CONCLUSION
Résumé de tout ce qui a été dit dans cette troisième partie. — Un mot aux protestants bien disposés sur l'origine, la nature et les effets du protestantisme. — Miséricorde et justice de Dieu dans le protestantisme. — Maux que le protestantisme a causés. — La foi, principe dé tout bien. — Le protestantisme est incompatible avec elle. — Il est, en outre, contraire au bien-être social, ■ — qui ne peut prospérer que dans le catholicisme. — Danger pour l'Italie. — Prétextes qu'on met en jeu pour la séduire. — Un mot à l'Italie.
Arrivé à la fin de notre travail, pour qu'il y ait uniformité entre cette conclusion et celles des deux premières parties où nous avons fait le résumé de ce que contenait chacune d'elles, nous allons terminer de même cette troisième partie, et nous couronnerons le tout par une conclusion finale.
Dans cette dernière partie donc, nous nous sommes placés sur le terrain de l'histoire, et nous avons fait le rapprochement comparatif de ceux qui ont les premiers inventé et introduit la nouvelle règle de foi en prétendant la substituer à la règle catholique, de ceux aussi qui en ont été les propagateurs principaux, et l'ont imposée aux peuples. Nous avons examiné leur genre de doctrine, leur caractère moral, les moyens et les artifices qu'ils ont mis en jeu pour atteindre leur but. Nous sommes sortis de cet examen convaincus que ceux qui ont inventé et formulé la nouvelle règle étaient des hommes orgueilleux, pervers, corrompus et abominables" au-delà de tout ce qu'on peut dire ;
que la doctrine qu'ils enseignaient était contraire au bon sens aussi bien qu'à la Bible, et subversive par sa nature de toute moralité, à ce point qu'elle a été abandonnée même par leurs partisans, qui ont témoigné hautement le dégoût qu'elle doit inspirer à toute âme honnête (1).
Il est résulté en outre de cet examen comparatif, qu'en suivant le fil logique du principe établi par les réformateurs, on descend nécessairement de degré en
(1) Voir La Réforme et son développement intérieur, par Dœl- LINGER, surtout le tome i, où cet auteur rapporte les doléances sans fin d'un grand nombre de protestants, témoins de l'immoralité qui avait débordé comme un fleuve sur les populations qui avaient embrassé la prétendue réforme, et en vertu des doctrines mêmes. Beaucoup se consolaient par l'attente de la fin du monde, qu'ils croyaient prochaine ; beaucoup tombaient dans le découragement, et beaucoup d'autres enfin, saisis d'horreur, quittèrent le protestantisme, et rentrèrent dans l'Eglise qu'ils avaient abandonnée. Il faut distinguer parmi ces derniers Wizel, Haner, Wildenaver, Grotus Bureanus, T. Bilicanus , etc., etc. Voici pour échantillon quelques lignes de Wizel qui, dans son ouvrage De moribus veterum hxreticorum (Leipsick, 1537), où il compare les nouveaux hérétiques aux anciens, dit en particulier des nouveaux : « Q,uo dolo isti (prsedicatores lutherani) nùnc populos ad se invi- " tant ac detinent. Laxant frsena currentibus ad servi tutem '■ mammona?, mundi et ventris. »
Descendant ensuite aux particularités dans son ouvrage intit. Detectio lutheranismi, publié en 1538, il s'exprime de la sorte : * Vita vulgi evangelici adeô evangelica non est, ut me millies et " iterùm millies ejus puduerit. — Hinc venit ut virum fidum vix " uspiam invenire liceat, etiamsi lucernam Diogenis accendas. '■ Prœtereà adulteria, divortia, susurra, murmura, cseteraque « tenebrarum opéra, quibus secta hsec décor ata est, mare est vi- « tiorum, quo circumfusa est secta, ego hujus vix pauculas guttas •< aîtigi. •• Et de même tous les autres, sans excepter Luther et Mélanchthon, n'ont pas eu une idée plus avantageuse des effets moraux du protestantisme.
