JA
également distingués par leurs connaissances philosophiques, artistiques ou littéraires.
La Suisse, elle aussi, a présenté dans le siècle actue d'illustres exemples de conversions au catholicisme. Charles-Louis de Haller est le premier qui ait donné comme le signal de ces conversions. Il était patrice de Berne et membre du conseil souverain ; il reçut les premières semences du catholicisme de son père Théophile Emmanuel, auteur de la Bibliothèque de l'histoire suisse, qui, dans ses entretiens domestiques, revenait souvent à faire l'éloge des catholiques, qu'il connaissait à fond par ses relations littéraires. Ce germe délicat se développa insensiblement dans l'âme bien disposée du jeune Haller, et produisit ses fruits quand le temps en fut venu. Car, comme il travaillait à son grand ouvrage de la Restauration de la science politique, la théorie qui fait descendre toute autorité légitime d'un principe antérieur légitime lui-même, tant dans la société religieuse que dans la société civile et domestique, le conduisit à la connaissance de l'Église catholique ou de la vraie Église. 'lais écoutons-le lui-même raconter avec une admirable candeur, dans cette lettre touchante qu'il écrivit à sa famille, la manière dont la divine providence avait amené sa conversion : « La beauté des temples catholiques éleva toujours mon àme vers des objets religieux ; la nudité des nôtres, dont on a fait disparaître jusqu'au dernier emblème du christianisme, la sécheresse de notre culte me déplurent ; il me semblait souvent qu'il nous manquait quelque chose ; que nous étions étrangers au milieu des Chrétiens. » Charles de Haller manifesta ces dispositions
— sak —
dès l'an 1801 à Wémar, dans un éloge qu'il y lit de Lavater, qu'on avait accusé d'une semblable tendance : « Pendant mon émigration, dit-il dans sa lettre, j'appris à connaître beaucoup de prélats et de prêtres catholiques, et quoiqu'ils ne me parlassent jamais de religion, ou du moins qu'ils ne cherchassent pas à ébranler ma croyance, je ne pus qu'admirer leur esprit de charité, leur résignation au milieu de tous les outrages, et j'ose le dire, même leurs lumières et leurs profondes connaissances. Je ne sais quelle secrète sympathie m'attira vers eux, et comment ils m'inspirèrent toujours tant de confiance. L'étude des livres sur les sociétés secrètes et révolutionnaires de l'Allemagne me montra l'exemple d'une association spirituelle répandue par tout le globe pour enseigner, maintenir et propager des principes impies et détestables, mais néanmoins devenue puissante par son organisation, l'union de ses membres et les divers moyens qu'ils ont employés pour arriver à leur but; et, bien que ces sociétés m'inspirassent de l'horreur, elles me firent cependant sentir la nécessité d'une société religieuse contraire, d'une autorité enseignante et gardienne de la vérité, afin de mettre un frein aux écarts de la raison individuelle, de réunir les bons et d' empêcher que les hommes ne fussent livrés à tout vent de doctrine. Mais je ne me doutais pas encore, et je ne m'aperçus que beaucoup plus tard que cette société existe clans l'Eglise chrétienne, universelle ou catholique, et que c'est là la raison de la haine que tous les impies ont contre cette Eglise, tandis que toutes les âmes honnêtes et religieuses, même dans les confessions séparées, se rapprochent d'elle,
du moins par sentiment. Mais, dit-il, ce furent surtout mes réflexions et mes études politiques qui me conduisirent peu à peu à reconnaître des vérités que j'étais loin de prévoir. Dégoûté des fausses doctrines dominantes, et y voyant la cause de tous les maux, la pureté de mon cœur me fit toujours rechercher d'autres principes sur l'origine légitime et la nature des rapports sociaux. Une seule idée, simple et féconde, véritablement inspirée par la grâce de Dieu, celle de partir d'en haut, de placer, dans l'ordre du temps et dans la science comme dans la nature, le père avant les enfants, le maître avant les serviteurs, le prince avant les sujets, le docteur avant les disciples, amena de conséquence en conséquence, le plan de ce livre ou de ce corps de doctrine ( Restauration de la science politique ) qui fait aujourd'hui tant de bruit en Europe, et qui, j'ose le dire, est destiné peut-être à rétablir les vrais principes de la justice sociale, et à réparer beaucoup de maux sur la terre. Je me représentai donc aussi une puissance ou une autorité spirituelle préexistante, le fondateur d'une doctrine religieuse, s'agrégeant des disciples, les réunissant en société pour maintenir et propager cette doctrine, leur donnant des lois et des institutions, acquérant peu à peu des propriétés territoriales pour satisfaire aux divers besoins de cette société religieuse, pouvant même parvenir à une indépendance extérieure ou temporelle, etc. Consultant ensuite l'histoire et l'expérience, je vis que tout cela s'était ainsi réalisé dans l'Église catholique ; et cette seule observation m'en fit reconnaître la nécessité, la vérité, la légitimité. » Haller parvint ainsi de degré en degré à se convain-
cre pleinement de la vérité de la religion catholique. La publication du quatrième volume de la Restauration de la science politique rejouit autant l'Église qu'elle jeta l'alarme parmi les protestants. Enfin, le 17 octobre 1820, il fit son abjuration dans une maison de campagne, entre les mains du feu évèque de Fribourg, Mgr Yenni, puis il fit sa confession générale, et le jour suivant il reçut le sacrement de confirmation et celui de l'Eucharistie qui lui donnèrent une force, un calme et une satisfaction inexprimables, et dont aucun protestant, ditil, ne peut se faire une idée. Il chercha cependant à tenir la chose secrète, et il esquivait les questions indiscrètes qu'on voulait lui faire à ce sujet; mais enfin, pendant un voyage qu'il fit à Paris , deux journaux suisses annoncèrent son changement, en désignant le lieu et l'époque avec assez d'exactitude. Alors il déclara la vérité tout entière dans une lettre adressée à sa famille , où il exposait les motifs de sa conversion et les voies secrètes de la Providence à son égard, et qu'il terminait de cette manière : « Qui sait même si j'ai fait autre chose que de vous montrer le chemin » (l)?Et, en effet, toute sa famille, sa fille et ses deux fils ne tardèrent pas à imiter son exemple. Albert de Haller, son plus jeune fils, embrassa dans la suite l'état ecclésiastique, et il entra au Collège germanique de Rome, où l'auteur même de cet ouvrage lui donna des leçons de théologie. De retour dans sa patrie, il fut nommé curé dans une paroisse de la Suisse. Son père a eu l'honneur
il) Cette lettre, vrai chef-d'œuvre de candeur et de piété, a été publiée dans un opuscule à part, et a donné, on peut le dire, le branle à bien des conversions.
