CHAPITRE IV
LA RÈGLE RATIONNELLE PROTESTANTE CONSIDEREE AU DOUBLE POINT DE VUE RATIONNEL ET MORAL.
ARTICLE I
La règle rationnelle protestante est contraire au sens commun.
Spectacle qu*oflfre l'homme, et le protestant comme les autres, en matière d'intérêts, soit terrestres, soit religieux. — Folie du protestant par rapport à sa règle de foi. — Comparaison de la société avec le code, — du code avec l'Ecriture sainte. — Cinq différences entre un code de lois et les divines Ecritures , et qui font voir combien l'intelligence de l'Écriture sainte est plus difficile que celle d'un code de lois. — Cela est d'ailleurs dans la naturedela chose. — On insiste sur cet argument.— Conclusion.
C'est un spectacle bien digne d'être remarqué, que celui que rhomme offre de fois à autre dans la conduite de sa vie. Tandis qu'il se montre si clairvoyant et si industrieux dans les choses de légère ou nuUe importance, telles que sont en résumé les intérêts de la terre, il ne montre le plus souvent qu'imprudence et aveuglement par rapport à ce qui est pour lui d'une conséquence extrême, comme le sont en particulier les intérêts du ciel. D'un côté, s'il s'agit de gain, de commerce, d'avancements temporels, et pour tout dire, de progrès dans les sciences naturelles, dans les choses d'érudition, dans les belles-lettres et les beaux-arts, on le voit vraiment exceller : rien ne
lui échappe ; il pourvoit à tout ce qui peut servir à la fin qu'il s'est proposée ; il n'épargne ni entreprises laborieuses, ni recherches difficiles et profondes, ni voyages, ni dangers, ni fatigues. Mais de l'autre, pour tout ce qui concerne ses éternelles destinées, tel que la religion, la vraie foi, il se montre irréfléchi, stupide, inactif, comme si cela lui était absolument étranger. Sa vie est toute matérielle , et il ne fait sur le reste aucune réflexion, du moins sérieuse. Or, tel est à mon avisie protestant, qui s'attache aveuglément à la secte à laquelle il appartient, sans se demander à soi-même, sans penser seulement si c'est la bonne , si la règle qui le guide dans sa croyance est droite et légitime, ou si elle est fausse et sans valeur. Le protestant suit pour sa foi religieuse une règle qu'il réprouve, rejette et dédaigne en toute autre affaire qui ait pour lui le plus mince intérêt, et il la suit sans se douter même qu'elle l'expose à l'erreur, et qui plus est, au ridicule. Voyons si cette accusation que je lui intente est calomnieuse, ou si elle n'est pas plutôt fondée.
Tous les protestants, de commun accord, tiennent pour assuré que l'Écriture interprétée par chacun est la règle suprême et unique de la foi. Eh bien, ils admettent en matière de religion un principe qu'ils auraient horreur d'appliquer à l'ordre civil. Car, je le demande, auraient-ils jamais , je ne dirai pas proclamé, mais seulement tenté de proclamer une sem-
blable règle par rapport à la constitution dvite, au code, aux lois par lesquelles m gouverne l'État et se règlent les successions, les béritagei, lagi droits e\, lejs distinctions entre les citoyens? A qui, entre tant de millions de protestants , viendraitr-il à l'esprit de dire que l'unique et suprénae règle de conduite pour la vie civile se trouve dans le code entendu et intefr prêté par chaque citoyen au gré d^ sa raison indivî*- ^ duelle? Qui parmi eux ne croirait voir mn pty» tomber dans l'anarchie et retourner à l'état sauvage , S*il entendait la puissance publique qui le gouverne abdiquer toute autorité et dire aux peuple^ : Main*^ tenant c'^t à vous à vous gouverner vous-mêmes; voilà le code des lois, que chacun Tentende et l'apr plique à sa façon. Ce mot semblerait une science 4ê mort pour tout le pays, et le signal de la barbarie 1% plus épouvantable dans la société civile ; et l'on re^ garderait comme insensé, comme ridicule, ou pour mieux dire, comme forcené, celui qui j^'avi^rait d'a-^ dopter un tel système. Or, une folie semblable, et pire encore, est commune à tous les protestants dans l'adoption qu'ils font de leur règle de foi. Tandis qu'aucune nation, aucun peuple, aucun individu n'a jamais songé à suivre cette règle dans les affaires civiles, des sectes entières et très nombreuses, l'umverselité des protestants dans toutes leurs ramificatians div^fw ses, r admettent, la professent, la défendit éem iea matières de foi et de religion.