degré jusqu'à la destruction du christianisme, jusqu'au rationalisme le plus abject, c'est-à-dire jusqu'au déisme, jusqu'à l'incrédulité absolue, jusqu'au communisme et au socialisme : ce qui trouve sa confirmation historique dans les diverses phases que le protestantisme a subies dans les trois siècles de son existence et surtout dans son état actuel ; et pour le prouver, nous n'avons pas eu besoin d'autres documents que de ceux que nous ont fournis et que nous fournissent encore tous les écrivains protestants eux-mêmes.
Nous avons donné à ce tableau comme le dernier trait en jetant un coup d'œil sur le caractère moral de ceux qui passent de la religion catholique à la profession du protestantisme, et sur celui au contraire de ceux qui du protestantisme reviennent à la religion catholique ; sur l'agitation d'esprit, l'incertitude et la perplexité où se trouvent et doivent nécessairement se trouver ceux qui s'en tiennent à la nouvelle règle de croyance, et sur l'état de sécurité, de calme et de paix que procure à un catholique sincère et pieux la profession de sa foi : agitation ou calme qui se manifestent surtout dans les derniers moments de la vie ; ce qui se confirme encore par l'expérience journalière.
L'objet que nous nous étions proposé se trouvant ainsi atteint sous le double rapport théorique et pratique, nous voulons clore cette discussion en disant un mot aux protestants de bonne foi et de bonne volonté, ainsi qu'aux catholiques italiens, auxquels cet ouvrage a été particulièrement consacré.
N'adressant d'abord aux protestants bien disposés, c'est-à-dire qui ne sont tels ni par défaut de bonne vo-
lonté, ni par suite de leur propre choix, mais uniquement parce qu'ils ont eu le malheur de naître et d'être élevés dans le protestantisme sans le connaître, je les exhorte, si ces pages peuvent tomber sous leurs yeux, à porter leur attention et à réfléchir sérieusement sur l'origine, la nature et les effets du protestantisme. S'ils peuvent après cela rester tranquilles, de manière à n'avoir rien à se reprocher lorsqu'ils seront pour rendre compte de leur vie à la vérité souveraine et souverainement infaillible, je n'ai plus rien à leur dire. Mais si, après un examen calme, consciencieux, entrepris et soutenu avec un esprit droit, ils sentent qu'ils ne peuvent être satisfaits de leur règle de foi, et qu'elle est incapable de dissiper leurs doutes, qu'ils prennent donc la résolution généreuse et franche que le devoir et la prudence leur dictent également. Qu'ils recourent à une prière persévérante, en se défaisant de l'excessive confiance qu'ils ont en eux-mêmes; qu'ils s'humilient sincèrement devant Dieu, et se dépouillent de l'orgueil, qui est l'unique base sur laquelle porte l'édifice entier du protestantisme, et qu'ils soient assurés que Dieu les aidera à connaître la vérité et leur donnera la force de l'embrasser. C'est là, je n'en disconviens pas, le plus grand et le plus difficile sacrifice pour un protestant qui veut revenir à l'Église catholique, de se faire petit enfant pour entrer dans le royaume des deux.
L'origine du protestantisme ne doit se chercher ni dans les abus de l'Église romaine, ni dan? les usurpations de ses pontifes, ni dans le besoin senti de la liberté de penser, ni dans l'émancipation de la raison du joug de l'autorité ; non, ce n'est pas là qu'elle se trouve ; mais,
comme nous l'avons vu et prouvé jusqu'à l'évidence, toutes ces allégations n'ont été que des prétextes calomnieux dont se sont servis les premiers novateurs pour couvrir leur rébellion aux yeux des peuples. La vraie, l'unique cause de la Réforme, c'est l'esprit d'indépendance dans la croyance et dans la conduite; c'est, dans les réformateurs, l'orgueil et l'ambitieuse vanité de se faire chefs de parti ; c'est, dans les propagateurs des diverses sectes, l'incontinence et la volupté ; c'est, dans les princes et les seigneurs, l'esprit de rapine ou le désir d'usurper les biens ecclésiastiques ; c'est, dans la plus vile populace, l'esprit de licence; c'est, dans la partie saine des populations, l'impuissance de résister à la force et à la violence. N'en cherchons pas d'autres causes.