d'être persécuté, privé de tout titre et de tout emploi en môme temps qu'exilé par les protestants, dont la tolérance est toujours semblablement remarquable, pour être rentré dans l'Église et avoir embrassé la religion catholique, la môme qui pendant tant de siècles avait été professée à Berne, comme Tunique vraie, par leurs ancêtre.-. Et puisque les apostats de notre sainte religion ont coutume d'alléguer, dans leurs comptes-rendus, pour principal motif de leur conversion, la lecture qu'ils ont faite de la Bible et qui les a dû éclairer sur les erreurs de l'Église, il ne sera pas hors de propos, avant de quitter ce chapitre, de faire observer que ce fut précisément par la lecture de la Bible que M. de Haller sut s'affermir dans sa résolution. Il nous atteste lui-même que ses dispositions catholiques acquirent une nouvelle force par la lecture de ce que nous disent les livres saints du royaume de Dieu sur la terre, c'est-à-dire de l'Église, que saint Paul appelle le Corps de Jésus-Christ, ayant son chef, ses membres, etc. ; passages de l'Écriture que les protestants ne citent jamais, mais dont Haller fit un recueil qu'il publia en 1811 sous le titre de Religion politique ou de Politique religieuse. Ce n'est donc pas la lecture de la Bible qui conduit au protestantisme, mais la disposition d'esprit avec laquelle on fait cette lecture. Celui qui l'entreprend dans un esprit de doute par rapport aux vérités catholiques est déjà protestant dans son cœur, et avec une semblable disposition il sera sûr d'y trouver tout ce qui fait l'objet de ses désirs corrompus (1).
(1) Le savant abbé Martin i-:r résume spirituellement dans les quelques lignes suivantes les motifs qu'allèguent les apostats <le
Cette conversion a été suivie en Suisse de plusieurs autres remarquables, parmi lesquelles il faut distinguer celle d'JEsslinger, qui eut lieu en 1831. Fils d'un protestant de Zurich, il passa par diverses charges ; mais toujours inquiet par rapport à la vérité de la secte qu'il suivait, il se mit à étudier sérieusement la religion catholique, et en la comparant avec celle qu'on lui avait apprise dès l'enfance, il ne tarda guère à se convaincre de la fausseté de cette dernière. Après divers embarras et les obstacles accoutumés qu'il eut à surmonter de la part de ses parents, il écrivit de Paris, vers la fin de février 1831, une lettre adressé par lui, aumônier d'un régiment suisse protestant, au conseil ecclésiastique de Zurich pour lui faire part de sa prochaine réunion à l'Église catholique. Il y disait entre autres choses : « Toutes les sociétés humaines, monarchies et républiques, sont ébranlées dans leurs fondements au moment où je trace ces lignes : c'est une raison de plus pour
l'Eglise catholique pour embrasser le protestantisme : « On y voit toujours un homme qui, ayant fort heureusement rencontré une Bible sous sa main, se met à la lire en secret (car on sait que c'est là chez les catholiques marchandise prohibée). Il n'y trouve ni la transubstantiation, ni la confession auriculaire, ni le purgatoire, ni le culte des saints et des images, ni l'adoration du pape, ni le célibat des prêtres, ni les vœux de religion, ni le jeûne, ni l'abstinence, ni cinquante autres superstitions de cette espèce. Peutêtre alors consulte-t-il un prêtre catholique : mais celui-ci exige avant tout qu'il livre la Bible et prêche une absolue soumission aux traditions romaines sous peine du feu éternel. Indigné alors de voir la parole de Dieu postposée à la parole des hommes, le néophyte se hâte de secouer la poussière de ses pieds et de sortir de la Babylone romaine. - [Sol. de grands probl., t.n,c. 28, p. 164.) Une chose en particulier que ces apostats ne lisent pas dans la Bible, c'est l'avertissement donné par l' Apôtre à un ecclésiastique tel qu'était Timothée : "Te ipsum castum custodi » (I Tim. v, 82).
s'attacher à cette société immortelle que Jésus-Christ a fondée en disant : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bàtiraimon Église : et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. »
M. Esslinger fit ensuite sa profession de foi entre les mains de Mgr Yenni, évêque de Lausanne et de Genève, entra au séminaire de Fribourg, fut ordonné prêtre le 6 mai 1832, nommé premier aumônier d'un régiment suisse au service du Saint-Siège. Esslinger a composé plusieurs opuscules fort utiles, et a donné d'excellents articles dans divers journaux religieux ; il a converti une trentaine de militaires protestants, et, après avoir travaillé avec zèle à l'œuvre de Dieu à Forli où stationnait son régiment, il y est mort d'une manière très édifiante en 1 837,
Pierre de Joux, ancien pasteur de Genève, puis président de conseil à Nantes, est une autre conquête de la religion catholique en Suisse. Dégoûté de voir la confusion qui régnait dans cette ville en fait de doctrine religieuse, avec la négation de tous les dogmes fondamentaux du christianisme, il entrevit l'abîme où aboutissait le protestantisme. Quoique déjà catholique de cœur, il fut empêché l'espace de plusieurs années par des raisons de famille d'en faire la déclaration publique. Ce ne fut qu'en 1825 et le 11 octobre, c'est-à-dire peu de jours avant sa mort, qu'il abjura entre les mains de feu Mgr de Quélen, archevêque de Paris, et, le 29 du même mois, il mourut, à la suite d'une courte maladie, dans les plus vifs sentiments de piété. Longtemps même avant de se faire catholique, il avait été à Genève l'un des plus puissants défenseurs de la divinité de Jésus-
Christ; il avait publié, Tan 1803, un ouvrage en quatre volumes [Prédication du christianisme) , où il soutenait avec force cette vérité fondamentale.
Les pasteurs de Genève, redoutant son influence, lui avaient offert trente louis d'or par année , pourvu qu'il se démît de sa place et cessât de prêcher dans leur canton. En 1813, dans une circonstance où il s'agissait de conversions, il avait dit ces paroles : « Pour moi, je blâmerais un catholique qui se ferait protestant, parce qu'il n'est pas permis à celui qui a le plus de chercher le moins ; mais je ne saurais blâmer un protestant qui se ferait catholique, parce qu'il est bien permis à celui qui a le moins de chercher le plus. » Peu de temps avant qu'il abjurât, il avait publié, en deux volumes, sesLettres sur f Italie, dans lesquelles il réfutait les imputations fausses où téméraires de tant de voyageurs incrédules ou protestants qui, par un esprit de parti ou de haine de la vraie foi, ont calomnié ce pays dans leurs relations, uniquement parce que c'est un pays exclusivement catholique.
