‹ Le protestantisme et la r`egle de foi (volume 3)Chapitre 3 sur 52 · I. — LUTHER · texte numérisé non relu

I. — LUTHER

Luther ne s'est porte à innover dans la doctrine par aucun motif louable; mais il n'a fait que céder à une basse jalousie. — L'orgueil est le motif qui l'a affermi dans cette voie. — C'est ce que prouvent ses œuvres, — et la voix accusatrice de ses contemporains. — Procédé qu'il suivait pour persuader aux autres ses paradoxes. — Il rejette ceux des livres saints qu'il trouve contraires à son système. — Il altère les textes de l'Ecriture. — Il accuse les apôtres et Moïse d'erreur, parce qu'ils étaient contraires à ce qu'il enseignait lui-même. — Inconstance perpétuelle de Luther sur presque tous les articles de ses doctrines. — Contradictions manifestes dans lesquelles il tombait. — Dérèglement des mœurs de Luther depuis son apostasie. — Son impudicité effrénée. — Son mariage sacrilège — Obscénités de son langage. — Sa vie épicurienne.— Il confesse lui-même que sa doctrine n'était que duperie, erreur et mensonge. — Pressentiment qu'il a de sa damnation.

Le moine augustin Martin Luther fut le premier qui déploya l'étendard de la révolte contre l'Église' catholique en s' insurgeant contre Léon X, qui avait porté contre ses doctrines un jugement solennel. Quels motifs le poussèrent à prendre ce parti désespéré? Se proposait-il pour objet de corriger les abus réels ou prétendus de cette Église, comme le suppose le vulgaire des protestants, de procurer la gloire de Dieu, et d'autres semblables motifs d'une intention droite et pure? Pas le moins du monde. Il avait vécu paisiblement plusieurs années dans l'Église catholique, et y avait même mené une conduite louable, dans la pratique de la mortification et de la pénitence, comme il l'atteste lui-même (1).

I Voir Audin, Hist. de la vie de Luther, t. i, c. 1.

— ra —

et comme le confirment d'ailleurs dos écrivains catholiques de cette époque (1). Comment donc fut-il amené à entreprendre le dessein de réformer l'Église? Il s'y trouva engagé par le hasard des circonstances et sans y avoir songé lui-même (2). Après avoir une fois dépassé les justes bornes dans ses thèses au sujet des indulgences, dont la publication, en Allemagne, avait été confiée par le pape, aux pères dominicains, il ne voulut jamais revenir sur ses pas, malgré les remontrances qui lui étaient adressées de tant d'endroits et sous tant de diverses formes. Il s'aheurta à ses idées, et, au mépris de ses protestations multipliées de soumission aux décisions pontificales, lorsque celles-ci parurent, il leur opposa une résistance ouverte, lit une rupture déclarée, et jura une guerre à mort à la papauté (3). Ainsi donc, aucun but louable, aucun dessein prémédité, n'engagèrent Luther à s'ériger en chef de réforme; mais il n'y fut poussé que par le hasard des circonstances ou, pour mieux dire, par une basse envie contre Tetzel ; et, une fois entré dans cette carrière, son amour-propre ne lui

l Erasme, Epist. ad Thom. card. Ebroic, où, après avoir attesté la régularité de. ses mœurs pour le temps qu'il avait passé au couvent, il ajoute : « Quantum midatus ab Mo!»

■2 TMOTHÉE Kestmer, luthérien, dans l'épître dédicatoire de

son Thésaurus, etc , imprimé en 1566, rapporte vers la fin ces paroles de Luther lui-même : » Casu, non voluntate in istas tur- •' bas incidi, Deum ipsum testor. « Luther l'assure de plus dans ses Loc. commun., édit. de 1594, classe îv, c. 30, p. 58, où il rlit : •• Initio Evangelii cùm Deus in hanc (ut sic dicam) factionem

prseter meam voluntatem per mirabiles occasiones me invol- ■• veret. »

(3) Bossuet, Hist. des variât., 1. i, § 61, édit. de Versailles, 1816. Voir encore ArniN, Hist. de ta rie de Luther, 1. i, c. 1.

permit plus de s'en retirer. Une erreur ie conduisit à une autre, et bientôt, presque sans s'en apercevoir, il se trouva avoir adopté presque en entier la symbolique des vaudois, celles des wicléfites et des hussites (1); ou, pour mieux dire, sa vanité de chef de secte ne lui laissa respecter aucune borne. Lui-même il fait l'aveu que plus d'une fois il lui avait fallu lutter contre luimême, poursuivi par le cri de sa conscience (2) ; plus d'une fois, dégoûté de ceux de son parti, il les avait menacés de rentrer dans le papisme (3). Preuve de fait et éloquente du principe abject qui le poussait dans la voie des innovations.

