‹ Le protestantisme et la r`egle de foi (volume 3)Chapitre 6 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CARACTÈRE DE CEOÎ QUI ONT LES PREMIERS EMBRASSE* ET FAVORISÉ LA NOUVELLE RÉFORML.

Pour procéder avec ordre dans cet examen, nous parlerons premièrement des individus, puis des masses, en tant que celles-ci goûtèrent et savourèrent les doctrines et les enseignements de la Réforme, et qu'elles furent actives en ce point plutôt que passives. Je dis plutôt que passives; car, d'ailleurs, comme nous le verrons, les peuples furent en grande partie entraînés dans la Réforme plutôt qu'ils ne l'ont cherchée ou voulue. Cette partie du peuple qui ne se prêta que passivement à la Réforme conserva en général l'antique probité qu'elle pratiquait dans le sein de 1" Église catholique avant l'introduction des nouveautés qu'elle so vit imposer. Notre dessein ensuite, en parlant des principaux hommes qui eurent une si grande part à la propagation et à la diffusion de la nouvelle règle, n'est pas de tracer aussi leur biographie, ce qui serait un travail trop long et trop fastidieux , en même temps que trop inutile; mais seulement de relever quelques-uns de ces traits saillants et proéminents qui dévoilent aussitôt le génie et le caractère d'un homme. Encore ne feronsnous mention que des plus fameux et , comme qui dirait, des généraux de division ou des aides-de-camp; car, pour les moins célèbres, nous ne parlons d'eux qu'en masse et d'une manière collective.

S I. — CARLOSTADÏ, MELANCHTHON, AMSDORF.

Enumération des principaux disciples des chefs de la Réforme. — Eloges que la secte a coutume d'en faire. — Carlostadt : ce qu'il était, son mariage, défi qu'il porta à Luther. — Portrait que Luther fait de lui. — Notice sur Mélanchthon. — Son caractère malin et cruel. — Son inconstance. — On en fournit les preuves. — Sa réponse à sa mère mourante au sujet de la vraie foi. — Son attrait pour l'astrologie judiciaire. — Sa fin malheureuse. — Amsdorf. — Son caractère. — Sa doctrine immorale empruntée à Luther. — Sa conduite déréglée. — Effets produits sur le peuple par ses enseignements.

Chacun des trois chefs de la Réforme eut bientôt à sa suite et pour coopérateurs de son entreprise des hommes choisis qu'ils s'attachèrent étroitement, et il convient avant tout d'en présenter la liste. Ainsi les premiers compagnons qu'eut Luther furent Carlostadt, qui se fit son disciple de son maître qu'il avait d"abord été, Philippe Mélanchthon et Amsdorf; le plus célèbre disciple de Zwingle et son compagnon inséparable fut QEcolampade, comme Bèze le fut de Calvin, et comme Bucer le fut successivement de tous les trois : tous hommes émincnts, au dire de chacune de ces sectes; émmeïlts, dis-je, par l'érudition et par la sainteté de leur vie ; ne le cédant à personne et rivalisant avec les réformateurs eux-mêmes.

Voici, en effet, ce que Pierre Martyr dit en particulier de Mélanchthon : « Philippe Mélanchthon n'est inférieur aux anciens Pères que par l'époque où il a vécu ; mais il ne leur cède en rien pour l'érudition et pour la piété, et on peut avec raison le comparer au docteur Martin Luther ; car s'il ne le surpasse, il l'égale du

moins par sa sainteté, par ses écrits, par sa doctrine et par ses travaux scholastiques » (1). Luther lui-même allait jusqu'à mettre Mélanchthon au-dessus de saint Augustin et des autres Pères (2). Je néglige d'autres témoignages semblables, qui tous tendent à prouver que Mélanchthon était considéré dans son parti comme l'organe de l' Esprit-Saint et comme favorisé de tant de dons surnaturels, qu'au sentiment de Luther le monde entier de cette époque n'avait personne à lui comparer sous ce rapport (3). Aussi l' avait-on surnommé l'Étoile de Luther, Luther i sidus (&). Carlostadt a été exalté de même, comme l'homme qui avait annoncé la pure parole de Dieu, détruit les erreurs papistiques (5) et terminé sa vie en rendant gloire, comme il fallait, au Fils de Dieu (6). A en croire Zwingic, à peine suton l'interprétation que Carlostadt avait trouvée aux paroles de la consécration, qu'on accourut à Baie en foule.

(1) Petr. Mabtyr.j Defens. adv. Gardinefîim, édit, de 1581, Dialorj. de priment, corp. Christi, p. 109: « Philippus Melanch- .. tbon, veteribus Patribus œtate solùm est inferior, erudittone « ver6 ac pietate non item : et cum Doctore Martino Luthero con- » ferri potest, nam illum sanctitate, scriptis ac doctrinâ et scbolas- •• ticis laboribus adsequavlt saltem. »

[2] Voir Ministri Pinzoniensis, etc., etc.. apud Stancherum, fol. m. 8.

3 PezeliuSj De urgumentis prxcip. artic, par. i Epist. dedic fol. B. il : « Quem (Philippum) omnes pii fassi sunt et adhùc fa- • tentur singulare fuisse Spiritûa Sancti orgamim tôt donis illus- •• tratum, teste Luthero, quoi Deus in nullum alium bominem in « hoc terrarum orlje viventem illa œtate contulit. »

(4) Hospin., Concord. discord., fol. llw a.

'5) Hospin.. Hhi. tacram. ad ami. 1640, l. 1 1 v*

(6) IhUl.

chacun se faisant un honneur de charger ses épaules de ses livres, pour en remplir ensuite les villes, les bourgs, les villages, et jusqu'aux moindres hameaux (1). Quant à Amsdorf, Luther non-seulement le qualifia d'esprit excellent (2), mais le fit même évêque, quoiqu'il ne fût lui-même que simple prêtre, en ajoutant que son esprit reposerait sur Amsdorf; et Waller atteste qu'en effet personne n'avait autant que lui participé de l'esprit de Luther (3). Il y aurait même chose à dire des autres coopérateurs des chefs de la Réforme que nous avons nommés, et qui tous sont prônés comme des modèles de sainteté par leurs communions respectives. Tant il est vrai que la manie d'élever jusqu'au ciel ceux du parti auquel on appartient ne date pas seulement de nos jours.

Il est juste maintenant qu'après avoir entendu tant de magnifiques éloges nous fassions voir à quoi ils se réduisent en réalité, en cherchant le véritable portrait de ces hommes dans l'histoire du temps, dans les témoignages de leur contemporains, et mieux peut-être encore dans leurs faits personnels.