Mais la conversion qui a excité le plus d'admiration ces dernières années, non-seulement en Suisse, mais dans toute l'Europe, est celle du président du consistoire de Schaffouse, de l'illustre auteur de YHisioire d'Innocent III, M. Frédéric Hurter. Dès ses premières années, cet homme remarquable s'appliqua à l'étude de la littérature et de l'histoire ; et comme il fréquentait l'université de Gœttingue, il fit l'acquisition de la collection des Lettres d'Innocent III de Baluze, plus par curiosité cependant que dans aucun but sérieux. Il n'aurait jamais pu soupçonner que ce livre serait le fonde-
ment de sa gloire, et aurait pour effet de changer sou existence morale et sociale. Il n'avait encore que vingt ans, lorsqu'il publia, en deux volumes, Y Histoire de Théodoric, roi des Oslrogoths. Peu de temps après, il fut élu pasteur dans une des communes les plus éloignées de Schaffouse. Transféré de là, au bout de trois ans,' dans une autre commune, il reprit ses études historiques qu'il avait interrompues. Il fut quelques temps incertain sur le sujet qu'il aurait à traiter. Enfin il se décida pour l'histoire d'Innocent III, qu'il publia en deux volumes dans les années 1833 et 1834; et un peu plus tard, c'est-à-dire en 1838, il mit au jour, comme continuation et complément de la même histoire, son Tableau des institutions et des coutumes de l'Eglise aumoijenâge. Ces deux ouvrages ont obtenu un immense succès dans toute l'Europe. Il en parut bientôt en Allemagne une seconde édition, et deux traductions différentes en furent données presque en même temps en France. L'auteur du présent ouvrage sur le protestantisme a lu luimême, à l'Académie de la religion catholique à Rome, en 1840, une analyse de Y Histoire d'Innocent III, qui n'a pas tardé à être insérée dans les Annales des sciences religieuses (1). Dans cette analyse, l'auteur exprimait le pressentiment de la prochaine conversion de l'illustre écrivain, dont toutes les paroles respiraient déjà le catholicisme. Et lorsque celui-ci vint à Rome, l'auteur des Prœlectiones tlicolcgicœ, qu'il honora de sa visite, lui fit part à lui-même de la présomption qu'il
(l) Analisi eriflessioni sulla storia del papa Innocenzo III, e dcl suo tempo scritta cla Federico Hurler. Roma, tipografia délie belle arti, L840.
avait conçue, communication qu'il reçut avec plaisir. C'est en ïSkk que Hurter a fait enfin sa profession de foi entre les mains du cardinal Ostini ; et le jour où se célébrait au Collège romain la fête de saint Louis de (lonzague, il reçut la confirmation et la sainte communion dans l'oratoire de ce saint, et eut pour parrain le célèbre peintre Overbeck, converti lui-même depuis plusieurs années, et devenu à Rome un véritable modèle des plus solides vertus. Il fut, comme on devait bien s'y attendre, honoré des persécutions des protestants , ses anciens collègues ; ce qui lui a fait abandonner pour toujours la Suisse, et fixer désormais sa résidence à Tienne. Toute sa famille a suivi son exemple en se faisant catholique. Deux de ses fils, s'étant décidés pour l'état ecclésiastique, ont suivi les cours du Collège germanique, et les leçons théologiques de l'auteur de cet ouvrage lui-même, qui leur rend ici le témoignage mérité, qu'ils édifient par leurs vertus autant qu'ils brillent par leurs talents. L'aîné, qui a achevé ses cours, est allé à Vienne rejoindre son père; le plus jeune est resté à Rome pour les terminer. Les motifs que Hurter a exposés de sa conversion étant de nature à suggérer de sérieuses réflexions à ceux qui voudraient innover (en France comme) en Italie, il ne pourra être qu'utile d'en donner ici un extrait. Voici donc ce qu'il a écrit à ce sujet :
« Les études que j'ai été obligé de faire pour la composition de mon Histoire du pape Innocent III avaient fixé mon attention sur la structure merveilleuse qui distingue l'édifice de l'Église catholique. Je fus ravi en observant la direction vigoureuse imprimée par cette
longue suite de souverains pontifes, tous dignes d'une si haute position ; j'admirai la vigilance avec laquelle ils surent maintenir l'unité et la pureté de la doctrine. En regard de ces faits se présenta la mobilité des sectes protestantes, leur pitoyable dépendance des autorités gouvernementales, leurs divisions intérieures, et cet esprit d'individualisme qui soumet la doctrine aux analyses sans mesure des critiques, au rationalisme des théologiens, à la libre interprétation des prédicateurs...
« Dans mes travaux, j'avais eu à consulter de nombreux ouvrages sur l'origine de la soi-disant réforme, sur ses causes, sur les moyens tentés pour fixer ses dogmes, sur son influence politique, particulièrement en Angleterre. Les preuves ne me manquaient pas, même autour de moi, lesquelles démontraient la fureur qui anime le rationalisme contre l'Église catholique, tandis qu'il abandonne à sa libre action le protestantisme, et se rallie même à lui, parce qu'il poursuit un but semblable, la destruction du catholicisme. Cet autre fait se présentait à moi au milieu de mes études : les peuples, lancés en avant dans la voie des révolutions politiques, ont le pouvoir de s'arrêter et de se reconstituer, tandis que les peuples protestants ne peuvent plus se fixer au milieu de leurs mouvements précipités ; les nations catholiques, agitées par le délire révolutionnaire, se guérissent beaucoup plus vite de cette maladie sociale que les nations protestantes, et celles-ci seulement en proportion de l'affaiblissement de leurs sentiments hostiles contre les catholiques.
