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CHAPITRE XII

CARACTÈRE DU CALME OU DE L'INQUIÉTUDE QU'ON ÉPROUVE A LA MORT , SELON QU'ON SUIT l' ANCIENNE RÈGLE DE FOI OU QU'ON S'EST ATTACHÉ A LA NOUVELLE.

Avant de conclure cet ouvrage, nous voulons adresser notre dernier appel à un jugement d'une suprême autorité : je veux dire, au jugement de la mort. Nous venons de voir que la règle catholique est une source de paix délicieuse qu'elle répand dans la vie chrétienne, tandis que la règle protestante est à l'opposé un principe fatal de cruelles inquiétudes. Voyons maintenant ce qu'elles produisent l'une et l'autre au moment de la mort. Si ce chapitre doit être le plus court de tous, ce ne doit pas être le moins fructueux.

,5j I. — LE PROTESTANT A LA MORT.

Moment solennel de la mort. — Tout condamne le protestant formel, et rien ne le rassure, — ni ses convictions, — ni l'examen qu'il a établi. — Ses remords de conscience. — Agitation ou endurcissement du protestant à la mort. — Exemples de morts funestes. — Mort de la reine Elisabeth. — Autres exemples. — Affreuse mort des apostats. —Conversion d'un apostat à la mort. — Conclusion.

C'est une vérité proverbiale, que la mort est l'écho de la vie, et l'expérience de toutes classes de personnes, croyantes ou incrédules, en est une confirmation éclatante. La mort étant, comme d'autres l'ont dit, le der-

nier trait du tableau de la vie, le foyer où s'en rassemblent tous les rayons, le miroir qui en réfléchit l'image fidèle, le résultat sommaire du bien ou du mal qu'on a fait, le son diagnostique de toutes nos œuvres, de là les fureurs désespérées, le silence morne et farouche des uns, le soulèvement qu'excite en eux la simple vue ou Tidée d'un signe quelconque de religion ; en d'autres. le stoïcisme glacé avec lequel ils voient approcher leur fin ; en d'autres encore, le masque hypocrite de piété qui les accompagne jusqu'au cercueil ; et dans l'homme ju.-te, au contraire, l'air calme et serein avec lequel il fait son dernier pas, sa tranquillité imperturbable, son humble confiance en Dieu, ses paroles d'espérance et d'amour. C'est la mort en effet qui révèle l'état de l'àme. Alors les sophismes perdent leur force, les illusions se dissipent, les passions se taisent, et la conscience revendique ses droits, hélas ! trop souvent violés, méprisés, foulés aux pieds. L'homme, dans ce moment solennel, où il voit que le temps lui échappe et que l'éternité s'avance pour l'engloutir: dans ce moment solennel où se déroule rapidement la dernière scène de sa vie mortelle, où il finit son rôle pour en rendre compte aussitôt et recevoir sa récompense ou son châtiment au tribunal souverain de son créateur et de son juge ; dans ce moment solennel, encore une fois, de dernière crise et de lutte avec lui-même, l'homme manifeste malgré lui des sentiments analogues à sa terrible situation.

Or, quelle sera la condition du catholique sincère) quelle sera celle de l'hérétique formel dans ce passage périlleux? Mon intention >■' faire ici de la rhé-

torique ni de l'ascétisme ; mais c'est uniquement d'analyser, si je puis ainsi m' exprimer, les sentiments naturels qui suivent, comme l'effet suit la cause, la croyance respective de l'un et de l'autre. Avant donc d'entrer dans cette analyse , commençons par observer que je parle d'un catholique sincère, c'est-à-dire de celui qui s'est appliqué à conformer, autant que le lui a permis la fragilité humaine, la conduite de sa vie à la foi qu'il a professée; car, quant aux mauvais catholiques, loin de trouver la paix ou la sécurité dans la religion qu'ils ont professée, il leur reviendra au contraire, de la foi même qu'ils auront si indignement déshonorée, de vifs et cruels reproches, qui ne seront encore que les avantcoureurs de leur réprobation éternelle, s'ils ne la préviennent par un sincère repentir. Rien de triste comme la mort de ces misérables.