Si l'envie fut le premier mobile des égarements de Luther, l'esprit qui l'anima dans tout le cours de sa vie agitée fut l'orgueil, mais un orgueil dégoûtant et tellement outré, qu'il révoltait ses propres partisans. De là, cette jactance avec laquelle il mettait sa propre manière de penser au-dessus de la doctrine de l'Église en-

(lj lbid., Préf., § 22. C'est ce que nous avons prouvé aussi ilans nos deux premières parties par des arguments invincibles.

(2) Voici ses paroles (Opp. t. n, édit. de Wittemberg, 1566, fol. 344 b) : » Quoties mihi palpitavit tremulum cor. reprehendens « objecit eorum (catholicorum) foitissimum cl unicum argumen- ■• tum : Tu solus sapis? Totne errant universi '. Tanta srecula ignoh raverirûtl Quidsitu erres et tôt tocum in errôrem trahaa dam- « nandoseetcrnalitcrl »

Pans Bossuet. Hist. des VOt., I. n. § 9 : « Au reste, si vous prétendez continuera faire les choses par ces communes délibéra-' tions, je me dédirai sans hésiter de tout ce que j'ai écrit ou enseigné- j'en ferai ma rétractation, et je vous laisserai là. Tenez-le-vous pour dit une bonne fois. m Le même fait se trouve rapporté dans jMii.M i;. Excellence de la religion catholique, trad. de l'angl. Milner avait intitulé son ouvrage : Lnd of religions tOMttHïèTBy, c'est-ù-dire Fin de (a controverse religieuse.

tière, de saint Augustin et de tous les autres Pères et docteurs de l'Église ; de sorte que (c'est lui-même qui s'exprimait ainsi), quand même Pierre, quand même Apollo, quand même un ange descendu du ciel auraient enseigné différemment de lui, sa doctrine était la seule qui rendît gloire à Dieu. « Pierre, dit-il, le plus grand des apôtres, vivait et enseignait contrairement à la parole de Dieu » (1). Et dans un de ses écrits contre Érasme, voici quelle réponse il opposait à ses adversaires : « Déposez toutes ces armes que vous fournissent les anciens orthodoxes, les écoles de théologie, l'autorité des conciles et des papes, le consentement de tant de siècles déjà écoulés et de tout le peuple chrétien : nous n'admettons rien en dehors des Écritures, mais si absolument, que ce n'est qu'en nous seuls que nous en trouvons la sûre interprétation. L'interprétation que nous donnons, c'est là le sens voulu par l'Esprit-Saint ; celui que les autres, quelque grands, quelque nombreux qu'ils soient, prétendent donner, provient de l'esprit de Satan et d'une raison aliénée » (2). Il ne s'arrête

(1) Comment, in Ep. ad Galat., c. 2, édit Wittem,, Opp. t. V, fol. 290 b : « Esto, Ecclesia, Augustinus et alii doctores, etiamsi « Petrus, Apollo, imô angélus è cœlo diversum doeeant, tamen » mea doetrina est ejusmodi, quse solius Dei gloriam illustrât. . » Petrus apostolorum summus vivebat et do~ebat contra verbum « Dei. » Comparons maintenant ces dernières paroles avec ce que saint Irénée rapporte que disaient les gnostiques [Contra hœreses, 1. m, c. il, n. 1) : « Se non solùm presbyteris (episcopis), sed etiam « apostolis existentes sapientiores sinceram invenisse veiïtatem; » et nous verrons comment les hérétiques de toutes les époques se ressemblent les uns aux autres par l'esprit d'orgueil.

(2) De servo arbit. : « Deponite quidquid armatura? suppedita- » bunt orthodoxi veteres, tbeologorum scholœ, autboritas conri'io-

pas encore là ; mais il dit de plus dans un antre endroit, toujours avec la même assurance : « Je veux que vous sachiez qu'à l'avenir je ne daignerai plus vous accorder cet honneur, que vous ou les anges mêmes du ciej vous jugiez ma doctrine... Je neveux pas que ma doctrine soit jugée par personne, et, par conséquent, pas même par les anges: car comme j'ai la certitude de sa vérité, je veux par elle vous juger, vous et les anges » (1). Je n'en finirais pas, si je voulais rapporter tous les passages où cet homme montre un orgueil révoltant et au-delà de toute mesure, et qui suffiraient pour remplir un volume entier. De là encore cette jactance avec laquelle il répète jusqu'à satiété qu'il est le premier et le seul qui soit parvenu à connaître la vraie doctrine, qu'il a été prédestiné pour cela, et qu'après sa mort, ajoute-t-il en faisant le prophète et en se comparant à Jésus-Christ lui-même, « beaucoup se scandaliseront de sa doctrine et l'apostasieront » (2).

