‹ Le protestantisme et la r`egle de foi (volume 2)Chapitre 4 sur 25 · JOAN. XIV · texte numérisé non relu

JOAN. XIV

(2) Ibid. 26.

(3) Ibid. xvi, 13."

ment, ne fussent chacun des organes de vérité infaillibles, puisque, étant les fondements de l'Église naissante, bien que subordonnés à Pierre, fondement visible, principal, et devenu, par la vertu divine, le soutien de tout l'édifice, ils devaient jouir de toutes les prérogatives personnelles nécessaires pour fonder l'Église dans tout l'univers ; mais parce que embrassant, ainsi que nous l'avons dit, toute la plénitude des temps, comme une personne morale toujours vivante, l' Église devait être mise en état d'instruire dans tous les temps fidèles et infidèles avec une confiance entière, et par conséquent avait besoin d'une continuelle assistance divine, pour ne pas se tromper elle-même ni induire qui que ce soit en erreur, dans son enseignement public, universel et perpétuel. Condition qu'il est facile de voir nullement requise pour les individus en particulier, qui doivent tous, comme tels, demander à l'Église ses enseignements.

Dans quel dessein donc le Sauveur a-t-il fait à son Église des promesses si étendues et si illimitées sous tous les rapports, sinon dans celui de la présenter à tous les fidèles comme la règle vivante et infaillible de la foi, en sorte qu'elle soit toujours là pour les assurer, en cas de doute, du légitime sens de la parole révélée, et pour clirimer toutes les controverses par des jugements sans appel? Car tout cela est renfermé dans l'idée d'une règle de foi. d'une autorité enseignante.

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Si tel n'a pas été le dessein de Jésus-Christ, ses promesses n'ont été qu'illusoires, et les fonctions dont il a investi son Église n'ont plus de sens. En effet, si chacun était sa règle à soi-même , si la Bible seule constituait la règle prochaine et adéquate de la foi , à quoi auraient servi de telles promesses? comment Jésus-Christ aurait-il établi un enseignement dans son Église? comment aurait-il fait aux infidèles comme aux fidèles de tous les temps un devoir d'écouter avec docilité des instructions dont ils n'auraient pas besoin? comment aurait-il pu menacer d'une éternelle damnation ceux qui refuseraient de croire ses envoyés, ou de l'exclusion de son Église ceux qui, faisant déjà partie de son corps mystique, se montreraient indociles et rebelles à leurs enseignements : toutes choses qui n'auraient pas de sens dans le système de nos adversaires ? Car, si nous admettons une fois que chacun n'aurait de guide et de maître que soi-même dans la lecture et l'interprétation de la Bible , sans dépendre de qui que ce puisse être, sans reconnaître de tribunal au-dessus de soi, il serait évident que personne ne serait tenu d'écouter et de suivre un enseignement étranger.

Qu'on recueille maintenant toutes ces preuves, et qu'on nous dise si notre assertion , consistant à affirmer que l'Église nous a été donnée pour règle prochaine de notre foi, n'a pas un solide fondement dans les divines Écritures. Les protestants auront-

ils, je ne dirai pas de plus fortes preuves en poids et en nombre à l'appui de leur propre règle , mais au moirs d'aussi fortes que celles qui militent pour l'autorité de l'Église? 11 est certain qu'ils ne peuvent alléguer que quelques passages isolés, qui non-seulement ne sont ni clairs ni concluants , mais même ne sauraient servir à leur objet qu'au moyen d'interprétations forcées et en violant toutes les règles de l'exégèse ; passages qui, entendus clans le sens des adversaires, sont en plein désaccord et en contradiction manifeste avec tout l'ensemble du plan tracé par le Sauveur dans l'établissement de son Église; passages qui aujourd'hui sont interprétés par les nouveaux exégètes protestants dans un sens tout autre que celui que leur prêtaient les premiers réformateurs, et pendant longtemps aussi leurs disciples, et qu'en conséquence ces nouveaux réformateurs mettent de côté, comme n'allant point à leur but (1). Au lieu que les preuves que nous venons de présenter sont si claires, qu'à moins de s'aveugler soi-même par suite de préjugés invétérés, il est impossible de ne pas en saisir la force et l'évidence.. Elles s'harmonient si merveilleusement avec le tout, et avec chaque partie du tout,

(1) Ces passages sont ceux-là mêmes que les anciens protestants alléguaient pour prouver leur esprit privé et l'inspiration immédiate individuelle, que nous avons discutés clans leur lieu (t. I, p. 190 et suiv.), et auxquelles protestants d'aujourd'hui ne songent plus.

comme avec le plan admirable du Sauveur, et avec la conduite constante des apôtres, qu'on ne saurait leur refuser son assentiment sans se faire violence à soi-même.