« Le spectacle des luttes que l'Église catholique subit dans notre siècle et dans le monde entier exerça sur-
tout une influence décisive sur mon esprit. J'examinai la valeur morale des partis divers et les moyens de lutte employés par les uns et par les autres. Ici, je voyais à la tête des ennemis de l'Église cet autocrate qui réunit clans sa personne la cruauté d'un Domitien et l'astuce d'un Julien ; là, ces pharisiens politiques qui émancipent les noirs pour accabler les blancs , parce que ceux-ci sont catholiques, sous un joug plus dur et sous le poids d'une horrible misère (l'Irlande) ; qui traversent toutes les mers pour propager, d'une main, la stérilité d'un enseignement évangélique, et fournir, de l'autre, des poignards à toutes les révoltes (les missionnaires anglais). Voici un pays protestant, la Prusse, où l'on a employé toutes les ruses d'une diplomatie perfide, afin d'opérer entre les luthériens et les calvinistes des essais de fusion pour mieux écraser l'Église catholique; dans d'autres pays allemands, le despotisme ministériel, inspiré par les doctrines audacieuses et imprudentes de Hegel, se sert d'espions, déjuges d'instruction, de l'amende et de la prison contre les prêtres fidèles à leur croyance. En France, des députés usent de tous les artifices d'une faconde intarissable pour entraver les droits de l'Église ; le gouvernement s'acharne à maintenir une législation née des plus mauvaises passions révolutionnaires; nous voyons régner une civilisation superficielle, fille du journalisme, l'idolâtrie des intérêts matériels, une philosophie dirigée contre Dieu même, une jeunesse élevée dans des principes destructifs de tout ordre social... ensemble monstrueux d'hommes et de choses qui se heurtent dans la confusion pour ruiner l'édifice éternel de la Providence. Malgré tant de contra-
riétés et d'attaques, le souffle d'un meilleur esprit se fait sentir. On ne peut dire de quel point de l'horizon il descend; mais il est impossible de nier que l'Église gagne du terrain , là même où ont lieu les plus violents efforts pour la faire reculer. Les coups dirigés contre elle ne servent qu'à la fortifier, et les tentatives organisées par les hommes les plus puissants avortent contre toute attente. Il est vrai qu'il se rencontre même des prêtres dont l'esprit est assez borné pour ne pouvoir apprécier toute la valeur des institutions canoniques, des prêtres qui prétendent réduire le colossal édifice de l'Église à la propre mesure de leur intelligence infime ; mais, par bonheur, nous envoyons d'autres qui agissent avec plus d'esprit et de vigueur, qui ne se laissent pas intimider par ce mot d'ultramontanisme, à l'usage de tous ceux qui veulent entraver la libre et inviolable action de l'Église. Voilà tous les faits qui me firent réfléchir sérieusement sur l'existence d'une institution qui sort renouvelée et fortifiée de la lutte contre tant d'ennemis franchement déclarés ou hypocritement déguisés... (1) » Voilà ce que Hurter écrivait en 1844; qui aurait dit alors que ces réflexions trouveraient également leur application dix ans après ?
La France n'a pas manqué non plus de nous fournir son contingent en fait de conversions édifiantes de ministres protestants réformés. Une des plus remarquables a été celle de M. Laval , ministre à Condé-sur-Noirenu, qui trouva dans l'exemple de M. de Iïaller un puissant
il; La vit ■ tes travaux et la conversion de Frcdérie Hurler, par M. DE SaINT-ChÉRON, Paris, 1844.
encouragement , comme il le dit lui-même dans cette lettre admirable où il expose les motifs de sa conversion (1) , ou plutôt comme l'atteste aussi à son propre sujet son ancien professeur et depuis son collègue, M. Paul Latour, membre-président de l'église consistoriale du Mas-d'Asil, rentré comme lui, et à peu près à la même époque, dans le sein de l'Église. La conversion de M. Petitpierre, ministre à Solzoir , au diocèse de Cambrai , qui a eu lieu en 18/i/i , et a été suivie ou accompagnée de celle de cent soixante-dix membres de la communauté ou paroisse protestante qu'il dirigeait, mérite également une mention spéciale (2) .
Deux ans après, c'est-à-dire en novembre 1846 , eut lieu à Lyon la conversion des plus inattendues de M. R.-A. Bermay. Il avait professé pendant quatre ans les doctrines des sectaires protestants connus sous le nom de momiers, et s'occupait très activement de les propager dans le diocèse de Lyon. 11 a abjuré ses erreurs, et a fait connaître , dans un écrit publié à Lyon , les motifs de son retour à l'Église catholique. Nous nous contenterons d'en citer quelques-uns.
« J'ai dû renoncer, dit M. Bermay, au principe fondamental du protestantisme, la libre interprétation de l'Ecriture et l'autorité individuelle en matière de foi, parce qu'avec ce principe il n'est pas d'erreur que l'on ne puisse admettre, il n'est pas de vérité que l'on ne puisse rejeter. — J'ai dû abjurer toutes les doctrines en opposition à celles de l'Église, parce que tout motif de
(1) Lettre de M. Laval, ci-devant ministre à Condé-sur-Xoireau, à ses anciens coreligionnaires, 2e édition, Paris, 1825. 12) Voir Y Univers, 27 avril 1844, ainsi quel'^mi de la religion.
crédibilité leur manque dès qu'elles ne sont sanctionnées par aucune autorité valable. — J'ai dû croire à l'existence d'une Église visible, parce qu'on y a cru depuis l'établissement du christianisme, et qu'une foule de passages de l'Écriture ont toujours été interprétés dans ce sens. — J'ai dû croire à l'autorité unique de cette Église pour les mêmes raisons. — J'ai dû me soumettre à cette autorité, parce qu'elle est de Dieu, et que la rejeter serait rejeter l'autorité de Dieu. — Or, il est impossible de méconnaître que ces caractères conviennent uniquement à l'Église catholique. — Il est donc certain que j'obéis à Dieu et que je suis dans l'unique voie de vérité et de salut, en me soumettant à l'autorité de l'Église pour toute doctrine et toute pratique chrétienne » (1).
§ ni. — CONVERTIS D'ANGLETERRE.
Le mouvement religieux d'Oxford dit puséisme. — Principes et progrès de ce mouvement. — Etude de l'antiquité chrétienne.
— Conversions illustres. — Newman et ses compagnons. —
— Spencer. — Les ministres de Leeds. — Capes. — Planning.
— Conversions en Amérique. — Forbes, ministre à New-York.
— Le Dr Ives, évêque anglican de la Caroline du Nord. — Baker, ministre à Baltimore. — Le caractère des apostats du catholicisme mis en contraste avec celui des convertis du protestantisme. — Aveu d'un ministre protestant.
C'est particulièrement en Angleterre que les conversions au catholicisme se multiplient d'une façon vraiment prodigieuse (2). Elles ont reçu une puissante impulsion
1 L'Univers, 19 novembre 164G.
2 Jules Gondon, Conversion de cent cinquante ministres ana/icans. Fuis, 1649. Idem, Motifs de conversion de dix minis-
de la direction donnée aux deux universités d'Oxford et de Cambridge, où se sont réveillées l'estime et l'étude de la tradition. Pusey fut un des premiers à donner le branle, et beaucoup de membres de l'université d'Oxford l'ont suivi pleins d'ardeur. Ce n'est pas que celte étude fût entreprise par l'effet d'une tendance pour l'Église catholique ; elle l'avait été plutôt par éloignement pour elle, dans le but avoué de purifier l'Église anglicane des scories du protestantisme qui s'y étaient mêlées à toutes les branches d'enseignement , mais surtout d'en extirper Ycrastianisme en l'émancipant du joug du pouvoir civil (1), et de la rappeler ainsi à sa première vigueur. Mais la Providence a voulu qu'au lieu de seconder cet esprit, l'étude de l'antiquité sacrée servît au contraire à en désabuser un grand nombre, à la vue du désordre que les nouvelles doctrines avaient amené dans l'Église légale, et de la conduite des évoques anglicans défenseurs obstinés de la nouvelle doctrine. Et certes il y a de quoi s'émerveiller, de voir ces évêques qui ne s'inquiètent en rien des erreurs que chacun peut répandre, ou suivre, ou professer; qui se
très anglicans exposés par eux-mêmes, Paris, 1847. M. Gondon a publié un autre ouvrage en 1852 sous ce titre : Les récentes conversions de V Angleterre , où il l'ait le recensement de deux cent vingt-cinq autres conversions remarquables, outre celles indiquées dans ses ouvrages précédents. Et toutes ces conversions ont eu lieu dans ces trois dernières années seulement ; encore quels suppléments ne pourrait-on pas y ajouter !