D'un autre côté, je ne parle pas non plus des non-catholiques ou des protestants matériels et de bonne foi. qui, comme je l'ai dit ailleurs, ont cherché de tout leur pouvoir à vivre chrétiennement en usant au mieux de leurs lumières actuelles. Ceux-ci sont catholiques au fond et. appartiennent à Pâme de l'Église, encore bien qu'ils se trouvent jetés hors d'elle par rapport à son corps. Je l'ai dit plus d'une fois dans cet ouvrage, et je le répète une dernière pour qu'il ne reste là-dessus ni doute ni équivoque, ces hommes, à qui leur ignorance invincible sert d'excuse, ne sont pas hors de la voie de leur salut éternel. Dieu les jugera dans sa miséricorde et aussi dans sa justice. Tout le sujet actuel gît sur le catholique sincère et sur le protestant formel, c'est-à-dire sur le protestant qui sait son état d'opposition avec

l'Eglise catholique et qui tient à y rester, qui s'en tient sciemment à la règle d'examen et rejette formellement la règle d'autorité de l'Église catholique, ou bien qui ne s'est pas mis en peine de la connaître dans tant d'occasions qu'il a eues de le faire, au milieu des doutes qui s'élevaient dans son esprit au sujet de la croyance qu'il suivait. Ainsi, la discussion que j'entreprends ici sur les sentiments, et si l'on veut, sur les effets qui peuvent résulter au moment de la mort de la règle de foi qu'on a suivie, portera tout entière sur cet unique point de vue.

La raison de l'agitation des protestants aux approches du trépas est une raison foncière, ou qui naît de la nature même de leur système de croyance. Et, en effet, si ceux-ci, quoi qu'ils fassent, ne peuvent s'empêcher d'éprouver de fois à autre le tourment du doute, même au milieu des distractions de la jeunesse, des enchantements du monde, des folles ardeurs des passions, comment pourront-ils être tranquilles lorsqu'ils auront à lutter avec la mort, lorsque l'heure du désenchantement sera arrivée, et que les raisons qui leur tenaient le bandeau sur les yeux et les empêchaient de voir la vérité dans tout son jour auront perdu leur empire ; lorsque les replis derrière lesquels leur cœur se retranchait en quelque sorte pour échapper aux remords de la conscience , venant à se rompre , laisseront apercevoir et même montreront à nu le véritable état de leur âme ? Non, il est impossible que celui qui a une fois douté dans sa vie puisse être sans inquiétude et en état de calme à la mort. Oh ! qui est-ce qui peut dire les angoisses d'un protestant formel, tel que ceux dont nous parlons, a sa

dernière heure? Qui pourra décrire les déchirements qu'il éprouve, lorsque, d'une part, tout le condamne, et l'Église catholique par sa sévère et inflexible maxime : Hors de l'Église point de salut; et toutes les autres communions, chacune desquelles prétend posséder seule la vérité chrétienne; et l'antiquité entière, à laquelle sa secte a été inconnue ; et les aveux multipliés des principaux écrivains protestants eux-mêmes en faveur de l'Église catholique, dans laquelle on peut se sauver, ont-ils dit, en même temps que l'Église a toujours déclaré hautement, et comme un article dogmatique de sa propre foi, qu'on ne peut se sauver dans aucune de leurs sectes? Tout condamne donc le protestant formel ; et d'une autre part, il n'y a rien qui le rassure. Car qu'est-ce qui pourrait le rassurer? Serait-ce ce qu'il appelle sa conviction ? Mais cette conviction, à quoi se réduit-elle, si lui-même peut-être l'a changée plus d'une fois et qu'elle soit le résultat de l'impression du moment? Est-ce que les incrédules, les déistes, les rationalistes, les panthéistes, les athées eux-mêmes, ne vantent pas aussi leur conviction personnelle? Et qui croira pour cela qu'une conviction semblable ait quelque valeur ? Ce mot magique de conviction pourra peut-être bien servir de bouclier en face des hommes qui ne sauraient pénétrer dans la conscience d'autrui ; mais il n'en est pas de même devant un Dieu scrutateur des cœurs, ni auprès de ceux-là mêmes qui allèguent en leur faveur cette conviction, malgré le cri tout contraire de leur propre conscience. Mais cette prétendue conviction tombe à l'approche de la dernière heure, et la voix sévère de la vérité seule alors reprend son éclat, sa force.

sa puissance invincible, en s'élevant au-dessus de tous les prestiges de l'orgueil humain comme de toutes les fictions de la raison individuelle.