Qu'on dise maintenant si l'Église peut avoir à redouter la discussion biblique, comme on voudrait le persuader à la foule ignorante, au vulgaire des protestants (1). Mais je veux à présent faire abstraction de la force intrinsèque et extrinsèque de nos preuves, de leur visible supériorité à tous égards sur celles qu'ont coutume, ou pour parler plus juste, qu'avaient coutume d'alléguer à l'appui de leur système les controversistes protestants; au moins ne pourront-ils pas se dissimuler à eux-mêmes ou contester qu'à tout le moins les preuves se contrebalancent de part et d'autre. En supposant cette égalité de preuves, je serais encore en droit d'en inférer qu'il faut donc s'en tenir à la règle qui a pour elle la longue possession de tant de siècles, et qui prescrit ainsi sur cette autre règle qu'on a prétendu lui substituer, et

(1) Après cela, n'avons-nous pas sujet de rire de ce qu'écrivait Macaulay dans la Revue d'Edimbourg, octobre 1840 : " Plus nous sommes convaincus que la raison et l'Éceiture sont du côté des protestants, plus grande est l'admiration que nous cause malgré nous ce système de politique, » c'est-à-dire, suivant lui, la politique de l'Église romaine, demeurée victorieuse de son propre aveu dans la grande lutte, sans qu'il veuille encore y reconnaître la perfection de Dieu ?

qu'a adoptée généralement le protestantisme. Dans tous les tribunaux , sans même excepter ceux des protestants, on déciderait de cette manière dans les cas semblables. Et pourtant je ne veux pas me prévaloir de cet avantage, et je me contenterai de rappeler les protestants à leur règle, à la règle professée par eux-mêmes, que j'admettrai un instant pour légitime ; et je prétends, malgré toutes ces concessions, les presser de manière à ne leur laisser aucune issue. Je dis donc : En supposant libéralement, comme nous le faisons, que les textes bibliques allégués de part et d'autre soient d'égale force et se balancent mutuellement, chaque individu étant en droit, en vertu du libre examen, de chercher et de trouver dans la Bible les objets de sa croyance , pour s'en former à lui-même son symbole, les catholiques auront-ils tort de s'en tenir à leur propre règle de foi, fondée sur tant de textes qui la favorisent, appuyée sur tant de témoignages de toute sorte qui la leur recommandent? Gomment donc pourrez-vous les condamner comme prévaricateurs, si en faisant usage de votre règle même ils restent attachés et fidèles aux croyances de leurs aïeux? De quel droit pourrez-vous les accuser, ou convaincre d'erreur leur interprétation? Ah î il faut le dire, ce n'est plus la Bible, ni la Bible seule, ni toute la Bible, comme le porte le symbole du protestantisme, qui est la règle de foi des protestants, mais leur propre vouloir, leur bon plaisir; de

sorte qu'ils ne voient dans la Bible que ce qui les flatte, et non ce qu'elle enseigne en réalité, puisque, si Ton s'en tenait réellement à la Bible, et non à ce qu'on voudrait mettre à sa place, il n'y aurait plus au monde un seul protestant.

ARTICLE II

Considérée au point de vue biblique, la règle de foi catholique est la seule qui ait pour fondement et pour objet toute la parole révélée de Dieu.

Le mépris qu'affectent les protestants pour la tradition est démenti par leur conduite même. — Ils suivent la tradition et l'admettent pratiquement en dépit de leur théorie. — C'est ce que démontrent plusieurs de leurs pratiques dans l'administration des sacrements de Baptême et d'Eucharistie. — Les protestants rendent témoignage à la tradition dans tout ce qu'ils retiennent du christianisme positif. — Les protestants ne connaissent pas la tradition, qu'ils combattent. — C'est ce que font voir dans leur polémique, par leur propre fait, les docteurs d'Oxford Shuttleworth et Palmer. — Vraie et légitime notion de la tradition comme règle partielle de foi dans le sens catholique. — Notion qui renverse d'un coup le système protestant sur ce sujet. — Pourquoi l'Écriture ne contient pas explicitement toutes les vérités nécessaires à croire. — En quel sens on peut la dire, tantôt parfaite, tantôt imparfaite. — La tradition est l'enseignement toujours vivant de l'Église. — Elle est inaltérable. — Moyens dont l'Église est pourvue pour conserver la tradition dans sa pureté. — Autre paralogisme des protestants, qui confondent la tradition avec les moyens par lesquels elle est parvenue jusqu'à nous. — Saint Irénée. — Tertullien. — Les protestants sont dans l'impuissance de prouver que les Écritures contiennent toutes les vérités révélées. Loin de là, les catholiques leur prouvent le contraire à l'aide de la Bible même. -— Sophisme des protestants réfuté. — Pourquoi les hérétiques ont refusé de tout temps de reconnaître la tradition pour règle de foi. — Folie et absurdité du protestantisme.