La nature de la Réforme ou du protestantisme dans sa partie dogmatique est un chaos d'absurdités où l'on fait de Dieu un tyran capricieux , et de l'homme un être qui a la foi sans avoir la liberté, qui pèche par nécessité, qui interprète la Bible avec une raison qui n'est capable de rien, qui se damne sans sa faute, qui se sanctifie et se sauve sans bonnes œuvres. Ensuite dans sa partie morale, c'est une source féconde de perversité qui fait de l'homme une machine, le jouet d'une concupiscence irrésistible, l'esclave du péché. Sous le rapport de son organisation et de son culte, c'est une négation absolue d'unité par ses divisions et ses subdivisions à l'infini ; c'est une négation d'Église, puisqu'elle est encore à faire; une négation de culte, parce qu'il y manque la foi dont le culte est l'expression ou la manifestation ; une négation d'amour, parce qu'il ne se nourrit que de
haine contre le catholicisme ; une négation de profession de foi, parce qu'il manque de symbole pour la constituer.
Les effets du protestantisme, c'est tout un gouffre de doutes, de perplexités, d'incertitudes; une source d'amertumes sans consolation et sans remède; nulle paix solide pendant la vie; angoisses indicibles à la mort.
Tel est le protestantisme dans son origine, dans sa nature, dans ses effets, si on le réduit à ses éléments, à sa dernière expression. C'est une véritable apostasie de la foi en Jésus-Christ , un déisme couvert du manteau d'une forme religieuse , le plus grand des châtiments que Dieu ait infligés à l'orgueil humain, le plus horrible des délits dont l'homme se soit rendu coupable devant Dieu.
Comme, cependant, tous n'ont pas pénétré à fond et ne connaissent pas toute la perversité de ce système décoré des noms de Réforme, de pur Évangile, de christianisme primitif et d'autres semblables oripeaux ; comme beaucoup même l'ignorent et se trouvent professer le protestantisme sans faute de leur part (1), parce qu'ils l'ont reçu comme un héritage de leurs coupables ancêtres (2), Dieu trouve le moyen d'allier la miséricorde avec
(1) Voir au sujet des hérétiques matériels sur lesquels nous sommes revenu nous -même plus d'une fois, un article de la Ciciltà cattolica, vol. V, p. 289.
(2) C'est ce qu'exprima si bien le comte de Stolberg, en répondant au reproche que lui adressait son souverain de s'être fait catholique. « Stolberg, lui disait le prince, je ne puis supporter l'homme qui a déserté la religion de ses pères. — Ni moi non plus, sire, répondit le comte; car si mes ancêtres n'avaient pas
la justice, même dans ces sociétés séparées. Il exerce en effet sa miséricorde sur tous ceux qui ne sont protestants que matériellement et qui appartiennent au fond à l'âme de l'Église, qui peuvent par conséquent obtenir leur salut éternel en travaillant à le mériter ; il exerce aussi sa miséricorde sur ceux qui, sans être tout-à-fait exempts de fautes, attendu que leur ignorance n'est pas invincible, ne sont cependant que médiocrement coupables, et que Dieu en conséquence a coutume d'amener par sa grâce à la pleine connaissance de la vérité, en les rappelant au bercail du seul vrai pasteur, à l'arche unique du salut. D'un autre côté, il exerce sa justice sur les protestants formels, qui ont comme transvasé en eux-mêmes tout l'esprit des chefs de la Réforme et des propagateurs du protestantisme, leur orgueil, leur amour de l'indépendance, leur outrecuidance et leur licence effrénée, et qui abusent de la crédulité du peuple en soulevant et alimentant ses passions, et en fomentant ses préjugés. Quant à ces derniers, Dieu les frappe d'aveuglement en permettant qu'ils heurtent et trébuchent comme des gens ivres, dans le moment même où ils s'applaudissent de leurs succès et même de leurs prétendus triomphes sur l'Église du Dieu vivant, dont ils s'efforcent de débaucher les membres par leurs séductions et leurs artifices, pour leur faire partager, avec le crime de leur infidélité, la peine suspendue sur leurs têtes. En attendant, Dieu se sert du protestantisme
abandonné la religion du leurs pères, ils ne m'auraient pas occasionné la peine d'y revenir. - Réponse mordante et sans réplique, la même au tond que celle de Werner que nous avons rapj ri-dessus.