Le protestant, à la mort, ne se trouve pas plus rassuré par l'examen consciencieux qu'il se serait vanté pendant la vie , à l'exemple de tant d'autres de sa secte, d'avoir fait de la Bible. Car quelle sécurité cet examen, si toutefois il a eu lieu, peut-il jamais procurer, quand l'examen lui-même, considéré seul, est déjà coupable, du moment où on l'entreprend au mépris de l'Église, dont on regarde comme rien et l'infaillible autorité, et la mission que l'Homme-Dieu lui a confiée, et ses enseignements solennels, pour chercher seul par soi-même quelque chose de mieux que ce qu'a trouvé ou que ce qu'enseigne cette Église, colonne de vérité assistée par F Esprit-Saint ; quand ce même examen, entrepris avec l'intention de se déterminer à soi-même son symbole et sa croyance, est déjà un délit des plus outrageants pour Jésus-Christ, qu'il suppose nous avoir donné pour nous instruire de la vérité révélée un guide capable de nous induire en erreur et de nous égarer loin de la voie du salut ; quand l'examen lui-même est une preuve manifeste d'un orgueil inconcevable, qui va jusqu'à faire entendre à un simple individu qu'il peut lui seul trouver sûrement ce que l'imposante autorité de l'Église, c'est-à-dire l'autorité morale la plus grande qu'il y ait et qu'on puisse même imaginer ici-bas, puisqu'elle est celle de tous les temps et de tous les lieux, n'aurait pu ni trouver ni donner avec certitude ? Cela seul est une frénésie i^t une démence telle qu'il n'y en a jamais eu de semblable, et qu'elle esl réprouvée par le simple bon sens.

Mais en supposant même innocent ce libre examen entrepris contre l'autorité de l'Église, comment son résultat pourra-t-il procurer la tranquillité, s'il contredit la foi que l'Église nous enseigne ? Un esprit droit pourra-t-il jamais se persuader que cet examen ne soit pas appuyé sur de fausses données, qu'il ne soit pas le résultat d'un principe erroné, qu'il n'a vu dans la Bible que parce qu'il se l'était d'avance inculqué dans l'esprit ? Pourra-t-il se persuader qu'il ne soit pas dans Terreur, ou qu'il soit sûr de ne pas y être, tandis qu'il suppose y être tous tant qu'il y a de chrétiens qui pensent différemment de lui, et dont le nombre ne peut être compté ? Or quelle garantie a-t-il que lui seul ne se trompe pas, et que tous les autres se trompent dans l'interprétation du texte sacré ? Il n'en a, et il ne peut en avoir aucune. Si donc il se trompe effectivement, et qu'il se trompe précisément pour avoir refusé de soumettre son propre jugement à celui de l'Église, et pour avoir mieux aimé, par un fol orgueil, taxer d'erreur cette Église, plutôt que de s'en taxer lui-même, que pourrat-il attendre du souverain juge ? Que lui reviendra-t-il de sa conviction, que ce qui peut revenir à un individu qui se détermine par conviction aussi à entreprendre un procès devant un tribunal où, discussion faite de ses droits ou de ses torts comme de ceux de sa partie adverse, le juge prononce contre lui une sentence diamétralement opposée à sa conviction, et le condamne non-seulement à la perte du procès, mais encore au remboursement des frais et dépens ? Que sert alors à cet homme sa conviction, si profonde qu'il la suppose ? Echappera-t-il pour cela à sa condamnation, s'il a le

tort de son côté, sans que sa conviction puisse rien y faire ? Or, telle est justement la conviction en matière de religion du protestant formel, et telle aussi sera la sentence qu'il doit attendre du juge inexorable, au tribunal duquel il pourra être appelé dans un instant. Hélas î quelles angoisses, quel trouble d'esprit devrat-il éprouver dans cette terrible attente, de laquelle dépendra une éternité sans fin ?