Quelques efforts que puissent faire les protestants pour se débarrasser du fardeau importun de la tradi-

tion divine et apostolique , il leur est impossible de s'en délivrer tout-à-fait et de se décharger d'un poids si accablant. Ils affectent, il est vrai, de ne pas se mettre en peine , même ils affichent positivement le mépris de la tradition : ils répètent sans cesse qu'ils n'ont pas d'autre règle que la seule et pure parole de Dieu, c'est-à-dire, comme ils l'entendent, la Bible seule, rien de plus que la Bible ; et beaucoup même d'entre eux se persuadent de bonne foi qu'il en est ainsi ; mais ils se trahissent à chaque pas, et démentent tous les jours cette prétention affectée. Malgré eux, ils admettent et suivent cette tradition qui leur inspire tant de haine, qui est à leurs yeux la cause principale et la source toute pure de cette monstruosité qui est le papisme dans sa forme la plus repoussante (1).

Quelqu'un trouvera peut-être cette assertion bien hasardée; mais je me flatte d'en démontrer dans un instant la vérité et l'exactitude, de manière à ne laisser planer là-dessus aucune ombre de doute. On n'a donc point à s'étonner si dans ce cas j'entreprends de prouver que la règle de foi de l'Église catholique a pour objet et pour base toute la parole de Dieu écrite et non écrite, c'est-à-dire non-seulement la Bi-

(1) C'est ainsi que s'exprime Shuttleworth dans son traité intitulé : Not tradition but Scripture, Londres,. 1839, edit, 2, p. 40.

ble, comme je l'ai démontré dans l'article précédent, mais aussi la tradition, qui est comme un autre canal

qui nous transmet la parole révélée de Dieu. Loin d'ê-

tre inutile, on verra que cette considération importe beaucoup à ce que je veux démontrer. Voici donc Tordre que je suivrai dans la discussion actuelle : je prouverai en premier lieu ma proposition, en faisant voir que les protestants admettent et suivent en pratique la tradition, qu'ils rejettent en théorie ; je montrerai ensuite que les protestants ne savent pas ce que c'est que la tradition qu'ils attaquent, en prenant ce mot tradition dans le sens catholique ; je ferai enfin l'application des principes établis à l'objet que je me suis proposé, pour rendre complète la démonstration que j'ai entreprise, avec les conséquences qui en découlent.

Et d'abord, pour ce qui regarde le premier de ces points, savoir, que les protestants admettent par le fait, ou dans la pratique, la tradition, qu'ils combattent en paroles et spéculativement , j'en trouve la preuve dans la conduite qu'ils tiennent par rapport aux deux sacrements qu'ils ont continué de conserver avec nous, et qui sont le baptême et la Gène, ou l'Eucharistie. Parlons à part de chacun de ces deux sacrements.

Par rapport au baptême, s'ils s'en tenaient à la Bible seule, ils ne sauraient ni la manière de le conférer, ni les paroles qu'ils auraient à y prononcer ,

puisque, ou l'Écriture n'en parle pas, ou si elle en fait entendre quelque chose, ce qu'elle en insinue est plutôt contraire à ce qu'ils sont dans l'usage de pratiquer.

En effet, on n'y trouve nulle part exprimée la formule avec laquelle doit être administré le sacrement de régénération. Jésus-Christ a dit, il est vrai, à ses apôtres : Baptisez tous les peuples au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit; mais autre chose est de baptiser au nom des trois augustes personnes de la sainte Trinité, autre chose est de conférer une espèce de consécration et de sanctification au sujet qu'on baptise par l'invocation distincte de ces trois noms adorables. On pourrait, absolument parlant, accomplir tout ce qu'a ordonné Jésus-Christ en répandant l'eau simplement au nom, c'est-à-dire, par l'autorité des trois personnes divines, sans en faire mention expresse dans le rite sacramentel. Pour que les protestants, en s' appuyant sur la seule parole de Dieu, eussent la certitude de conférer le baptême par l'invocation distincte et expresse des trois personnes divines, il faudrait qu'ils trouvassent écrit quelque part que le Sauveur a ordonné de prononcer pour conférer le baptême ces paroles : Je te baptise, ou sois baptisé au nom du Père, etc. Or, c'est ce qui n'est pas, et ce n'est que de l'Église catholique , qui l'a reçue par tradition divine, que les protestants ont appris cette formule. Cela est si vrai, que, dans les Actes des apôtres, où il est souvent fait mention du