Cet orgueil impudent révoltait jusqu'à ses admira-

.. nim et pontifienm, consensus tôt saeculorum ac totius populi » ebristiani : nihil recipimus nisi Scripturas; sed sic, ut pênes .. nos solos sit certa authoritas interpretandi. Quod nos interpre- . tamur hoc sensit Spiritus Sanctus. Quod adferunt alii, quamvis

• multi, à spiritu Satanœ, et aliéna mente profectum est. ••

(1) Advenus falsà nominalum ecclesiast. statum : ■■ Sein- vos .. veto, quôd in posterum non ampli ùs vos hoc honore dignabor,

• ut sinam vel vos vel angelos de coelo, de meâ doctrine judicare.. Nec volo meam doctrinam à quoquam judicari, neque adeo ab

.. angelis quidem : cùm enim certus de meâ sim, per eam quoque

. e1 vester et angelorumjudex esse vol

2 fa Loc. commun., class. v, i». 43: • Erit forte tempus, ubi et iniln liceal diceri : Omnes vos scandalum patiemini istâ nocte ..

.. Quantum sectarum excitavil Satanas nohiss viventibus... Qui»!

., futurum esi nobis mortuis, etc., etc ■

teurs de cette époque , qui pourtant étaient loin euxmêmes d'être des modèles d'humilité. Rapportons pour exemple quelques-unes de leurs paroles. Conrad Reggius ne craignait pas d'écrire que « Dieu, pour punir Luther du péché d'orgueil par lequel il s'était élevé (comme le prouvent plusieurs de ses écrits), lui avait ôté le véritable esprit » (1). Zwingle, à son tour, accuse Luther « de parler et d'écrire avec beaucoup d'arrogance, avec un faste de paroles inouï, et sur un ton de menaces beaucoup trop lier » (2). La société de Zuiïeli disait aussi, dans sa réponse au livre de Luther contre Zwingle : « Les prophètes et les apôlres cherchaient la gloire de Dieu, et non à se faire honorer eux-mêmes ou à satisfaire leur entêtement et leur orgueil ; au lieu que Luther cherche son bien personnel : il est entêté, et se laisse emporter à une extrême insolence » (3). Simon Lythus écrit de Luther : « qu'il s'attribuait plus de gloire acquise qu'il ne devait , en ne pouvant souffrir que d'autres la partageassent tant soit peu avec lui » (4). Et pour ne pas m' étendre sur d'autres encore, je ter-

(1) Lib germ. Çant. Jo. Hessium De Cœnâ Domini : « Deus •< pvopter peccatum superbia? quo sesc Lutherus extulit (quem- « admodum pleraque ipsius seripta testantur) verum illi spiritum • abstulit. »

(2) In Resp. ad Conf. Lutheri : ■■ Magna arrogantia, etcumar- « roganti verborum fastu, minis qnoque plusquàm turgidis. >•

(3) m Prophétie et apostoli Dei gloria?, non privato honori, non « suce pertinaciae et superbia? studebant; Lutherus autom sua - quaerit, pertinax est, insolentià nimiâ effertur. «

(4) Simon Lythus in Resp. altéra ad alteram Jac. Gretzeri .-/polog., p. 333 : - Lutherus plusquàm debebat tribuit gloriola?

■ partse, cujus particulam communicari cum aliis indignissimè

■ ferebat. ••

T. ni. 2

minerai cette énumération en mettant sous les yeux du lecteur le jugement que portait de Luther Calvin luimême, quelque admiration qu'il eût d'ailleurs pour cet homme : « De même que Luther excelle par les vertus extraordinaires dont il est doué, il a aussi le malheur de conserver de très grands vices. Plût à Dieu qu'il se fût davantage appliqué à réprimer cette intempérance (de style) qui fermente partout dans ses écrits!... Plût à Dieu qu'il eût pris plus de soin de reconnaître ses défauts » (1) ! J'ajouterai cependant encore l'opinion de Conrad Gesner : « Il ne faut pas se dissimuler, ditil, que Luther n'ait un esprit impétueux, qui ne saurait souffrir la contradiction, et à qui il faut tout accorder pour avoir la paix avec lui » (2). Luther n'ignorait pas lui-même ce que les autres pensaient de lui : « Je vois. disait-il, que tout le monde demande de moi que je sois plus modeste... Presque tous me reprochent d'être mordant » (3).