Je trouve sur Carlostadt que, archidiacre de Wîttemberg qu'il était au moment où il avait embrassé la

il) ZwiNGLE, t. il, Subsid. de Euchar., fol. 244 b : ■> At, ubi " Carlostadii expositionem viderunt, jam Basileam ipsi volabant, ■• ac libros ejus suis humeris asportantes, iis non modo urbes, op- •• pida, pagosque, verùm etiam villas fermé omnes implebant. •■ (2) T. ii opp. Wittemb. fol. 487 : « Optime vir. » [3] Lib. Concordix, Leipsick, 1581, p. 72 : « Is inter cetera fecit mentiones Nicolai Amsdorphii, de quo Lutherus dixisset : Spiritus meus requiescit in Amsdorphio. » Et Wallerus : » Nemo tantum hausit de spiritu Lutheri ac Âmsdorphiv.s. »

Réforme, il fut le premier qui, après s'être mis à la suite de Luther, se maria pour complaire à son nouveau maître. Puis, de son disciple devenu son rival, il rompit avec lui. Ce fut le 22 août 152& qu'eut lieu, à Iéna, à l'auberge de /' Ours-Noir, où logeait Luther, cette singulière rencontre où Carlostadt lui déclara qu'il ne pouvait supporter son opinion au sujet de la présence réelle. Luther, d'un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il osait le faire ; en même temps, il tira ce florin de sa poche. Carlostadt le prit et le mit dans la sienne. Cela dit, ils se touchèrent la main en se promettant bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostadt et du bel ouvrage qu'il allait publier contre lui-même. Carlostadt, de son côté, fit la même chose, et ils trinquèrent ensemble leurs verres tout remplis de bière. L' adieu que s'adressèrent ensuite ces deux apôtres mit le comble à tout le reste : « Puissé-je te voir sur la roue ! dit Carlostadt. — Puisses-tu te rompre le cou avant de sortir de la ville ! » riposta Luther. L'entrée que fit Luther à Orlamonde, où il se dirigeait, répondit à cet adieu, grâce aux attentions de Carlostadt, puisqu'il y fut reçu à grands coups de pierres, en même temps que presque accablé de boue (1). Maintenant, voici le portrait que Luther nous a laissé de Carlostadt : « Carlostadt est abandonné à son sens réprouvé... Je pense que le pauvre homme n'a pas qu'un diable dans le ventre. Que Dieu ait pitié de son péché, qui est un péché à la mort » (2)! Et ail-

(lj Voir BosisrKT, Hist. des Mr., 1. n, § 11. (2) LtJTHEE, I.oc. commun., class. V, c. 15, fol. 47: « Carolostah dius traditus est in sensum reprobum... puto non uno diabolo

leurs il dit encore de lui : « Qu'on ne soit pas surpris si je l'appelle diable; car peu m'importe ce qu'il est ou ce qu'il fait : je le laisse pour ce qu'il est » (1). Je néglige beaucoup d'autres témoignages sur Carlostadt, de la part tant de Luther que des autres du même parti. Si l'on veut se former une juste idée de cet homme vraiment insensé, de son inconstance, des diverses phases de sa vie, de son cynisme enfin, on n'a qu'à con^ sulter Audin dans son Histoire de la vie de Luther. Il nous suffit, à nous, de ces quelques mots, pour notre propre objet.

Pour en venir ensuite à Mélanchthon, ce grand aidede-camp de Luther, l'élève le plus célèbre sorti de l'école d'Érasme, et qui même l'a surpassé sous certains rapports, il se mit à la suite du réformateur saxon avec cette impétuosité du jeune homme qui croit avoir trouvé un maître et un guide capable d'imprimer une direction sûre à ses croyances. Tant que vécut le patriarche de la Réforme, il lui conserva le dévoûment d'un servile disciple, ou plutôt d'un esclave rampant à ses pieds. Il rougissait des emportements où se laissait aller Luther, et pourtant il n'eut jamais le courage de lui en faire la moindre représentation, et il tremblait comme une feuille, lorsqu'il se trouvait en sa présence. Il n'approuvait pas, tant s'en faut, sur tous les articles, la doctrine du réformateur, et cependant il la suivait,

•■ obsessum fuisse miserabilem illum hominem; Deus misereatur - ejus peccati, quo peccat ad mortem. »

(1) Mensal. t. m, fol. 61 b : « Quod diabolum eum nomino, nemo « miretur, nam de Carolo nihil ad me attinet ; ego ad illum non « respicio. »

bien qu'avec répugnance ; et comme sa conduite n'était pas l'effet de sa persuasion, elle le trahissait de fois à autre; ce qui lui attirait de la part de son maître des reproches d'inconstance.

La modération et la douceur de naturel qu'il affectait n'étaient qu'apparentes, et les faits sont là pour le prouver. Il prit une part active au conseil où se décidèrent la spoliation, le bannissement et la mort des anabaptistes (1). Il donna un libre cours à son humeur emportée et violente, toutes les fois qu'il en eut l'occasion. C'est ainsi que, dans son apologie de la confession d'Augsbourg, il ne craignait pas de se servir contre les catholiques, ses adversaires, des expressions les plus triviales et les plus outrageantes (2), jusqu'à dire que, si les souverains de l'Europe avaient seulement une ombre de vraie piété, ils ne se feraient pas faute de chasser à coups de bâtons les théologiens de Cologne, qui avaient le grand tort de le réfuter, et dont le principal n'était pas autre que le célèbre Gropper, que deux années plus tard il comptait lui-même au nombre des théologiens catholiques les plus distingués pour l'intelligence, pour l'autorité et pour le talent de la parole (3). Ajoutons que. dans les moments mêmes où il se plaignait avec le plus d'amertume de la tyrannie de Luther, des peines et des chagrins de tout genre qu'il

(1) Aidin. Hist. de la rie de Luther, t. n, c 24.

2 Corpus lie for m., v, 121.

(31 Prrrf. comment, epist. ad Rom : • Hinr nos pontiûcii scriph tores, instruiti ingeniis, eloquentiâ ot auctoritate oppugnant, « Polns in Antiliâ, Ossius in Pokmiâ, Canisius in Auatriâ, Rnar- .. ilus in Belgicâ, Gropper in Ubiis. •■

lui fallait dévorer près de lui, tout d'un coup il reprenait sa bonne humeur à la nouvelle de la mort de quelques prêtres catholiques. « Dieu veuille, s'écriait-il alors dans le transport de sa joie, qu'il en meure encore bien davantage, et le plus grand nombre possible » (1) ! Son intime ami, le diplomate Jérôme Baumgartner de Nuremberg, le dépeint dans une lettre composée durant la diète d'Augsbourg, en 1530, et adressée à Lazare Spengher, comme un homme non -seulement qui ne savait supporter la contradiction, mais qui cherchait de plus à intimider ses adversaires par des injures et des blasphèmes qu'il avait continuellement à la bouche (2). Ses lettres, et spécialement celles qui se rapportent aux douze dernières années de sa vie, regorgent d'insinuations malignes contre ses adversaires protestants. Un jour, il alla jusqu'à manifester le désir de trouver un homme qui eût le cœur de ne pas reculer devant un régicide. En effet, le roi d'Angleterre Henri Y III ayant fait faire le procès à son grand vicaire Cromwell, comme nous le dirons dans la suite, et s'occupant de faire prononcer la sentence de divorce entre lui et la princesse de Clèves, Mélanchthon écrivit à un de ses amis une lettre où il laisse échapper ce vœu impie : « Puisse le ciel inspirer à quelque homme résolu la généreuse pensée d'assassiner ce tyran » (o) !