sacrement de baptême, on ne lit nulle part qu'il ait été conféré par l'invocation de l'auguste Trinité, mais seulement qu'il était donné au nom de Jésus- Christ (1). De là les questions de plus d'une sorte, exégétiques, critiques et dogmatiques, élevées entre les savants au sujet de la formule qu'ont pu employer les apôtres (2) . Au milieu de ces difficultés, les protestants ne se tireront jamais d'embarras, autrement qu'en recourant à la tradition, et à la tradition divine, puisqu'il s'agit de la validité d'un sacrement, nécessaire au salut. €

Disons la môme chose du rite du baptême, c'est-àdire de la manière de l'administrer. Le divin Sauveur n'a rien déterminé, rien prescrit en fait, soit d'immersion, soit d'aspersion ou d'infusion; et, s'ils s'en tenaient à la seule Bible, les protestants ne sauraient jamais laquelle de ces trois manières ils auraient à employer. Un rite semblable ne doit pas dépendre du

(1) Jet. Il, 38; vin, 12, 16; X, 48, etc.

(2) Saint Thomas, dans sa. Somme théologique, par. m, q. 66, art. 6, ad lum, avait déjà enseigné que les apôtres, par dispense spéciale , avaient conféré le baptême en invoquant simplement le nom de Jésus. Albert-le-Grand, saint Bonaventure, Soto et beaucoup d'autres ont partagé le même sentiment. Le cardinal Orsi a publié sur ce sujet deux savantes dissertations, intitulées, l'une : Dissert, hîstor. de baptismo innomme J. C collato, Milan, 1733 ; l'autre: Findicix disseriationis de baptismo in nomme. J. C. collcdo, Florence, 1735. On peut voir sur la même question les critiques sacrés, Annot. in cap. xxvin Matt.

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caprice de l'homme, mais uniquement de la volonté de son auteur ; et cette volonté ne nous est pas manifestée par les paroles que nous lisons dans l'Écriture, et qui n'expriment rien que de vague ou qui ne puisse s'entendre indifféremment de chacun des trois divers modes que je viens de dire. Et c'est encore peu : si nous nous en tenions à la lettre de la Bible, comme le veulent les protestants, ce rite aurait été déterminé à l'immersion toute seule par la pratique des apôtres et des premiers disciples de Jésus-Christ. Car c'est ainsi que nous trouvons que l'eunuque a été baptisé par le diacre Philippe (1) , et le centurion Corneille par saint Pierre (2) . De là la signification morale qu'y attache saint Paul, lorsqu'il exhorte les fidèles à fournir en eux les preuves de la mort au péché, de la résurrection spirituelle et d'une nouvelle vie, symbolisées par le plongement dans l'eau tel qu'il se pratiquait au baptême, et par la sortie de l'eau du nouveau baptisé (3) . Le rite baptismal se trouvant ainsi déterminé par la pratique des apôtres, il semblerait que toute autre manière de le conférer serait réprouvée (4) . Et

(1) Jet. Vin, 38.

(2) Ibtd. X, 48.

(3) Rom. VII, 3-4.

(4) Effectivement le patriarche photieil de Constantinoplc, 7ers le commencement de 1852, répondit à la question que lui fit un anglican au sujet du baptême donne par ablution et non par immersion, qu'un tel baptême ne pouvait être valide, mais

cependant quel est le ministre protestant, soit en Angleterre, soit en France ou en Allemagne, soit partout ailleurs, qui administre le baptême par immersion? On n'en trouverait pas un seul. Mais de qui ont-ils appris à baptiser par infusion ou par aspersion, si ce n'est de l'Église catholique, qui l'a reçu elle-même par tradition ? Nous voilà donc encore arrivés au même résultat.

Que dirai-je de ce qui est relatif à celui qui reçoit le baptême? que dirai-je du ministre qui le confère? Que les protestants lisent toute la Bible d'un bout à l'autre, et nulle part ils n'y trouveront que le baptême ait été administré aux enfants ; mais ils y trouveront au contraire qu'on doit exclure du baptême ceux de cet âge, si l'on s'en tient à la règle protestante. Car notre di- * vin Sauveur a dit expressément qu'il fallait instruire d'abord ceux qu'on devait baptiser, et exiger d'eux la foi avant de leur conférer la grâce de la régénération. Les anabaptistes ont su se prévaloir de ces preuves bibliques, tout-à-fait péremptoires dans le système

qu'il était nul. Cette décision, rendue en plein synode d'évêques de son parti, fut approuvée et adoplée par le patriarche schismatique de Jérusalem et par les autres évéques grecs de Turquie et de Grèce, qui déclarèrent, d'un accord unanime, qu'on pouvait et qu'on devait rebaptiser tous ceux qui n'auraient été baptisés que par aspersion ou par infusion. Et il est à remarquer à ce propos que dans toute l'Église de Russie on ne baptise pas d'une autre manière que par ablution. Voir Y Univers, 8 février 1852.