^ 4il —
En effet, qu'on me nomme le royaume, la nation, le peuple où le protestantisme est dominant, qui ait décrété comme règle de son gouvernement le code d« lois civiles ou criminelles interprété par chaque ci* toyen. L'idée même de code renferme en soi celle de juges et de tribunaux. En Prusse, en Angleterre et partout ailleurs, on trouve érigés divers tribunaux devant lesquels se discutent les différends qui s'élèvent tous les jours entre les citoyens : tribunaux de différents degrés avec des juges respectifs revêtus da l'autorité compétente et nécessaire, pour lever, par des sentences définitives, les difficultés qui s'élèvent sur le vrai sens et la légitime application du code ou des lois. Quelqu'un s'est-il jamais avisé de dire aux parties contendantes ou qui sont en procès que le eode est à lui-même son interprète, que chacun a le droit de l'entendre comme il l'entend, et est le juge souverain du sens de la loi? Je ne le pense pas. Or, ce «ont ces mêmes protestants qui tiennent pour règle suprême de foi l'Écriture interprétée par la raison individuelle, Y a-t-il rien qui choque davantage le bon ^ns?
Et pourtant, j'ai raisonné jusqu'ici dans la suppo-r sîtion que la condition soit égale, ou, pour dire mieux, tout-à-fait la mênae entre le code et l'Écriture. Mais que devrons-nous penser, que devrons-nous dire, s'il faut admettre qu'il y a entre les deux une différence infinie? S'il y a des raisons qui prouvent
déjà que le système d'interprétation privée est aussi peu fondé et aussi absurde pour TÈcriture que pour le code, que faut-il donc dire lorsqu'on considère ultérieurement que ce système est encore beaucoup plus inapplicable à l'Écriture sainte qu'aux lois civiles? Or, nous avons pour en porter ce jugement des raisons péremptoires. Parcourons ces raisons, afin de nous en convaincre de plus en plus.
Première différence entre le code et l'Écriture. Le code est donné par le législateur exprès pour fixer les règlements relatifs au bien-être des sujets. De là, les lois qu'il contient sont exprimées dans les termes les plus clairs et les plus précis que possible ; on y évite à dessein tous les termes ambigus, pour ne pas donner lieu à des contre-sens, à des interprétations forcées, et pour que le sens paraisse net et tout-à-fait distinct. L'Écriture, au contraire, renferme dans son texte deux propriétés qui concourent à en rendre Tintelligence diflBcile, savoir sa simplicité et sa profondeur. La simplicité exige qu'on parle sans apprêt et sans pompe; la profondeur oblige à employer des expressions inadéquates, on au-dessous de la chose qu'on veut exprimer. Or l'Écriture, traitant de choses invi: sibles et supra-sensibles, doit user de termes pour le moins au-dessous de ces choses mêmes. La hauteur des objets les élève tellement au-dessus de nous, qu'ils ne sauraient s'exprimer adéquatement avec les manières de parler ordinaires, quelque énergiques, quel-
que significatives qu'elles soient d'ailleurs; et de là, c'est une nécessité de s'en tenir aux termes les plus simples, pour être mieux entendu. Plus la pensée est profonde, plus l'expression en est simple, et la pensée et l'expression ne se conviennent pas toujours également. Il y a plus : c'est le propre de la profondeur de pousser l'écrivain à des contradictions verbales ou apparentes , et c'est le propre de la simplicité de ne pas se mettre en peine de les éviter. Il y a plus encore : quand un écrivain est profond, ses pensées intermédiaires, ses parenthèses , ses restrictions , les mots mêmes qu'il emploie, ont un sens indépendant du contexte, et demandent une explication particulière. Tout y tend à une même fin, mais cette fin c'est le but principal de l'auteur; tout y exprime de grandes choses, mais en les enveloppant d'ombres et de mystères ; tout y est plein de pensées, mais de pensées à l'état de germes. En outre ,^ quand un écrivain est profond, et de même quand il est simple, il ne s'attache pas éclairer les faces diverses de son sujet par des observations qui tendent à cette fin: il dit tout ce qui est nécessaire, et rien de plus; il ne se détourne point de son objet pour orner une pensée ; il ne cherche point de circonlocutions pour donner du coloris à son style. Uniquement attentif à la pensée qu'il veut exprimer, il se contente de l'expression qui lui paraît la plus propre à ce dessein ; et ainsi, peu de mots lui suffisent pour faire entendre à son lecteur
plus que les paroles ne signifient d'elles-mêmes. En résumé, un des caractères les plus remarquables des saintes Écritures, c'est assez souvent la disette d'expressions. Par là on voit la différence qui existe sous ce premier rapport entre l'Écriture et un code dont un homme serait l'auteur.