pour purifier et exercer son Église, éternel objet de son amour. 11 est pour l'Église, entre les mains de Dieu, comme un moniteur rigide qui en réveille le zèle, qui en perfectionne les vertus, et qui éprouve les justes, les anime au combat ; et Dieu sait en retirer encore d'autres avantages sans nombre, comme il a fait en d'autres temps en se servant du paganisme, des hérésies et des schismes antérieurs.
Toutefois, quelque bien que la sagesse et la bonté divines retirent du mal en le faisant servir à leurs profonds desseins malgré la perverse intention et le mauvais vouloir des méchants, tout cela n'empêche pas que le protestantisme,, pris pour ce qu'il est en lui-même, ne doive être considéré comme le fléau le plus funeste que la malice humaine ait infligé à la société chrétienne, et même à la société politique. Car sans cette invention funeste le principe d'unité religieuse serait devenu aussi un principe d'unité politique pour le catholicisme. Les sectes, au contraire, qui font de la raison individuelle le juge suprême de la foi, détachent les parties du tout, relâchent le lien social, le rompent même et le détruisent. Le catholicisme, en liant au tout les parties diverses, y établit l'harmonie, l'union, et par là même y entretient la vie, et réprime les vices qui pourraient l'altérer. Le catholicisme, qui est le christianisme complet, définit avec une extrême sagesse la foi : la première des vertus, puisque c'est la vertu la plus appropriée aux besoins de l'homme et de l'humanité. Le flambleau de la raison humaine, étant trop faible pour discerner facilement le vrai du faux, au milieu de tant d'obscurités, de mystères et de secrets dont la nature recouvre ses
procédés et ses ouvrages, ne peut manquer de jeter à tout instant l'homme dans le doute et dans la perplexité; et comme la raison est dans l'impuissance d'y porter remède, peu à peu on se trouve engagé dans un labyrinthe d'incertitudes dont le terme est le gouffre même du scepticisme ou du doute universel, principe de corruption qui, laissant l'homme incertain, lui fait naître par cela seul la tentation de se déterminer pour ce qui lui présente le plus d'attrait, c'est-à-dire pour ce qui flatte le plus sa cupidité et ses appétits sensuels. Il n'y a donc que la foi qui puisse donner à la raison de l'homme la force nécessaire pour se porter au bien, comme c'est l'espérance qui réduit cette force en acte par la charité : trois principales vertus que le protestant étouffe et rend stériles, ou plutôt qu'il combat et anéantit, en introduisant l'idolâtrie du sens privé. C'est pourquoi notre divin Sauveur, avec une sagesse infinie, a imposé à ses disciples l'étroite obligation de croire tous ses dogmes et ses mystères, et il a posé pour fondement de sa religion la foi prêchée par le ministère de son Église : Qui crediderit salmis erit. Quel est en effet le principe de la force morale du chrétien, si cp n'est la foi, sans laquelle il n'y a ni courage, ni ensemble de vues, ni ardeur d'enthousiasme, pour se sacrifier s'il le faut à l'accomplissement de son devoir? Quelle révolution au contraire s'est jamais opérée dans le monde sans une conviction profonde dans celui qui l'a entreprise? Que peut produire de noble, d'élevé, de vraiment utile à l'humanité, le froid protestant ou le rationaliste glacé, avec un esprit toujours flottant dans le doute et l'hésitation, et par là même sans énergie, ou
plutôt rempli de faiblesse ? Aussi Dieu a-t-il dans tous les temps demandé la foi à l'homme, et Eve a été séduite, elle a erré un moment, parce qu'elle a douté.