(1) Voir Lectures on certain difficulties felt bij anglicans in submitting tu the catholic Chureh, by J. H. NeWMAJf, Londres, 1850, lect. iv : The providential direction of the movement of 1832 not towards the national Chureh, p. 81 et suiv. C'est la ixe dans la traduction française qu'en a donnée M. Gondon.
donnent à eux-mêmes le droit de fouler aux pieds l'orthodoxie et la foi aux principaux articles de la religion chrétienne, en professant ouvertement Punitàrisme , le socinianisme , le nestorianisme et d'autres semblables erreurs; se montrer pleins de zèle et d'activité, jusqu'à intenter des procès , et à prononcer des sentences d'excommunication et de suspense contre quiconque paraît se rapprocher des doctrines de l'Église catholique, c'est-à-dire de ces doctrines mêmes qui, malgré le schisme de Henri VIII, étaient encore professées dans l'Église anglicane ou légale. En effet, outre la sentence de suspense, dont nous avons déjà parlé, prononcée par l'évêque d'Oxford contre le docteur Pusey, M. Ward s'est vu condamné pour l'ouvrage qu'il a publié sous ce titre : Idéal de l'Église chrétienne. Les deux passages sur lesquels a été motivée cette sentence sont les suivants : « S'il en était ainsi, nous ne manquerions pas d'apprécier et de distinguer les marques de la sagesse divine et de l'autorité dans l'Église romaine ; nous nous repentirions, dans l'amertume et la douleur de notre cœur , du grand crime d'avoir abandonné sa communion , et nous nous prosternerions humblement à ses pieds pour solliciter notre pardon et notre retour à elle. » Et ailleurs : « Trois années se sont écoulées depuis que j'ai formellement déclaré qu'en souscrivant et en adoptant les xxxtx articles, je n'ai repoussé aucune des doctrines de l'Église romaine » (1).
A la suite de la condamnation et de la déposition de M. Ward, AI. Oakeley, le plus ancien des fellows,
li V Univers, 19 février 1845.
comme on dit, ou agrégés du collège Balliol, a adressé une lettre de protestation au vice-chancelier de l'université d'Oxford, promoteur de la condamnation, où il disait : « Je revendique le droit de croire toute la doctrine romaine, et cela nonobstant mon acceptation des wxix articles » (1).
Après une conduite si déloyale de ce vil épiscopat anglican, nous ne devons pas être surpris si les puséistes en ont pris du dégoût, et si, par suite de leurs consciencieuses recherches et de leurs études opiniâtres sur l'antiquité ecclésiastique, ils se sont, bon gré mal gré, rapprochés de plus en plus de l'Église romaine. Déjà en 18&1, un anglican d'Oxford avouait dans une lettre que, comme l'avait démontré Newman ( toujours anglican ) dans le numéro 90 des Traités pour les temps présents, «l'Église de Rome n'était tombée en aucune erreur formelle au concile de Trente ; que les invocations des saints (par exemple YOra pro noùis), le purgatoire et la primauté du Saint-Siège de Rome ne sont nullement contraires aux traditions catholiques, ni même, ajoutait-il, à nos formulaires autorisés; enfin, que le dogme de la transubstantiation ne doit pas être un obstacle à la réunion des Églises, parce que, sur cet article, il n'y a qu'une différence verbale. En même temps, il n'est que peu satisfait de nos xxxix articles, quoiqu'il soutienne partout que la providence de Dieu a empêché les réformateurs d'y insérer ouvertement les dogmes protestants auxquels ils n'étaient que trop attachés. Et bien que, selon lui, ces articles soient susceptibles d'une interpréta-
(1) Ibid , 26 février 1845.
tion catholique, cependant il les regarde comme un fardeau que Dieu dans sa colère , pour les péchés de nos ancêtres, nous a imposé, comme une chaîne qu'il faut bien porter, jusqu'à ce que nous soyons dignes d'en être délivrés» (1).
Cependant la tendance des puséistes vers la religion catholique perçait de plus en plus. Deux ans plus tard, la Revue cl' Edimbourg écrivait déjà : « M. Isaac Taylor a démontré, dans son vigoureux et savant ouvrage, que les puséistes d'Oxford devaient ou retourner aux principes du protestantisme, ou pousser leur système beaucoup plus loin. Or, à en- juger par certaines manifestations de très fraîche date, ils seraient pleinement disposés à prendre ce second parti. Et d'ailleurs, pour être conséquents, force est à eux de conclure que le romanisme, bien loin d'être une effroyable corruption, n'est, comme l'Église du ve siècle, qu'un développement harmonique. Cest vers celle conclusion qu'on s' achemine » (2) .
Tel a été effectivement le résultat de ces savantes recherches. Peu à peu les conversions à l'Église catholique ont commencé, et elles se sont multipliées à un tel point , que M. Jules Gondon , observateur attentif de ce mouvement , a pu dès 1844 en publier des ouvrages entiers (3). Parmi ces convertis figurent les noms des Ward , desOakeley, desFaber, des Morris, des Brown, et de beaucoup d'autres, tous illustrés par de
L| Hrid., 13 avril 1841.
2 Edimburg Review, avril 1843, p. 548.
Outre les ouvrages déjà mentionnés, M. Gondon a publié celui qui a pour titre : Mouvement religieux en ingleterre.
savants ouvrages qu'ils ont publiés, aussi bien que par leurs vertus, qui faisaient l'ornement de l'Église anglicane.
Nous devons cependant faire une mention spéciale du révérend docteur Newman, l'homme le plus remarquable et le plus estimé du clergé anglican, et par ses lumières, et par l'intégrité de sa vie. Il fit abjuration le 9 octobre 18/i5. Antérieurement curé de Sainte-Marie d'Oxford, il avait d'avance donné sa démission, et vivait dans une maison de campagne comme dans un monastère, avec plusieurs de ses doctes amis, qui le précédèrent , ou l'accompagnèrent , ou le suivirent dans sa glorieuse démarche. Il avait fait prier le provincial des passionistes de venir le voir avant de partir pour la Belgique. À son arrivée, Newman se prosterna à ses pieds, lui demanda sa bénédiction, le pria de le confesser, et de le recevoir dans l'Église de Jésus-Christ. À ce spectacle, les larmes s'échappent en abondance des yeux du saint religieux. Il reçoit son catéchumène au nombre des enfants de l'Église, passe la nuit à entendre sa confession générale, le baptise sous condition avec deux de ses amis, et le lendemain 10 octobre, lui donne à la messe la sainte communion. Conduit de là à une maison du voisinage, il voit la famille entière Woodmason tomber à ses pieds pour lui demander de môme à se confesser et à être reçue dans l'Église, demande qui ne pouvait être refusée. Plusieurs des amis et des compagnons de Newman imitèrent son exemple, et rentrèrent comme lui dans le sein de l'unité catholique.