J^ Deuxième différence. Le code est d'un style clair
et facile; aussi tout esprit ordinaire peut*il l'entendre sans peine. L'Écriture, au contraire, est très inégale dans son style, qui est tantôt tempéré et tantôt sublime> tantôt historique et tantôt poétique, ici littéral et ailleurs figuré. Joignez à cela les passages subits de l'un de ces sens à l'autre, la multitude des tropeis qui se succèdent et se rencontrent à chaque pas , le génie oriental^ la hardiesse des b'ànsports, la singu*^ larité des expressions, et cent autres accessoires qui compliquent les difficultés : comment donc, à moins d'une longue pratiqué et d'une étude toute paï*tiGù* Hère de ce genre d'écrits, pourra-t*on se flatter de les bien entendre^ et ce qui est encore plus fort, de les entendre de manière à s'en former des articles de foi, sur les mystères les plus cachés et les plus profonds, sur les dogmes les plus difficiles, et par rapport auxquels l'erreur est si facile et les conséquences de l'erreur si redoutables?
Troisième différence. Le code est écrit dans la langue de la nation, ou des nations auxquelles il est destiné; de sorte qu'à cet égard, quiconque connaît la
langue du pays natal est en état de le comprendre et d'en fixer le sens dès la première lecture. La Bible, au contraire, est écrite dans une langue morte , surtout s'il s'agit des livres du Vieux Testament, dont il est impossible d'éclaircir les termes équivoques, faute d'ouvrages de la nâême langue dont on ferait le rapprochements Elle est, indépendamment de cela, d'une interprétation difficile ; les anciennes versionà diffèrent entre elles; la paraphrase chaldaïque en plusieurs endroits ne s'accorde pas, soit avec le texte original , soit avec la version alexandrinOj la syriaque ou l'arabe (l)v Le Pentateuque samai'itain diffère pareille* nlEnt en divers passages de l'hébreu ordinaire (2). Les langues qui ont de l'affinité avec la langue hébraï*quB sont mortes aussi, et d'un faible secours pour là parfaite intelligence de la langue sainte (8)^ L'immense appareil de la philologie orientale , les dissentiments et les disputes des orientalistes pour expliquer la force propre de bien des expressions, sont une preuve irrécusable des difficultés qui se rencontrent datts l'interprétation de la Bible.
L^etnbarras n^est pas moindre pour la partiô grecque, qui comprend principalement les livres du Nouveau Testament. Outre que l'antique idiome de la
{l] Walton, Prelegom, v.
(2) Ibid,f Preleg. xi.
(3) Ibid.y Proleg, i, n, ni.
Grèce peut être considéré comme mort également, personne n'ignore que tous les écrivains des livres sacrés étant d'origine juive, ils ont fait passer dans leurs écrits des idiotismes hébraïques et syro-chaldaïques , fort obscurs pour nous et presque inintelligibles , et qui ont déconcerté les efforts des savants les plus profonds et les plus versés dans Tétude des langues anciennes, soit catholiques, soit protestants. Malgré leurs travaux si estimables, il reste toujours beaucoup à faire pour arriver sur bien des points à une intelligence qui ne laisse plus rien à désirer. Toujours il reste à expliquer certaines locutions, dont on n'a pu jusqu'ici se rendre compte parfaitement (1). On n'a point encore écarté ce voile épais, qui enveloppe toujours le dépôt sacré de la révélation, et nous ôte en grande partie la satisfaction de le pénétrer sous toutes ses faces.