Enfin, l'Église, en excluant de sa société quiconque rejette obstinément et contredit ses dogmes, et en déclarant que hors de son sein il n'y a pas de salut, ne fait autre chose que proclamer ce principe de la nécessité de la foi. Malheur donc au protestant qui, au lieu de s'attacher à cette ancre solide, se lance sur le frêle esquif de sa raison individuelle au milieu de l'Océan sans bornes des opinions humaines, où il ne peut que vaciller sans cesse entre mille doutes et mille vagues incertitudes, sans pouvoir jamais atteindre à cette sagesse que la foi, et une foi ferme, peut seule nous obtenir de Dieu ! Mais le vice radical du protestantisme, avec ses sectes sans nombre et surtout avec le rationalisme, qu'il engendre naturellement, c'est encore de contredire l'esprit d'humilité chrétienne : l'humilité, qui abat l'orgueil, ce principe destructif de l'harmonie sociale ; l'humilité, vertu inconnue au polythéisme, et dont le christianisme a révélé le nom à l'univers.
Le catholicisme seul constitue la véritable société humanitaire, au lieu que le protestantisme rationaliste, comme toutes les autres sectes, tend par sa nature à la détruire. Les opinions des écoles, les doctrines contradictoires des sectes, les inventions de la science humaine en opposition avec la vérité divine, s'évanouissent du jour au lendemain, se succèdent rapidement les unes aux autres, voyagent d'un pays dans un autre pour finir par être oubliées. Professées par une classe d'hommes, dépréciées et contredites par une autre
classe, il semble quelquefois qu'elles soient propres à un climat particulier, à un âge particulier, à un état particulier de vie, mais toujours sans pouvoir convenir à un autre état, à un autre âge, à un autre climat ; au lieu d'accroître les lumières, elles font naître dans l'esprit les doutes et la perplexité; elles énervent la constitution morale de l'homme, dérangent sa constitution physique, ne satisfont point les savants, ne sont point comprises par les simples, laissent ensevelis dans l'ignorance ceux dont le nombre ne peut se compter : Stultorum infinitus est numerus (1).
La catholicisme, au contraire, se montre éminemment social par l'union et l'esprit d'ensemble qui font son caractère. 11 ne prescrit pas, comme la loi de Moïse, l'aversion pour les étrangers, loi qui pouvait être nécessaire par rapport au peuple juif, qui, s'appelant le peuple de Dieu par excellence, devait être séparé des autres peuples ; mais aujourd'hui ce mur de séparation est tombé, les divisions de peuples sont abolies ; Juifs et Gentils, tous sont un même corps en Jésus- Christ ; tous les hommes sont égaux devant Dieu, et toute la substance de la loi et des prophètes est renfermée dans ce seul précepte à observer : Diligile alterutrum (aimez vous les uns les autres) ; et c'est ainsi que l'Apôtre a dit de même que toute la loi se résume dans ce mot : Diliges proximum tuum sicut te ipsum (2). Cette loi s'étend à tous les temps, à tous les lieux. S
(1) Eccl. I, 15.