protestant, et l'on n'a pu rien leur répondre de solide et de concluant jusqu'à ce qu'on eût recours bon gré mal gré à la tradition divine. Et pourtant quel est le lieu du monde où les protestants ne baptisent les enfants comme ils font les autres? De qui ont-ils appris à le faire, sinon de l'Église catholique, qui l'a reçu de la tradition ? J'aurais la même chose à dire du ministre du baptême, qui peut être un simple laïque, homme ou femme, un hérétique ou même un infidèle ; car sur tous ces points l'Écriture est absolument muette, et paraît même insinuer la doctrine contraire, puisqu'on n'y voit la faculté de baptiser conférée qu'aux seuls apôtres, et exercée sous \euv autorité que par leurs seuls ministres sacrés. Il faut donc encore ici, pour justifier leur conduite, que les protestants recourent à la tradition, qui se conserve dans l'Église catholique.

Nous laissons de côté d'autres observations qu'on pourrait joindre à celles que nous venons de présenter sur le baptême, pour passer à la Gène, comme ils l'appellent, et que nous appelons, nous, l'Eucharistie, pour exprimer par ce mot nos sentiments de gratitude pour l'amour que nous témoigne Jésus-Christ dans cet admirable sacrement. Et ici reviennent les mêmes questions que nous avons faites au sujet du baptême.

Gomment les protestants, en s'en tenant à la Bible seule, savent-ils avec quelles paroles on doit célébrer ce rite mystérieux? Ils ne le savent ni ne peuvent le savoir. Gar Jésus-Christ a bien pu dire, en instituant

ce sacrement : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, sans qu'il suive de là que nous devions répéter en son nom les mêmes mots pour accomplir le rite sacré. La distance de lui à nous est immense. Ainsi, après avoir d'abord, comme le soutiennent de graves théologiens, changé par un acte intérieur de sa volonté le pain en son corps et le vin en son sang, il a pu affirmer, en en faisant la distribution à ses disciples, que ce qu'il leur donnait à manger était son corps, et que ce qu'il leur donnait à boire était son sang. Au lieu que l'homme n'ayant pas le même pouvoir, comment pourrait-il dire avec vérité, en consacrant les espèces : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, et non pas plutôt : Ceci est le corps de Jésus-Christ, etc. ? En insistant sur la lettre matérielle du texte, on ne peut pas non plus conclure autre chose de cette injonction de notre Seigneur : Faites ceci en mémoire de moi. Jamais le divin Sauveur n'a prescrit de dire les paroles qu'il a employées lui-même, encore moins de les prononcer en son nom ; et, par conséquent, les protestants ne sauraient pas la manière de célébrer leur Cène, s'ils n'avaient pris les leçons de l'Église catholique, qui n'en connaît le rite légitime que par la tradition. Concluons donc que, sans la tradition, les protestants ignoreraient la manière, soit de procurer la grâce baptismale, soit de célébrer la Cène. Malgré cela, ils ne cessent de maudire la tradition et d'invectiver à tout propos contre elle. On dira que ce

ne sont pas là des choses nouvelles, mais qui leur ont été objectées mille fois par les catholiques : à quoi je réponds que c'est très vrai, mais que je trouve à propos de les leur objecter une fois de plus, parce que les protestants n'y ont pas encore satisfait, et que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils ne le peuvent en aucune façon. Ou bien, je les provoque à nous donner une réponse péremptoire, et s'ils nous la fournissent, ni moi ni les autres catholiques ne leur répéterons la même objection ; autrement, qu'ils s'attendent à se l'entendre redire encore bien des fois.