Quatrième différence. Le code fait allusion à des usages, à des coutumes, à des habitudes tellement con-
(4) Voir sur ces questions, entre autres auteurs, Richard Simon, Histoire critique du Nouveau Testament^ Amsterdam, 1689, c. 27, p. 334 et suiv.; Histoire critique du Vieux Testament, Amsterdam, 1685, cil et suiv.; Du Pin, Prolégomènes sur la Bible, Paris, 1706, p. 221 et suiv.; Le Mais, Le sanctuaire fermé aux profanes, Paris, 1657 ; Gbaveson, Tract, de S, Script», Romœ, 1714, p. M ; UicuABLis, Introduction au Nouveau Testament ^ Genève, 1820; Meyeh, HermeneuHca^ t. T, p. 94 et suiv., et p. 415 et suiv., 1812; De Wette, En^ chiridioninT\ T., p. 63 et suiv.; Repertorium, t. iv, p. 172; t. V, p. 214; WiSFMAN, 2« conférence, etc.
nues, qu'il n'y a personne même parmi le peuple qui ne les connaisse, ou ne puisse sans peine en avoir l'intelligence ; tandis que, comme nous l'avons observé aillem's, l'Écrijture tant de l'un que de l'autre Testament Tait très souvent allusion à des rites, à des coutumes, à des manières de parler proverbiales dont il ne nous reste aucune connaissance, et d'où dépendent néanmoins la saine intelligence et la juste interprétation d'une foule de passages. Combien n'a-t-il pas été composé de livres par les protestants, comme par les catholiques, sur l'archéologie sacrée, pour éclaircir ces ombres épaisses que projette sur l'Écriture le défaut de connaissance parfaite de l'antiquité (1 ) ? Après des recherches si longues, après des travaux si opiniâtres, après de si pénibles études, on est arrivé à des résultats qui sont loin d'être complètement satisfaisants. Un immense vide reste toujours à combler.
Cinquième différence. Le code est un ensemble lié dans toutes ses parties ; il est coordonné de manière à ce que les diverses lois et les divers règlements y soient rangés et distribués chacun sous des titres distincts , en un tout harmonique qui laisse peu, ou même ne laisse rien à désirer pour son intelligence. Au
^1) Ces travaux se trouvent recueillis dans la grande collection d'UGOLiNi, intitulée : Thésaurus AntiquUatum sacrarwn, Venise, 1714 et années suivantes, en 34 volumes in-folio. Eh! combien de pièces qui y manquent pourraient encore grossir cette collection I
eontraire, l'Éeriture n'est pas un simple livre, à proprement parler ; mais c'est une collection d'un grand nombre d'écrits composés par bien des personnages différents, dans des temps, dans des lieux, dans des circonstances fort dissemblables ; par des auteurs qui ne se ressemblaient ni par le tour d'e^it, ni par le caractère, ni par la culture des talents, et entra lesquels il n'y a eu ni pu avoir rien de concerté. En effet, des siècles entiers les séparaient les uns des autrea ; les uns avaient été élevés dans les palais des iHiia, d'autres pour écrire avaient qui^é leur charrue ou leiuns troupeaux ; leur tâche à chacun paraît respectivement indépendante , en sorte que beiauooup de ces écrits n'ont aucune relation avec ceux qui les ont précédés. Ajoutez à cela, qu^il y a dans ees écrits certaines parties plus régulières que les autres : ainsi le Pentateuque est en grande partie une histoire faite comme d'un jet ; le livre de Jeb est um narration tout entière d'une haleine, et l'on peut dire à peu près la même chose de beaucoup de livres de l'un et de l'autre Testament, qui sont coulants, faciles, et même agréables, si vous le voulez, parla naïveté du récit ; mais il faut avouer aussi qu'il y en a d'autres qui ne sont pas peu obsurs ni peu profonds, et qui même à la première vue ne présentent guère d'ensemble. Il est bien vrai que les écrivains sacrés oflt été tous inspirés deDieu de la mênie manière ; xoi^ il est vrai aussi que Dieu , qui conduit tout avee suavilé.
