OT
j'ai rapporté même des extraits de ses lettres où il rendait compte à ses amis des torrents de joie dont il sentait son àme saintement inondée à la suite de son abjuration. Étant donc tombé malade, il n'eut pas plus tôt appris du médecin que sa maladie était mortelle, qu'il témoigna le désir de recevoir les sacrements, qui lui furent administrés clans la nuit du 3 au h décembre. Il voulut se lever pour adorer à genoux le Saint-Sacrement, et il édifia tous les assistants par lavivacitéde sa foi. Sixheures avant sa mort, il fit venir tous ses enfants, et leur adressa la parole à tous en commun, puis à chacun en particulier. Il leur recommanda de prier pour les morts, de demeurer fermes dans la religion catholique et de conserver l'union entre eux... Sentant ses forces diminuer. il demanda lui-même les prières des agonisants, que sa fille Julie et son confesseur commencèrent auprès de lui. Leurs larmes les empêchant de continuer, le mourant continua lui-même les prières. Ses dernières paroles furent : Loué soit Jésus- Christ ! Il mourut quelques instants après les avoir proférées, le 5 décembre 1819. vers sept heures du soir, étant âgé de soixante-neuf ans. Il avait lui-même composé son épitaphe, ainsi conçue : Ci-cjît Frédéric-Léopold de Stolberg, né le 7 novembre \ 750, mort le... Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin quz quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle. Il défendit à sa famille de rien ajoutera cette épitaphe ; car. disait-il, lorsqu'il est question de l'éternité, il faut taire les choses qui passent avec le temps (1).
(1) Voir Rohebacher, Histoire wmverselie il? l'Eglise eatho-
La pieuse mort de lady Fielding, arrivée à Naples le 1er mai 1853, confirme de même admirablement la vérité de ce que nous disons ici. Cette noble dame, convertie depuis peu, est venue à Naples payer son tribut à la mort à la fleur de son âge, puisqu'elle n'avait pas encore vingt-cinq ans accomplis. Entourée de toutes les consolations religieuses, elle a fait une mort si édifiante, qu'une personne protestante qui l'assistait dans ce moment suprême en a été convertie (1). Tels sont les pieux sentiments, tel est le calme, telle est la plénitude' de la paix comme des saintes affections avec lesquels ont coutume de dire adieu à la vie ces cœurs généreux, qui n'ont pas craint de faire tous les sacrifices, d'affronter tous les combats et tant de pénibles épreuves auxquelles doit nécessairement s'attendre tout protestant qui, fidèle aux inspirations de la grâce, abandonne sa secte pour rentrer dans le sein de l'Eglise, cette mère commune des chrétiens.
lique, t. xxvm, Paris, 1847, 1. 91, p. 202 et suiv., Ire édition. L'abbé Chassay, dans son livre La pureté du cœur, cb. 2, note 9, après avoir rapporté cette précieuse mort du comte de Stolberg, ajoute : « Il semblerait que le célèbre Lavater, ami de Stolberg, ait eu un pressentiment de cette admirable mnrt quand il composa cette belle pièce : — •• Un jour, un homme vertueux rencontra la Mort. « Je te salue, messagère de l'immortalité, je te salue! •- Ainsi l'aborda l'homme vertueux. « Comment, dit-elle, fils du pécbé, tu ne trembles pas devant moi? — Non; celui qui n'a pas à trembler devant lui-même n'a pas à trembler devant toi. — INe frémis-tu pas à l'aspect des maladies dont le gémissant cortège me précède, et de la sueur froide qui dégoutte de mes ailes ? — Non, repartit l'homme vertueux. — Et pourquoi ne frémis-tu pas ? — Parce que les maladies et les sueurs m'annoncent ta présence. — Et qui estu donc, mortel, pour ne pas me craindre? — Je suis chrétien ! •• 11) Voir V Univers, 2 juin 1853.
Je pourrais défier sans crainte, et même avec une pleine assurance, tout protestant de me citer l'exemple même d'un seul de tant de protestants convertis de toutes les époques, qui après avoir conformé sa vie aux enseignements de l'Eglise catholique en conséquence de son abjuration, ne soit mort content, et dans des sentiments tels que ceux que je viens de décrire. Que si quelques-uns d'entre eux ont eu la faiblesse, après leur conversion, de dévier du droit et inflexible sentier de la vertu en cédant à l'ardeur des passions, arrivés enfin au bord du tombeau, ils ont pu se repentir de leurs égarements passés ; mais jamais ils n'ont eu à la mort la tentation ni même la pensée de retourner au protestantisme. 11 peut y en avoir eu aussi, comme il peut y en avoir encore, qui, après avoir cédé à la grâce en faisant profession de la doctrine catholique, se soient laissé vaincre de nouveau par les anciens préjugés de leur enfance, ou qui, finissant par succomber aux menaces, aux remontrances, aux persécutions, ou bien même peut-être aux séduisantes promesses de leurs parents. de leurs amis ou d'autres personnes de leur connaissance , soient revenus sur leurs pas et aient tourné le dos à la vérité connue, sans être désormais ni protestants ni catholiques (1) : oui, tout cela est très vrai ;
(1) Tel a été entre autres le célèbre Gibbon, qui, après avoir été converti à la vérité catholique par la lecture des ouvrages de Bossuet, menacé par son père d'être déshérité s'il ne revenait au protestantisme ou à l'anglicanisme, apostasia effectivement; mais ce fut pour n'être plus qu'un incrédule déiste, comme chacun sait. Voir l'ouvrage tant de fois cité de Balmes. Le protestantisme, etc.. note 1 du ch. 1.