Que dirai-je de l'Écriture ou de la Bible, de cette Bible, la règle unique, la règle totale de foi, la base ou le fondement et le palladium du protestantisme? S'ils n'invoquent la tradition, elle leur échappe des mains, sans qu'il leur reste aucun moyen de la retrouver. Mais, crainte de répéter ce que j'ai déjà dit, ou d'anticiper sur ce qu'il me reste à dire, je m'abstiendrai d'en parler ici. Pour résumer tout en peu de mots, j'affirme que du moment où la tradition vient à manquer, il ne reste de tout le christianisme rien de plus qu'un squelette, ou une vaine ombre. La religion chrétienne n'est tout entière, pour parler à la rigueur, qu'une tradition : le symbole, les sacrements, la liturgie, les rites, les formules sacrées , le sentiment religieux , tout repose sur la tradition ; de sorte qu'abolir la tradition, ce serait abolir la religion chrétienne. Sans la tradition, le christianisme serait pour nous ce qu'est leparsisme

et le bouddhisme, que nous ne connaissons que par le Zendavesta et parle Vedam. Voilà pourquoi tout ce que le protestantisme retient encore de christianisme positif, spéculatif et pratique, rend témoignage à la tradition, sans que lui-même en ait conscience. Les protestants savent-ils donc ce que c'est que la tradition dans le sens catholique? Je réponds non, sans hésiter. Ils ont de la tradition , comme de tant d'autres articles qu'ils attaquent, une idée bizarre et extravagante, qui provoque le rire autant que la pitié. Le jugement que j'énonce ici, je le forme d'après les ouvrages mêmes qu'ils ont publiés pour combattre directement la tradition. Shuttleworth, docteur dans l'université d'Oxford, devenu depuis évêque anglican, nous servira d'exemple, avec son opuscule publié, il y a peu d'années, sous le titre : Plus de tradition, mais l'Ecriture seule. Il suppose que les catholiques entendent par tradition certaines formules, certaines paroles mystérieuses qui, communiquées de vive voix par les apôtres mêmes, si l'on veut, à quelques disciples choisis, pour que ceux-ci les communiquassent à d'autres à leur tour, et ceux-là à d'autres, ont pu être à la fin consignées dans quelque écrit, dans quelque livre, ou bien ont continué à se transmettre par la voie orale, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues jusqu'à nous. Après s'être proposé cette notion, notre docteur se met à déclamer en ces termes : « Gomment a pu se conserver pure et inaltérable cette tradition, tan-

dis que nous voyons qu'une nouvelle, avant d'arriver de Londres à Oxford , en passant de bouche en bouche, se trouve tellement altérée, tellement défigurée, qu'on a peine à en reconnaître les traits primitifs? Les faits mêmes historiques, au bout de quelques générations, après avoir été traités successivement par plusieurs historiens, n'ont plus le même caractère que celui qu'ils avaient dans leur première origine. Combien donc ont dû subir plus de changements les prétendues traditions des catholiques à travers tant de siècles ! Comment pourrait-on supposer que la divine sagesse aurait voulu livrer à un aussi frêle moyen les vérités qui devaient être l'objet de la croyance de tous les temps? Il faut avouer que les catholiques se montrent bien stupides pour dévorer de pareilles absurdités. Encore le mal serait-il moindre si ces traditions n'avaient pas d'autre inconvénient; mais, ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que dans le moyen-âge, dans ces siècles d'ignorance et de ténèbres, on a élevé peu à peu, sous l'égide de ces traditions, ce monstrueux système compris sous le nom de papisme ou de romamsmc, qui renferme dans son idée tout cet amas d'erreurs, d'abus, d'usurpations et de tyrannies, qui a fait disparaître la pureté native du christianisme. Ce ne fut qu'en débarrassant la religion chrétienne de ce lourd fardeau que la Réforme put lui rendre sa divine beauté, dont notre chère Église d'Angleterre en particulier fait à

si bon droit son bonheur et sa gloire » (i). Ensuite, pour aider les catholiques à sortir de leur stupide égarement, notre auteur s'étudie à rassembler les passages des Pères qui paraissent contraires aux traditions, tout en professant publiquement qu'on ne doit pas admettre autre chose que ce qui se trouve dans l'Écriture sainte, notre guide sûr.

William Palmer, autre docteur et professeur dans la même université d'Oxford, nous vient en aide à son tour, et renforce l'argument à priori et à posteriori, dans son Traité de l'Église, publié en deux volumes ces dernières années, en démontrant premièrement qu'il est impossible de supposer que le Saint-Esprit , en dictant ses oracles aux écrivains sacrés, ait voulu, par un dessein arrêté, que, de toutes les vérités nécessaires à croire, les unes fussent déposées dans le texte sacré, les autres ne fussent transmises que de vive voix, en sorte que l'Écriture eût besoin d'un supplément; que, tandis qu'on y trouve consignées des choses de nulle importance , des détails de nul intérêt, tels que la chevelure des femmes, le baiser de paix , le manteau et les papiers de saint Paul , on y cherchât vainement les vérités nécessaires à croire. Il faudrait supposer une imprévoyance telle, qu'elle ne se trouve dans aucun sage législateur humain, et comme serait celle de celui qui, ayant un