Que dire du procédé qu'employait Luther pour persuader aux autres ses doctrines, ou pour parler plus juste, ses paradoxes? Lui qui protestait à la diète de Worms qu'il ne voulait se rendre qu'à l'Écriture, qui inculque et répète la même prétention en mille endroits

(1) Dans ScHLfssEMB. in Theol. Calvin., Iib. u, fol. 126 : « Lu- •< therus, ut pollet eximiis virtutibus, ità magnis vitiis laborat. « Hanc intemperiem, qurc ubique ebullit utinam maçis frenare « studuissct... Utinam recognoscendis vitiis plus operce dedisset.-

(2) In Universal. Bibliot. : ■■ Illud non est dissimulanduni, Lu- » therum esse vcbementis ingenii, impatientem. et qui nisi sibi « per omnia consentantes ferre nesciat. •

(3) In Loc. Comm., class. iv, fol. 35 : « Video ab omnibus in me « peti modestiam... Omnes ferè in me damnant mordacitatem. »

de ses écrits, il efface de sa propre autorité, et d'un trait de plume, du canon des livres saints, ceux qui contredisent le plus ouvertement ses enseignements, savoir l'épître aux Hébreux, la seconde de saint Pierre, la seconde et la troisième de saint Jean, l'épître de saint Jacques, qu'il appelle de plus une lettre de paille, et l'Apocalypse (1).

Outre cela, il corrompt avec une témérité sacrilège le texte sacré pour y insérer ses opinions, ou bien il retranche du texte les expressions qui ne peuvent se concilier avec elles. Contentons-nous de donner un exemple seulement de ces additions, et un autre de ces suppressions. On sait que le dogme favori de Luther était celui de la foi justifiant seule sans les œuvres. Quel parti prit-il donc a ce sujet? Dans sa version allemande de l'épître aux Romains, c. m, v. 28, où l'Apôtre écrit ces mots : Nous pensons que l'homme est justifié par la foi, il ajoute de lui-même le mot seule, par ta foi seule. Accusé par les catholiques à propos de cette addition, il leur répond : « Je le veux, je l'ordonne ainsi : que ma volonté tienne lieu de raison... Luther le veut ainsi.» Et il dit de lui-même « qu'il est le

(1) Ainsi l'attestent les disciples de Luther, et entre autres Adam Fraxcim dans sa Margarita Theol., p 448 : « Apocryphi libri .< Novi Testamenti sunt : Epistola ad Hebrœos, Epistola Jacobi, « secunda et tertia Joannis, posterior Pétri et Apocalypsis. » La même assertion se lit dans Chemnitz, EnchirhL, p. 63, et Comment Conc. Trid., p. 55. Par rapport à l'épithète de paille donnée par Luther à l'épitre de saint Jacques, voir dans le Dictionnaire de Bayle l'article Luther, où se trouve rapportée au long la controverse soutenue sur ce sujet par le P. Edmond Campian, en Angleterre, dans le moment où il était mis à la question et étendu sur le chevalet par ordre de la bonne Bess.

docteur au-dessus de tout ce qu'il y a de docteurs dans le papisme entier. » 11 dit enfin pour conclusion : « C pourquoi (le mot seule) doit rester dans mon Nouveau Testament, et quoique tous les papistes s'en mettent en fureur, ils ne réussiront pas à l'en ôter. Je me repens de n'avoir pas ajouté de même ces deux autres mots : toutes et de toutes, c'est-à-dire toutes les œuvres de toutes les lois » (1). Quant à la suppression du passage de l'Écriture où les fidèles sont exhortés aux bonnes œuvres, nous la trouvons dans la version allemande de la seconde épître de saint Pierre, où, au lieu que l'apôtre écrivait : Efforcez-vous de plus en plus, mes frères, d'affermir votre vocation et votre élection par /es bonnes œuvres, comme ces dernières paroles : par les bonnes œuvres, ne s'accommodaient pas à son nouveau dogme, Luther les passe et les supprime totalement. Or, ces deux exemples ne sont, comme je l'ai dit, qu'un échantillon des altérations bibliques que se permettait le grand homme, comme l'appellent les protestants, pour faire admettre ses erreurs. Au reste, Eckius et Emser, comme nous l'avons déjà dit ailleurs (tome i, p. 228) , en ont relevé plus de mille , et toutes dogmatiques (2) ; ce que lui reprochait Zwingle lui-mémo.

il) Opp. germ. fol. 1 U-144 : ><>■ rolo, sic jubeo, sit proratione » voluntas. Lutberus ità vult, et ait se esse doctorem super om- •■ nés doctores in toto ptipatu... Proptereà débet [vox illa in nieo .. Novo Testaraento manere, etiamsi omnes papasmiad insaniam

redigantur, tamen non eam inde tollenl . pœnitet me quod non

■ddiderim et illas duas voces : omnibus et omnium ividelicet sine » omnibus operibus omnium legum).

(2) Florimond Raymond, De orig. fueres., I. i,c. 15, p. 67, observe qu'on ne tarda p;is à compter dans la version du Nouveau

qui l'appelait tout haut corrupteur adultère des saintes Ecritures (1).