mais i! est vrai aussi qu'aucun d'eux ne l'a fait au sortir de la vie. Dans ce moment suprême où les craintes et les espérances mondaines n'ont plus de pouvoir sur le cœur de l'homme, tous sans exception conspirent par le fait à rendre hommage à la vérité catholique, et à justifier pleinement de cette manière la réponse que nous avons rapportée, que fit Mélanchthon à sa mère mourante qui l'en avait prié avec tant d'instance : «que, si la nouvelle religion est plus commode pour vivre, la religion catholique est la plus sûre pour mourir. »
Au reste, ce double tableau que nous avons présenté des dispositions si différentes où se trouvent au moment fatal les protestants formels ou les apostats du catholicisme, d'un côté, et les catholiques sincères ou les protestants convertis, de l'autre, doit suffire à toute personne de bonne volonté pour asseoir son jugement sur la supériorité relative de l'une ou de l'autre profession de foi. Quiconque n'est pas fasciné par de vieux préjugés doit reconnaître qu'il faut tenir au moins pour suspecte une doctrine dont la profession amène uniformément, au moment de la mort, des regrets, des agitations, des doutes cuisants, et pour bien recommandable, au contraire, la foi qui procure une mort si douce, si tranquille, et même si désirable, si heureuse.
\ laquelle des deux règles devra donc s'attacher, à s'en tenir même à ces considérations extrinsèques, l'homme prudent mis en demeure de prendre un parti, pour s'assurer le succès d'une affaire aussi importante que l'est celle de son salut éternel ? Que ferait-il en pareil cas s'il ne s'agissait pour lui que d'une ailaire temporelle, qui, quelque grave qu'on In suppose, ne BCTa
jamais que frivolité et néant auprès des intérêts de son àme? Qui ne taxerait non-seulement d'une extrême imprudence, mais même de folie, et d'une folie prodigieuse et à peine croyable, celui qui, ayant l'expérience mille fois répétée sous ses yeux des chances de succès qu'il trouvera d'un côté, et de toutes les chances contraires qu'il trouvera de l'autre, s'arrêterait de préférence au choix de celui-ci, uniquement parce qu'il se serait formé la conviction individuelle de réussir de cette manière ? Or, c'est ainsi que se conduirait celui qui voudrait obstinément s'en tenir à la nouvelle règle de foi proposée par le protestantisme , qui est celle de l'examen privé, de préférence à l'ancienne règle professée par l'Église catholique, et qui est celle de l'autorité. Il laisse la voie suivie généralement dans tous les siècles passés partout ce qu'il y a eu de chrétiens ; il laisse la voie que suit encore aujourd'hui la société la plus nombreuse et la plus étendue de la chrétienté ; il laisse la voie droite, spacieuse, toujours uniforme, pour se jeter au hasard, et sans autre guide que son caprice voilé sous le nom de conviction individuelle, dans un sentier étroit, tortueux, mal affermi, ou pour mieux dire, dans un labyrinthe de circuits et de détours qui n'aboutissent qu'à l'abîme du doute, de l'incertitude, de la désolation et du découragement. Et cependant (à peine pourrions-nous le croire si nous ne le voyions de nos yeux) , ce qu'on ne ferait pas dans une affaire où la fortune seulement, la santé ou l'honneur, seraient médiocrement intéressés, nous le voyons faire tous les jours à une foule de personnes à qui d'ailleurs nous ne pouvons refuser ni sagacité, ni bon sens, ni prudence, dans une
affaire qui intéresse le salut de l'âme et ses immortelles destinées.
Mais que devrons-nous dire s'il s'agit non pas d'une simple probabilité , mais de vérités certaines , confirmées, comme nous l'avons vu, par l'expérience universelle, constante, perpétuelle ; s'il s'agit de vérités fondées sur des raisons intrinsèques ou sur la nature même des choses ? Ah ! disons aussi qu'il faut que les préjugés religieux, une fois enracinés, soient bien tenaces, puisqu'ils ne cèdent ni aux raisons les plus convaincantes, ni à l'évidence des faits, ni à la preuve irrésistible de l'expérience. Les exemples sont toujours rares de ceux qui ont la force, ou pour mieux dire, le courage de s'élever au-dessus des préjugés de l'enfance et de l'éducation, ou au-dessus de l'opinion populaire.