(1) Corp. Reform., m, 596.

(2) L. c, il, 373.

(3) " Anglicus tyrannus Cromwellum interfecit, et conatur divortium facere cwn Juliacensi puellà. Qitàm verè di.rit ille in iragœdiâ : Non gratiorem victimam Deo maetari posse quàm tvrannum ! Utinam Deus alicui forti viro hanc meniem insérât. •• Voir Dœllinger, ouvr, cit. t. i. p. 343.

Tel était le doux Mélanchthon, cette fleur de sainteté de la Réforme : malin, trompeur, blasphémateur, tel qu'il s'est dépeint lui-même et que l'ont dépeint aussi ses amis.

Mais que dirons-nous de la versatilité de cet homme et de ses perpétuelles variations ; de cet homme, auteur d'un ouvrage [Loti communes) que Luther jugeait digne non -seulement de passer à la postérité, dès qu'il parut en 1521, mais encore d'entrer dans le recueil des saintes Écritures; ouvrage qui, au jugement de ce même Luther, plaçait son auteur audessus de tous les Jérôme, de tous les Hilaire, de tous les saint Macaire du monde, dont aucun n'était digne de délier les cordons des souliers de son cher Philippe (1)? D'abord, Mélanchthon commença à se refroidir dans sa passion pour Luther ; il se plaignait de sa tyrannie, et était sur le point de se retirer de Wittemberg. Et s'il faut ajouter foi à Cruciger, l'intime des deux, certaines jalousies, dont les femmes étaient l'occasion, n'auraient pas été étrangères au refroidissement de l'un pour l'autre (2). Mais, à mesure qu'il se détachait de Luther, il devenait suspect aux luthériens zélés. Aquila lui reprochait, en 1527, de s'écarter de la vérité chrétienne (3); en 1537, Amsdorf écrivait à Luther de se défier de Mélanchthon, comme

(1) Luthers Briefe, gesammet von de fluette, c'est-à-dire, Lettres de Luther recueillies par de Wette, ni, 502.

(2) Corp. lief., m, 398 : •• Cùm alia multa, tùm maxime obstat ■h yvvztTvpavvtç.

(3) Ibid. iv, 961.

d'un serpent qu'il réchauffait dans son sein (1); et Mélanchthon de son côté renouvelait ses plaintes sur la violence passionnée, sur l'entêtement et le despotisme de Luther, qu'il compare au démagogue Cléon et à Hercule furieux (2). •

Descendons à quelques détails. Parfois Mélanchthon se rapprochait du catholicisme jusqu'à reconnaître la suprématie du pontife romain ; voici ce qu'il écrivait : « Comme il y a des évêques qui président à plusieurs Églises, ainsi le pontife romain préside à tous les évêques; il n'y a pas, à mon avis, d'homme sage qui improuve cette police conforme aux canons... Il n'y a donc pas de dissentiment... sur cet article de la suprématie pontificale » (3). 11 allait même jusqu'à dire que, faisant abstraction du seul article de la messe, il ne voit sur tout le reste aucune difficulté de s'accorder avec les catholiques (/j). D'autres fois, il s'écartait du catholicisme à un tel point, qu'il se fait soupçonner fortement, et non sans sujet, d'errer par rapport au mystère de la sainte Trinité, en admettant le pur tri—

(1) Ibid. m. 505.

(2] Ibid. m, 594.

(3) Epist. theol., 1597, epist. 74, p. 244 (cette lettre est de Mélanchthon) : « Quemadmodùm sunt aliqui episcopi qui preesunt » pluribus Ecclesiis : ità Rom.Pontifcx prseest omnibus episcopis: •• hanc canonicam politiam, ut ego existimo, nemo prudens impro- " bat... Quare quod ad hune articulum attinet de superioritate » pontificiâ... non est dissensio. >■

(4) Ibid. p. 250 : « In cœteris articulas omnibus iniri ratio con- « cordise sine magnâ diflicultate potest, sed nodus de Missâ valdè » inexplicabilis est. » Et ibid. p. 257 : « Meo judicio, nullus est

articulus difficilis prseter unam Missse causam. ••

théisme (l) et L'arianisme (2). D'un autre côté, il ne craignait pas d'approuver non-seulement le divorce, mais aussi la polygamie simultanée, de la conseiller même et de l'autoriser par de frivoles raisons (3), quelque inouïe qu'une telle doctrine eût été jusque-là dans le christianisme. Il se trouva avec Luther à cette fameuse consultation dont le résultat fut d'accorder, bien que secrètement, à cause de la honte qu'ils en éprouvaient, une seconde femme à Philippe, landgrave de Hesse, afin d'assurer sa protection au parti luthérien (/i). Enfin, il ne se montra pas opposé à l'affreuse doctrine des solifidiens ou antinomiens, dont j'aurai à parler plus bas. 11 fut indécis toute sa vie, changea et rechangea les articles les plus importants en matière de foi; et cette inconstance lui a été reprochée par tous les écrivains de la secte, même par ceux qui lui étaient les plus favorables, tels que Sleidan, Osiandre, Hospinien et d'autres de la même époque (5). Après avoir soutenu avec tant de chaleur,

(1) Voir Pezeuus, ouvr. cité .lrgum. et object. de prxcip. artic. qux passim cxtant in scriptis rev. viri Melanchthonis, p. 74.

(2] Melanchthon, Loc. commun., 1558, p. 41; Epist. ad Elect. Torgœ, du 3 oct. 1552 et 1561.

13) Melanciith . , Consil. f/ieoloç/., 1560, p. 134, où est rapporté ce qu'il écrivait à Henri VIII : •■ Respondco, si vult rex succes- •• sioni prospicere, quanti» satins est kl facere sine infamiâ prioris •• conjn^ii. Ac potest id iieri sine ullo perieulo conscientite cujus- « quam aut famae, per polvgamiam... Quia polygamia non est res » omninô inusitata : liabuerunt multas conjuges Abraham, David, .. et alii sancti viri, unde apparet pohgamiam non esse contra jus « divinum. »>

• 4) Hist. des variât., 1. vi, $ 3 et suiv.

(5) Voir Brerelev, Luther's fife, p. 86.

comme son maître Luther, la présence réelle dans l'Eucharistie, il la nia sur la fin de sa vie, et passa dans les rangs des sacramentaires, pour qui il avait d'abord témoigné tant d'horreur. Aussi finit-il par être maudit des siens, anathématisé par eux et privé de la sépulture ecclésiastique ,1).

Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que la conscience de Mélanchthon ne pouvait être tranquille depuis qu'il eut abandonné la religion catholique, c'est la réponse qu'il fit à sa mère comme il se tenait auprès de son lit de mort. Se tournant vers son fils dans ce moment suprême où tombent toutes les illusions, sa mère lui adressa cette demande : « Mon fils, c'est pour la dernière fois que tu vois ta mère; je vais quitter cette vie: tu mourras aussi, et tu viendras rendre compte au souverain juge de tes actions. Tu sais que j'étais catholique, et que tu m'as induite à abandonner la religion de mes pères. Eh bien! je t'adjure par le Dieu vivant, dis-moi, sans rien me celer, dans quelle foi dois-je mourir. — Ma mère, lui répondit Mélanchthon, la nouvelle doctrine est la plus commode, l'autre est la plus sûre » (2). Et, malgré cette réponse, non-seulement il n'abjura pas son apostasie; mais, comme nous l'avons vu, il s'infecta de doctrines de plus en plus perverses, s'adonna à l'astrologie judiciaire (3), et finit ses jours

il) Voir Audin, Hist. de la vie de Luther, t. n, p. 457 et suiv.; Dœllinger, ouvr. cit., 1. 1, p. 346 et suiv.

(2) Voir Audin, t. m, p. 288, Paris, 1850.

(3) Voir Sijmbolx. ad vitam L. Socini, Leipsick, 1824, p. 2 et 3, où dans une lettre de Lélius Socin à Bullinger, sous la date de Wittemberg, 1550, se lisent ces paroles : « Omnee ab uno Me-

dans les angoisses et les peines d'esprit les plus cruelles, que rendaient immanquables les agitations dont il était la proie (I).

Parlons maintenant de l'autre disciple favori de Luther, c'est-à-dire d'Amsdorf, qu'il avait , comme nous l'avons dit, fait évêque. ÎS'ous n'en dirons presque rien, parce que pour faire son portrait il suffit de connaître la doctrine qu'il tire, comme un légitime corollaire, de celle de Luther son maître. Il se fit chef de la secte antinomienne, ou de cette secte misérable qui faisait et fait encore aujourd'hui profession de rejeter comme nuisible au salut éternel l'observance du Décalogue, par la raison que ce serait contredire le dogme de la foi seule justifiante; ce qui a fait aussi donner à ses partisans le nom de sol i (idicns; secte qui, plus que jamais, se propage de nos jours dans les États-Unis d'Amérique, ce qui a obligé un synode d'évêques épiscopaliens à publier une lettre encyclique pour en arrêter les progrès et en préserver leurs adeptes (2). Et de peur que quelqu'un ne m'accuse d'en imposer par un tableau exagéré de ce fruit naturel du protestantisme, je rapporterai les paroles mêmes des auteurs

'< lanchthone qui astrologise judiciaria* luit add ictus pendent ; unus « ille ab astrisne rragis an abastrorum Conditore ac Domino pen- » deat, ignoro. »

(1) Voir Dœlllnger, Le, p. 394.

(2) L'auteur a publié sur cette encyclique, à Rome, en 1«45, c'est-à-dire l'année même qui a suivi la tenue du synode épiscopalien à Philadelphie, un opuscule intitulé : Esame délia pastorale émanât a dal sinodo délia chiesa episcopale protestante, nel sett. 1844; ou EScttthen di la pastorale émanée (tu synode de l'Eglise episcopale protestante, en septembre 1844. Voir la notice de M. l'abbé Ohassay, en tête de cet ouvrage, t. i.

protestants qui nous ont fait la description des doctrines de cette secte. Voici en quels termes les théologiens protestants de Mansfield exposent l'enseignement antinomien (c'est Dieu même qu'ils font parler) : « Quand tu serais une prostituée ou un fornicateur, un adultère, un pécheur de quelque façon que ce soit, crois seulement, et tu seras dans la voie du salut. Quand tu serais plongé dans les désordres jusqu'au cou, si tu crois, tu partageras ma béatitude. Tous ceux qui se mettent en peine de Moïse (c'est-à-dire des dix commandements) appartiennent au diable : qu'on les pende au gibet avec Moïse » (1). Osiandre de son côté disait en parlant d'Isleb, un des chefs les plus fameux de cette secte : « Isleb a enseigné que leDécalogue ne devait pas s'enseigner dans l'Église, mais était l'affaire des tribunaux » (2) ; et un peu plus loin il ajoute en parlant toujours d'Isleb : « Il a répandu son erreur antinomienne par des écrits qu'il a publiés, et est parvenu à séduire quelques hommes instruits; il semble qu'il ait pris sa fausse doctrine dans les écrits de Luther mal entendus (3). J'omets d'autres témoignages semblables que

il) Protestantes Theologi in Confess. Mansfeldens'unn Minist-, Ut. De antinomià, fol. 98 et 90 : <> Si scoitum es, si scortator, si » adulter, vel alioquin peccator, crede, et in via salutis ambulas; » cùm in peccatis demersus es ad summum usque, si credis, in « meâ beatitudine eris. Omnes qui eirca Moysen ihc-c est decem .< prsecepta) versantur, ad diabolum pertinent, ad patibulum eu m « Moyse. »

(2) Osiander, in Centur. xvi, 1. n, c. 39, p. 311 : « Docuit Isle- « bius Decalogum non esse docendum in Ecclesiâ, sed pertinere •• ad curiam. »

(3) Ibid., p. 312 : ■• Errorem suum antinomicum publicis serip- •< tis disseminavit, et in errorem suum viros aliquot doctos per-

je pourrais citer en grand nombre. Je ne puis cependant m1 abstenir de relever la prétention d'Osiandre, de n'attribuer cette honteuse doctrine, aussi contraire au bon sens qu'à l'Écriture, qu'aux écrits mal entendus de Luther. Car elle n'en est au contraire qu'une conséquence logique et rigoureuse, le corollaire, comme je l'ai dit, contenu dans le théorème luthérien, le fruitnaturel et spontané de ce mauvais arbre.

Mais, comme c'est ici un point des plus graves, c'est un devoir pour nous de l'appuyer de preuves invincibles. Et afin d'arriver directement à mon but, je ne tiendrai pas même compte des passages où Luther enseigne ouvertement qu'il n'y a que la foi qui nous rende agréables à Dieu, que celui qui a la foi ne peut pas pécher, ou du moins que son péché ne lui est pas imputé ou ne saurait lui nuire, et que le seul péché qui cause la damnation , c'est l'incrédulité , comme quand il écrit : « Vous voyez par là quelle est la richesse du chrétien ou de l'homme baptisé, qui ne saurait perdre son salut, quand même il le voudrait, à moins toutefois qu'il ne refuse de croire; car il n'y a point d'autres péchés qui damnent que l'incrédulité » (1). Et ailleurs : « Tl n'y a que l'incrédulité qui rende l'homme mauvais ; et comme rien

•• traxit ; videtur errons occasionem sumpsisse ex scriptis Lutheri •■ non rectè intellcctis. n Nous ferons voir, au contraire, qu'il n*a enseigné cette doctrine que pour avoir trop bien compris les écrits de Luther, qui n'apprennent rien autre chose.