Comme bon nombre de ces néophytes étaient toujours célibataires , beaucoup en conséquence ont pu
— 2$ i — embrasser l'état ecclésiastique, et plusieurs même l'étal religieux. Cependant Newman, au bout de quelque temps, se rendit à Rome avec quelques-uns de ses compagnons, et le pape Pic IX leur donna pour résidence une partie du monastère de Sainte-Croix-de-Jérusalem, où ils firent leur noviciat, sous la direction d'un fervent prêtre de l'Oratoire de saint Philippe de Néri, et édifièrent la ville de Rome par la régularité de leur vie et leur éminente piété. Au bout de quelques mois de noviciat, ces excellents néophytes repartirent ensemble pour l'Angleterre, et, entrés la plupart dans les ordres sacrés, ils importèrent dans leur patrie l'institut de l'Oratoire de saint Philippe, y établirent deux maisons, l'une à Birmingham et l'autre à Londres, et maintenant ils se livrent tout entiers aux fonctions d'un ministère aussi zélé que fructueux.
Un autre triomphe de la grâce, non moins beau, nous est offert dans la conversion de l'illustre Spencer, seigneur anglais de la plus haute noblesse, qui, devenu catholique, s'est fait de plus passioniste, et est connu sous le nom de P. Ignace. 11 était un de ceux qui aspiraient à trouver la vérité à force d'études, de dévotion et de prières; et, quoique encore anglican, il engageait les protestants de toutes classes à prier pour la conversion de l'Angleterre, au moins conditionnellemcnt. c'est-à-dire pour que, si la religion catholique était la vraie, le Seigneur daignât faire rentrer l'Angleterre dans le sein de cette Eglise. Devenu catholique et religieux, il a continué d'être toujours le zélé promoteur de la croisade de prières, comme il l'appelle, pour la conversion de l'Angleterre, conversion pour laquelle, pen-
dant plus de cinquante années, le saint fondateur des passionistes, le bienheureux Paul de La Croix, a tant gémi et tant prié (1) .
Je ne dois pas passer ici sous silence la conversion si fameuse et de toutes la plus récente des ministres de l'église de Saint-Saviour-in-Leeds. Plusieurs bons ministres anglicans de cette église prirent d'abord à tâche
(1) Voir Newman, vers la fin de son beau roman Loss and Gain (Perte et Gain), où il parle du P. Dominique, passioniste, et delà vie du bienheureux Paul de La Croix écrite par le P. Pie du nom de Marie, Rome, 1853, lib. i, c. 1.
C'est avec raison qu'on invoque la mère de Dieu dans la croisade de prières pour l'Angleterre, d'autant mieux qu'elle a déjà une grande part dans Jes conversions actuellement accomplies. L'étude du mystère de l'Incarnation et la foi à ce dogme ont appris aux puséistes à honorer cette vierge incomparable, à la louer dans leurs écrits, et même quelquefois à en parler au peuple avec amour du haut de la chaire : chose nouvelle dans ce royaume, autrefois si dévoué à Marie, et où maintenant c'est croire lui faire trop d'honneur que de ne pas l'insulter ; ce qu'il faut attribuer après tout à ce qu'on ne sait plus croire au mystère de l'Incarnation, comme l'a très bien démontré le Rambler, avril 1849, dans l'article : Protestant views of the doctrine ofthe Incarnation- Le professeur Morris, d'Oxford, a conçu la première idée de sa conversion en traduisant en anglais ce que saint Ephrem de Syrie a écrit à l'hondeur de la sainte Vierge; devenu ensuite catholique, il a publié un savant et profond ouvrage théologique sous ce titre : Jésus the son of Mary (Jésus fils de Marie).
A. Christie, autre membre de l'université d'Oxford, étant encore anglican, dédia à la Vierge sa traduction du livre de saint Ambroise sur la Virginité. Quelques autres anglicans encore, comme lord et lady Fielding, récitaient le Memorare et disaient même le chapelet. Beaucoup de convertis, après avoir tenté inutilement tout autre moyen pour la conversion de leurs amis ou de leurs proches, y ont enfin réussi en faisant des neuvaines et d'autres pratiques de prières en l'honneur de celle qui, comme le chante l'Eglise, a exterminé toutes les hérésies dans le monde entier : " Cunctas hrereses sola interemisti in universo mundo. -
d'imiter le zèle des prêtres catholiques, en s'appliquant particulièrement à instruire les pauvres, à relever le culte et à mener une vie fort édifiante. Tous aujourd'hui, et les uns après les autres, sont devenus catholiques; et dernièrement encore ils ont été imités par le Dr Pollen, recteur d'un des collèges d'Oxford, qui, ayant demeuré quelque temps à Leeds, et toujours protestant, a donné l'histoire de tout ce qui se pratiquait dans l'église de Saint-Saviour. D'un côté, on ne peut, sans éprouver un mouvement de rire et de pitié, lire ce que faisaient ces bons protestants pour agir en catholique^ sans être catholiques, et pour élever catholiquement leur troupeau protestant; de l'autre, on ne peut lire cette histoire sans en être édifié, et sans pressentir la conversion de personnes si bien disposées, comme en effet cela est arrivé.