(2) " Vous aimerez votre prochain comme vous Boni, xiii, 9.
tous les climats, à tous les hommes; elle s'adapte aux besoins de tous les âges, à toutes les formes de gouvernement; elle s'accommode aux devoirs de tous les états, de toutes les conditions de la vie : elle purifie les affections, perfectionne les vertus, anéantit les vices, maintient l'autorité dans le monde moral et remédie aux maux même physiques de l'humanité; elle a des mystères pour les savants et des paraboles pour les enfants ; elle remémore le passé en recommandant les défunts aux prières des vivants ; elle domine le présent par la charité; par l'espérance, elle anticipe sur l'avenir. Par l'unité de la foi elle réunit toutes les intelligences dans la profession des mêmes vérités, et rend sur cet autre point les divisions impossibles. Ainsi donc l'unité partout, unité d'intelligences et unité de volontés. Cette loi , devenue ainsi comme le grand ressort qui détermine tout le mouvement social, cette loi universelle en un mot, qui ne voit qu'elle est le catiiolicisme même ?
Et pourtant, c'est ce bien inestimable dont voudrait priver l'Italie cette poignée de démagogues qui se sont mis en tête de substituer le protestantisme au catholicisme ! Ils voudraient dans ces temps malheureux lui ravir le plus précieux des biens, qui est l'unité telle que nous l'avons décrite, et lui faire à la place le plus funeste de tous les dons.
Dieu, par une providence toute spéciale, avait préservé cette péninsule du protestantisme , lorsqu'au xvie siècle ce terrible fléau menaçait de son haleine empestée, qu'il répandait en tous lieux, ces riantes contrées. A cette époque, il ne manquait pas non plus d'es-
prits frivoles et superficiels, particulièrement parmi les gens de lettres, qui se laissaient prendre aisément à la séduisante perspective que leur offrait l'hérésie glacée importée des régions septentrionales. Leurs efforts cependant furent inutiles, et les mille pièges tendus pour surprendre la bonne foi et le bon sens du peuple italien n'eurent aucun effet. Mais quoi ! lorsque le xixe siècle a déjà parcouru la moitié de sa carrière, au moment où tout péril semblait dissipé ; à une époque où le pro testantisme est en pleine décadence et a perdu tout crédit auprès de toute personne de sens; quand l'opinion même du monde le rejette (1) ; quand cet arbre vénéneux a produit pour dernier fruit l'indifférentisme, le rationalisme, le panthéisme, le socialisme et le communisme; quand un cri général s'élève en faveur de l'unité catholique, c'est ce moment même
(1) Je ne dois pas négliger d'observer ici qu'on voit se renouveler de nus jours ce qui s'est déjà vu dans tous les temps anciens. Lorsque l'arianisme était dominant, la multitude et même les évêques et les prêtres en suivaient en foule les doctrines; ils l'abandonnèrent, lorsqu'il cessa d'être à la mode. Le même fait se reproduisit par rapport à l'erreur des iconoclastes, du temps que cette erreur siégeait sur le trône de Byzance ; les empereurs revinrent au bon sens, et on n'en parla plus. Au moyen-âge, c'està-dire au xiie et au xuie siècle, le manichéisme prévalait en Europe en prenant pour mot d'ordre les noms de cathares, d'albigeois, etc.. et il avait envahi l'Italie jusque bien près de Rome, c'est-à-dire la Lombardie entière, la Toscane, les Etats de Venise, et pénétré dans les Etats pontificaux jusqu'à Orviète et à Viterbe. A peine se trouvait-il une classe de bourgeois qui n'en fût infectée, surtout parmi les nobles; le clergé même n'en était pas exempt. Eh bien, l'opinion tourna, et le manichéisme disparut de luimême. Voir Hurter, Histoire de la vie d'Innocent III, t. m, c. 15. Ainsi en est-il aujourd'hui; ainsi, avec le temps, en serat-il du protestantisme.
qui devient pour l'Italie celui de son péril le plus imminent.