On voit aujourd'hui se renouveler dans le protestantisme, relativement à la religion catholique , le même phénomène qui eut lieu dans le judaïsme relativement à l'Évangile. Les Juifs voyaient de leurs yeux les exemples admirables du Rédempteur; ils étaient frappés d'admiration en recueillant les paroles qui coulaient de ses lèvres divines ; ils s'extasiaient sur les prodiges qu'il opérait pour le bien de l'humanité souffrante : et cependant , combien peu se déterminaient à le suivre ! Nous pourrions dire la même chose du christianisme des premiers siècles par rapport au paganisme dominant : beaucoup de Gentils, même des plus recommandables, payaient un juste tribut d'éloges à la sainteté de la religion nouvelle; ils louaient la bienfaisance qu'elle inspire, ils étaient témoins de l'héroïsme comme de la charité de ses adhérents: et malgré cela, il n'y
avait jamais qu'un petit nombre d'entre eux qui eussent le courage, et en même temps le bonheur de se dégager de leurs liens pour l'embrasser. Ainsi, dans le sein des diverses communions protestantes, ou en général des communions non catholiques, on a vu de tout temps, on voit encore aujourd'hui bien des esprits nobles et sincères qui ont rendu, qui rendent encore un juste hommage à la vérité catholique ; ils en admirent la structure ou l'organisme, la solidité, l'utilité, et pour ne rien omettre, l'esthétique de son culte et de ses pratiques ; ils l'ont justifiée sur presque tous les points qu'avaient le plus défigurés et calomniés plusieurs de leurs écrivains (1) : mais ils s'en sont tenus et s'en tiennent là ; ils sont arrivés, comme dit l'Écriture, à l'heure marquée pour l'enfantement, et la force ou le courage leur manque pour enfanter. Retenus, celui-ci par un motif, celui-là par un autre, ils se sont abstenus, ils s'abstiennent encore de rendre gloire à Dieu. Citons pour tous les autres l'exemple de Leibnitz , qui avait entretenu avec l'illustre Bossuet un long commerce de lettres sur la religion, qui était tombé d'accord avec lui sur les principaux articles controversés entre les protestants et les
(1) C'est ce qu'on peut voir non-seulement dans Esslixger [Apologie de la religion catholique par des auteurs protestants, § 6), dans le baron de STABCK [Entretiens philosophiques), dans Leibnitz (Systema theologicum) ; mais particulièrement dans l'ouvrage de Hœntxghaus, La Réforme contre la Réforme, pour ne rien dke de beaucoup d'autres, où l'on trouvera qu'il n'y a pas un seul point, même le plus indifférent en apparence, soit des rites catholiques, soit des articles de dogme, y compris l'invocation des saints, la vénération des images ou des reliques, etc., dont les protestants les plus célèbres n'aient fait la plus belle apologie.
catholiques (1) , qui a écrit de plus son sublime Système théologique, où respirent une candeur et une solidité de doctrine faites pour couvrir de confusion certains théologiens de notre époque ; on y remarque un bon sens admirable, si l'on fait attention surtout que c'est un protestant qui Ta écrit (2). Avec tout cela, pour ne pas nuire par sa conversion aux droits éventuels que le duc de Brunswick, son souverain, avait acquis comme protestant au trône d'Angleterre, il rompit tout-à-coup toute correspondance avec l'évêquedeMeaux, supprima son travail, et mourut comme il avait vécu, protestant. au moins quant à la communion extérieure. Maintenant, que devrons-nous dire de tant d'autres, qui n'ont ni l'élévation de vues, ni le génie de Leibnitz? Qu'auronsnous à penser de ceux qui sont pusillanimes par caractère ou par habitude, ou qui du moins ne sont pas aussi
(1) Voir le tome xxiv des œuvres de Bossuet, édit. de Versailles, 1819, Recueil de dissertations et de lettres composées dans la vue de réunir les protestants, etc.
(2) A l'occasion de l'édition exacte et savante que Mgr Lacroix a donnée à Paris en 1845 du Systema theologicum de Leibnitz, il a paru en Allemagne et à Genève plusieurs articles d'écrivains protestants. Sans rappeler ce qu'en ont dit le Journal savant fle Gottingue (2 mai 1846), le Journal protestant de Genève [14 octobre 1847), et plusieurs autres qui en ont rendu compte, la lié formation de Genève a dit à ce même sujet : •< Leibnitz vuulait non pas seulement amener la réunion des deux communions ecclésiastiques; mais il songeait positivement, à cette époque (1684, ou vers 1690), à rentrer dans le sein de l'Eglise romaine, qu'il regardait comme la seule infaillible, la seule de droit divin. On voit d'après cela ce qu'il faut penser de l'bypotbèse protestante, qui fait du Système une exposition objective et non subjective, contenant des opinions entièrement étrangères à l'auteur... C'est une pure table, qui n'a d'autre fondement que la passion et l'aveuglement polémique * (n. 48, 2 déc 1847).
bien disposés, et sont même prévenus contre le catholicisme? Tenons pour assuré qu'ils ne bougeront pas pour en embrasser la doctrine, quelle que soit l'évidence pratique ou théorique qu'ils puissent avoir de sa vérité. Admirons, en attendant, et les impénétrables jugements de Dieu , et les inscrutables mystères du cœur de l'homme, et prions pour que ceux dont il s'agit aient à la fois les lumières suffisantes pour connaître la vérité, et la force nécessaire pour la professer.