a laissé chacun se composer sa manière d'écrire, tout comme s'il y eût été déterminé simplement par l'occasion ou par lea circonstances, excepté toutefois un petit nombre d*^tre eux, à qui Dieu lui-même a enjoint expressément de rédiger leurs compositions. Au reste, comme en leur dictant ce qu'ils avaient à écrire. Dieu s'est accommodé au tour d^esprit de chacun d'eux, et c'est ce que fait voir la différence de style qu'on remarque en chaque écrivain , il s'est servi aussi des circonstances du moment, en apparence fortuites, comme de causes immédiates et impulsives pour ce quMl leur a inspiré. Si nous consultons l'histoire des twnp© apostoliques, nous voyons que ce n'est pas autretnent qu'ont été écrits les Évangiles et les diverses tettres composées par les apôtres au fur et à mesure des besoins qui se présentaient. De là naît la difficulté de former de toute cette variété d'écrits un corps de doctrines bien ordonné et Ké dans toutes ses parties. Toutefois ces différences que je viens d'indiquer rapidement, entre !e code d'un gouvernement quelconque et l'Écriture sainte, ne sont qu'extrinsèques et d'une importance secondaire. Mais qu'auraisje à dire des différences intrinsèques, qui naissent de la nature même du sujet? Ces différences sont immenses, comme celte qui existe entre l'auteur de l'une et les auteurs des autres, entre Dieu et l'homme , entre les choses du ciel et celles de la terre. L'Écriture l'emporte autant sur quelque code que ce soit, que la sa-
gesse de Dieu sur la sagesse des mortels, et les vérités surnaturelles et divines sur les vérités de l'ordre naturel et politique. De quels autres objets en résumé est-il question dans le code, que des devoirs et des droits des sujets, des relations qui existent entre citoyen et citoyen, entre inférieurs et supérieurs, entre la société et les individus, des propriétés, des successions, des testaments et autres choses semblables? Au lieu que dans T Écriture il s'agit de tout l'ordre surnaturel, de rinfmi, de l'immensité, de l'éternité; il s'agit des mystères les plus inaccessibles à la raison humaine, de l'essence et des attributs de Dieu, des processions et des opérations divines, des volontés de Dieu et de ses décrets, de l'action de sa grâce dans le cœur de l'homme, du mystère ineffable de l'Incarnation, de la Rédemption et de ses effets, des moyens de salut établis pour chacun de nous , de notre fin dernière, de la vie future : tous objets du genre le plus élevé, enveloppés pour nous d'un nuage sacré, et sur lesquels nous ne pouvons fixer qu'en tremblant nos faibles regards ; objets qu'il serait téméraire de chercher à comprendre, et qui ont été pour ceux qui l'ont entrepris l'occasion de bien tristes naufrages. Et si l'histoire des hérésies ne nous l'attestait pas assez déjà, celle du raiionaUsme moderne, du panthéisme allemand et de l'éclectisme français nous en fournirait la preuve irrécusable (4).
'Ij Voir Touvrage intitulé : Le Monopole mmersitaire des-
Tout cela supposé, voici l'argument que j'établis. Si, margré Textrême différence qui existe sous tous les rapports intrinsèques et extrinsèques entre le code et la Bible, malgré la facilité incomparablement plus grande que présente l'intelligence ou l'interprétation d'un code quelconque, personne ne s'avisa jamais d'affirmer que la règle suprême de la conduite politique et civile des citoyens, c'est le code entendu et interprété au gré de chaque individu; si aucun prince, aucun peuple au monde n'a jamais eu cette pensée , si au contraire on a érigé partout des écoles de droit naturel, public, civil, dans chaque université, pour qu'il y eût toujours des hommes habiles capables de fournir l'explication scientifique des lois ; si l'on a établi des tribunaux pour résoudre les difficultés qui s'élèvent entre les citoyens par rapport à la manière d'entendre ces lois et de les appliquer dans les cas particuliers, des juges aussi, pour en donner l'interprétation authentique et légale, sauf l'appel à des juges supérieurs qui terminent définitivement les contestations : n'est-il pas contraire au boii sens, contraire au sens commun, contraire aux principes les plus simples delà raisqn, de prétendre après cela que la Bible, livre ou plutôt recueil si difficile à
tracteur de la religion et de la foiy Paris, 1843, où l'on met au grand jour, par les preuves irréfragables qu'on en fournit, l'excès de témérité de ces philosophes.