(li Luther, De captiv. Babyl., opp., édit. de \Yittemb.,t. n, fol. 74: « Ità vides quàm dives sit homo christianus, sive hapti- » zatns, qui etiam volens non potest perdere salutem, nisi nolit » credere : nulla enim ]>cceata possunt eum damnare nisi sola in- < credulitas. ••

ne justifie que la foi, personne ne pèche que T incrédule » (1). Et encore : « Quiconque a la foi a beau pécher, il ne peut pas se damner... il est comme l'enfant gâté de la maison, dont rien de ce qu'il fait ne peut déplaire » (2). Ces passages par eux-mêmes font déjà assez voir comment la doctrine de Luther engendre l'antinomianisme ou le solifidisme, en ouvrant la porte à toutes les immoralités ; et cependant nous pouvons montrer dans les ouvrages du réformateur des témoignages qui serviront plus directement encore à notre but, en même temps qu'ils sympathisent parfaitement avec la doctrine d'Amsdorf.

Voici ce que Luther nous dit du Décalogue : « Dans la promulgation du Décalogue (Exod. xx) , ces paroles : Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai tiré de la terre d'Egypte, etc. , ne nous regardent, ni nous ni les autres nations... c'est donc à tort que les fanatiques nous imposent le joug de la loi de Moïse » (o). Et dans un autre endroit : « La loi de Moïse regarde les Juifs, et dorénavant elle ne nous oblige pas. Quand on vous propose Moïse avec ses préceptes, et qu'on veut vous forcera les observer, sachez répondre : Va-t-en trouver les Juifs avec ton Moïse Je ne veux ni de Moïse ni de

(1) Loc. commun., class. v, c. 17, p. 68 : •< Nil personam facit malam nisi incrédulités; ut nihil justificat nisi fuies, ità nihil peccat nisi incredulitas. »

(2] Luther, édit. de Wittemb., t. IV, fol. 67 a : " Hanc (fidenii • qui habet, etiamsi peccet, non damnatur... Hic est enim fllius " delicatus, qui non potest offendere, quidquid fecerit. »

(31 Luther, Serm. de Moyse, t. m, fol 6 et 7 a : « In promul- •• gatione Decalugi, Exod. 20, cùm inquit : Ego siun Dominus Deus •■ unis, qui eduxi te... ad nos et reliquas gentes non pertinet, quse « hic dicuntur... Falso ergo fanatici le^e Mnysi nos onerant. >•

sa loi, car il est ennemi du Christ mon Seigneur » (1). Faut-il nous étonner après cela de cette déclaration des théologiens de Wittemberg, « qu'entre Luther, Amsdorf, Sarcer, etc., il y a toujours eu un parfait accord et une parfaite conformité de sentiments » (2) ? Faut-il nous étonner que les théologiens du comte palatin, dans leur Avertissement chrétien donné au livre de la Concorde, reprochent à Luther l'erreur antinomienne dans les termes suivants : « Il ne serait pas difficile d'extraire des livres de Luther bien des passages où cette erreur est manifeste » (â) ; et qu'ils rapportent de lui à leur appui, un peu plus loin, ces paroles : « De même que Moïse n'a rien à faire au droit saxon, de même nous n'avons rien à faire avec lui; dans le Nouveau Testament, nous ne voulons ni voir Moïse ni l'entendre» (4)? Ces mêmes paroles de Luther ont été citées par Hospinien(5). A présent qu'Osiandre vienne nous dire qu' Amsdorf a pris son antinomianisme dans les écrits

(1) Luther, in Colloq. mensal. Germ.. fol. 125 et 135 : » Ad » Judseos pertinet lex Moysis, neque nos ligat deinceps. Cùm « quispiam Moysen tibi proponit cum suis prseceptis, teque cogère « vult ut ea observes, tùnc die : Ain ad Judseos cum tuo Moyse... « Moysen cum suâ lege non volo ego habere; est enim Cbristi Do-

* mini hostis. »

(2j In prsef. libri cui tit. Jeta fVittemberg. et patriarch. Cpni, 15s4, fol. 1 a: « Inter Lutherum, Amsdorphium, Sarcerium, etc., •• summussomper fuit consensus, summa animorum conjunctio. »

(3) Jdmon. christ, de lib. Concurd., 15S1, p. 209 : « Non est « difficile ex libris Lutheri proferre non pauca. in quibus balluci- » natio tam est manifesta. »

(4) Ibid., p. 211 : » Sicut non curât jus saxonicum, sic nec in- « geratur nobis Moyaes; nos in Novo Testamento Moysen nec vi-

* dere nec audire volumus. »

(5) In Concord. discord., 1607, fol. 225 a circà médium.

de Luther mal entendus. Je sais qu'aujourd'hui les protestants ont abandonné cette abominable doctrine et rougissent même de ceux qui l'ont enseignée ; mais il n'en est pas moins utile de la leur représenter, afin qu'ils connaissent mieux quelle est leur origine et quels ont été leurs pères. Il est aisé ensuite de conjecturer quelle était la conduite morale de celui qui professait une semblable doctrine en théorie. Chassé d'un endroit et puis d'un autre, sa vie entière n'a été qu'une lutte perpétuelle contre ses anciens associés luthériens. Il fut en lutte contre Bugenhagen, contre Strigell d'Iéna, contre Pfefflnger et ses collègues, contre Jonas, qui ne fit pas difficulté de l'appeler un âne stupide ; et il finit sa carrière de quatre-vingt-deux ans en se lamentant de voir que tous les vices, et particulièrement le libertinage, l'ivrognerie, l'avarice et l'usure, avaient inondé le nouveau peuple évangélique (1).

(1) Voir Dœllinger, La Réforme, t. n, p. 113-119.

g II. — ŒCOLAMPADE , BÈZE , BUCER.

Œcolampade, disciple et coopérateur de Zwingle. — Sa conduite édifiante avant qu'il embrassât la Réforme. — Sa dissolution du moment qu'il l'eut embrassée. — Son mariage sacrilège. — Sa fin malheureuse. — Jugement qu'en porte Luther. — Bèze, eoopérateur de Calvin. — Sa dissolution. — Son impudence cynique à faire lui-même la description de ses obscénités. — Il falsifie la Bible. — Ses impostures. — Sa triste mort. — Bucer, type de la sainteté protestante. — Religieux défroqué, il épouse une religieuse. — Sa doctrine, qui fait Dieu auteur du péché. — Il se fait propagateur d'une doctrine immorale. — Il fait profession de luthéranisme, — puis de zwinglianisme, — enfin de calvinisme.