Ajoutons à cela les combats et les luttes qu'il a dû soutenir mille fois en lui-même dans le cours de sa vie naturelle contre les lumières et les mouvements de la grâce divine. Dieu n'abandonne jamais personne sans faire pénétrer, au moins quelquefois, dans le cœur du coupable quelque rayon de sa divine lumière, et sans le presser vivement alors de rentrer docilement dans la voie de la vérité et du salut. L'homme peut bien, et il ne le fait que trop, résister à cette invitation ou à cet appel, il peut bien ne pas se rendre à cette voix si douce et si modulée que Dieu lui fait entendre en mille manières; mais il n'est pas le maître d'empêcher ces opérations de la grâce. Or, le protestant formel, dont il est question ici, a dû entendre bien des fois cette voix, cet appel, cette invitation faite en lui-même ; mais il n'a pas eu le cœur d'y prêter l'oreille, ou de se rendre docile à la grâce ; les obstacles de tout genre qui se sont présentés à lui en même temps, soit du côté des parents et des amis, soit du côté de ses intérêts matériels ou de son bien-être terrestre, soit du côté de sa réputation aiial entendue, ont été tels, qu'il n'a pas eu la force de les surmonter. Ce serait bien pire, si cette résistance à la grâce avait eu pour principe en lui une mau-

vaise volonté prononcée, un cœur corrompu, comme cela n'est que trop ordinaire dans ces hommes qui, aveuglés par la passion, non-seulement ne se mettent nullement en peine d'examiner sincèrement où se trouve la vérité, mais de plus la dédaignent avec hauteur, et poussés par un fol amour-propre ou par une haine satanique, lui font une guerre implacable, cherchant même à séduire les autres ou à les porter à suivre leur exemple, et faisant tous leurs efforts pour les empêcher de la chercher eux-mêmes et de F embrasser ; hommes de caractère à ne pas rougir d'entasser pêle-mêle mensonges sur mensonges, et calomnies sur calomnies, pour rendre odieuse l'Église de Jésus-Christ, et empêcher le plus qu'ils peuvent de leurs semblables de rentrer dans son sein (1). Or, à la dernière heure ces grâces, que lui seul a le sentiment d'avoir reçues, se changent en reproches amers et en remords cruels qui déchirent sa conscience, dépositaire fidèle des dons de Dieu, et la mettent à une torture qui ne le cède qu'aux peines de

(1) L'episcopat anglican nous a fourni récemment une preuve authentique et solennelle de ce que nous disons ici. Au moment où la hiérarchie catholique a été rétablie, il n'y a pas eu un seul de tant de soi-disant évéques anglicans qui ne dît une parole d'outrage, qui ne décochât un trait contre l'Eglise catholique. Les uns, comme l'évéque de Londres, la taxaient d'idolâtrie; d'autres, comme celui d'Hereford, l'appelaient un pouvoir antichrétien ; ceux-ci, une chose profane, comme l'évéque de Glocester; ceuxlà, une tyrannie, comme celui de Landaff; l'évéque d'Oxford affirmait que l 'Angleterre était entachée par ses pollutions ; l'évéque de Chichester l'accusait d'arrogance, etc., etc. On peut voir le recueil de ces gracieusetés dans l'opuscule intitulé : The anglican bishops versus the catholic hierarchy, etc., Londres, 1851. Une partie de ce résumé a été lue en plein parlement, où il a provoqué les plus fades plaisanteries dans toute l'assemblée.

l'enfer; et delà une lutte désespérée qui s'engagi qui rend l'agonie affreuse au-delà de tout ce qu'on peut exprimer : à moins donc, comme il arrive encore le plus souvent, qu'une sorte de stupidité funeste ne s'empare du coupable pour l'endurcir et le rendre insensible sur son lit de mort, ce qui est la condition la pire de toutes, puisqu'elle rend impossible le repentir (1).