(1) Ouvr. cité, Nol Tradition but Scripture, p. 34-40.

code à composer pour le gouvernement de son peuple, au lieu d'y mettre toutes les lois qui devraient servir de règle à la vie civile, se contenterait de n'y en faire entrer qu'une partie, en abandonnant le reste à la tradition orale, c'est-à-dire à l'altération qui en résulterait immanquablement. Gomment supposer l'ouvrage de Dieu tellement imparfait, qu'il ait besoin d'une partie supplémentaire? Enfin, faisant étalage d'érudition , Palmer extrait des objections des auteurs catholiques une longue suite de passages des Pères à l'appui de sa thèse; il se fâche et se met en colère contre les catholiques de ce qu'ils ont le courage d'affirmer que les protestants ne peuvent justifier sans la tradition le canon et la divinité des Écritures, tandis que les apologistes catholiques euxmêmes s'unissent aux protestants pour démontrer contre les incrédules la divinité de l'Écriture sainte (i).

(1) Palmer, ouvr. cité, vol. n, cart. 3, cap. i, Perfection de l'Écriture, p. 3 etsuiv., où il essaie de défendre le sixième des xxxix articles approuvé par les synodes anglicans de 1562 et 1571, et conçu en ces termes : « La sainte Écriture contient toutes les choses nécessaires au salut ; et par conséquent ce qui ne s'y trouve pas, ou qui ne peut être prouvé par elle, ne doit être imposé à personne comme article de foi, ou comme nécessaire pour pouvoir être sauvé. » Ce principe mis en avant, Palmer observe ensuite que cet article contient deux assertions : la première, que l'Écriture contient toutes les choses nécessaires au salut, ou qui doivent être crues comme articles de foi, en un mot tout ce que Dieu a révélé concernant la foi et la morale ; la seconde, que ce qui se prouve par l'Écriture peut être arti-

Tel est le tableau abrégé des principales difficultés qu'élèvent les docteurs d'Oxford contre la tradition, admise par les catholiques au même rang que l'Écriture comme règle partielle de foi. J'ai voulu les prendre de préférence dans les deux auteurs anglicans que j'ai nommés, et parce qu'ils sont les plus récents de ceux des protestants qui ont combattu la tradition, et parce qu'en eux se personnifient leurs devanciers, dont ils les ont empruntées en leur donnant l'éclat du style.

A ces déclamations plus propres à faire rire qu'à faire peur, les catholiques répondent que les docteurs d'Oxford ont combattu un spectre, une chimère, un fantôme, et non la vraie tradition telle que l'admet l'Église catholique. Non, la tradition n'est pas entendue par les catholiques dans un sens aussi mesquin et aussi étroit que se le figurent les protestants, comme si ce n'était qu'une formule, une sentence, une parole, ou un recueil de maximes transmises d'une personne à l'autre. Que sera donc la tradition? Elle n'est rien de moins que l'enseignement oral tout entier que les apôtres ont reçu des lèvres mêmes du divin Sauveur, et cet autre enseignement intérieur qui leur a été suggéré et inspiré par le Saint-Esprit.

cle de foi aussi bien que ce qui s'y lit en termes explicites. Puis il s'attache à prouver péniblement cette double assertion dans deux chapitres distincts, où se trouvent les preuves que je viens de rapporter

Enseignement qui consiste non dans de pures formules, dans de simples paroles, mais dans la vérité et dans les choses mêmes. Enseignement qui s'incorpora, pour ainsi dire, à l'Église naissante, la pénétra aussitôt , la remplit tout entière, et, depuis cette époque, n'a pas cessé de vivre en elle, de s'y conserver et de s'y propager dans toute la suite des siècles, comme il s'y propagera et s'y conservera jusqu'à la fin du monde. Enseignement qui avait atteint sa plénitude et sa perfection avant même que fussent écrits les livres de la nouvelle alliance, et qui par conséquent contenait déjà toutes les vérités qui depuis ont été en grande partie consignées dans les livres saints, mais vérités qui, bien loin de n'être qu'une lettre morte gravée sur un papier muet , ont toujours été des vérités vivantes ou vivifiées par la foi, par l'instruction, par la vie pratique et par l'esprit intérieur du corps entier de l'Église. Enseignement qui n'a rien perdu de son autorité divine ni de son efficacité, comme de sa qualité et de sa dignité de règle, quand une partie en a été rédigée par écrit de manière à former peu à peu le canon du Nouveau Testament, dont les livres, incontestablement postérieurs à cet enseignement traditionnel, n'ont jamais offert, quoi qu'on en dise, qu'une partie de la parole de Dieu. Je dis qu'une partie de cette parole : car personne ne s'avisera de dire que tout l'enseignement oral ait été consigné dans le premier Évangile composé par saint Mathieu,