Mais Luther ne s'en tint pas là, puisqu'il osa accuser les apôtres eux-mêmes d'erreur en matière de doctrine. Voici ce qu'il en écrit : « Soit que Cyprien, Ambroise, Augustin, soit que saint Pierre, saint Paul, et même un ange du ciel, enseignent autrement, je n'en suis pas moins certain que ma doctrine est divine et non purement humaine » (2). Nous avons vu d'ailleurs, il n'y a qu'un instant, ce qu'il a écrit aussi que Pierre, le plus grand des apôtres, agissait et écrivait contrairement à la parole de Dieu. Parlant de l'apôtre saint Jacques, qui l'ait mention dans son épitre du sacrement de l'extrême-onction, voici comme il s'en explique : « En supposant même que cette lettre fut de l'apôtre Jacques, je dirais qu'il n'est pas permis à un apôtre d'établir un sacrement de sa propre volonté..., par la raison qu'un tel pouvoir n'appartenait qu'au Christ seul » (2>). 11

Testament plus de quatre mille erreurs ou passages altérés. Voir \Jj)])or. Bibl. du P. Cherubfno de Saint-Joseph, t. iv. Hist. rers. Lutheri.

(1) T. n opp. ad Lidher.j lib. De sacrant., p. 412 b, 413 c. Munster l'appelle un interprète peu exact, et qui ne savait pas assez l'hébreu. Bucer affirme que la version de Luther est remplie d'erreurs. Melchior Zanchtus en a composé un livre entier. Philippe Morxixius affirme qu'aucune version ne s'écarte plus que colle de Luther du texte authentique, etc. Et tous ces auteurs sont protestants. Voir Cherub. de S.-Jos. op et 1. c.

(2] T. v, Wittemb., 1554, col. 290 b : « Sive S. Cyprianus, Am- •■ brosius, Augustinus, sive S. Petrus, Paulus, imù angélus ô cœlo •• aliter doceat, tamen hoc certè scio, quôd humana non suadeo, • sed divina. »

(3 De captw. Bobyl , édit. de H'iiiemberg, t. n, fol. 35 b : < Ta-

parle de Moïse d'une manière tout-à-fait impertinente : « Moïse, dit-il de lui, avait une langue, mais une langue embarrassée, qui balbutiait , qui ne disait rien de clair ni d'éloquent, une langue qui ne disait rien de gracieux; mais une langue de colère, de mort et de péché. Recueillez toutes les paroles de sagesse de Moïse, des philosophes gentils, et vous trouverez qu'elles n'expriment que l'idolâtrie ou que l'hypocrisie, ou que si c'est en matière politique, c'est une sagesse de colère... car la bile et le fiel débordent des lèvres de Moïse » (1).

Voilà à quoi se réduisait l'estime que Luther taisait de la Bible, qu'il proclamait cependant la règle suprême et unique de la foi : à en abuser quand il y trouvait quelque passage qui lui semblait favoriser son système, à l'altérer et à la corrompre quand elle ne se prêtait pas ou que même il la trouvait contraire à ses enseignements, h répudier des livres entiers dès qu'ils n'allaient pas à son but, à parler avec un mépris insolent des auteurs inspirés, et enfin à se préférer luimême aux apôtres. Je passe sous silence, pour ne pas être trop long, beaucoup d'autres artifices dont faisait usage ce chef de la Réforme , et qui certainement ne

.. men si etiam cssct epistola apostoli Jaoobi, dicerem non licere « apostolum sua auotoritate sacramentum instituere... hoc enim .. ad solum Christum pertinebat. »

(1) T. m, in Ps. 45, fol 125 a : ■■ Habuil Moyses labia, sed pro- .. funda, infacunda, [mpedtta, irata, in quibus non est verbum

gratin, sed irtc mortis, et peccati : colligite omnes sapientias « Moysis, gentium philosophonnn, et invenietis cas coram Deo « esse vel idololatriam, vel sapientiam bypocriticam, vel si est po- .« litica, sapientiam irse... habet enim Moyses labia diffusa felle et * ira, i

sauraient convenir à celui qui s'attribue la mission divine de réformer l'Église de Dieu.

Maintenant, pour ce qui est de l' inconstance et des perpétuels changements de Luther dans ses doctrines, c'est un fait notoire qu'il ne fut jamais constant dans aucun de ses principes ou de ses enseignements , au point qu'on le voit varier presqu'à chaque page, regardant ici comme opinion libre ce qu'il traite ailleurs d'erreur exécrable ou bien d'article de foi; ici comme une vérité incontestable ce qui bientôt après se changera pour lui en une erreur et une fausseté : telle a été sa marche habituelle, et on peut dire qu'il n'a cessé de varier que lorsqu'il a cessé de vivre (1). Il s'est montré véritablement en ce point le type le plus parfait du protestantisme, dont il a inauguré l'établissement. Et pour en venir aux détails, lui qui d'abord avait donné la transubstantiation pour une opinion libre, et avait dit : « Je ne condamne pas l'autre opinion (celle de la transubstantiation); je dis seulement que ce n'est pas un article de foi » (2), dira plus tard, dans sa réponse à Henri VIII : « J'avais enseigné qu'il n'importait pas que le pain demeurât ou non dans le sacrement ; mais maintenant je transuhstantie mon opinion : je dis que c'est une impiété et un blasphème de dire que le pain est transubstantié » (o). Enfin il pousse la condamna- Il) Sur le seul point du principe constitutif de la nouvelle Eglise, Luther a changé jusqu'à quatorze fois d'opinion en vingt-quatre ans. En voir les documents et les preuves dans l'ouvr. de Dollinger intit. La Réforme, t. m, p. 199 et suiv.