Oui, c'est en ce temps où une manie de liberté vague, dont on ne connaît ni l'objet ni la portée, s'est emparée de tous les esprits ; dans ce temps où, sous le nom magique de progrès, qu'on répète sans le comprendre, on aspire à la nouveauté, en même temps qu'au bouleversement de toutes les vieilles institutions, où tout genou fléchit devant l'idole invoquée de l'unité italienne ; c'est dans ces dispositions, préparées par eux de longue main, que des hommes irreligieux et pervers ont regardé l'Italie avec un sourire amer. Ces ambitieux, qui n'aspirent qu'à leur propre agrandissement sous la spécieuse apparence du bien et de l'agrandissement de l'Italie, ont bien vu que tous leurs efforts ne leur serviraient à rien tant que la vraie foi régnerait dans les cœurs des Italiens : c'est pour cela que pour atteindre leur but ils ont appelé adroitement à leur aide ces dispositions qu'ils fomentent. Ils ont soulevé et soulèvent encore aujourd'hui les plus ardentes passions dans l'imprudente jeunesse sous prétexte de la prospérité et de la grandeur du pays ; ils ont donné habilement et donnent toujours à entendre aux esprits crédules et superficiels que le seul, l'unique moyen d'affranchir l'Italie du joug étranger était de la soustraire à la tyrannie cléricale, à la superstition, à l'obscurantisme, en professant une religion libre de telles entraves, c'est-àdire en passant au protestantisme.
Pour mieux séduire les moins avisés, ils leur présentent la prospérité et la grandeur de F Angleterre comme l'effet de son schisme et de son émancipation de Rome.
— fi 10 —
Et déjà, dans ce but, un ardent écrivain (1) avait, avec toute la séduction d'une parole vive, mis en avant plusieurs écrits même très considérables où, comme dans un panorama, la félicité prochaine du peuple italien était dépeinte avec les couleurs et les images du paganisme. A la même fin tendait aussi le soulèvement des passions populaires contre les jésuites et, sous nom de jésuitisme, contre tous les ordres religieux, contre tout le clergé, et même contre les simples laïques les plus sincèrement attachés à la religion. La voie étant ainsi préparée, et Rome, avec une grande partie de l'Italie, livrée en proie à la faction et à l'anarchie religieuse et politique, on se mit à répandre avec profusion parmi le peuple des libelles contre le catholicisme et des apologies en faveur du protestantisme, qui mirent le pape et l'épiscopat toscan dans la nécessité d'avertir solennellement les fidèles du danger qui les menaçait. Mais la faction devenait de plus en plus audacieuse, et un certain nombre d'apostats italiens vinrent bientôt s'unir à d'autres prédicants de diverses nations, pour avancer l'œuvre inaugurée sous de pareils auspices et planter la prétendue réforme sur cette terre classique du catholicisme. Ces misérables renouvelèrent bientôt les scènes abominables des temps où la Réforme s'était établie pour la première fois sur les ruines de l'Église dans les pays catholiques, en soulevant sans cesse la multitude contre les religieux et les vierges consacrées à Dieu, qu'on chassait de leurs paisibles asiles à force de persécutions, de colères et de placards menaçants. On força les ministres
lj Gioberti, // Primato, etc., etc.
du sanctuaire à se cacher, et à se déguiser sous des habits laïques pour n'être pas reconnus comme attachés au saint ministère. On ne s'en tint pas encore là, et tous les jours des hordes populaires, comme des flots tumultueux, se répandaient dans les rues, pillaient les églises, y mettaient le feu, ou démolissaient les couvents et les maisons religieuses, frappaient de leurs poignards les prêtres restés inébranlables dans l'accomplissement de leurs devoirs. Que les mêmes excès, les mêmes violences et tous ces moyens perfides eussent duré encore dix années, et l'ancienne religion aurait cessé d'être dominante dans la Péninsule. Mais Dieu veillait au salut de l'Italie, sa terre privilégiée : il a commandé aux flots menaçants, et les flots se sont calmés ; seulement, on entend encore le sourd mugissement des vastes ondes, qui continuent à menacer la barque de Pierre.