Des disciples et coopérât eurs de Luther il est temps que nous passions à celui de Zwingle, qui, comme nous l'avons dit, n'est autre qu'Œcolampade, cet homme qui, dans les premières années de sa jeûneuse, faisait profession d'une vie pieuse et dévote ; qui aimait à faire oraison aux pieds d'un crucifix et se sentait, à la vue des cinq plaies, l'àme inondée de saintes affections, qui pour se livrer avec plus d'ardeur, loin du tumulte du monde, à l'étude et à la prière, avait pris, dans un âge déjà mûr, la détermination de mener désormais la vie monastique; qui, enfin, au témoignage d'Érasme, qui entretenait avec lui des relations amicales, était de mœurs édifiantes, d'un caractère franc, naïf et doué des qualités les plus estimables. Eh bien, malgré son éloignement du bruyant théâtre où s'agitait la Réforme, le bruit du tapage qu'elle causait par ses doctrines nouvelles pénétra dans sa cellule et en un instant pervertit son cœur. Devenu apostat, il s'échappa de son monastère, se fit disciple de Zwingle en soutenant avec lui

le sens figuré des paroles eucharistiques, et, tout prêtre qu'il était, s'amouracha d'une jeune personne dont la beauté l'avait séduit, puis l'épousa ; ce qui fit dire à Érasme ces paroles tant de fois répétées : « 11 semble que la Réforme aboutisse à défroquer quelques moines et à marier quelques prêtres ; et cette grande tragédie se termine enfin par un événement tout-à-fait comique, puisque tout finit en se mariant, comme dans les comédies » (1). Depuis ce fatal moment, comme l'observait ailleurs le même Érasme (1. xvin, épît. 23; xix, 113; xxxi, !\1), le caractère d'OEcolampade se trouva tout changé, et on ne trouvait plus en lui que dissimulation et artifice. Cet homme donc, après avoir propagé de toutes ses forces la doctrine zwinglienne dans la Suisse, fut frappé de mort subite à côté de la femme qu'il s'était unie par son mariage sacrilège. Telle fut la triste fin d'OEcolampade, étouffé, a dit Luther, parle diable en punition de ses débauches (2).

Que dirons-nous de Bèze, cet autre héros de la Réforme, le plus fidèle disciple et le coopéra teur de Calvin? Mettons de cùté son affreuse doctrine du désespoir de Jésus-Christ , ses plaisanteries indécentes au sujet de la Cène, c'est-à-dire de la sainte Eucharistie, et d'autres articles encore. Le témoignage unanime des écrivains contemporains ne laisse aucun lieu de douter qu'il ait été un homme perdu de débauches, livré sans frein à toute sorte d'impudicités. 11 était même parvenu à un tel degré d'effronterie ou d'impudeur, qu'il ne crai-

[1] VoirBossuET, Hist. des variât., I. n, k 24. [2] Voir ArniN, Hist. de Luther, t. n, p. 284, De missâ prie . m Defens de cœnù.

t. m. ti

gnait pas de peindre des plus vives couleurs dans ses poésies sa propre immoralité. Et pour qu'on ne me soupçonne pas d'avoir chargé son portrait de teintes trop sombres, je vais citer en preuve quelques extraits d'auteurs protestants ses contemporains. Conrad Schlusselhourg, après avoir rapporté la fin tragique de Calvin, de la manière que nous l'avons racontée nousmême, ajoute : « Je sais bien que Bèze, dans ses écrits, parle autrement de la vie et des mœurs ainsi que de la mort de Calvin ; mais comme Bèze s'est rendu fameux par le même péché (de sodomie) aussi bien que par la même hérésie, comme le prouve l'histoire de Candide, sa maîtresse, personne ne pourra l'en croire sur ce point » (1). Tilmann Heshusius, autre protestant, a écrit en ces termes au sujet de Bèze : « Il décrédita ses doctrines les plus louables par ses mœurs débordées; il célébra dans ses poésies sacrilèges, qu'il rendit publiques, ses infâmes amours, ses commerces illicites, ses fornications, ses adultères, ne se contentant pas de se vautrer comme un pourceau dans toute cette fange d'impures voluptés, s'il ne réussissait en même temps à souiller de leur récit les oreilles de la jeunesse studieuse » (2). Il serait d'autant plus inutile de rapporter

(1) Schlvsselburg, Theol. Cafoin., il, loi. 72 a : « Scio et lego .< Bezam aliter de vitâ, morilms et obitu Calvini scribere. Cùm •• verè Bezu efulem hœresiet eodem fermé peccato nubilitatus sit, «« ut historia de Candidâ ejus meretriculâ testatur, ncmo ipsi in « hâc parte lidem habere potest. -

(2) TU mai) Heshmius in lib. 1er. et san. confessionis : « Spurcisu simis suis moribus dedecori fuit ipsiufi discipulis honestis, qui- » que nefandos amores, illicitos concubitus, scortationea, fœda « adulteria, sacrilego carminé decantavit orbi, non contentus eu

d'autres semblables témoignages après celui qu'on vient de lire, que les apologistes mêmes de Bèze n'oseraient le nier, et que ses épigrammes licencieuses sont un monument toujours subsistant de la vérité de l'accusation.

Ceux qui le défendent ont coutume d'attribuer la licence de ses poésies à l'étourderie de ses jeunes années, où il aimait à prendre pour ses modèles Catulle et Tibulle, et ils ajoutent, ce qui est plus grave, qu'il était encore alors catholique, Mais ce ne sont là que d'inutiles faux-fuyants, puisque ses vers n'étaient après tout que la peinture fidèle de ses mœurs déréglées, qui nous le font voir tout préparé et mûr, oserai-je dire, pour la nouvelle réforme. En effet, il avait été dès sa première jeunesse mis au courant des doctrines nouvelles, dans la ville de Bourges, par ce même luthérien Wolmar qui avait endoctriné Calvin le premier; de sorte que, dès l'âge de seize ans, il était déjà tout imbu des principes de la Réforme (1). Bèze nous a d'ailleurs laissé luimême un monument irréfragable de son genre licencieux d'écrire dans la paraphrase qu'il a donnée au psaume l , dont il applique des versets à Bersabée (2). Je ne dis rien des obscénités dont il accompa-

•' quùd ipse move porci in ceeno flagitiosarum libidinum sesc vo- " lutaret, nisi etiam aures studiosse juventutis suâ illuvie conta-

• minaret. »

(1) An. Faius, De vitd et ubitu Be~>se, p. 73, dit de lui même, on parlant du testament de Bèze : » Faius gratias agit Deo im-

• mortali quùd (Beza) anno setatis suœ 16 verse christianse religio- « nis cognitione ac luce donatus sit. »

(2) BÈZE, Tract, iheol., Genève, 1570, p. 661. Je rougis de transcrire une paraphrase aussi lascive.

gnait ses discours sur l'Eucharistie (1). C'est un fait notoire que sa traduction de la Bible abonde en falsifications du texte sacré. On sait de plus les artifices auxquels il avait recours au besoin pour cacher ses opinions, ne se faisant pas scrupule de duper le parti rival du sien , en se montrant luthérien sur l'article de la présence réelle. Son imposture ayant été découverte, les luthériens s* en plaignirent; mais lui, pour toute réponse, soutint qu'il était quelquefois bon de tromper les autres et de faire une chose tout en simulant une chose différente (2). C'est ce qui a fait dire à Osiandre que c'était une maxime des calvinistes, qu'il est permis

(1) Les paroles de Bèze et les comparaisons obscènes dont il s'est servi dans son livre De absenlhï corporis ChrUU m çoenâ se trouvent rapportées par Hutter dans sa Concordix explkat.. 1608, art. 7, p. 703; mais je m'abstiens de les reproduire, parce qu'elles sont trop impudentes.