Je pourrais confirmer ces vérité- par beaucoup d'exemples que j'emprunterais à des auteurs i protestants. Je me contenterai pour le moment d'en citer un seul avec un peu de détail : c'est celui de la mort de la reine Elisabeth, au sujet de laquelle Milner, après avoir rapporté que la mort de Marie, reine d'Ecosse,

'!) NEWMAN, dans ses Conférences a l'Oratoire de Londres, et spécialement dans la vme de la traduction française, Paris, 1851, p. 290 et suiv., rapporte divers exemples de ces morts en apparence paisibles d'hommes anticatboliques et persécuteurs de l'Eglise. Je passe par-dessus les autres pour m'arréter au dernier, que je décrirai avec les propres paroles de l'illustre auteur : • Hélas! il en est un autre qui languit, comme il le disait luimême, pendant trois mois en présence de la mort. " O mon Dieu, s'écriait-il, je sais que tu ne dédaignes aucune de tes créatures- Tu ne me dédaignes pas. Tant de souffrances... pour tuer un ver! Aie pitié de moi ! Je t'implore, sachant que je ne {mis changer tes voies; je ne le puis quand même je le voudrais, c-t je ne le voudrais pas si je le pouvais. Si d'un mot je pouvais faire cesser mes souffrances, ce mot, je ne le prononcerais pas... Accorde-moi tout juste assez de vie pour souffrir, continuait-il; mais je me réî et non-seulement je me résigne, mais je me réjouis! » Un matin, il s'éveilla de bonne heure; d'une voix assurée et avec un grand calme, il dit : « A présent, je meurs ! » Il s'assit dans l'attitude d'une personne qui attend; doux heures après, ce qu'il avait annoncé se réalisait. Et cet homme était cependant un incrédule avoué, et pis qu'un incrédule, un prêtre apostat! ■•

avait été, de l'aveu de ses ennemis eux-mêmes, celle d'une martyre, parla force et la constance d'âme qu'elle avait montrée, par la charité et la piété qu'elle y avait fait éclater, ajoute que la mort d'Elisabeth avait été au contraire tout empreinte de terreur, de tristesse, de remords et d'accablement. Puis il rapporte en note, sur le témoignage d'écrivains protestants contemporains et témoins oculaires , plusieurs circonstances qui font bien voir combien a été triste la mort de cette malheureuse reine. Voici ce qu'il en raconte : « Collier dit en parlant de la mort d'Elisabeth: « Sans en cher- « cher la cause, il est certain que ses derniers moments « ont offert une scène terrible et désolante. » Un de ses courtisans, Robert Cary, comte de Monmoulh, dans les mémoires de sa propre vie, cités par Whytaker (Vinci. vol. i, p. Zi6), nous apprend quelques particularités de cette scène. Il dit qu'il trouva la reine, dans sa dernière maladie, assise sur deux coussins qui portaient sur la terre nue, et qu'elle persista à demeurer dans cette position l'espace de quatre jours et de quatre nuits pour le moins; qu'il essaya par de douces paroles de la tirer de cette mélancolie, mais que cette disposition était trop profondément enracinée dans son cœur pour en être écartée ; que dans ses entretiens avec lui, elle ne poussa pas moins de quarante ou cinquante profonds soupirs, tandis que jusque-là il ne l'avait jamais vue soupirer, si ce n'est au moment où la reine d'Ecosse avait eu la tête tranchée; qu'elle refusa tout soulagement, même celui de se mettre au lit, et qu'elle aggrava son mal, en s'obstinant à garder cette situation... ; qu'elle refusa toute espèce de remède. Hampden ajoute qu'elle s'appelait