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entendre , ^ subiime par son objet» si obscur, dont rétude a danp chaque siècle occupé la vie entière des hommes les plus remarquables par le génie, par la seience, par l'érudition, serve toute seule de règle de foi, sans besoin d'autre interprétation que de celle du premier venu; c'est-à-dire, qu'elle n'ait besoin d'au»très interprètes que des hommes les plus ignare, "A que des femmes les plus dépourvues de toute instruction, qui en feront leur règle unique de croyance, indépendamment de toute autorité ?
En vérité une semblable prétention est încr<>yàbte, et on ne la croirait pas possible si on ne l'avait sous ses yeux. Comment des hommes si remplis d'esprit pour tout le reste, si clairvoyants, si pénétrants, peuvent-ils tomber, uniquement pour ce qui concerne leur salut éternel, dans un aussi inexplicable aveuglement, jusqu'à ne pas voir ce qu'ils voient si bien dans leurs affaires temporelles, et par rapporta des objets qui méritent à peine de fixer l'attention ? Et pourtant il en est ainsi : il n'y a pas un seul protestant, de quelque secte qu'il se dise, qui ne l'admette, qui ne le Soutienne, qui ne fasse une profesâon solennelle de le mettre en pratique! Ils savent cependant, et leurs chefs surtout, qu'il n'y a jamais eu d'hérétique qui . n'ait suivi dans la pratique cette règle ; ils savent que chacune des deux cents sectes dans lesquelles ils sont divisés n'est opposée aux autres que par sa différente manière d'interpréter la Bible ; ils savent que chactwe
de oeis êectes condamne et anathéthatise les autres , parce qu'elles suivent en vertu de la même règle des interprétations différentes ou contraires de la sienne ; ils savent que cette même règle est la cause principale, et peut-être unique, des divisions et subdivisions qu'ils gémissent eux-mêmes de voir parmi eux; ils savent que par cette règle seraient justifiées, au moins dans la pratique, les plus plates extravagances qui jamais aient germé dans Fesprit humain depuis l'origine du christianisme; ils savent que par elle seraient justifiés les Juifs eux-mêmes, puisque ces derniers ne persistent dans leur infidélité , que parce qu'ils entendent les prophéties relatives gu Messie , c'est-à-Mdire pour dernier mot l'Écriture , dans un autre sens que les vrais chrétiens; ils savent enfin qu'avec cette règle on détruit la notion du christianismejusqu'à la confondre avec une philosophie panthéistique...
Oui, ils savent tout cela, et plusieurs d'entre eux le confessent et le déplorent amèrement; et malgré cela ils s'obstinent à proclamer, comme l'unique vraie, la règle de l'interprétation individuelle, du libre examen, et ils s'en glorifient et s'en font un sujet de triomphe, comme d'une des plus belles découvertes de l'esprit humain, comme d'un pas gigantesque fait dans la voie du progrès. Ah ! c'est ainsi que Dieu, dans la profondeur de ses jugements, pennet que rhdmme qui se confie en soi-même heurte à chaque p&i et ftissé les chutes lès plus funestes, en s'àvëù-»
— tô4 —
glant au point de tenir pour vrai en matière de foi et de salut ce qu'en toute autre circonstance il condamnerait lui-même, et condamne en effet comme l'excès de l'extravagance, de la folie et de l'absurdité.
ARTICLE II
La règle rationnelle protestante, considérée au double point de vue de la raison et de la morale, répugne à Thumilité prescrite par Jésus-Christ.
