Esprit et à nous (1); autorité qui a fait dire à l'Apôtre que l'Eglise est la maison du Dieu vivant, la colonne et la base de la vérité (2); autorité que Dieu a établie, comme l'a écrit ailleurs le même apôtre, pour le maintien de l'unité de doctrine, et pour que nous ne fussions pas, comme des enfants, emportés ça et là par tous les
(1) Act xv, 28.
(2) I Tim. m, 15.
vents de l'erreur (1) ; autorité enfin en vertu de laquelle les apôtres ont condamné irrémissiblement les hérésies naissantes, et ont retranché sans pitié du corps de l'Église les novateurs opiniâtres, conformément à l'ordre qu'ils en avaient reçu de Jésus- Christ : Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain (2).
La troisième preuve biblique en faveur de notre règle est celle que nous fournissent les promesses réitérées de Jésus-Christ à ses apôtres, et par eux à l'Église, présente et future, représentée tout entière dans leurs personnes. Ces promesses, outre les textes déjà cités qui nous garantissent la perpétuelle assistance du Sauveur par rapport à son Église, la stabilité de celle-ci et sa résistance à tous les efforts dirigés contre elle, l'avantage conféré à Pierre, en vertu de la prière du Sauveur, d'affermir ses frères dans la foi, ce qui suppose ouvertement que la foi n'est pas libre ou abandonnée à la volonté de chacun, et qu'elle consiste encore bien moins dans une simple opinion , mais qu'elle est quelque chose de ferme et de solide qui, pour être affermi et consolidé encore davantage, a besoin de la sollicitude de Pierre, rendu par là invincible à toutes les attaques de Satan ; outre tous ces
(1) Epkes. îv, 14.
(2) MâTT. XVIII, 17.
textes, dis-je, nous en trouvons un autre dans saint Jean, où nous entendons Jésus-Christ dire à ses apôtres dans la dernière Cène : Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous : l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir,,,.; mais, pour vous, vous le connaîtrez, et il demeurera avec vous, et il sera en vous (1)... Le consolateur, qui est le Saint-Esprit, que mon Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et il vous fera ressouvenir de tout ce que je vous aurai dit (2)... Quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toutes vérités (3), etc.
Notons ici que ces promesses, premièrement, sont à perpétuité, c'est-à-dire qu'elles ne se bornent pas à un temps limité, mais qu'elles s'étendent à tout le temps que durera l'Église, ou jusqu'à la fin des siècles. Observons en second lieu qu'elles ont pour objet la vérité; et quelle vérité? Celle qu'est venu enseigner au monde le divin Rédempteur, et qui forme l'objet de notre croyance ou de notre foi. Remarquons en troisième lieu que ces promesses se rapportent toutes à l'ensemble, c'est-à-dire au corps de l'Église : non que les apôtres, même individuelle-