elle-même une malheureuse femme abandonnée, el qu'elle s'écriait : Ils ont mis un joug autour de mon cou. Je nai personne à qui me fier ; ma condition est étrangement changée ! Le récit de Pearson (dans sa Discussion de la réponse de Barlow), d'après ce qu'il avait appris de plusieurs courtisans d'Elisabeth, s'accorde en substance avec celui des auteurs cités plus haut, ainsi que dans les principales circonstances qu'ils en rapportent. Il y ajoute cependant les particularités suivantes : que la reine dit à deux dames de cour qu'étant au lit dans les premiers jours de sa maladie, elle avait cru voir S071 corps tout décharné, tremblant el dans un brasier de feu; circonstance qui donne la raison de son refus obstiné de se remettre au lit; et elle dil en effet, dans une certaine occasion, que si ses domestiques connaissaient ce qu'elle avait vu la dernière fois qu'elle avait été au lit, ils ne la prieraient pas d'y retourner ; qu'elle reprit avec colère les prélats qui étaient venus lui faire visite, en leur commandant de se retirer ; qu'elle paraissait mettre plus de confiance dans les superstitions et dans les sorcelleries que dans les prières à Dieu; qu'elle portait dans sa palatine (pelisse de cou) un poids d'or par la vertu duquel une vieille femme de Galles avait obtenu , disait-on , de vivre jusqu'à l'âge de cent ans; que la carte appelée la reine de Cœur avait été trouvée clouée sous le fond de sa chaise, etc., etc. » (1). Nous avons dit en leur lieu

(1) Milner, Letters ta a Prebendary, 6« cdit., Londres, 1815. lett. vi, p. 246 et suiv. Lingard s'accorde pour le fond de ce récit avec Milner. Voir son Histoire d'Angleterre, t. vin, c. 7.

qxielles ont été les circonstances de la mort de Luther et de Calvin , vrais types des protestants et des réformés.

Je vais rapporter sommairement l'état où se sont trouvés à la mort les principaux partisans du protestantisme à l'époque de son établissement, d'après les documents que nous en a laissés l'histoire. Spalatin, ami de jeunesse de Luther et son coopérateur zélé, mourut dévoré de remords et en proie à une incurable mélancolie, qui dégénérait en une véritable aliénation mentale et finit parle mettre au tombeau (1). Justus Jonas, autre ami intime de Luther et propagateur aussi de la nouvelle doctrine, mourut en désespérant de la miséricorde de Dieu (2).

Matthésius, un des plus fidèles et des plus passionnés disciples du réformateur et son commensal, passa la dernière année de sa vie dans les remords et dans des terreurs continuelles, et en proie au désespoir (3). Le célèbre Flaccius Illyricus , chassé et pourchassé de tous les pays de l'Allemagne comme une bête fauve, finit ses jours dans la misère et le désespoir (4). Bidembach , un des principaux soutiens du luthéranisme, pasteur de Saint-Léonard à Stuttgard, se tua lui-même en se jetant en bas du haut d'une fenêtre, dans un accès de mélancolie qui avait dégénéré en aliénation mentale. Voici en quels termes Frisius décrit sa mort dans une lettre à Ulmer : « Le docteur Guillaume Bidembach

(1) Voir Dœllinger, La Réforme, Paris, 1849, t. n, p. 109.

(2) Ibid., p. 113.

(3) Ibid., p. 127.

(4) Ibid., p. 246.

a été frappé d'aliénation mentale tandis qu'il était en chaire, un an précisément jour pour jour après que j'eus été forcé de quitter Gœppingen. Pendant qu'on le conduisait à Bibenhausen vers son frère l'abbé, il ne cessa de répéter qu'il avait encouru la damnation en soutenant une fausse doctrine en dépit de sa conscience, et, le même soir, profitant du sommeil de sou gardien, il se jeta par la croisée, de sorte que le lendemain on le trouva étendu mort sur le pavé » (1). Six ans après, l'abbé de Bibenhausen, ici nommé, luthérien rigide et frère de Guillaume Bidembach, termina de même ses jours dans le désespoir. L'évêque protestant Merlin mourut pareillement en désespéré (2). La fin du fameux Chemnitz ne fut pas non plus différente, puisqu'il passa toute la dernière année de sa vie dans une sombre mélancolie, pleurant et sanglotant continuellement (3). Isinder mourut fou, ainsi qu'André Gundelwein, prédicateur à Dantzich, autre coryphée de la Réforme, et plusieurs autres encore (&). Nous terminerons cette triste énumération par les paroles suivantes de Baumgartner : « Il n'est malheureusement que trop vrai que jamais on ne vit plus qu'aujourd'hui de personnes bien portantes de corps tomber dans le découragement, perdre la raison ou se donner à elles-mêmes la mort » (5). Et ce n'est encore là qu'une esquisse de

il) Voir DCELLINGEE, La Réforme, t. n. p. 360 (2) Ibid.. p. 444.