Maintenant, dis-moi, si tu le peux, ô Italie, quel déluge de maux t'aurait inondée, si ces criminels desseins avaient eu leur exécution? Ils t'auraient amenée à la négation du christianisme, sauf la forme extérieure du protestantisme sans foi véritable et avec tous les tristes effets de l'irréligion, de l'incrédulité et de l'athéisme ; et par conséquent tu te serais trouvée dépouillée à la fois de tous les avantages qui font aujourd'hui ta gloire et ta richesse. Ils auraient introduit dans ton sein, et jusque dans tes entrailles, le germe fécond des discordes religieuses, les plus funestes d'ordinaire et les plus épouvantables de toutes ; et comme certainement une réaction eût été inévitable de la part de ceux qui seraient restés fidèles à la croyance de leurs pères, tes entrailles eussent été déchirées par une suite interminable de
guerres civiles, jusqu'à ce que le sang de tes enfants se trouvant épuisé, tu fusses devenue la proie de l'avidité des autres peuples, ou l'objet d'un traité semblable à celui de Westphalie. Ainsi déjà divisée par esprit national entre États et États, entre provinces et provinces, et entre villes et villes par rivalités d'habitants, tu n'aurais acquis qu'un nouvel élément de division, et des haines profondes et séculaires se seraient éternisées dans ton sein. Les révolutions d'Angleterre, d'Allemagne et de Suisse, en sont pour toi une leçon parlante et éminemment éloquente. Les sectes se seraient multipliées sur ton sol comme le gazon dans les terres incultes, de même qu'on les a vues pulluler et qu'elles ne cessent de le faire dans la Grande-Bretagne, sur le sol allemand, dans la Suisse et les États américains.
Mais puisque tes ennemis n'ont à te présenter que la félicité et la puissance terrestres pour t' engager dans leurs pièges, ils montrent bien par là qu'ils n'ont nul souci de ce qui intéresse le salut de l'âme; et cependant, à quoi servirait à l'homme de posséder même le monde entier, si son âme immortelle devait être perdue éternellement? C'est aussi là un oracle biblique, et pourtant ces hommes si zélés pour la Bible ne paraissent pas s'en douter. Les suppôts du protestantisme sont continuellement occupés à représenter aux catholiques les avantages terrestres, l'activité de l'industrie et du commerce des pays protestants, comme plus favorisés en cela que les catholiques, et ils ne s'aperçoivent pas, le fait fût-il aussi vrai qu'il est faux ou du moins exagéré, que leur sagesse est celle des fils déshérités d'Agar, que l'Écriture nous montre tout occupés de rechercher
cette prudence qui vient de la terre et qui est si trompeuse (1). Ne soyons pas étonnés ensuite, dirai-je avec les paroles d'un éloquent orateur (2), si ces malheureux doivent être un jour expulsés de la maison paternelle avec Ismaël, leur frère premier-né, et si, contents des biens que leur offre la terre, ils ne peuvent aspirer à T héritage infiniment plus désirable du ciel : sagesse mondaine, que Dieu déclare n'être que folie (3). Sois donc bien convaincue, ô Italie, que la grandeur que te promet pour te séduire un essaim d'ambitieux affamés n'est qu'une grandeur comme une félicité apparente ; et, si tu es sage, tu fermeras l'oreille aux insidieuses adulations de ces hommes, qui ne cherchent qu'à t' asservir à leur pouvoir et à s'enrichir de tes dépouilles. Non, aucune véritable grandeur ne résultera jamais pour toi de l'impiété ou de l'apostasie, et tu ne ferais autre chose, en renonçant à ta foi, que sacrifier ta prospérité même politique, le sens moral de tes peuples, et la gloire qui te revient de ton culte.
(1) « Filii Agarqui exquisiverunt prudentiam , quse de terra est. » Baruch, m, 23.
(2) Segxeri, Manna dell' anima, 27 maggio.
(3) « Sapientia hujus mundi stultitia est apud Deum. » / Cor. m, 19.