IK
Wolsey l'atteignit plus tard par sentence de ce même roi dont il avait été l'injuste conseiller et le vil flatteur. Il mourut (comme lui-même avait obtenu du parlement que fussent traitées ses victimes) sans avoir été admis à faire entendre ses moyens de défense ; mais sa mort fut son dernier acte d'avilissement et de bassesse, par le désespoir où le jetèrent les apprêts du supplice et les blasphèmes qu'ils lui firent proférer. Homme sans aucune foi (ou, s'il en avait une, c'était la foi luthérienne et calviniste, qu'il avait constamment favorisée tantôt en secret, tantôt d'une manière ouverte), seulement quand il se vit attaché au gibet, il fit profession de son anglicanisme, pour se montrer jusqu'au bout adulateur de son roi ; ce qui valut à son fils un titre de noblesse (1).
Cromwell trouva son digne émule en fait d'abjection etde s célératesse dans cet autre instrument de la réforme d'Angleterre qui fut Cranmer, en même temps qu'il eut en lui , comme dans les autres qui le condamnèrent à mort, le juge de ses forfaits. Ici tous les historiens sont unanimes à nous représenter Cranmer comme un homme dissimulé, perfide, jouant deux rôles à la fois comme dans une comédie. Quoiqu'il eût été initié aux nouvelles doctrines d'Allemagne et de France dès le temps qu'il fréquentait l'université de Cambridge, où admis en qualité de fellow (agrégé) , et obligé par les règlements à garder le célibat, il épousa, malgré cet engagement, la servante du logis (2) dont il s'était
(1) Voir Audix, ouvr. cité, t. n, c. 19-20.
(2) Ibid., p. 2. L'auberge s'appelait l'auberge du Dauphin, et la servante Jacqueline la Noire. Voir aussi Waterworth. 1. c.
amouraché, il feignit néanmoins d'être toujours orthodoxe. Quand, après la mort de son épouse, il put rentrer dans l'université d'où il avait été expulsé à cause de ce mariage même, il fut un des premiers à soutenir l'opinion favorable au divorce de Henri. C'est ce qui lui valut les bonnes grâces du monarque, à la demande expresse duquel il composa un traité que, par ordre du roi, il porta ensuite lui-même à Rome pour amener le pape à ses vues. De ce moment il ne fut plus qu'un instrument passif et pliable en tout sens, vendu à tous les caprices de Henri. En se prononçant pour le divorce, son arrière-pensée était déjà de détacher le roi et l'Angleterre de l'obéissance de Rome (1).
Avec une hypocrisie raffinée dont il serait difficile de trouver un autre exemple dans l'histoire, cet homme qui s'était fait luthérien, ou, pour mieux dire, qui avait adopté la symbolique d'Osiandre, dont il avait épousé la nièce dans son voyage d'Allemagne , feignit encore d'être un orthodoxe zélé. C'est à l'aide de cet artifice qu'il parvint jusqu'à obtenir l'archevêché de Cantorbéry. Devenu archevêque, il s'éleva contre le scandale
p. 14-15, où cet écrivain décrit de la manière suivante le caractère de Cranmer : « A man extolled by one party as a saint and mar- " tyr, and represented by another as tbrougbout an ambitious, » time-serving, and unscrupulous prelate, and finally, a profligate « perjured, and condemned traiter; •• c'est-à-dire : « Homme exalté par un parti comme un saint et un martyr, et représenté par l'autre comme un ambitieux, un politique, un prélat sans conscience, et enfin un parjure infâme, condamné justement comme traître. »
(1) Voir Audin, 1. c, p. 7, qui le prouve par des documents et par les aveux des anglicans eux mêmes.
de Henri , en adressant à ce prince de graves reproches de ce qu'il vivait avec Catherine dans un état public d'inceste, et l'exhortant à rompre enfin une union si criminelle (1). Puis il déclara nul son premier mariage, encouragea et même bénit le second avec Anne de Boleyn, pour prononcer, trois ans seulement plus tard, contre cet autre à son tour la même sentence de nullité et d'inceste, parce que tel était le bon plaisir du roi. Hérétique en secret, il se joignait au monarque pour persécuter les hérétiques et les faire condamner au dernier supplice, quoique tout leur crime fût au fond de n'avoir pas d'autre doctrine que la sienne.
Tant que Henri vécut, il fit profession de partager en tout la foi du prince, et, devenu suspect, accusé même de favoriser des opinions hétérodoxes, il s'en disculpa en déclarant avec serment qu'il suivait les principes de la plus parfaite orthodoxie ; et cependant il préparait dès lors les matériaux et faisait le choix de ses agents pour introduire la Réforme après la mort du
(1) Cobbett, dans son ouvr. cité, lett. 2, §68, dépeint avec son coloris de style ordinaire la profonde méchanceté et l'hypocrisie raffinée de Cranmer, qui, quoiqu'il sût bien que Henri VIII avait déjà contracté secrètement mariage depuis trois mois avec Anne, et qu'il y eût même servi de témoin, n'en écrivit pas moins au roi une lettre qui supposait le contraire, pour mettre à couvert sa polygamie. Dans cette lettre il priait le roi, pour le bien de la nation et pour le salut de son âme, de cesser l'incestueux commerce qu'il entretenait depuis trop longtemps avec Catherine, et de hâter en conséquence son divorce. Puis, Sa Majesté de se rendre humblement à cette décision de son archevêque, et de chasser Catherine pour contracter une légitime union avec Anne. Quelle hypocrisie! quelle mauvaise foi ! Ceci arriva en 1533, au mois d'avril.