3 Ibid., p. 676.

[4] Ibid., p. 677.

ce que nous aurions pu en dire pour confirmer notre

assertion.

Si telles sont les angoisses dans lesquelles doit mourir tout protestant formel, que devra-t-on dire des remords, des frissons, des terreurs que doivent éprouver dans ce moment fatal ces infâmes apostats religieux ou prêtres, qui pour satisfaire une passion abjecte ont renoncé au catholicisme ? Je ne crains pas d'avancer qu'ils devront souffrir alors un enfer anticipé, tant sera profonde l'épouvante dont ils seront saisis à la pensée qu'il leur faudra sous peu d'instants comparaître au redoutable tribunal de Dieu , eux qui ont été instruits de la vraie religion dans les plus belles années de leur jeunesse, qui en ont goûté les secrètes délices dans leur première communion faite dans l'âge de l'innocence, mais qui plus tard, engagés dans la voie du vice et du désordre, en ont parcouru successivement tous les degrés, et toute la longue chaîne dont le dernier anneau a du être l'apostasie, et ont ainsi abjuré la foi qu'ils avaient professée, et peut-être même jusque-là enseignée aux autres, pour pouvoir vivre avec moins de retenue et plus de liberté. Ah î soyons sûrs qu'au moment de la mort ils n'auront plus pour palliatif la lecture de la Bible, où ils prétendent maintenant trouver la justification du protestantisme et la condamnation du catholicisme, prétexte mesquin et misérable dont ils ont voulu couvrir leur honteuse apostasie. Ce prestige tombé, ils n'ont plus qu'à lutter seul à seul avec le> reproches de leur conscience, avec l'appréhension d"un épouvantable avenir, et contre le désespoir qui ouvre pour les engloutir sa gueule béante.

"Voici un fait de fraîche date, rapporté par le P. Stœger, et qui va confirmer merveilleusement tout ce que nous avons dit ici, quoiqu'il s'y mêle en même temps un trait de miséricorde divine. « Dans un pays limitrophe du nord de l'Allemagne vivait, il y a quarante ou cinquante ans, un prêtre oublieux des devoirs de son saint état. A force de tomber de désordres en désordres, il en vint à un tel excès qu'il renonça à sa foi et s'enfuit de sa patrie pour se faire protestant; enfin, il accepta une place de pasteur protestant, et ainsi de prédicateur de la vérité il devint un maître d'erreur. — Cet état d'inimitié avec Dieu dura pour ce malheureux plusieurs années. Un jour, il fut invité à dîner par un prédicateur d'une grande ville, qui réunissait à sa table plusieurs autres pasteurs du voisinage , aussi protestants. Tandis qu'ils s'y livraient ensemble à la gaîté, on vint dire au pasteur maître de la maison qu'un pauvre homme était sur le point de mourir, qui paraissait avoir bien besoin de secours spirituels. Je ne sais quel empêchement s'opposa à ce que ce fût ce pasteur lui-même qui se rendît auprès du malade, et notre apostat s'offrit en conséquence pour aller le remplacer dans ce ministère. Son offre fut acceptée. On l'introduisit bientôt dans une chambre délabrée, où, sur un lit de paille et dans une affreuse indigence, était étendu un vieillard qui allait rendre son dernier soupir avec le désespoir dans le cœur. Le pasteur lui lut quelques mots d'un passage de la sainte Bible; mais le moribond lui dit pour toute réponse : « Je suis perdu; il n'y a plus de pardon pour moi ; malheur à moi, je suis damné! » Le pasteur cherchait à le rassurer et l'exhortait à prendre