M. Capes aussi, ministre à Bridgewater, s'ingéniait par tous moyens pour faire pénétrer un peu de vie catholique dans le cadavre de l'anglicanisme, et y entretenir le feu sacré de la piété et de la dévotion, et il faisait construire en grande partie à ses propres frais une nouvelle église à Bridgewater pour relever le culte. Lui aussi, comme tant d'autres, cherchait à se persuader que l'anglicanisme était une branche de l'Eglise catholique, qui n'avait besoin que d'être cultivée soigneusement pour fleurir et. donner des fruits de vie. Un certain soir un de ses amis, M. Tickel, déjà converti, lui dit après le dîner : « Sur quelle théorie nous appuyez-vous à présent dans la question qui concerne l'Église? J'aimerais bien vous voir me la donner par éciit. » Aï. Capes se trouva embarrassé de celle de-
mande, et vit bien que les théories des anglicans orthodoxes, ou de la Haute Église {Higli Cliurchmen) , et des puséistes, n'étaient pas de nature à pouvoir subir cette épreuve; que ce n'étaient que de belles rêveries, de belles utopies sans corps ni réalité; et il conclut de là qu'il serait imprudent pour lui de faire dépendre son salut éternel d'une théorie qui n'osait pas même se formuler sur le papier. Dès lors sa conversion fut décidée. Quelques dames très pieuses, et qui savaient le latin, même le grec, qui étaient de plus versées dans la lecture des Pères, imitèrent leur ministre clans sa conversion : deux d'entre elles, renonçant à toutes les espérances du monde, se firent religieuses dans le couvent des sœurs de la Pénitence à Bristol, où une d'elles est morte depuis dans les sentiments de la plus tendre dévotion. A partir de cette époque, Capes a rendu de grands services à la cause catholique par son beau journal le Rambler; seulement, les infirmités qui lui sont survenues l'ont obligé à céder la rédaction à son ami M. Northcote, converti comme lui et son digne successeur dans la publication de ce journal catholique. Beaucoup d'autres encore de ces bonnes dames anglaises, qui se sont mises à imiter les sœurs de la Charité, se sont faites catholiques; il n'y a que trois ans que. M. Oalœley a reçu dans l'Église catholique une communauté entière de ces demi-religieuses puséistes. Je n'en finirais pas, si je voulais rapporter les conversions édifiantes de personnes de toute classe, recommandables, les unes par leur science, les autres par leur noblesse, toutes par leur piété. Mais achevons ce tableau par le récit de la conversion de l'archidiacre Manning.
Toute l'Angleterre révérai! sa vertu, et plusieurs ne craignaient pas de dire que l'autorité seule de son nom les retenait dans l'anglicanisme. Devenu catholique, il a été en peu de temps promu aux ordres sacrés, et a eu le bonheur de recevoir à son tour dans l'Eglise catholique beaucoup de ses anciens adhérents et amis (1).
(1) Notons ici en passant que ces conversions si illustres et si nombreuses ont jeté la consternation et le découragement dans l'Eglise anglicane. Voici en quels termes ces pertes sont déplorées par le Guardian de Londres, l'un des journaux les plus accrédités parmi le clergé anglican : « 11 n'est que trop vrai qu'il y a parmi nous des signes de décadence et de dissolution...; mais nous ne saurions les accepter pour mesure de nos espérances. C'est un spectacle bien triste que de voir notre Eglise perdre d'une manière irréparable les services et les affections de ces hommes dont quelques-uns, dernièrement encore et jusqu'au moment de leur départ du milieu de nous, avaient été ses serviteurs et ses fds les plus zélés... La perte que l'Eglise a faite, le trouble jeté dans la conscience d'un grand nombre, ce n'est pas encore là tout : le mal est plus sérieux. Nos amisne nous ont pas seulement étéenlevés, comme ils auraient pu l'être par leur éloignement instantané ou par la mort ; nous n'éprouvons pas simplement une douleur et une perte, mais un embarras et un découragement. Il y a à désespérer d'inspirer ù nos frères une haute idée des titres, des doctrines et des privilèges de noire Enlise, lorsqu'ils voient ceuxlà mêmes qui en parlaient comme nous abandonner l'un après l'autre ce que nous leur disons étro exclusivement le terrain de la vérité; et ce qui est encore plus triste, c'est que notre constance es! ébranlée de voir que ceux pour qui nous avons montré tant d'estime, et qui nous ont été si longtemps unis, ne trouvent plus assez solide le terrain sur lequel nous avons combattu ensemble •• {Guardian, 16 avril 1851).
Remarquons aussi la différence qu'il y a entre s'appuyer sur les promesses divines et mettre sa confiance dans les moyens terrestres". Quand l'Eglise catholique perdait jusqu'à des provinces, jusqu'à des royaumes, jusqu'à des populations entières, elle n'en tremblait pas davantage pour sa propre existence, tandis que les anglicans perdent courage à la simple défection qu'ils essuient d'un de leurs membres.
Nous n'avons pas moins de bien à dire du caractère moral de ceux qui en Amérique se sont rendus avec une humble docilité aux inspirations de la grâce, en quittant le protestantisme pour se faire catholiques. Et, pour ne rien dire ici des conversions plus anciennes, telles que celles de Brownson et d'autres personnages semblablement recommandables, je rapporterai d'abord celle de M. Forbes. Ce dernier était ministre épiscopalien de l'église de Saint-Luc à New-York, et était réputé l'une des plus grandes gloires de l'Église épiscopale par sa science, et plus encore par sa piété et son zèle. Or, il y a cinq ans que ce même M. Forbes s'est fait catholique, et aujourd'hui c'est un prêtre fervent de l'Église romaine.
Une autre conversion toute récente, et qui a fait grand bruit, est celle du docteur Ives, évêque protestant de la Caroline du Nord, homme vénéré de tous ceux de sa secte pour l'intégrité de ses mœurs. Il y a une dizaine d'années qu'il était attaché à l'école puséiste, et, à ce titre, il était déjà partisan des rites catholiques; quoique marié avec la fille d'un autre évêque, il favorisait le célibat et les autres conseils évangéliques, et il avait même établi une espèce de monastère, auquel il avait donné le nom de Vallée de la Croix. Accusé de tendances catholiques devant une assemblée d'épiscopaliens, il en avait été renvoyé absous. Il reprit ensuite ses études théologiques avec des intentions droites, en joignant à ses recherches scientifiques de ferventes prières pour connaître et embrasser la vérité. Les premières fois que la pensée lui vint, qu'au lieu d'être évêque anglican, il eût peut-être mieux valu pour lui d'être
simple laïque parmi les catholiques, la nature en lui se révolta; mais il se raffermit par cette grande pensée, qu'on doit à tout prix sauver son âme et obéir h Dieu. 11 chercha s'il pourrait justifier l'Église épiscopalienne et la considérer comme une branche de la vraie Église catholique ; mais plus il poussait loin ses études, plus il voyait que cette Église épiscopalienne d'Amérique n'était qu'une fille de l'Église anglicane, et celle-ci, même sous les formes les plus catholiques, une fille de l'État, une institution de Henri VIII et d'Elisabeth, et non de Jésus-Christ. En conséquence de ces recherches, fortifié toujours par la prière et par les grandes maximes de l'importance du salut éternel et de l'obéissance due à Dieu, il choisit et être plutôt des derniers dans la maison de son Dieu, que d'habiter dans les tentes des pécheurs (1).