(2) De captiv. BabyL, t. n, opp. fol. 66.

(3) Resp. ad art. extr. contra Regem AngL, t. i.

tion jusqu'à l'anathème, et cela en dépit des catholiques, comme il l'écrit ailleurs (1). Luther a montré la même mobilité d'opinion par rapport à la manière dont il cherchait à expliquer que le corps de Jésus-Christ se trouvait, selon lui, avec le pain dans l'Eucharistie, disant tantôt que le corps est dans le pain, tantôt qu'il se trouve avec le pain, tantôt enfin qu'il est sous le pain, et par là il a rendu fameuses les particules infcum, suO, dont se servirent ensuite indifféremment les luthériens ses adeptes (2).

La même inconstance se remarque en lui par rapport au culte des saints et à la vénération des images, au nombre et à l'efficacité des sacrements, et en général, pouvons-nous le dire, sur presque tout autre article de sa symbolique, tellement qu'il s'est trouvé quelqu'un qui a su extraire un catéchisme parfaitement catholique des œuvres de Luther (3) : inconstance qui lui a été reprochée par Zwingle en termes acerbes (6.). Hospinien ensuite, savant calviniste, dans son Histoire des

(1) Voir Bossuet, Hist. des variât., 1. n, £ 1-5, où il rapporte en détail toutes les variations de Luther sur ce point.

(2j De là cet hexamètre par lequel les calvinistes se moquaient de ces explications :

/», ci/m, tub, totum fallu monosyllaba mundum.

(3) Ce catéchisme à été intitulé : Catechismus christ ta nus docloris Martini Lutherie édité par Christophe Besold à Augsbourg, en ISIS. Voir encore les Entretiens phUosoph. de Starck, Palis, 1818.

(4) Zwingle, t. n, /lespons. ad confessionem Lutheri, fol. 168 vers le milieu, où je lis : <• Lutherus nùnc hoc, nùnc illud de eâ- • dem re pronuntiat, nec usquàm sibi constat, haud dubié eâ in-

constantifi et levitate in Dei verbo utendum esse existimat, quâ offrictflp fivmtis se urne inter aleam uti ronsueverunt.

sacramentaires, relève un si grand nombre de ces variations, que, dans sa table alphabétique des matières, il résume ainsi l'article Luther : « Luther différent de lui-même dans sa doctrine sur la personne de Jésus- Christ. — Son inconstance en fait de doctrines. — Ses bévues, cause de son inconstance. — Ses divers sentiments sur la Cène. — Premier. — Deuxième. — Troisième. — Quatrième. — Cinquième. — Son inconstance sur l'article de la Gène. — Son inconstance sur l'article de la communion sous une ou sous deux espèces. — Son inconstance sur la question si les impies communient véritablement. — Son inconstance sur la question de la concomitance. — Son inconstance sur la question de l'élévation du sacrement. — Son insconstance au sujet de l'adoration du sacrement, etc. , etc. , etc. » (1) . Ainsi donc il est bien permis de dire que Luther n'a été constant que dans son inconstance perpétuelle.

Que dirons-nous de ses palpables contradictions? Les écrits de Luther en regorgent également. Offronsen pour échantillon quelques exemples. En parlant des dons extraordinaires et des apparitions célestes, il ne s'en attribue guère moins qu'à l'apôtre saint Paul, et se vante de ne le céder sur ce point à personne. Voici ses paroles : « J'ai été moi aussi en esprit, et j'ai vu même des esprits, si toutefois il est permis à quelqu'un de se glorifier de ses propres avantages , plus qu'ils n'en verront dans toute une année » (2). Eh bien, il

11) Hospimen, Historia sacramentaria, Index alphabet., au mot Lutherus.