puisque nous trouvons dans saint Marc plusieurs choses omises par ce premier. Nous aurions la même chose à dire de l'Évangile de saint Luc par rapport aux deux Évangiles antérieurs, la même chose à dire en sens inverse des diverses épîtres des apôtres, y compris l'Apocalypse, par rapport à l'Évangile composé par saint Jean, le dernier dans Tordre des dates de tous les livres du Nouveau Testament , et où se trouvent beaucoup de choses omises clans tous les autres. Et qu'on ne dise pas pour cela que tout ce qui restait de l'enseignement oral ait été renfermé clans ce dernier Évangile; car non-seulement aucun document ne le prouve, mais, de plus, nous trouvons dans ce livre même une protestation du contraire, puisque l'Évangéliste y déclare en termes exprès que Jésus a fait bien d'autres choses qui ne sont point écrites clans ce livre (']); et ce qui a pu se dire de ce qu'a fait Jésus-Christ doit, pour la même raison, s'affirmer de ce qu'il a enseigné. Et d'ailleurs , croyons-nous que si l'apôtre saint Paul, pour ne pas parler des autres, avait écrit quelque nouvelle épître après celles que nous avons de lui , il n'y aurait pas inséré d'autres documents que ceux qu'on lisait déjà dans les précédentes ; ou que, si saint Jean eût écrit quelque autre livre après son Évangile, il n'y eût pas fait entrer des choses omises dans tous les livres

il) Joan. xx, 30; xxi, 35.

composés antérieurement? Qui oserait l'affirmer? Ainsi se trouve renversé d'un coup le système protestant relativement à la tradition catholique, que ses auteurs méconnaissent et dénaturent au point de l'appeler par mépris la partie supplémentaire, la règle collatérale , le supplément auxiliaire de l'Écriture ; tandis qu'au contraire c'est l'Écriture qui, à la rigueur, devrait être considérée comme le supplément auxiliaire de la tradition. Dieu , en effet , a voulu et réglé, dans son infinie sagesse, qu'entre l'enseignement oral et traditionnel , nous eussions pour notre soutien, pour notre consolation et notre aliment spirituel, des livres écrits sous sa dictée, et dont nonseulement le fond pût lui être revendiqué, mais même la forme extérieure, l'écorce, l'enveloppe enfin, de manière que tout y fût de lui. Par là , il nous a apprêté, comme disent les Pères, un festin somptueux, où nous pussions prendre place toutes les fois que nous en aurions la volonté, pour y recevoir une nourriture adaptée à nos besoins et aux vicissitudes de la vie présente. Mais, en agissant ainsi, Dieu n'a pas prétendu vouloir rien ôter à l'instruction orale dont il est aussi l'auteur, et bien moins encore faire de l'Écriture notre unique règle de foi. C'est là un rêve des protestants, une conjecture faite au hasard sans connaissance de cause, sans fondement biblique ou traditionnel, et même en pleine contradiction avec ce qu'on y trouve.

Par là aussi nous voyons pourquoi Dieu, qui a inspiré et dicté les Écritures, et qui en est par conséquent le principal auteur, n'a pas voulu qu'elles continssent toutes les vérités révélées de lui et chacune de ces vérités : c'est qu'il y avait pourvu par l'enseignement oral adressé à son Église, pour que tous les fidèles demeurassent dans une humble dépendance par rapport à cette dernière, et que, sous prétexte de trouver dans l'Écriture toutes les vérités qu'ils étaient obligés de croire, ils n'eussent pas la folle et orgueilleuse prétention de ne vouloir plus dépendre d'elle en ce qui concerne la foi , et de vouloir au contraire, enflés qu'ils seraient de leur prétendu savoir, se faire eux-mêmes les maîtres et les docteurs de leur mère. Car, comme nous l'avons d'avance démontré, tout le système catholique, ou chrétien proprement dit , est un système de subordination, de dépendance et d'humilité par là même.

On voit de plus ce qu'il faut penser de la comparaison d'un législateur qui, s'il est habile, n'omet dans son code aucune de ses lois : c'est que, pour mettre à part plusieurs autres considérations, Dieu n'a pas entendu faire de l'Écriture un code qui fût l'unique organe de ses volontés, comme l'entendent de leur côté les législateurs terrestres. On voit de plus pourquoi nous trouvons dans l'Écriture des choses qui, à la première vue, présentent peu d'intérêt, tandis que les vérités qui constituent le dépôt

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