Tout l'Évangile respire la plus profonde humilité, que Jésus- Christ a inculquée par ses paroles et ses actions aux apôtres et à tous ses disciples. — Nécessité de l'humilité pour la foi, — de 1^ soumission et de l'obéissance. — Belles preuves d'humilité données par les apôtres. — La règle du protestantisme est incompatible avec l'humiUté, prescrite pour la foi par Jésus-Christ. — Manière dont les apôtres exigeaient la foi à leur enseignement. — La même méthode continuée de tout temps dans l'Église. — Les hérétiques de tous les siècles se sont opposés à cette méthode. — Af&eux inconvénients qui s'en seraient suivis, si l'Église avait prêté l'oreille aux hérétiques. — Orgueil incroyable que suppose la règle protestante. — Cela se confirme par l'analyse de la règle protestante, — par les faits. — Cette règle ne peut se conciUer avec l'enseignement des apôtres. — Cette règle admise, il n'est plus possible qu'il y ait des hérétiques. — Les protestants hérétiques; — condamnés par l'Église comme tous les autres hérétiques qui les ont précédés.
L'Évangile tout entier n'est qu'une école d'humilité : le Sauveur s'est donné lui-même pour modèle particulier de cette vertu, en même temps que de la douceur
et de la mansuétude. Toutes les paroles, tous les accents de THomme-Dieu, comme tous les traits de sa vie, respirent l'humilité : c'est cette vertu qui a fait paraître son caractère si aimable. Il a voulu aussi qu'elle distinguât ses disciples, et qu'ils se montrassent par là dignes d'appartenir à son école. De là les fréquents avertissements qu'il leur adressait en des termes si pathétiques, pour arrêter en eux les premières saillies de cet orgueil que l'on dirait naturel à l'homme. Tantôt il réprimait leur ambition, en leur disant que celui qui parmi eux aspirait à la première place devait se faire le ministre et le serviteur de tous (1) ; tantôt il leur enseignait la différence profonde qui devrait se remarquer entre les manières fastueuses des potentats du monde, et celles de ses disciples (2) ; ailleurs il leur inculquait que, s'ils ne se rendaient semblables par leur humilité et leur simplicité à de petits enfants, ils n'auraient jamais part au royaume des cieux (â) ; ailleurs, pour réprimer le zèle indiscret qui les poussait à invoquer les foudres du ciel contre les peuples qui lui refusaient le passage sur leurs terres, il leur reprochait de ne pas connaître l'esprit dont ils devaient être animés (4) ; une autre fois enfin, il leur montrait en lui-même l'exemple
(1) Matt. xxiii, 10.
(2) Luc. xxil, 24-27.
(3) Matt. xvm, 3.
(4) Luc. IX, 66.
qu'ils avaient à suivre pour rendre â leurs semblables les services les plus bas^ comme lui^^nén^e» leur sel*gneur et leur maître, ne dédaignait pas de lèS ptatt* quer à leur égard (1 ) ; et noul poufrtonô parôôlBllP de même toUâ les traits de sa vie , connfiè touè tes points de ses divins enseignements.
Mais pour en venir à ce qui touche dé plus près à notre sujet, une preuve évidente de la nécessité qu'il attribuait à cette vertu par rapporta la foi, c'ett cette apostrophe qu'il adressait aux pharisiens \ Cùtn^ fneat pomez-^ous croire, vou^ qui rechiètchêz ta gloire, que vousijous donnezles uns aux autres (9)î Par le même motif, il remerciait avec transport dând un hymne de louanges son Pèi^ étemel, d'avoir rt* Vélé aux petits, c'est-à-dire aux humbles, les Vérités et les mystères que dans la profondeur de ses desseins il tenait cachés aux sages et aux prudents du slè* cle (3), nous donnant à connaître par ces pèfdles que l'humilité de l'esprit, aussi bien que celle du Cteur, est une condition indispensable pour avoir véri* tablement la foi; en sorte que sans l'humilité, on ne saurait acquérir la foi qu'on n'a pas encore, et on perd celle qu'on aurait déjà. Et lui-même, le Sauvéut du monde, nous en a administré la preuve de fait, eh
(1) JoAN. xm, 14.