confiance. « Non, non, reprit l'autre, personne ne peut me prêter secours, je ne puis pas aller au ciel ; mes péchés sont trop énormes, il faut que je sois damné. — Mais pour l'amour de Dieu, pourquoi donc? De quoi vous sentez- vous ainsi le cœur chargé? » Et le moribond ne lui répondait que par les mêmes paroles de désespoir. Pourtant enfin il se rendit aux vives instances du pasteur et ajouta : « Je vais vous le dire, ce qui fait qu'il n'y a pour moi ni salut ni béatitude : je suis... un prêtre catholique apostat; et tous les péchés que j'ai ajoutés à celui-là, et toutes mes résistances aux sollicitations de la grâce, et toutes les miséricordes divines que j'ai repoussées... hélas ! ma faute est trop grande, pour que je puisse en trouver le pardon ; je suis perdu, personne ne peut m'aider ; non, je ne puis être aidé par personne ! » Une pareille révélation jeta le trouble dans le cœur du pasteur, qui y voyait le tableau fidèle de l'état de sa pauvre âme ; en ce moment , l'antique croyance se représenta à sa pensée avec la conscience qu'il avait du pouvoir divin accordé dans la religion de Jésus à l'homme, si faible qu'il soit, qui est institué prêtre. Il dit d'un ton de confiance au moribond : « Cher frère, je puis vous aider, comme il est vrai qu'il y a un Dieu; je puis vous secourir!... Je suis moimême un prêtre catholique, je vous l'assure ; car ce n'est que trop vrai, je suis un renégat, un excommunié, moi aussi ; mais, avec mon pouvoir sacerdotal, je puis rouvrir le ciel à un mourant. » Ce fut alors pour le pauvre moribond comme si un ange était venu du ciel pour lui rendre l'espérance et le salut. Vaincu par l'infinie miséricorde de son Dieu, qui, à la dernière heure

de sa vie, lui offrait encore le pardon, et avec le pardon le retour de ses faveurs et l'assurance du salut, il fit dans les sentiments de la plus vive douleur et du plus sincère repentir la confession de ses péchés, en obtint l'absolution, et mourut dans le baiser du Seigneur. Ce triomphe de l'amour divin, qui veut le salut de tous les hommes et recherche les plus grands pécheurs jusqu'à leur dernier soupir, avec toute la tendresse d'une mère, frappa tellement celui qui en avait été l'instrument, et son cœur fut tout-à-coup si changé par la toute-puissance de la grâce, que dès ce moment- là même il résolut de se convertir. De retour auprès de ses commensaux qui n'étaient pas encore séparés, il leur parla ainsi : « Adieu, messieurs, je rentre dans le sein de mon Église catholique que j'ai abandonnée avec tant de perfidie. La miséricorde de Dieu m'appelle à la pénitence, à la réconciliation, et, tant est grande sa clémence, au ciel même s (.!).

Mais revenons à notre sujet. Combien doit être horrible la mort des apostats, même en faisant abstraction des fautes particulières dont, soit par fragilité, soit par malice, ils se sont chargés dans le cours d'une longue vie, et par lesquelles ils ont souillé leur âme. Et cependant ces fautes mêmes ne sont pas pour eux un léger fardeau, dans ce moment où les fautes les plus légères grandissent dans l'imagination dans des proportions immenses et jettent le trouble dans l'âme de l'agonisant.

1 Cette anecdote est tirée d'un ouvrage allemand intitulé : La Couronne du Paradis, qui u été traduit en italien par M Rome, 165-2, p. 45-47.

<Jnel gage de sécurité ou d'espérance peuvei:' av< ir pour leur pardon ces malheureux qui manquent de cous les remèdes, de tous les secours, que la religion catholique peut seule offrir et qu'elle offre, pour l'ordinaire, dans ces moments critiques et terribles? Hélas! disonsle franchement, le deuil, la solitude, l'abandon, voilà tout ce qui entoure le lit de mort du sectaire, et bien plus encore celui d'un apostat qui meurt sans aucune sorte de soulagement et sans une goutte de consolation. Qui pourra trouver d'assez sombres couleurs, des teintes assez noires et assez effrayantes pour peindre au vif, comme au naturel, un tableau si désolant et si affreux? Encore l'idéal serait-il toujours bien au-dessous de la réalité.

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