(2) Voici comment Osiandre raconte ce fait [Centuria 16, 1. m, c. 28, ]). 658) : « Pleraque in illâ confessione sic posita étant, ut .. viderentur non calvinistica sed lutberana : bujus confessionis » autographum ego vidi et legi manu Theodori Boza- et Farelli .. subsignatum... Tigurini theologi banc Bezer et Farelli confes- " sionem ut nimis lutheranam reprebenderunt, quibus responde- >. runt Beza et Farellus : Opus sibi fuisse bono dolo ad liberandos •• fratres : item se in illâ confessione clàm apud se in scrinio pec- .. toris sui duas voces per [idem et spiritualiter retinuisse. .. Le même fait est rapporté par Holden dans son ouvr. intit. .-/sinus, publié à Tubin,Lren en 1587, c. 25, p. 49; puis cet auteur ajoute: •• Audi artem tali artifice dignam; vult persuadere Tigurima do- » lnm aliquandô bonum esse, et aliud agere aliudque sinudare. >• Osiandre ajoute encore, op. cit., c. 01, p. 796 : .. Hanc enim maxi- " mam seu re^ulam babeant calvinistie, licere pro idoriâ Cbristi " mentiiï. >■ C'était aussi la pratique des anciens hérétiques, dont la maxime ('tait :

•• Jura, periura, secretum prodere noli. •■

de mentir pour la gloire du Christ. Voilà quel était lé

caractère moral de ce Bèze, qui, ayant tenté de gagner à la prétendue réforme une de ses sœurs religieuse, en fut repoussé avec horreur et essuya de sa part le reproche de sa scandaleuse vie. Il eut la même mésaventure dans la tentative qu'il fit aussi de pervertir son propre père. Et, quoiqu'il tut à la tète des autres ministres et le successeur de Calvin à Genève, il tomba dans une telle misère, qu'il ne put pourvoir autrement à son indigence que par les subventions secrètes de quelquesuns de ses amis (i).

Il nous reste à dire quelques mots de Martin Bucer, qui , à la lecture du livre de Luther sur les vœux monastiques, quitta le cloître avec son habit de dominicain, se dévoua à la nouvelle réforme en se mariant avec une religieuse dont il eut treize fils, et enfin mourut de la peste (2). Il a été vanté pour sa doctrine et même pour sa sainteté par les divers partis auxquels il a appartenu suivant les temps. Jean Gheeke, parlant de sa mort, s'exprime de cette manière : « Nous avons perdu le maître le plus grand peut-être qu'on ait jamais pu trouver dans le monde entier » (3). Et il ne fait pas difficulté de l'appeler un homme très saint et

il) VoirFELLER, Dict., art. Bèze.

(2) C'est ce qu'atteste Osiandre, Cent. 16, i, c. 38, p. 88 : « Multi monachi et in lus Bucerus, lecto libello Lutheri De votis « monastïcis, monasteria deseruerunt et doctrinam à Luthero re- » purgatam amplexi sunt. »

(3) Voir Judicia dùctissimor. aliquot de Mari. Bucero, en tête de ses ouvr., dont le titre est : Scripta miglicana M. Bvceri. [517 : •' Àlagistro orbati sumns, quo majorent vix universus orbia

i '-aperet. >•

vraiment divin (1). Or bien, ce saint homme qui. tout moine qu'il était, se maria, et avec une religieuse, après avoir enseigné la théologie pendant vingt ans à Strasbourg, fut appelé en Angleterre par le fameux Cranmer, comme l'instrument le plus propre à étendre dans ce royaume la nouvelle doctrine. Il s'y rendit en effet, et enseigna la théologie à Cambridge quelque temps, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, qui le surprit dans la soixantième année de son âge.

Si nous voulons nous former une idée de sa doctrine, il nous suffira de savoir qu'il enseignait crûment que Dieu est le véritable auteur du péché, et que c'est à lui que tous nos péchés doivent être imputés. Voici ses paroles traduites en notre langue : « C'est Dieu qui a voulu que Pharaon n'obéît pas à ses ordres; c'est lui-même qui l'a déterminé à lui résister. Ainsi Pharaon faisait ce que Dieu voulait qu'il fît; que dis-je? il ne faisait, il ne pouvait faire que ce que Dieu lui-même faisait en lui, etc. » (2). Bucer dit encore dans un autre endroit : « Comment concevoir que Dieu ne veuille pas mon péché et qu'il n'en soit pas l'auteur? Si quelqu'un voyait un aveugle sur le point de faire un faux pas et dans la nécessité de tomber à moins qu'il ne lui prêtât le bras, et qu'il lui refusât cette assistance, n'est-il pas vrai qu'il aurait voulu sa chute et en aurait été la cause? A combien plus forte raison Dieu n'est-il donc pas Fauteur de

(1) ■• Sanctissimum hominem atque plané divinum. •■

(2) Bucer, Enarr. in Ep. ad Iiom., c. 9, 1536, p. 394 : « Yo- » luit Deus Pharaonem jussui suo non obtemperare; imà ut n i<- " pugnaret ipse in co cfiecit. Fepit itaque Pharao quod Deus eum « volebat facere.imô quod ipse Deus faciebat ineo,necpotuit,etc ••

mon péché?... Car c'est lui qui, dès le sein de ma mère, m'a créé avec cette perversité d'esprit, et dans cette nécessité de pécher » (1). Qu'il suffise de ces quelques échantillons pour juger du reste de ce qu'il a pu dire à l'appui d'une doctrine si répugnante et surtout si blasphématoire.

Pour ce qui concerne ensuite sa doctrine morale, je me contenterai pour exemple de rapporter ce qu'il pensait par rapport au mariage et au divorce. Personne peut-être parmi les réformateurs n'a surpassé Bucer en licence, ou pour mieux dire en dévergondage d'opinion là-dessus, puisqu'il étend la faculté de dissoudre le mariage et de contracter de nouvelles noces au-delà de toutes les bornes que prescrit la pudeur. Il rend la chose permise pour tout cas d'impuissance survenue après le mariage à l'un ou à l'autre des époux ; pour le cas d'homicide ou de vol, ou simplement même pour le cas où l'un des deux époux aurait pris part à une réunion ou à un banquet de personnes immodestes, et de même pour une maladie incurable, telle que seraient pour la femme les suites d'une couche malheureuse, ou pour l'homme l'état de folie ou autre semblable; pour le cas où l'un des époux serait devenu