[8| Luther. I Teuton, ad Senatores Civif. Germ. : ■< Ego quoque

attestera ailleurs ouvertement le contraire , et il dira : « Je n'ai pour moi aucune apparition d'anges... J'ai fait un pacte avec le Seigneur mon Dieu, pour qu'il ne m'envoie ni visions, ni songes, ni même d'anges » (1). Dans les discussions qu'il eut avec les anabaptistes, il soutint une doctrine qui était absolument l'inverse de celle qu'il avait soutenue lorsqu'il avait à lutter contre les catholiques. Il usa du même procédé quand il eut à combattre Zwingle etlessacramentaires(2). En un mot, Luther ne se fit nulle peine de se contredire luimême, toutes les fois que le requérait le besoin ou la circonstance (3). La versatilité en matière de doctrines constitue un des principaux caractères de ce chef des réformateurs.

Ce qui met le sceau à tout cela, c'est le dérèglement de mœurs où il vivait. Ce Luther qui , alors qu'il était catholique et religieux, avait une conscience si délicate qu'elle allait jusqu'au scrupule et ne pouvait se calmer au souvenir de ses fautes passées ; ce Luther qui, de son propre aveu, ne songeait qu'à la plus exacte observance de ses vœux, qui macérait sa chair par la mortification et le jeûne (H), n'eut pas plus tôt apostasie la foi catholique, qu'abandonné tout-à-coup à son sens ré-

« fui in spiritu, atque etiaia vuli spiritus; si omninù de propriis " glonandum est, plusquàm ipsi intia annum vidébunt. •

(1) De lue. commun., class. 1, pag. 39 vers la fin : « Nullas ap- •< paiition< s uii-:clorum habeo... Pactum feci cum Domino Deo » meo, ne vel visiones, vel somnia, vel etiam angelos mini mittat. -

(2) Voir Audin, Hist. de la vie de Luther, t. n, p. 14 et suiv., 2e édil

(3) Ibid., p. 224.

(4) Voir Audin, ouvr. cit. t. i, c. 1.

prouvé, il n'y eut plus d'excès auquel il ne se livrât. Il ne rougit pas dans son apostasie d'avouer qu'il ne pouvait se passer de femmes, pas plus qu'on ne peut vivre sans aliments et sans les autres nécessités de la nature. Voici ses paroles : « De même que personne ne peut demeurer privé de nourriture et de boisson, de même aussi personne ne peut se passer d'avoir une femme... La raison en est, que nous avons été conçus dans le sein de la femme, que nous y avons été nourris, que nous en sommes nés, que nous avons été allaités, élevés par elle, de façon que notre chair est en grande partie la chair de la femme, et par conséquent il n'est pas possible que nous en vivions séparés» (1).

De là vient que, déjà avancé en âge, et malgré la sainteté de ses vœux, il s'éprit d'amour pour Catherine de Bora, religieuse cloîtrée depuis cinq ans au monastère de Nimptschen, de l'ordre de Saint-Bernard, d'où elle fut enlevée entre les dix heures du soir et le milieu de la nuit par Léonard Kœppe, sénateur deTurgau, avec huit autres de ses compagnes qui y étaient préparées, et portée de là à Wittemberg. Après divers scandales, Luther l'épousa, et à peine quelques jours s'étaient écoulés depuis le mariage contracté, que Catherine accoucha (w2). Il avoue lui-même qu'il avait conclu ce

(1) Colloq. mental, ç. De matrim. : •< Ut nemo potest cibo vel « potu carere, sic iieri nequit, ut aliquis à muliere abstineat... u Causa hsec est, quia in utero mulierum concepti, eo aliti, inde .. nati, lactati et educati sumus, ità ut caro nostra majore in parte « mulieris caro sit, et sic plané fieri nequit, ut ab eis sepa- >i remur. »

(2) Voir Audin, ouvr. cit., t. u, p. 260, 270.

mariage en secret, afin de n'en être pus empêché par ses amis (1).

Ce pas une fois fait, Luther en fut en peine, et il fallut Mélanchthon pour le consoler (2). Mais on ne saurait se faire une plus juste idée du dérèglement des mœurs de Luther sur cet article, qu'en lisant ses Propos de table, ou les entretiens familiers qu'il eut à Wittemberg à l'auberge de V Aigle-Noir, où tous les soirs se réunissaient ensemble jusqu'à dix heures Luther, Mélanchthon, Juste, Jonas, Lang et quelques autres. Là on discourait de tout [de omni re scibi/i), et de toute sorte d'obscénités, en même temps qu'on vidait et remplissait les verres de bière. 11 respire dans ces conversations, d'un bout à l'autre, un tel cynisme, qu'il ferait rougir toute personne honnête, et c'est d'elles qu'il a été écrit : Vbi omnia licent, non licet esse pium (3).

La vie de Luther, après son apostasie, ne fut autre que celle d'un épicurien tout occupé de plaisirs de table et d'impures jouissances ; si bien qu'il était passé en

(1) Colloq, Latin , t. n, De ccnjug. : Nisi ego clàm eclebras- •• Bem nuptias oranes impedîssent, quia omnes amieissimi clama- •■ bant non illam sed aliam.