Sorti victorieux de cette grande lutte, il résolut, d'aller à Rome se jeter aux pieds du souverain pontife. Arrivé dans cette métropole du monde catholique, le docteur Ives contenta son désir, le 26 décembre 1852, dans la chapelle particulière de Sa Sainteté, en faisant profession de la foi catholique et recevant la confirmation des mains du souverain pontife. Après cela, il remit au Saint-Père l'anneau et les sceaux, insignes du poste élevé qu'il occupait précédemment parmi les anglicans, enfin la croix qu'il portait aux occasions solennelles, en s'écriant avec larmes : « Holy Father, hère are the signs of my rébellion » (Saint-Père, voici les signes de ma rébel-
(1] ■■ Elegi abjectus esse in domo Dei, inagis quàm habitare in laculis peccatorjum, » Ps. usxxm.
lion). » A cette offre inattendue, le cœur du souverain pontife fut attendri plus que jamais : « Et ces signes de votre soumission, répliqua Sa Sainteté, nous voulons qu'ils restent appendus au tombeau de saint Pierre : E questi seijni délia vostra sommussiove, vogliamo, sténo appesi alla tomba di San Pietro. »
J'ai connu moi-même (c'est l'auteur qui parle) ce digne personnage, et je suis resté édifié de sa piété sincère et de la profonde humilité dont il est pénétré, en me disant à moi-même : Il n'était pas possible qu'un tel homme restât dans le parti des protestants. On ne saurait dire l'impression qu'a produite un tel événement sur l'esprit de ces derniers. D'abord, ils ont fait courir des bruits vagues pour en démentir la nouvelle ; ensuite, comme c'est ordinaire, ils ont eu recours à leurs moyens accoutumés, c'est-à-dire aux mensonges, aux calomnies et aux faussetés les plus évidentes. Ils se sont mis à répandre le bruit que le docteur Ives était devenu fou. La vérité est que les seuls fous ce sont eux-mêmes, et que M. Ives saura montrer la haute sagesse dont il est doué dans l'exposé qu'il va publier en Angleterre des motifs de sa conversion (1). Plusieurs autres personnages ont suivi, un plus grand nombre d'autres encore, je l'espère, suivront l'exemple qu'il a donné, le premier qu'on puisse citer d'un évêque anglican, en possession actuelle de son siège, qui ait abjuré le protestantisme.
Au mois d'avril de cette même année 1853, M. Baker, ministre épiscopalien à Baltimore, estimé pour sa
(1) On lit dans les Annales catholiques [juillet 1853) que cet écrit aura pour titre : Les épreuves d'une unie en voie de retour au catholicisme, Lettre à un ancien ami , par L. Silleman Ive-s.
vertu comme pour sa science, et une des plus grandes lumières de l'anglicanisme, s'est fait de même catholique. Il est célibataire, et il y a plusieurs années qu'il avait protesté en chaire vouloir demeurer dans cet état, au moins un certain temps, en déclarant que la vie célibataire était la plus propre au ministère sacré. Comme il avait, suivant l'expression d'un Américain, la réputation d'un saint homme, autant que peut l'être un protestant, sa conversion a fait grand bruit, non-seulement à Baltimore, mais en général dans tous les États-Unis. Ces trois conversions de per.-onnages aussi illustres dans l'Église épiscopale d'Amérique que l'étaient le docteur lves, Forbes et Baker, doivent suffire pour prouver notre proposition, et nous faire apprécier quel est, en général, le caractère moral de ceux qui abandonnent le protestantisme pour faire profession de la vérité catholique.
Nous n'avons cependant donné qu'un simple échantillon de ces conversions, et nous avons passé sous silence beaucoup de noms très recommandables, tels que Philips, Schlosser, Hase, Digby, et une infinité d'autres dans presque toutes les communions séparées de l'Église romaine. A côté seulement de ceux que nous avons nommés, des Schœnbourg, des Mecklembourg-Schw ïrin, des Saxe-Gotha, des Stolberg, des Schlegel, dc> Haller, des Werner, des Gocrres, des Hurter, des Newman, des Manning, etc., etc., que paraissent ces livides insectes microscopiques, tels que les Ciocci (appelé en Angleterre Ciuccio), les Achilli, les De Sanctis et autres pareils moines défroqués, ces vils rebuts de l'Italie? Ah ! que les protestants les gardent, nous les
leur cédons de grand cœur. On sait la conversation qu'un ministre protestant d'Allemagne a eue ces dernières années avec un prêtre des missions de France, qui voyageait dans la même diligence que lui. Le ministre , blâmant avec feu l'esprit de prosélytisme des catholiques, reprochait vivement au missionnaire, quoique en termes polis , nos conquêtes toutes récentes dans les rangs des protestants. « Mais, lui dit en souriant le missionnaire, vous êtes libres d'en faire autant de votre côté, et vous le faites aussi ; vous vous êtes bien compensés. — Quelle différence î répliqua naïvement le pasteur ; vous nous cédez vos rebuts, et vous nous prenez la crème » (l)î Excellente naïveté!
Observons en outre que, dans l'exposé de leurs motifs de conversion , aucun de tous ces illustres protestants, aujourd'hui rentrés dans le sein de notre mère commune la sainte Église catholique, n'a insulté à ses ci-devant coreligionnaires ; loin de là, on ne voit dans chacun d'eux que la franche expression d'un cœur bien
(1) Foi et lumières, 2e édit-, Paris, 1845, p. 193. Dans ce même ouvrage, p. 68-71, on trouve une longue énumération des conversions récentes de personnages de toute communion recommandables par leur science, par leur littérature, par leur dignité. Et qu'il serait considérable, l'appendice qu'on pourrait encore y ajouter!
Tout cela fait voir combien un certain anonyme avait raison d'écrire de nos jours : " Si j'avais le malheur de n'être pas catholique, deux choses m'inquiéteraient, je l'avoue : la première, c'est le nombre et la supériorité d'esprit de ceux qui ont cru à l'Eglise romaine, après examen, depuis Luther et Calvin; la seconde, c'est le nombre et la supériorité d'esprit de ceux qui ont quitté Luther et Calvin pour revenir à Rome. J'en conclurais qu'il y a au moins lieu à examiner, et j'examinerais.- Rapporté par 31. Foisset dans son opuscule : Catholicisme et protestantisme, 2« édit., Dijon, 1846, p. 2.
T. m Ift
— ¥tA
plutôt rempli de reconnaissance et d'amour pour Dieu, qui leur a fait la grâce de reconnaître et d'embrasser la vraie religion, que pris d'aversion pour la secte qu'ils ont quittée. Une modestie sincère perce à travers leurs écrits, et vous force à les admirer. Au lieu que ces malheureux apostats du catholicisme n'ont que le fiel et le venin sur les lèvres, et leurs écrits ne respirent que l'insulte, que la rage et la fureur dont ils sont comme bouleversés, et qui en font autant d'énergumènes. Preuve évidente du mauvais esprit qui les domine, bien différent de cet esprit de douceur, de calme et de paix qui est la marque distinctive de l'esprit de Dieu.