1 lbid.} in cap. I, p. 94 : <• Quomodù intelligendum Deum " non vellc peccatum raeum, esseque épis auctorem? Si qnis vi- « deat cseeum impingendum, nec posse non cadere si ei manum ■' suam non porrigat, eumque crigat, nolit autem ille manum » suam ca?co prœbere, et patiatur eum cadere, obsecro, quis non « dicat eum casum cseci hujus voluisse, ejusque fuisse causam? « Jam Deus hoc ampliùs moi peccati causa est. . . quia Deus in « utero matris me», me eum hâc perversitate ingenii mei, atque " peccandi necessitate condidit atque formavit. »

inhabile à rendre le devoir conjugal. Dans tous ces

divers cas et d'autres encore, le docteur conclut que le divorce est légitime, et qu'on peut contracter un nouveau mariage, parce que cela, ajoute-t-il, est conforme à la parole de Dieu (1). On voit, par cet exemple, ce que la Bible était entre les mains des réformateurs, et spécialement de Bucer, qui, remarquant que le Sauveur a dit en saint Mathieu que Moïse avait permis aux Juifs de se passer entre époux des écrits de divorce à cause de la dureté de leur cœur, et que par conséquent il abolissait lui-même cet usage en rappelant le mariage à sa perfection primitive, répond rondement, pour se tirer d'embarras, « qu'on ne doit pas croire pour cela que Jésus-Christ ait condamné ce que le Père avait ordonné, mais que les magistrats civils peuvent donner la faculté même aux femmes de répudier leurs

|1) Cette doctrine est celle qu'il donne dans l'ouvrage intitulé : De regno Christi, dédié par lui au roi Edouard VI, et que Nicolas Carre mettait au-dessus de tout autre dans sa lettre adressée à J. Checo sur la mort de Bucer, où il s'exprimait de la sorte : « Liber Buceri De regno Chrlsii editus continebat absolutissi- " mam et perfectissimam ebristianse doctrina? effigiem. « Or, voici les paroles de Bucer lui-même, c. 42, p. 124 : « Conclusio de eo « quod et aliis quàm fornicationis de eausis concedenda sint legi- « tima divortia, novaque inné conjugua. Ha:c adserenda putavi ad " eam explicandam quœstionem, nùm concedi... possit divortium » lacère et ad altéras transire nuptias, aliis quàm fornicationis et m stupri de eausis : ex quibus omnibus si rite et ex verbo Dei pan- •• derentur, satis liquebit, neminem esse Dec virum nec mulierem, » cui opus sit ad bene I eatèque vivendum conjuge, ac conjuge « cohabitante, aut conjugii officia necessaria faciente, prohiberi de- » bere, quin vir talem quserat uxorem et babeat, et mulier tamen m virum si deprebensum et evictum sit, vel virum cui pia mulier • uupta fuerit, aut mulierem quam vir pius uxorem dixerit, estarc necessaria ^onjùçii officia, aut obstinatè nolli

maris, de la même manière que les maris peux cul répudier leurs femmes »(i).

Enfin, pour dire quelques mots de l'inconstance et des variations de Bucer dans sa foi, qu'il suffise d'observer qu'il passait d'une secte à une autre, d'une confession de foi à une autre, selon qu'il y trouvait son intérêt. En effet, il fut d'abord luthérien, comme nous l'avons entendu rapporter par Osiandre, lorsqu'il quitta le froc pour embrasser la nouvelle réforme à la lecture du livre de Luther sur les vœux monastiques. Après s'être attaché à Luther, qui triomphait d'une telle conquête, voilà que tout-à-coup il se donne au parti zwinglien, comme il le déclare lui-même dans sa lettre au peuple de Nuremberg, où il traite les luthériens de fanatiques furieux (*2). Si bien que Luther l'accusa de perfidie, et c'est ce qu'atteste Fabricius (o); Pomeranius lui intenta aus^i la même accusation (fr). Toutefois, il ne tarda guère à rentrer dans le parti de Luther en professant de nouveau le dogme de la présence réelle, et en demandant pardon à Dieu et à l'Église d'avoir fait accroire à un grand nombre de dupes la

<• ejusmodi commisisse scelera, ut propter turpitudinem suam non - possit, aut denique incurabili impediri impotentiâ, quominùs pcr « corporis vires illa valeat conjugii officia persolvere, etc. »

(1) Bucer, In sacra quatuor Evange/ia, 1553, in Mat t. 19, fol. 147.

(2) Bucer, In epist. ad Noremb.

(3) Fabricius, In Lutheri loc. commun., Magdebourg, 1594, class. v. c, 15, p. 50 : « Queritur Lutherus de Buceri perfidie in « epist. ad J. Sercerum, etc. »

(4) Voir Lavather, Hist. Saeram. : « Pomeranius aecusans Bu- • cerum perfidia?, eô quôd de Eucharistiâ quaedam adjecerat, an 1527, fol. 12 a, prope initram.

— uo —

doctrine zwinglienne (1). Outrés du ce changement, les bourgeois de Zurich lui écrivirent de ne pas abandonner la vérité manifeste qu'il avait défendue par tant de raisonnements et de discussions pour passer au dogme de la présence réelle de Jésus-Christ. C'est ce que rapporte Hospinien (2) , et Lavather confirme ce récit en disant que Bucer avait quitté les zwingliens. auxquels il était auparavant fort attaché et qu'il avait servis avec beaucoup de zèle, mais que, pour faire sa cour à Luther, il avait, dans ses commentaires sur saint Mathieu et sur saint Jean, rétracté la doctrine dont précédemment il s'était fait le champion (3). Plus tard, trouvant plus expédient de nier la présence réelle, arrivé à Cambridge, il repassa au zwinglianisme, ainsi que l'attestent les mêmes auteurs (4). Enfin, pour contenter tous les partis, Bucer eut recours à des formes ambiguës que chacun, à quelque secte qu'il appartînt,

(1) " Quôd multos Zwinglii haresi fascinaverat. ■

(2) Hospin., in Hist. Sacram., an. 1530, fol. 177: <• Reseribunt " Tigurini Bucero, eumque hortantur, ne à manifesta veritate, « quain tôt concionibus, prselcctionibus, publicis disputationibus « et scriptis propugnaverat, jam demùrn ad Lutheri dogma de « corporali Christi prsesentiâ in cœnâ deflectat. »

(3) Lavather, dans l'ouvr. cité Hist. Sacram., fol. 31 6, ad ann. 1536 : « Bucerus non parùm abalienatus à Tigurinis esse

■ visus est, quos antè et amârat plurimùm, et singulari quâdam » pietate coluerat... Bucerus in Evangelium Matthœi et Joannis « doctrinam de cœnâ ante defensam in gratiam Lutberi retrac - •• tarât, n

(4) Lavather. ibid., fol. 37 : u Idem tamcn Bucerus ann. •' 1551, Cantabrigiœ in Angliâ iterùm ad Zwinglianorum ba?resim « defecit. <• Le même fait se trouve confirmé par le luthérien Schlusselbourg. Thcol. Calvin., 1. S, fol. 6; par Pierre Martyr, etc.

pouvait interpréter comme favorables à sa croyance (1). Schlusselbourg va jusqu'à dire qu'il passa au calvinisme (v2). C'est peut-être en vue de ce continuel changement de secte que quelques écrivains ont affirmé de lui qu'il avait fini par se faire juif (3). Quoi qu'il en soit, ces traits de la vie de Bucer doivent suffire pour faire voir à tout le monde ce qu'était au fond cet homme très saint, ce phénix de la Réforme, ce maître le plus grand peut-être , comme le proclamait quelqu'un , ainsi que nous l'avons vu, qu'on ait jamais pu trouver dans le monde entier. Les saints de la Réforme sont tous formés sur le même type.

Page 1