« Quoniam Lutherum quodammodo Iristiorem cerno et pe*- • turbatum ob vit a- mutationem, omni studio acbenevolcntià con- .. solari cum cogor. •• MELANCHTHON, Epist, ad Joach. Camerar. DeLuthert confug., qui >e trouvo dans l'ouvrage de ce même Mélancbtbon intitulé ConsiHa erangelka, part, i, p. 38.

3 Voir Audix, 1. c, p. 212. On ne saurait lire certains passages de ce livre en particulier sans se sentir la rougeur monter au visage; et pourtant l'auteur déclare qu'il a retranché plusieurs de cea propos impudiques. Ces entretiens, qui se firent de l'an 1525 à l'un 1540, Jurent recueillis sur les feuilletons qu'on en rédigeail jour par jour, < I publiés m un vol. in-fol. de 1360 pages, pans compter la tablr>

proverbe, lorsqu'on voulait se permettre quelque débauche, de dire : Aujourd'hui nous vivrons à la Luther (1). Et il n'y a point à s'en étonner, puisqu'il résulte clairement d'une lettre écrite par Luther luimême confidentiellement à son intime ami et fidèle disciple Mélanchthon, qu'il n'avait fait dans toute sa réformation si vantée autre chose que de tromper le monde. Voici, en effet, de quelle manière il s'y exprimait : « Quand une fois nous n'aurons plus rien à craindre, quand nous serons laissés en paix, alors il sera temps de rectifier nos tromperies, nos mensonges et nos erreurs» (2). Il avait donc bien raison de dire à sa Catherine, un soir qu'elle l'invitait à contempler les étoiles

\l) Cela se trouve rapporté par l'écrivain protestant BÉNÉD1CT MORGENSTEBM, dans son Tract, de Eccles., p 21, vers le milieu : » Si quandô volunt indulgere genio, non verentur inter se dicere : •• Hodiè lutheranicè vivemus. »

Mais on ne saurait mieux se renseigner sur l'épicuréisme de Luther que par la lecture de cette édifiante prière qu'il faisait à Dieu : " O Dieu! procurez-nous par votre bonté des habits, des chapeaux, des capotes et des manteaux; des veaux bien gras, des chevreaux, des bœufs, des moutons et des génisses; beaucoup de femmes et de petits enfants. Bien boire et bien manger est le vrai moyen de ne pas s'ennuyer. » Cette citation de Magmn n'a pas été démentie par le fougueux Bost lui-même dans son Appel, et personne au reste ne doute de son authenticité.

(2) Lettre de Luther du 30 août 1530 récemment retrouvée et publiée. Voir YUnivers, 25 mai 1845.

Il me semble à propos de rapporter ici la manière dont le visionnaire luthérien Swexdexborg fait parler Luther, qui lui apparaît en enfer dans une de ses visions : •• Ce qui m'étonne, ce n'est pas d'avoir erré, mais c'est devoir qu'un seul homme à qui la tête a tourné a pu faire tourner la tête à tant d'autres : y on mirur quint egoerrarerim, sed mirorqvàd «nus délirons lot deliros potuerit producere. « fera Christi religio, Amsterdam, 1771, p 181 et suivantes.

qui brillaient dans le firmament : « Oh la vive lumière ! mais elle ne brille pas pour nous ! — Et pourquoi? reprit Catherine; est-ce que nous serions dépossédés du royaume des cieux? — Peut-être, répondit-il, en punition de ce que nous avons quitté notre couvent. » Et il poussa un soupir. « Il faudrait donc y retourner? reprit Catherine. — C'est trop tard, répondit Luther, le char est trop embourbé» (1) . Il ne faut pas s'étonner s'il était avec cela agité de remords qui ne le quittaient ni jour ni nuit, s'il n'avait aucune confiance dans sa nouvelle doctrine, s'il n'avait sur les lèvres que le nom de Satan ou du diable, avec qui tantôt il se vantait et tantôt il se plaignait d'être en commerce familier (2). Voilà quel était le chef du protestantisme; encore resterait-il à en dire beaucoup plus que ce que nous venons d'en esquisser en nous renfermant dans les limites que nous nous sommes fixées. Et il y en aura parmi les catholiques qui voudront l'avoir pour chef et pour maître ?

(1) Voir AUDES', ouvr. cité, p. 279.

(21 Voir J. Dœllinger, La Réforme, son dével., Paris, 1850, t. ni, p. 235-240 : •> Les combats que j'ai à soutenir pendant la nuit, avait-il coutume de dire, sont bien plus terribles que ceux du jour, quia diei adversarii m'ont rarement découragé ou affligé ; mais le diable cberche à me pousser des arguments qui m'exaspèrent. » Il disait encore que Satan était plus assidu que sa Catherine à se tenir à ses cotés quand il était au lit.

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